Olivier Twist: Les voleurs de Londres
Part 5
--Ne te fais pas de bile pour ça. T'as tort de te tourmenter ainsi les paupières, répliqua le jeune monsieur. J'dois être moi-même à Londres ce soir, et j'connais là un vieillard respectable qui te donnera un logement pour rien, et y n'aura pas la peine de t'rendre la monnaie de ta pièce; c'est-à-dire si tu es présenté par quelqu'un de ses amis, bien entendu. Et avec ça qu'y n'me connaît pas du tout! Non, s'cusez! pus qu'ça d'connaissance!
Disant cela, le jeune monsieur sourit, pour donner à entendre que la dernière partie de son soliloque était purement ironique, et il vida son verre incontinent.
Cette offre inattendue d'un logement était trop séduisante pour être refusée, surtout lorsqu'elle fut immédiatement suivie de l'assurance qu'une fois connu du vieux monsieur, ce dernier ne serait pas longtemps sans procurer à Olivier quelque place bien avantageuse. Ceci conduisit à un entretien plus confidentiel, dans lequel Olivier découvrit que son ami, qui s'appelait Jack Dawkins, était l'ami intime et le protégé du vieux monsieur en question.
L'extérieur de M. Dawkins ne parlait pas beaucoup en faveur des avantages que son patron obtenait pour ceux qu'il prenait sous sa protection; mais comme il avait une manière de s'exprimer si prompte et si obscure tout à la fois, et qu'en outre il avoua que, parmi ses coteries, il était mieux connu sous le sobriquet de _fin Matois_, Olivier conclut de là que son compagnon étant peut-être insouciant et léger, la morale du vieux monsieur avait été perdue en lui. Dans cette pensée, il résolut, à part lui, de la mettre à profit aussitôt que possible, et que, s'il trouvait le Matois incorrigible, comme il avait tout lieu de le croire, il renoncerait à l'honneur de le fréquenter.
Comme Jack Dawkins déclara ne vouloir entrer dans Londres qu'à la nuit, il était près de onze heures quand ils arrivèrent à la barrière d'Islington. Ils passèrent devant la taverne de l'Ange, au coin de la rue Saint-Jean, enfilèrent la petite rue qui conduit au théâtre Sadlerswells, longèrent la rue d'Exmouth et Coppice-Row, descendirent la petite cour près du dépôt de mendicité; et ayant traversé le terrain classique nommé autrefois Hocley-in-the-Hole, ils gagnèrent Little-Saffron-Hill et Great-Saffron-Hill, que le fin Matois arpenta au pas de course, recommandant à Olivier de le suivre de près.
Olivier réfléchissait justement s'il ne ferait pas mieux de se sauver, lorsqu'ils atteignirent le bout de la rue. Son compagnon, le prenant alors par le bras, poussa la porte d'une maison près de Field-Lane, et, l'entraînant dans le passage, ferma la porte derrière eux.
--Qui va là? cria une voix qui venait d'en dessous en réponse à un coup de sifflet du Matois.
--Plummy et Slam! telle fut la réponse.
C'était apparemment le mot du guet ou le signal qu'il n'y avait rien à craindre; car la faible lumière d'une chandelle se refléta sur la muraille, à l'extrémité opposée du passage, et une tête se montra à leur de terre, à l'endroit où était jadis la vieille rampe de l'escalier de la cuisine.
--Vous êtes deux? dit l'homme avançant un peu plus la chandelle et mettant sa main sur ses yeux pour mieux voir; qui est l'autre?
--Un pophyte, répondit Jack Dawkins poussant Olivier en avant.
--D'où vient-il?
--Du pays de la Jobardière. Fagin est-il en haut?
--Oui, il assortit les blavins. Allons, montez.
La lumière s'éloigna et la tête disparut.
Olivier, cherchant son chemin à tâtons d'une main, et de l'autre tenant les basques de l'habit de son compagnon, arriva non sans peine au haut de l'escalier sombre et à moitié brisé que le fin Matois escalada avec une assurance et une agilité qui prouvaient assez que le chemin lui était connu. Celui-ci ouvrit la porte d'une chambre donnant sur le derrière de la maison, et y fit entrer sa nouvelle connaissance.
--C'est mon ami Olivier Twist, que je vous présente, Fagin, dit le Matois.
Le juif sourit, et, faisant un profond salut à Olivier, il le prit par la main en lui disant qu'il espérait avoir l'honneur de faire sa connaissance. [4]
--Nous sommes charmés de te voir, assurément! dit le juif. _Le Matois_! retire les saucisses de la poêle et approche du feu ce paquet pour qu'Olivier s'asseye. --Ah! tu regardes les mouchoirs de poche, hein, mon ami? N'y en a pas mal, n'est-ce pas? Nous venons justement de les compter pour les envoyer au blanchissage; voilà tout, Olivier. Ha! ha! ha!
Ces dernières paroles du juif excitèrent les applaudissements de ses jeunes élèves, et ce fut au milieu des éclats de rire de la compagnie qu'on se mit à table.
Olivier prit sa part du souper; et le juif lui ayant versé un verre de genièvre et d'eau chaude, en lui recommandant de le boire tout de suite, afin de passer son gobelet à un autre, il ne l'eut pas plus tôt avalé qu'il se sentit porter doucement sur l'un des sacs, où il s'endormit d'un profond sommeil.
IX. --Quelques détails concernant le facétieux vieillard et ses élèves intelligents.
Il était tard quand Olivier s'éveilla le lendemain matin. Il n'y avait dans la chambre que le vieux juif, qui faisait bouillir du café en sifflant tout bas, tandis qu'il le remuait avec une cuiller de fer. De temps à autre, il s'arrêtait pour écouter, au moindre bruit qui se faisait au-dessous, et, quand il avait satisfait sa curiosité, il se remettait à tourner le café et à siffler de plus belle.
Lorsque le café fut fait, le juif posa la casserole à terre, et, ne sachant trop comment passer le temps, il se tourna machinalement vers Olivier et l'appela par son nom; il y eut toute apparence que l'enfant dormait, car il ne répondit pas. S'en étant assuré, il se dirigea doucement vers la porte, qu'il ferma aux verrous, puis, selon qu'il parut à Olivier, il tira, d'une trappe pratiquée dans le plancher, une petite boîte et la plaça sur la table. Ses yeux brillèrent en même temps qu'il leva le couvercle et qu'il y plongea son regard. Alors, approchant une vieille chaise, il s'assit et tira de la boite une montre d'or magnifique étincelante de diamants.
--Ah! ah! dit-il haussant les épaules et faisant une grimace horrible, de fameux lapins ceux-là! de vrais lurons! Fermes jusqu'à la fin! Pas si bêtes que de dire au vieux prêtre où ça s'trouverait! Jamais ils n'ont vendu le vieux Fagin! Et d'ailleurs, à quoi ça leur aurait-il servi de manger le morceau? Ça n'aurait pas desserré le nœud coulant, ni laissé l'échelle une minute de plus. Non! non! Ah! c'étaient de bons vivants! de fameux lapins!
Tout en faisant ces réflexions, ainsi que d'autres de même nature, le juif remit encore fois la montre en son lieu de sûreté; cinq ou six autres, pour le moins, furent tirées tour à tour de la même boîte et passées en revue avec la même satisfaction, ainsi que des bagues, des broches, des bracelets et d'autres articles de bijouterie d'une matière si magnifique et d'un travail si précieux, qu'Olivier n'en savait même pas le nom.
Ayant replacé ces joyaux, le juif en prit un autre si petit, qu'il tenait dans le creux de sa main. Une inscription très fine paraissait y être gravée, car il le posa sur la table, et, le garantissant du faux jour en mettant sa main devant, il l'examina longtemps avec la plus grande attention. Enfin, renonçant à l'espoir d'en déchiffrer la légende, il le remit dans la boîte, et se penchant sur le dos de sa chaise:
--Quelle belle chose que la peine capitale! murmura-t-il entre ses dents. Les morts ne reviennent jamais pour jaser. Ah! c'est une bien grande sécurité pour le commerce! cinq d'entre eux accrochés à la file l'un de l'autre; et pas un n'a été assez capon pour manger l'morceau!
Disant cela, le juif, qui jusqu'alors avait tenu ses yeux noirs et perçants sur le bijou dans un état de fixité extatique, les reposa sur Olivier, et, voyant que l'enfant le regardait avec une muette curiosité, il comprit qu'il en avait été observé. Alors, fermant brusquement la boîte, il s'empara d'un couteau qui était sur la table, et se leva d'un air furieux. Il n'était pas rassuré cependant, car, malgré sa frayeur, Olivier put s'apercevoir que le couteau tremblait dans la main du vieillard.
--Qu'est-ce que cela? dit le juif, m'espionnais-tu? Quoi donc! étais-tu éveillé? Qu'as-tu vu? parle, enfant! réponds vite! Il y va de ta vie!
--Je n'ai pas pu dormir plus longtemps, Monsieur, répondit Olivier, je suis bien fâché de vous avoir interrompu, en vérité.
--Tu n'étais pas éveillé il y a une heure? demanda le juif d'un air égaré.
--Non, Monsieur, bien sûr! reprit Olivier.
--En es-tu bien sûr? s'écria le juif donnant à son regard une expression encore plus farouche et prenant une attitude menaçante.
--Oui, oui, Monsieur, ma parole d'honneur, répliqua l'enfant avec empressement; je vous assure que je n'étais pas éveillé; bien vrai, bien vrai!
--Tais-toi, tais-toi, mon ami! dit le juif reprenant tout à coup ses manières ordinaires et faisant semblant de jouer avec le couteau avant de le remettre sur la table, pour donner à entendre qu'il ne l'avait pris que par badinage. Sans doute, je savais bien cela, mon ami; aussi c'était seulement pour te faire peur, histoire de rire. --Sais-tu que tu es brave, mon garçon! Ah! ah! tu es un brave, Olivier! (Disant cela, il frottait ses mains en ricanant, tout en regardant la boite avec inquiétude cependant.) Alors, posant sa main sur le couvercle, il ajouta, après un moment de silence:-- As-tu vu quelques-unes de ces jolies choses, mon ami?
--Oui, Monsieur, répondit Olivier.
--Ah! fit le juif changeant de couleur, ce . . . sont . . . c'est . . . mon petit avoir, Olivier; c'est ma propriété, c'est tout ce que j'ai pour me retirer sur mes vieux jours. Le monde dit que je suis avare, oui, mon ami, seulement avare, rien que cela.
Olivier pensa que le _vieux monsieur_ devait être avare en effet pour vivre dans un endroit si sale avec tant de montres; mais, s'imaginant que sans doute sa tendresse pour le _fin Matois_ et les autres garçons lui coûtait beaucoup d'argent, il n'en eut que plus d'estime pour lui, et lui demanda respectueusement s'il pouvait se lever.
--Certainement, mon ami! certainement! répondit le vieux _juif_, attends! il y a une cruchée d'eau là, dans le coin, derrière la porte; apporte-la ici, je m'en vais te donner une cuvette pour te laver.
Olivier se leva, traversa la chambre et se baissa pour prendre la cruche; quand il se retourna la boîte avait disparu.
Il avait à peine fini de se laver et de remettre chaque chose à sa place, après avoir conformément aux ordres du juif vidé la cuvette par la fenêtre, lorsque le _fin Matois_ rentra accompagné d'un de ses amis, jeune gaillard qu'Olivier avait vu la veille la pipe à la bouche, et qui lui fut présenté avec toutes les formalités voulues comme étant le sieur Charlot Bates. Chacun se mit à table et mangea avec le café des petits pains tout chauds et du jambon, que le _Matois_ avait apportés dans le fond de son chapeau.
--Eh bien! dit le juif jetant sur Olivier un regard malin, en même temps qu'il s'adressait au Matois, j'espère que vous avez été à l'_ouvrage_ ce matin, les amis!
--Un peu, mon neveu! répondit le Matois.
--Hardis comme des pages! reprit Charlot.
--Allons! allons! vous êtes de bons enfants! de bien bons enfants! dit le juif. Qu'est-ce que tu as rapporté, toi, Jack?
--Deux _agenda_, répondit celui-ci.
--Garnis, hein? demanda le juif avec empressement.
--Pas mal, répliqua le _Matois_, tirant de sa poche deux _agenda_ dont un rouge et l'autre vert.
--Pas aussi lourds qu'ils le devraient, dit le juif après avoir examiné le dedans avec une scrupuleuse attention. Du reste, c'est très propre et fait dans le soigné.
--C'est d'un _habile ouvrier_, n'est-ce pas, Olivier?
--Très _habile_ certainement, Monsieur, répondit Olivier.
Là-dessus, le sieur Charlot partit d'un grand éclat de rire, au grand étonnement de l'enfant, qui ne voyait rien de risible en cela.
--Et toi, mon vieux! dit Fagin à Charlot, qu'est-ce que tu nous rapportes? --Des _blavins_, reprit maître Bates proposant quatre mouchoirs de poche. --C'est bien! repartit le juif après les avoir passés en revue; ils ne sont pas mauvais. Oui, mais tu ne les as pas bien marqués, Charlot, faudra en ôter la marque avec une aiguille, et nous montrerons à Olivier comment il faut s'y prendre.
--Ça va-t-il, Olivier? hein! ha! ha! ha!
--Volontiers, Monsieur, répondit Olivier.
--Tu voudrais bien savoir _faire le mouchoir_ aussi habilement que Charlot Bates, n'est-il pas vrai, mon ami? demanda le juif.
--Oh! oui, Monsieur, j'aimerais beaucoup cela. Si vous vouliez me l'enseigner, reprit l'enfant.
Maître Bates vit dans cette réponse quelque chose de si plaisant, qu'il partit d'un nouvel éclat de rire qui, lui ayant fait avaler son café de travers, il s'en fallut de bien peu qu'il ne suffoquât.
--Il est vraiment si _neuf_! dit Charlot lorsqu'il fut remis, comme pour excuser sa conduite incivile.
Le _Matois_, passant sa main sur la tête d'Olivier en lui rabattant ses cheveux sur le visage, dit qu'il en saurait bientôt assez; sur quoi le vieux juif, voyant que le rouge montait au visage de l'enfant, changea de conversation en demandant s'il y avait eu beaucoup de monde à l'exécution qui avait dû avoir lieu le matin même. Cela surprit d'autant plus Olivier, que par les réponses des deux jeunes _garçons_, il était évident qu'ils y avaient assisté, et il ne comprenait pas qu'ils eussent eu assez de temps pour être si laborieux.
Quand on eut desservi, le plaisant vieillard et les deux jeunes gens jouèrent à un jeu aussi curieux qu'il était peu commun. Le premier mit une tabatière dans un des goussets de son pantalon, et un portefeuille dans l'autre; dans la poche de son gilet une montre à laquelle était attachée une chaîne de sûreté, qu'il passa autour de son cou; et fichant sur sa chemise une épingle montée en faux, il se boutonna jusqu'en haut; puis plaçant son étui à lunettes et son mouchoir dans les poches de sa redingote, il se promena de long en large dans la chambre, une canne à la main: de même qu'on voit nos vieux messieurs dans les rues à chaque instant du jour. Tantôt il s'arrêtait devant la cheminée, et tantôt à la porte, feignant d'examiner les marchandises aux fenêtres des boutiques. Parfois, il regardait autour de lui et tâtait ses poches alternativement pour s'assurer si on ne l'avait point volé; et il faisait cela si naturellement, qu'Olivier en riait jusqu'aux larmes. Pendant tout ce temps, les deux jeunes _messieurs_ le suivaient de près, évitant si adroitement ses regards chaque fois qu'il se retournait, qu'il était impossible à l'œil de suivre leurs mouvements. À la fin le _Matois_ lui marcha sur le pied, tandis que Charlot le heurta (sans le faire exprès, bien entendu), et, en ce moment même, ils lui soulevèrent en moins de rien et avec la plus étonnante dextérité tabatière, portefeuille, montre, chaîne de sûreté, épingle, mouchoir de poche, ainsi que l'étui à lunettes. Si le vieux _monsieur_ sentait une main dans une de ses poches, il disait dans laquelle, et le jeu était à recommencer.
Lorsqu'on eut joué à ce jeu un grand nombre de fois, deux jeunes _demoiselles_ vinrent faire une visite aux deux jeunes _messieurs_. L'une se nommait Betzy, et l'autre Nancy. Leur chevelure naturellement épaisse n'était pas des mieux soignée; leurs souliers n'avaient point de cordons, et leurs bas étaient négligemment tirés. Elles avaient de grosses couleurs et paraissaient assez gaillardes. Comme elles avaient des manières excessivement enjouées, Olivier pensa qu'elles étaient fort aimables (comme elles l'étaient, à n'en point douter).
Ces demoiselles restèrent assez longtemps, et des liqueurs ayant été apportées par suite de la réflexion de l'une d'elles, qui se plaignit d'avoir l'estomac _glacé_, la conversation devint vive et animée. À la fin Charlot dit qu'il pensait qu'il était grandement temps de _battre la semelle_, expression qu'Olivier crut être le français de sortir; car, aussitôt après, le _Matois_ et Charlot et les deux jeunes _demoiselles_ s'en allèrent ensemble, munis de quelque argent que leur donna le bon vieux juif pour dépenser en chemin.
--Eh bien! mon ami, n'est-ce pas une vie agréable que celle-ci, hein? dit Fagin; les voilà partis pour toute la journée!
--Ont-ils fini de travailler, Monsieur? demanda Olivier.
--Oui, repartit le juif, à moins qu'ils ne trouvent de la besogne en route; alors ils ne la négligeront pas, tu peux bien y compter. Prends exemple sur eux, mon ami: prends exemple sur eux! continua-t-il en frappant l'âtre de la cheminée avec la pelle à feu, comme pour donner plus de force à ses paroles: fais tout ce qu'ils te diront, et consulte-les en toutes choses, principalement le _Matois_. Il fera un grand homme lui-même, et tu deviendras comme lui si tu le prends pour modèle. Est-ce que mon mouchoir sort de ma poche, mon ami? demanda-t-il en s'arrêtant tout court.
--Oui, Monsieur, répondit Olivier.
--Essaye donc un peu si tu pourrais le prendre sans que je m'en aperçusse, de même que tu les as vus faire quand nous nous amusions ce matin.
Olivier souleva la poche d'une main, comme il l'avait vu faire au _fin Matois_, et de l'autre tira légèrement le mouchoir.
--Est-ce fait? demanda le juif.
--Le voilà, Monsieur, dit Olivier en le lui montrant.
--Tu es un garçon fort adroit, mon ami! dit le plaisant vieillard passant sa main sur la tête d'Olivier en signe d'approbation. Je n'ai jamais vu un garçon plus habile. Tiens, voilà un schelling pour toi. Si tu continues de ce train-là, tu seras le plus grand homme de ton siècle. Maintenant, viens ici que je te montre à ôter les marques des mouchoirs.
Olivier se demanda à lui-même ce qu'avait de commun l'action d'escamoter, en plaisantant, le mouchoir du vieillard, avec la chance de devenir un grand homme; mais pensant que le juif, étant beaucoup plus âgé que lui, devait en savoir davantage, il s'approcha de la table et fut bientôt livré profondément à sa nouvelle étude.
X. --Olivier connaît mieux le caractère de ses nouveaux compagnons et acquiert de l'expérience à ses dépens. Importance des détails contenus dans ce chapitre.
Pendant plusieurs jours Olivier resta dans la chambre du juif, démarquant les mouchoirs, qui arrivaient en foule au logis, et quelquefois aussi prenant part au susdit jeu auquel ce dernier et les deux jeunes messieurs s'exerçaient régulièrement tous les matins. À la fin, il commença à soupirer après le grand air, et chercha plusieurs fois l'occasion de supplier le vieillard de le laisser sortir pour _travailler_ avec ses deux camarades.
Il désirait d'autant plus ardemment d'être mis en activité, qu'il avait vu un échantillon de la morale austère du _vieux monsieur_. Chaque fois que le _Matois_ ou Charlot Bates rentrait le soir les mains vides, il leur faisait une longue mercuriale, s'étendant au long sur les maux qu'engendrent la paresse et l'oisiveté, et, pour graver plus fortement cette vérité dans leur mémoire, il les envoyait coucher sans souper. Une fois entre autres il les précipita du haut en bas de l'escalier. Mais cet excès de zèle chez ce _vertueux_ vieillard n'était pas souvent porté à ce point.
Enfin, un beau matin Olivier obtint la permission qu'il avait si ardemment désirée. Il y avait déjà deux ou trois jours qu'il n'avait plus de mouchoirs à démarquer, et les repas étaient un peu maigres. Peut-être ce furent les motifs qui engagèrent Fagin à donner son consentement. Que ce soit cela ou non, il dit à Olivier qu'il pouvait sortir, et le plaça sous la sauvegarde de Charlot Bates et de son ami _le Matois_.
Les trois amis s'en allèrent: _le Matois_, les manches retroussées et le chapeau sur l'oreille comme de coutume; maître Charlot, les mains dans ses poches en se dandinant, et Olivier entre eux deux, s'étonnant où ils pouvaient aller et dans quelle branche d'industrie on allait d'abord le lancer.
Ils marchaient si lentement et ils paraissaient si incertains quant au chemin qu'ils devaient prendre, qu'Olivier pensa que ses compagnons trompaient le vieux _monsieur_ en n'allant pas du tout à l'ouvrage. Le _Matois_ avait un malin penchant aussi: c'était d'ôter les casquettes des petits garçons et de les jeter ensuite dans les cours. Charlot, de son côté, montrait des principes bien relâchés quant au respect qu'on doit avoir pour le bien d'autrui, en escamotant aux échoppes des fruitières des ognons et des pommes qu'il mettait dans ses poches, qui étaient si grandes qu'elles semblaient envahir ses habits dans tous les sens. Cela parut si inconvenant à Olivier, qu'il était sur le point de leur déclarer son intention de les quitter pour s'en retourner à la maison comme il pourrait, lorsque ses pensées furent dirigées tout à coup vers un autre sujet par un changement mystérieux dans la conduite du _Matois_.
Ils venaient de sortir d'un étroit passage près de Clerkenwell, qu'on appelle encore, par une étrange corruption de mots, le Boulingrin, lorsque le _Matois_ s'arrêta tout à coup, et, posant son doigt sur ses lèvres, fit rétrograder ses camarades avec la plus grande circonspection.
--Qu'est-ce que c'est? demanda Olivier.
--Chut! fit le _Matois_, vois-tu ce vieux _pante_ devant l'étalage du libraire?
--Le vieux monsieur de l'autre côté de la rue? reprit l'enfant. Oui, je le vois.
--_Il y passera_, poursuivit le _Matois_.
--_Il y a gras_, répliqua Charlot.
Olivier les regarda alternativement l'un et l'autre avec la plus grande surprise, mais il n'eut le temps de faire aucune question; car ses deux compagnons traversèrent la rue sans faire semblant de rien, et se glissèrent furtivement derrière le monsieur sur qui son attention était fixée. Il fit quelques pas dans la même direction, et, ne sachant s'il devait avancer ou reculer, il les regarda avec un silencieux étonnement.
Ce monsieur, qui avait la tête poudrée et des lunettes d'or, paraissait être très respectable; il portait un habit vert-bouteille avec un collet de velours noir et un pantalon blanc, et il avait sous le bras un élégant bambou. Il venait de prendre un livre à l'étalage, et il était là comme chez lui, lisant aussi tranquillement que s'il eût été dans son fauteuil, et il est bien probable qu'il s'y croyait réellement, car il était évident qu'absorbé comme il l'était dans sa lecture, il ne voyait ni l'étalage du libraire, ni la rue, ni les deux garçons, rien autre chose enfin que le livre qu'il parcourait en entier, tournant le feuillet quand il arrivait au bas d'une page, recommençant à la première ligne de la suivante, et ainsi de suite, avec le plus vif intérêt et le plus grand empressement.
Quelles furent la surprise et l'horreur d'Olivier quand, ouvrant des yeux aussi grands que ses paupières le lui permettaient, il vit le _Matois_ plonger sa main dans la poche du monsieur et en retirer un mouchoir qu'il passa à Charlot, après quoi ils tournèrent le coin de la rue en se sauvant à toutes jambes!
En un instant tout le mystère des mouchoirs, des montres, des bijoux et du juif lui-même fut dévoilé à ses yeux. Il resta là un moment abasourdi; son sang bouillonnait dans ses veines avec une telle force, qu'il se crut dans un brasier ardent; puis, confus et effrayé tout à la fois, il s'en prit à ses jambes; et, sans savoir ce qu'il faisait ni où il allait, il s'enfuit au plus vite.
Tout ceci fut l'affaire d'un rien. Au même instant qu'Olivier se mit à courir, il arriva que le monsieur, venant à fouiller dans sa poche et n'y trouvant plus son mouchoir, se retourna brusquement, et, comme il aperçut l'enfant se sauver aussi rapidement, il conclut de là que c'était lui qui avait fait le larcin, et il le poursuivit le livre en main, en criant de toutes ses forces:
--Au voleur! au voleur!