Olivier Twist: Les voleurs de Londres
Part 3
M. Bumble avait été dépêché pour faire quelques recherches préliminaires, à l'effet de trouver un capitaine quelconque ayant besoin sur son bord d'un mousse sans parents ni amis, et il s'en revenait au dépôt, pour y rendre compte du résultat de sa mission, lorsque, sur le seuil de la porte, il se trouva face à face avec un personnage qui n'était rien moins que M. Sowerberry, l'entrepreneur paroissial des pompes funèbres.
--Je viens de prendre la mesure des deux femmes qui sont mortes la nuit dernière, monsieur Bumble, dit l'entrepreneur.
--Vous ferez votre fortune, monsieur Sowerberry! dit le bedeau introduisant avec dextérité le pouce et l'index dans la tabatière que lui présenta l'entrepreneur, laquelle était un joli petit modèle de cercueil patenté. Je vous dis que vous ferez votre fortune, continua-t-il en donnant en signe d'amitié un petit coup de canne sur l'épaule de ce dernier.
--Vous croyez? dit l'autre d'un air qui semblait admettre et repousser en même temps la probabilité du fait. Les prix qui me sont alloués par l'administration du dépôt sont bien minces, monsieur Bumble!
--Ainsi sont vos cercueils, répliqua le bedeau d'un air qui approchait de la plaisanterie sans cependant dépasser les bornes de la gravité qui convient si bien à un homme en place . . .
M. Sowerberry fut pour ainsi dire chatouillé par cette réponse si à propos de M. Bumble. Il ne fallait rien moins que cela pour provoquer sa belle humeur, et il partit d'un éclat de rire qui paraissait ne pas devoir finir de sitôt.
--C'est juste, au fait, monsieur Bumble, dit-il lorsqu'il eut repris ses sens, j'avouerai franchement que, depuis le système de nourriture adopté nouvellement dans cette maison, les bières sont un peu plus étroites et moins profondes qu'auparavant. Mais il faut avoir un petit profit, monsieur Bumble. Le bois tel que nous l'employons est un article très cher, savez-vous bien; et les poignées en fer nous viennent de Birmingham par le canal.
--Sans doute, sans doute, répliqua M. Bumble, chaque état a son bon et son mauvais côté, et un profit honnête n'est pas à dédaigner.
--Comme de raison, dit l'autre. Et si je ne gagne pas grand-chose sur tel ou tel article, eh bien! je me retire sur la quantité, comme vous voyez, hé! hé! hé!
--Justement, fit M. Bumble.
--Quoique je puisse dire, poursuivit l'entrepreneur reprenant le cours de ses observations que le bedeau avait interrompues, quoique je puisse dire que j'ai à lutter contre un grand désavantage; c'est que les gens robustes partent toujours les premiers: je veux dire que les personnes qui ont joui autrefois d'une certaine aisance, et qui ont payé leurs contributions pendant nombre d'années, sont les premières à descendre la garde, une fois qu'elles ont goûté du régime de cette maison. Et, soit dit en passant, monsieur Bumble, trois ou quatre pouces en plus sur le compte d'un individu font une fameuse brèche dans ses profits, surtout quand il a une famille à soutenir.
Comme M. Sowerberry disait cela de l'air d'indignation qui convient à un homme trompé, et que M. Bumble sentait qu'en insistant sur ce point il pourrait s'ensuivre quelque réflexion désagréable concernant l'honneur de la paroisse, ce dernier jugea prudent de changer de sujet de conversation, et Olivier lui en fournit la matière.
--Quelquefois, par hasard, dit-il, vous ne connaîtriez pas quelqu'un qui aurait besoin d'un apprenti! C'est un enfant de la paroisse, qui est en ce moment une charge monstrueuse, et, si je puis m'exprimer ainsi, une meule à moulin pendue au cou de la paroisse. Des conditions avantageuses, monsieur Sowerberry! des conditions très avantageuses! Disant cela, il donna avec sa canne trois petits coups bien distincts sur les mots: _cinq livres sterling_, imprimés sur l'affiche en romaines capitales d'une taille gigantesque.
--Hum! fit l'entrepreneur prenant M. Bumble par le pan de son habit d'ordonnance, c'est justement ce dont je voulais vous parler. Vous savez . . . quel joli genre de bouton vous avez là, monsieur Bumble! Il me semble que je ne vous l'ai jamais vu auparavant?
--Oui, il est assez bien, dit le bedeau flatté de la remarque. Le sujet est le même que celui du sceau _paroissial (le bon Samaritain pansant les plaies d'un pauvre blessé)_. L'administration m'en a fait présent au premier jour de l'an, monsieur Sowerberry. Je l'ai porté pour la première fois, si je me rappelle, pour assister à l'enquête de ce marchand ruiné qui mourut sous une grande perte au milieu de la nuit.
--Je me rappelle, dit l'autre. Le jury rendit son verdict en ces termes: _Mort de faim et de froid_; n'est-ce pas?
M. Bumble fit un signe affirmatif.
Et il ajouta d'une manière spéciale que, si l'officier de surveillance avait . . .
--Ta, ta, ta, ta! fit le bedeau avec aigreur. Si l'administration voulait prêter l'oreille à toutes les balivernes que débitent ces jurés ignorants, elle aurait beaucoup à faire.
--C'est vrai, dit Sowerberry.
--Les jurés, poursuivit M. Bumble pressant sa canne fortement dans sa main, habitude qu'il avait lorsqu'il était en colère, les jurés, voyez-vous, sont des êtres vils, bas et rampants, au-delà de toute expression.
--C'est encore vrai, dit l'autre.
--Ils n'ont pas plus de philosophie ni d'économie politique à eux tous que ça, dit le bedeau en faisant claquer ses doigts en signe de mépris.
--Non, sans doute, reprit l'autre.
--Je les méprise! poursuivit le bedeau, à qui le rouge montait au visage.
--Et moi de même, ajouta Sowerberry.
--Je voudrais seulement que nous eussions un de ces jurés si présomptueux pendant une quinzaine de jours dans l'établissement: les règles et les statuts de l'administration auraient bientôt dompté leur esprit d'indépendance.
--Il faut les laisser pour ce qu'ils sont, allez, monsieur Bumble, dit Sowerberry souriant d'un air approbatif pour calmer le courroux croissant du fonctionnaire indigné.
M. Bumble, soulevant son chapeau, en ôta son mouchoir, essuya de son front la sueur que l'indignation y avait provoquée, replaça son tricorne sur sa tête, et, se tournant vers M. Sowerberry, il dit d'un ton plus calme:
--Eh bien! quoi, au sujet de cet enfant?
--Eh bien! reprit l'autre, vous savez bien, monsieur Bumble, je paye une forte taxe pour les pauvres.
--Hem! fit le bedeau. Eh bien?
--Eh bien! reprit Sowerberry, je pense que si je paye tant pour eux, il est bien juste que j'en tire le plus que je peux. C'est pourquoi, tout bien réfléchi, je crois que je prendrai cet enfant moi-même.
M. Bumble prit le croque-mort par le bras et le fit entrer au dépôt. M. Sowerberry resta enfermé avec les administrateurs environ cinq minutes, pendant lequel temps il fut convenu qu'il prendrait Olivier à l'essai, et que ce dernier irait chez lui à cet effet le soir même.
Quand Olivier parut le même soir devant ces messieurs, qu'il eut appris qu'il allait entrer en qualité d'apprenti chez un fabricant de cercueils, et que, s'il se plaignait de sa condition, ou qu'il revint jamais à la charge de la paroisse, on l'enverrait sur mer, où il courrait la chance d'être assommé ou noyé, il fit paraître si peu d'émotion, que chacun s'écria que c'était un petit vaurien, dont le cœur était endurci; et M. Bumble reçut l'ordre de l'emmener sur-le-champ.
Puis M. Bumble fut chargé de conduire Olivier chez son nouveau patron; ce qu'il fit non sans administrer au pauvre enfant quelques coups de canne et pas mal de conseils, comme il convient à tout digne bedeau. L'enfant pleurait, il se sentait si seul et si abandonné, qu'il ne put s'empêcher de faire remarquer son isolement à M. Bumble. Tout autre mortel eût peut-être été attendri de la naïve douleur du petit malheureux, mais un bedeau! M. Bumble croyait la sensibilité indigne de sa dignité paroissiale.
L'entrepreneur venait de fermer les volets de sa boutique, et il était en train d'inscrire quelques entrées sur son grand-livre, à la faveur d'une chandelle dont la sombre clarté convenait fort bien à la tristesse du lieu, quand M. Bumble entra.
--Ah! ah! dit-il, levant les yeux de dessus son livre, et s'arrêtant au milieu d'un mot; c'est vous, monsieur Bumble?
--Personne autre, monsieur Sowerberry, répliqua celui-ci. Voici l'enfant que je vous amène. (Olivier fit un salut.)
--Ah! c'est là l'enfant, n'est-ce pas? dit l'autre levant la chandelle au-dessus de sa tête pour mieux considérer Olivier. Madame Sowerberry! . . . voulez-vous voir un instant, ma chère?
Madame Sowerberry sortit de l'arrière-boutique, et présenta la forme d'une petite femme maigrelette à la mine grondeuse et rechignée.
--Ma chère, dit son mari avec déférence, voici le petit garçon du dépôt de mendicité, dont je vous ai parlé. (Olivier salua de nouveau.)
--Bon Dieu! qu'il est petit! dit celle-ci.
--Il est un peu petit, c'est vrai, répliqua M. Bumble regardant Olivier d'un air de reproche, comme si c'eût été la faute de cet enfant s'il n'était pas plus grand; il est un peu petit, on ne peut pas dire le contraire, mais il grandira, madame Sowerberry, il grandira, soyez-en sûre.
--Ah! sans doute, il grandira, reprit sèchement la dame, avec notre boire et notre manger. La belle malice! n'y a rien à gagner sur les enfants de la paroisse, y coûtent toujours plus cher qu'y n'valent. Malgré ça, les hommes s'imaginent qu'y zont plus raison qu'leurs femmes. Avance ici, toi, petit squelette!
En même temps elle ouvrit une petite porte et poussa Olivier vers un escalier rapide conduisant dans une petite pièce sombre et humide, attenante au bûcher, et qu'on appelait la cuisine, où était assise une fille malpropre ayant aux pieds des souliers éculés et aux jambes des bas d'estame bleus hors d'état de servir.
--Charlotte, dit madame Sowerberry, qui avait suivi Olivier, donnez à ce garçon quelques-uns de ces morceaux de viande froide que vous avez mis de côté ce matin pour Frip: puisqu'y n'est pas rentré à la maison de la journée, y s'en passera.
--J'pense bien qu'tu n's'ras pas dégoûté d'les manger, pas vrai?
Olivier, dont les yeux brillèrent en entendant parler de viande, et qui tremblait d'avance du désir de les dévorer, répondit aussitôt que non; et un plat de viande, composé des morceaux les plus grossiers, fut placé devant lui.
En une minute Olivier avala tout ce qu'il y avait dans le plat, sans se donner la peine de mâcher les bouchées. Madame Sowerberry le regardait avec une silencieuse horreur, considérant cet appétit comme d'un mauvais augure pour l'avenir. Puis elle le conduisit au milieu des bières, et, avec sa gracieuseté ordinaire, elle le fourra sous le comptoir, qui était la chambre à coucher du nouvel apprenti.
V. --Olivier fait connaissance de nouveaux personnages.
Olivier, livré seul à lui-même dans la boutique de l'entrepreneur de funérailles, posa sa lampe sur le banc d'un ouvrier, et regarda timidement autour de lui, saisi tout à la fois de terreur et de crainte (ce que bien des gens plus âgés que lui comprendront facilement). Un cercueil en train, placé sur deux tréteaux noirs, au milieu de la boutique, ressemblait tellement à l'image de la mort, qu'un froid glacial accompagné d'un tremblement convulsif parcourait tous ses membres chaque fois que son regard se portait involontairement sur cet affreux objet, d'où, à chaque instant, il s'attendait à voir un spectre effrayant lever sa tête hideuse pour l'épouvanter à le faire devenir fou de terreur.
Il fut éveillé le lendemain matin par un bruit redoublé de coups de pieds en-dehors de la porte de la boutique, lesquels, pendant qu'il mettait ses habits à la hâte, se renouvelèrent jusqu'à vingt-cinq ou trente fois environ; et quand il eut commencé à tirer les verrous, les pieds cessèrent de frapper et une voix se fit entendre:
--Ouvre la porte, veux-tu? dit la voix appartenant aux pieds qui avaient frappé.
--Je suis à vous à l'instant, Monsieur, répondit Olivier tirant les verrous en tournant la clef.
--Tu es sans doute l'apprenti qu'on attendait, n'est-ce pas? reprit la voix à travers le trou de la serrure.
--Oui, Monsieur, répliqua Olivier.
--Quel âge as-tu? demanda la voix.
--Dix ans, Monsieur, répondit Olivier.
--Alors, j'm'en vas t'en ficher en entrant, poursuivit la voix, tu vas voir si j'm'en passe, je n'te dis qu'ça, méchant orphelin!
Après avoir fait cette promesse gracieuse, la voix se mit à siffler.
Olivier avait été trop souvent assujetti aux effets d'une semblable menace pour douter, en aucune manière, que le maître de la voix, quel qu'il fût, ne tint fidèlement sa parole. Il tira les verrous d'une main tremblante, et ouvrit la porte. Il regarda pendant quelque temps à droite, à gauche et en face de lui, persuadé que l'inconnu qui lui avait parlé par le trou de la serrure avait fait quelques pas de plus pour se réchauffer; car il ne vit personne si ce n'est un gros garçon de l'école de charité, assis sur une borne, en face de la boutique, et occupé à manger une tartine de pain et de beurre qu'il coupait par morceaux de la largeur de sa bouche, à l'aide d'un méchant eustache, et qu'il avalait ensuite avec assez de voracité.
--Je vous demande bien pardon, Monsieur, dit enfin Olivier, voyant que personne autre ne paraissait, est-ce vous qui avez frappé?
--J'ai donné des coups de pied, répondit l'autre.
--Auriez-vous besoin d'un cercueil? dit Olivier ingénument.
A cette question, le garçon de charité parut terriblement furieux, et jura qu'Olivier en aurait besoin d'un avant peu s'il se permettait de plaisanter ainsi avec ses supérieurs.
--Tu ne sais pas, sans doute, qui je suis, méchant orphelin? dit-il descendant de la borne sur laquelle il était assis et s'avançant, les mains dans ses poches, avec une édifiante gravité,
--Non, Monsieur, répondit Olivier.
--Je suis le sieur Noé Claypole, poursuivit l'autre. Et tu es sous moi. Allons! ouvre la boutique et descends les volets. En même temps le sieur Claypole administra un coup de pied à Olivier, et entra dans la boutique d'un air majestueux qui lui donna beaucoup d'importance.
Ayant descendu les volets et cassé en même temps un carreau en faisant ses efforts pour porter le premier volet dans une petite cour derrière la maison, où on les mettait pendant le jour, Olivier fut gracieusement assisté par Noé, qui, après l'avoir consolé en l'assurant qu'il le paierait, consentait à lui donner un coup de main. M. Sowerberry descendit peu de temps après et fut bientôt suivi de madame Sowerberry; et Olivier, ayant payé pour le carreau, selon que Noé l'avait prédit, suivit ce dernier à la cuisine pour y prendre son déjeuner.
--Approchez-vous du feu, Noé, dit Charlotte. J'ai mis de côté pour vous un p'tit morceau d'lard que j'ai r'tiré du déjeuner de Monsieur. --Toi, Olivier, ferme cette porte derrière M. Noé, et prends ces p'tits morceaux de pain qui sont là pour toi. Prends ton thé sur ce coffre, là-bas dans l'coin, et mets les morceaux doubles car y faut qu't'aille garder la boutique; tu m'entends?
--Entends-tu, orphelin? dit Noé Claypole.
--Quel drôle de corps vous êtes, allez, Noé! reprit Charlotte. N'pouvez-vous laisser c't enfant tranquille.
--Qu'je l'laisse tranquille! dit Noé. Y'm'semble qu'chacun l'laisse assez tranquille comme ça! c'n'est pas là c'qui gêne. C'n'est ni son père, ni sa mère qui viendront jamais l'contredire; n'y a pas d'danger! Tous ses parents l'laissent bien faire comme il l'entend; hein, Charlotte! hé! hé! hé!
--Farceur que vous êtes, allez! répliqua Charlotte éclatant de rire, ce en quoi elle fut imitée par Noé; et tous deux jetèrent un regard de dédain sur le pauvre Olivier, qui, assis sur un coffre dans le coin le plus froid de la cuisine, mangeait en grelottant les morceaux de pain dur qui avaient été spécialement réservés pour lui.
Noé était un enfant de charité, mais non pas un orphelin du dépôt de mendicité. Il était encore moins l'enfant du hasard, car il pouvait tracer sa généalogie en remontant jusqu'à ses parents, qui vivaient à quelques pas de là: sa mère était blanchisseuse et son père un ancien soldat, vieil ivrogne retiré du service avec une jambe de bois et une pension de cinq sous trois deniers par jour. Les garçons de boutique du voisinage avaient eu longtemps pour habitude d'insulter Noé en pleine rue en lui donnant les épithètes les moins flatteuses, et il avait souffert cela le plus patiemment du monde; mais maintenant que la fortune avait jeté sur son chemin un pauvre orphelin, sans nom, que l'être le plus abject pouvait montrer du doigt et insulter impunément, il lui fit expier avec usure les torts dont les autres s'étaient rendus coupables envers lui.
VI. --Olivier, poussé à bout par les railleries amères de Noé, entre en fureur, et surprend ce dernier par son audace.
Le mois d'épreuves étant écoulé, l'acte d'apprentissage d'Olivier fut signé dans toutes les formes voulues. On était alors dans une saison très favorable aux décès, et, pour me servir d'une expression commerciale, la vente des cercueils était à la hausse; de sorte qu'en peu de temps Olivier eut acquis beaucoup d'expérience. Les succès de l'ingénieuse industrie de M. Sowerberry allaient même au-delà de son attente. De mémoire d'homme on n'avait vu la rougeole exercer ses funestes ravages avec autant de force sur les jeunes enfants. Aussi voyait-on maint et maint convoi, à la tête desquels, coiffé d'un chapeau orné d'un large crêpe qui lui descendait jusqu'aux jarrets, marchait le petit Olivier, à l'admiration indicible de toutes les mères, émues par la nouveauté de ce spectacle.
Comme Olivier accompagnait aussi son maître dans la plupart de ses expéditions funèbres pour de grands corps, afin d'acquérir cette fermeté de caractère et cet ascendant sur sa sensibilité qui distinguent le croque-mort des autres classes de la société, il eut plus d'une fois l'occasion d'observer avec quelle résignation et quel noble courage certains esprits forts supportaient leurs épreuves et leurs pertes.
Une chose digne de remarque, c'est que les personnes de l'un et de l'autre sexe qui, tout le temps que durait l'enterrement, se livraient au plus violent désespoir, se trouvaient beaucoup mieux en arrivant au logis et devenaient tout à fait calmes avant la fin du repas. Toutes ces choses étaient tout à la fois plaisantes et instructives à voir, et Olivier les observait avec beaucoup d'étonnement.
Qu'Olivier Twist ait été porté à la résignation par l'exemple de ces bonnes gens, c'est une chose que je ne puis entreprendre d'affirmer avec confiance, bien que je sois son biographe. Tout ce que je puis dire, c'est que, pendant plusieurs mois, il continua de se soumettre avec douceur à la tyrannie et aux mauvais traitements de Noé Claypole, qui en usait avec lui bien pis qu'auparavant, maintenant qu'il était jaloux de voir le nouveau venu promu au bâton noir et au chapeau à crêpe, tandis que lui, premier arrivé, en était resté à la casquette ronde et à la calotte de peau. Charlotte, de son côté, le maltraitait parce qu'ainsi faisait Noé, et madame Sowerberry était son ennemie déclarée parce que M. Sowerberry était disposé à le protéger. De sorte que, ayant à lutter d'un côté contre ces trois personnes, et, de l'autre, contre un dégoût des funérailles, Olivier était loin d'être à son aise.
Mais me voilà arrivé à un passage important de son histoire; j'ai à citer un fait qui, bien que léger en apparence et sans aucune importance en soi, n'en produisit pas moins un changement total dans tout son avenir.
Un jour qu'Olivier et Noé étaient descendus dans la cuisine, à l'heure ordinaire du dîner, pour y prendre leur part d'une livre et demie de mauvaise viande, Charlotte se trouvant absente pour le moment, il s'ensuivit un court intervalle pendant lequel Noé Claypole, qui était tout à la fois affamé et vicieux, ne crut mieux faire que de harceler et de tourmenter le jeune Twist. À cet effet, il commença par mettre les pieds sur la nappe, tira les cheveux d'Olivier, lui pinça les oreilles, lui donna à entendre qu'il était un capon, et alla jusqu'à manifester le plaisir qu'il aurait de le voir pendre un jour: en un mot, il n'y eut pas de méchancetés qu'il n'exerçât sur ce pauvre enfant, suivant en cela son mauvais naturel d'enfant de charité qu'il était. Mais, voyant que tout cela ne produisait pas l'effet qu'il en attendait, de faire pleurer Olivier, il changea ses batteries; et, pour se rendre encore plus facétieux, il fit ce que font bien des petits esprits, gens plus huppés que Noé, lorsqu'ils veulent faire les plaisants, il l'attaqua personnellement.
--Orphelin! dit-il, comment se porte madame ta mère?
--Elle est morte, répondit Olivier. Ne m'en parlez pas, je vous en prie!
Le rouge monta au visage de l'enfant; comme il disait cela, sa respiration devint gênée, et il y eut, sur ses lèvres et dans ses narines, un jeu étonnant que le sieur Claypole pensa être l'avant-coureur l'une forte envie de pleurer. Dans cette pensée, il revint à la charge.
--De quoi est-elle morte, orphelin? demanda-t-il.
--Elle est morte de chagrin! C'est du moins ce que m'ont dit quelques vieilles femmes du dépôt, reprit Olivier paraissant plutôt s'adresser à lui-même que répondre à Noé. Je devine bien ce que c'est que mourir de chagrin.
--La faridondaine, la faridondon! fredonna Noé voyant une larme rouler sur la joue de l'enfant. Tiens, qu'est-ce qui te fait pleurnicher maintenant?
--Ce n'est pas vous, au moins! repartit Olivier, passant rapidement sa main sur sa joue pour en essuyer une larme prête à tomber. Ne croyez pas que ce soit vous!
--Du plus souvent que ce n'est pas moi! reprit Noé d'un air goguenard.
--Non, certainement! répliqua vivement Olivier. Allons! en voilà assez là-dessus. Ne me parlez plus d'elle, c'est ce que vous pourrez faire de mieux!
--C'que j'pourrai faire de mieux! s'écria Noé. S'cusez du peu! C'que j'pourrai faire de mieux! Pu qu'ça d'monnaie! Pas d'insolences, orphelin, ou j'me fâche! Ta respectable mère, c'était un beau brin d'femme, hein?
Disant cela, Noé secoua la tête avec malice, et fronça son petit nez rouge autant que ses muscles le lui permirent en cette occasion.
--Tu sais bien, poursuivit-il enhardi par le silence d'Olivier et affectant un air de pitié (de tous, le plus vexant), tu sais bien qu'on n'peut rien y faire maintenant; toi-même tu n'y pourrais rien non plus; alors, j'en suis vraiment fâché, je t'assure, et j'te plains de tout mon cœur, ainsi que ceux qui te connaissent; mais, vois-tu, orphelin, faut avouer que ta mère était une vraie coureuse.
--Une vraie quoi? demanda Olivier levant promptement la tête.
--Une vraie coureuse, orphelin, reprit froidement Noé, et vaut-il pas mieux qu'elle soit morte comme ça que de s'faire enfermer à Bridewell, ou transporter à Botany-Bay, ou bien (c'qu'est encore plus probable) de s'faire pendre devant Newgate?
Rouge de colère, Olivier s'élança de sa place, renversa table et chaises, saisit Noé à la gorge, et, dans la violence de sa rage, le secoua d'une telle force que ses dents claquèrent dans sa tête; puis, rassemblant son courage, il lui porta un coup si violent qu'il l'étendit à ses pieds.
Il n'y avait pas une minute, ce même enfant, accablé par les mauvais traitements, était la douceur même; mais son courage s'était réveillé en lui, à la fin. L'affront sanglant fait à la mémoire de sa mère avait fait bouillonner son sang dans ses veines, son cœur palpitait fortement; son attitude était fière, son œil était vif et brillant: ce n'était plus du tout le même enfant maintenant qu'il regardait fièrement son lâche persécuteur étendu à ses pieds, et qu'il le défiait avec une énergie qu'il ne s'était jamais connue auparavant.
--Au secours! cria Noé. Char . . . lotte! Ma . . . da . . . me! Olivier m'assassine! Au secours! au secours!