Olivier Twist: Les voleurs de Londres
Part 27
--Oui, jeune homme, reprit M. Brownlow, il vint me voir, et me laissa entre autres choses un portrait peint par lui-même . . . le portrait de cette pauvre fille qu'il ne pouvait emporter . . . Il paraissait accablé par le remords, s'accusait d'avoir causé la ruine et le déshonneur d'une famille, et me confia l'intention qu'il avait de convertir tout son bien en argent (_quoi qu'il dût lui en coûter_), et, après vous avoir laissé à votre mère et à vous une partie de cet argent, s'enfuir en pays étranger. Je devinai bien qu'il ne s'enfuirait pas seul . . . Il ne m'en dit pas davantage, il me cacha le reste, à moi son vieil ami, son ami d'enfance! Il promit de m'écrire, de me dire tout et de me revoir une seule et dernière fois avant de quitter définitivement l'Angleterre. Hélas! je ne devais plus le revoir, et je ne reçus même pas de lettre de lui . . . Quelque temps après sa mort, continua M. Brownlow, j'allai moi-même à la demeure du père de la jeune fille, résolu, dans le cas où mes craintes ne se trouveraient que trop fondées, d'offrir asile et protection à une pauvre jeune fille errante qu'un amour coupable . . . (selon le monde) aurait entraînée à sa perte. Il y avait huit jours qu'ils avaient quitté le pays. Après avoir payé quelques petites dettes criardes, ils étaient partis pendant la nuit. Où et pourquoi, c'est ce que personne ne put me dire.
Monks parut se trouver plus à l'aise, et jeta autour de lui un regard de triomphe.
--Lorsque votre frère, poursuivit M. Brownlow en se rapprochant de Monks, pauvre et opprimé, tomba entre mes mains (je ne dirai pas par le plus grand des hasards, mais par les soins de la Providence), et que je le sauvai du vice et de l'opprobre . . .
--Quoi! s'écria Monks tressaillant d'étonnement.
--Oui, jeune homme, moi-même, reprit M. Brownlow. Je vous ai dit que je finirais par vous intéresser. Je vois bien que votre rusé compagnon ne vous a pas dit le nom de celui qui avait reçu le petit Olivier: il avait sans doute ses raisons pour cela. Lors donc que ce pauvre enfant eut été reçu par moi, et qu'il y eut passé tout le temps de sa convalescence, sa ressemblance parfaite avec le portrait dont je vous ai parlé me frappa d'étonnement. Lors même que je le vis pour la première fois couvert de haillons, je remarquai de suite sur son visage une expression langoureuse qui me rappela les traits d'une personne qui me fut bien chère . . . Je n'ai pas besoin de vous dire qu'il fut repris par vos associés avant que je connusse son histoire.
--Pourquoi non? demanda vivement l'autre.
--Parce que c'est ce que vous savez fort bien.
--Moi!
--Il est inutile de nier, dit M. Brownlow. Je vais vous prouver que j'en sais plus que vous ne croyez.
--Vous ne pouvez rien prouver contre moi! balbutia Monks. Je vous défie de prouver que j'y sois pour quelque chose!
--C'est ce que nous allons voir, reprit M. Brownlow lançant à Monks un regard scrutateur. Je perdis donc Olivier, et tout ce que je pus faire pour le retrouver fut inutile. Votre mère étant morte, je savais qu'il n'y avait que vous qui pussiez résoudre ce mystère; et, comme vous étiez alors aux Grandes-Indes, où, à cause de certains méfaits, vous aviez dû vous réfugier pour éviter ici des démêlés avec la justice, j'en fis le voyage. Vous étiez retourné à Londres depuis quelques mois; j'y revins aussi. Aucun de vos correspondants ne put me dire où vous demeuriez: vous alliez et veniez, me dirent-ils, sans résider positivement à tel ou tel endroit, menant le même genre de vie qu'avant votre départ pour les Grandes-Indes. Je battis le pavé nuit et jour dans l'espoir de vous rencontrer, et ce n'est, comme vous voyez, qu'aujourd'hui même que j'y suis parvenu.
--Et me voilà! dit Monks effrontément en se levant de sa chaise, que me voulez-vous enfin? La fraude et le vol sont deux fort jolis mots justifiés (selon vous) par une ressemblance imaginaire entre un petit diablotin et un homme qui n'est plus depuis des années . . . Mon frère! . . . Vous ignorez même que de cette liaison criminelle, il est résulté un enfant . . . vous ne savez même pas cela!
--Il est vrai que je l'ai ignoré longtemps, reprit M. Brownlow se levant à son tour, mais depuis quinze jours je sais tout. Vous avez un frère, vous n'en ignorez pas, et vous le connaissez, qui plus est. Il existait un testament que votre mère a détruit. Vous étiez vous-même dans le secret et vous deviez en profiter après sa mort. Ce testament était en faveur de l'enfant qui devait probablement naître de cette liaison coupable; cet enfant naquit, et sa ressemblance frappante avec son père fit que vous le reconnûtes quand le hasard l'amena sur vos pas. Vous vous rendîtes au lieu de sa naissance; vous fîtes supprimer ou plutôt vous supprimâtes vous-même les preuves qui eussent pu justifier de sa parenté. Je puis même, au besoin, vous rappeler vos propres paroles: _Ainsi les seules choses qui eussent pu servir à prouver l'identité de cet enfant sont au fond de la rivière. La vieille sibylle qui les a reçues de sa mère est morte depuis longtemps, et ses os sont pourris dans sa bière_. Indigne fils que vous êtes! lâche! menteur! Vous qui fréquentez des voleurs et des assassins, et qui avez avec eux des entretiens secrets au milieu de la nuit dans des lieux retirés; vous dont les trames et les complots ont causé la mort de tant de gens comme vous; vous qui dès votre enfance n'avez fait que de la peine à votre malheureux père, et dont les excès en tous genres de vices sont peints sur votre visage, qu'on peut regarder avec juste raison comme le miroir de votre âme; vous, Edouard Leeford, me bravez-vous encore?
--Non! non! s'écria Monks atterré par ces paroles.
--Chaque mot qui s'est dit entre vous et Fagin (le juif) m'est connu, dit M. Brownlow. Les ombres que vous avez vues vous-même sur la muraille ont retenu vos chuchotements et me les ont rapportés. La vue de l'enfant persécuté a changé le vice en courage, et je dirai même en vertu. Un assassinat vient d'être commis, assassinat que vous avez commis moralement, sinon réellement . . .
--Non! non! s'écria Monks, j'en suis innocent, je vous assure! j'entrais pour prendre des informations à ce sujet quand vous m'avez arrêté. Je n'en connaissais pas la cause; j'attribuais cela à toute autre chose.
--La révélation d'une partie de vos secrets en est la seule cause, dit M. Brownlow. Voulez-vous révéler le reste?
--Oui, oui, certainement!
--Avouer la vérité devant témoins?
--Je le promets aussi.
--Rester tranquille jusqu'à ce que j'aie pris d'autres renseignements, et venir avec moi en tel lieu qu'il sera nécessaire?
--Si vous insistez sur ce point, j'y consens encore, répliqua Monks.
--J'exige de vous plus que cela, ajouta M. Brownlow: il faut que vous fassiez restitution à votre frère. Bien que ce pauvre enfant soit le fruit d'un amour coupable, il n'en est pas moins votre frère. Vous connaissez les clauses du testament; exécutez-les quant à ce qui regarde le petit Olivier, et allez ensuite où vous voudrez.
Tandis que Monks se promenait de long en large dans la salle, réfléchissant aux conditions expresses que lui dictait M. Brownlow, M. Losberne entra tout ému.
--Il ne peut manquer d'être pris, s'écria-t-il.
--L'assassin, vous voulez dire? demanda M. Brownlow.
--Oui, oui, reprit le docteur, on a vu son chien aux environs d'une maison qu'il fréquente ordinairement: son maître y est sans doute, sinon il y entrera probablement à la nuit. La police est sur pied; j'ai parlé aux hommes qui sont chargés de l'arrêter, et ils m'ont assuré qu'il ne peut leur échapper. Le gouvernement a fait proclamer une récompense de cent livres sterling à quiconque mettra la main dessus.
--J'en donnerai cinquante autres, dit M. Brownlow, et j'en ferai l'offre moi-même sur les lieux, si je puis m'y transporter. Où est M. Maylie?
--Henri? Aussitôt qu'il vous a su ici en sûreté avec cet inconnu, répondit le docteur, il a fait seller son cheval et est allé voir ce qui se passe.
--Et le juif? demanda M. Brownlow.
--Il n'était pas encore pris quand je me suis informé de tout cela, répliqua M. Losberne, mais il le sera bientôt.
--Etes-vous bien décidé? dit tout bas M. Brownlow.
--Oui, répondit celui-ci, vous me promettez le secret?
--Restez ici jusqu'à mon retour.
Disant cela, M. Brownlow sortit avec M. Losberne et ferma à clef la porte de la chambre.
--Quel est le résultat de votre entretien? demanda le docteur.
--Tout ce que j'en espérais et même plus, répondit M. Brownlow. Je lui ai prouvé qu'il n'y avait pour lui aucun espoir de salut. Faites-moi le plaisir d'écrire, et assignez rendez-vous pour après-demain au soir à sept heures.
Les deux amis se séparèrent extrêmement agités.
XLVII. --Sikes est poursuivi. --Comment il échappe à la police.
Près de cet endroit de la Tamise où est située l'église de _Rotherhithe_, existe de nos jours le plus sale, le plus étrange et le plus extraordinaire de tous les recoins qui se trouvent dans Londres; recoin inconnu, même de nom, à la plupart de ceux qui l'habitent.
Dans l'île de Jacob, les maisons qui servaient anciennement de magasins sont sans toits, les murailles sont en ruines, les fenêtres manquent de châssis, les portes ne tiennent plus à rien et sont prêtes à tomber dans la rue; les cheminées sont noires, mais il n'en sort pas de fumée. Il y a trente ou quarante ans, c'était un quartier commerçant, tandis que maintenant c'est une île déserte. Les bâtiments sont sans propriétaires, et sont occupés seulement par ceux qui ont le courage d'y vivre et d'y mourir.
Dans une chambre supérieure de l'une de ces maisons se trouvaient trois hommes se regardant l'un l'autre en silence; l'un était Toby Crackit, l'autre le sieur Chitling, et le troisième, nommé Kags, homme d'une cinquantaine d'années, dont le visage était couvert de meurtrissures et de cicatrices, était un forçat évadé.
--Tu m'aurais joliment fait plaisir, mon cher, dit Toby s'adressant à Chitling, d'aller te réfugier partout ailleurs.
--Est-il borné! reprit Kags, comme s'il n'y avait pas plusieurs _cassines_, sans venir ici nous compromettre!
--Je m'attendais peu à cet accueil flatteur de votre part, répliqua Chitling d'un air déconcerté.
--Crois-tu, répondit Toby, qu'il soit agréable pour un jeune homme comme moi, qui se tient aussi à l'écart que possible, et qui a su se conserver son _chez soi_ sans exciter le moindre soupçon, de recevoir à l'improviste la visite d'un particulier qui, bien qu'il soit aimable et même plaisant au jeu de cartes, n'en est pas moins dans une position équivoque?
--Surtout quand ce jeune homme a chez lui un ami revenu des pays lointains plus tôt qu'on ne l'attendait, et qui est tout à la fois trop modeste et trop circonspect pour se présenter devant les juges à son retour! reprit Kags.
--Quand donc Fagin a-t-il été pris? demanda Toby Crackit.
--Il a été pris à deux heures après midi, juste au moment de son dîner, répondit le sieur Chitling. Charlot et moi nous avons été assez heureux pour nous sauver par la cheminée de la cuisine; quant à Maurice Bolter, il s'était caché dans le cuvier, qu'il avait eu soin de mettre sens dessus dessous, mais ses longues guibolles qui dépassaient l'ont fait découvrir, et il a été pincé aussi.
--Et Betsy?
--Pauvre Betsy! dit Chitling d'un air piteux; elle est venue pour voir le cadavre, et la révolution que cela lui a fait l'a rendue folle.
--Qu'est devenu le petit Charlot? demanda Kags.
--Il est quelque part aux environs, attendant sans doute qu'il fasse nuit pour venir ici, répondit Chitling: il ne peut pas tarder maintenant. Il n'y a pas à dire qu'on puisse aller ailleurs; _la Rousse_ a commencé par arrêter tous ceux qui se trouvaient aux _Trois-Boiteux_. Heureusement pour moi que j'étais dehors, sans quoi j'y aurais passé comme les autres. La salle du fond et celle d'entrée sont pleines de _loustics_: il y fait chaud, je vous assure!
--Voilà qui est vexant! dit Toby Crackit se mordant les lèvres. Il y en a plus d'un qui la sautera dans cette affaire.
--Les assises sont commencées, dit Kags; s'ils chauffent l'affaire, si Bolter se porte dénonciateur et témoin à charge contre Fagin (ce dont on ne doit pas douter d'après ce qu'il a déjà dit), le pauvre vieux juif sera convaincu de complicité du meurtre, et il la dansera dans six jours à compter d'aujourd'hui.
--Il aurait fallu entendre le monde crier après lui! dit Chitling. Sans _la Rousse_, ils l'auraient déchiré en morceaux. Ils l'ont renversé par terre une fois, et ils l'auraient tué, j'en suis sûr, si les _loustics_ n'avaient formé aussitôt un cercle autour de lui; mais il peut dire qu'il l'a échappée belle.
Tandis que, les yeux baissés, l'oreille au guet, ils paraissaient tous trois ensevelis dans une rêverie profonde, un piétinement se fit entendre dans l'escalier, et le chien de Sikes entra d'un seul bond dans la chambre. Ils regardèrent aussitôt par la fenêtre, mais ils ne virent personne; ils descendirent l'escalier, personne; dans la rue, personne.
--Que signifie cela? dit Toby. Est-ce qu'il s'aviserait de venir ici, par exemple? J'espère bien que non!
--S'il était pour venir ici, nous l'aurions vu avec son chien.
--D'où peuvent-ils venir? dit Toby. Il aura été aux autres _cassines_, sans doute, et ayant vu là un tas de gens qu'il ne connaît pas, il sera accouru ici, où il est venu tant de fois. Mais comment se fait-il qu'il soit seul?
--Il ne se serait pas détruit, pensez-vous? dit Chitling.
Toby secoua la tête en signe de doute.
--Si cela était, reprit Kags, le chien nous tourmenterait pour que nous l'accompagnions sur les lieux. Non, je ne pense pas. Je crois plutôt qu'il sera passé en pays étranger, et qu'il aura perdu son chien.
Chacun fut de l'avis du forçat, et le chien, se fourrant sous une chaise, se mit à dormir.
Comme il faisait nuit, on ferma les volets et on mit une chandelle sur la table. Les évènements des deux jours précédents avaient fait une telle impression sur eux, qu'ils tressaillaient au moindre bruit. Ils se rapprochèrent l'un de l'autre et se parlèrent à voix basse, comme si le cadavre de la femme eût été dans la chambre voisine.
Ils étaient depuis quelque temps dans cette position quand on frappa tout à coup à la porte de la rue.
--C'est le petit Charlot, dit Kags.
On frappa de nouveau à coups redoublés.
--Non, ce n'est pas Charlot! il ne frappe jamais comme ça.
Toby Crackit se hasarda d'aller voir à la fenêtre; mais il se retira tout tremblant: sa pâleur en disait assez. Le chien fut sur pattes en un instant, et courut vers la porte en jappant.
--Il faut pourtant lui ouvrir, dit Toby prenant la chandelle.
--Est-ce qu'il n'y a pas moyen de faire autrement?
--Non, il n'y a pas de milieu; il faut lui ouvrir, répliqua Toby.
--Ne va pas nous laisser sans lumière, dit Kags.
Crackit descendit ouvrir, et revint accompagné d'un homme ayant la tête enveloppée d'un mouchoir. Cet homme n'était autre que Sikes. Il posa sa main sur le dos d'une chaise; puis, venant à tourner la tête, il tressaillit tout à coup et alla s'asseoir sur un autre siège adossé contre le mur.
--Comment se fait-il que ce chien soit ici? demanda-t-il.
--Il est venu seul, il y a deux ou trois heures.
--Le journal de ce soir annonce que Fagin est pris, est-ce vrai?
--C'est vrai.
--N'avez-vous rien à me dire l'un ou l'autre? dit Sikes passant sa main sur son front.
Ils se regardèrent les uns les autres d'un air embarrassé; mais pas un n'ouvrit la bouche.
--Toi qui es le patron ici, as-tu envie de me vendre ou m'y laisseras-tu cacher jusqu'à ce qu'ils soient las de chercher? voyons, parle! demanda Sikes s'adressant à Toby Crackit.
--Tu peux y rester si tu t'y crois en sûreté, répondit celui-ci. Sikes tourna lentement la tête vers la muraille contre laquelle il était adossé, et dit d'une voix creuse:
--Est-elle . . . l'ont-ils enterrée?
Ils se contentèrent de faire un signe de tête négatif.
--Pourquoi ne l'ont-ils pas enterrée? Qui vient de frapper là?
Toby Crackit fit signe de la main qu'il n'y avait rien à craindre, et, étant allé ouvrir la porte, il revint bientôt après avec Charlot Bates.
Aussitôt qu'il eut aperçu l'assassin, ce dernier recula d'horreur.
--Toby, dit-il, pourquoi ne m'avoir pas dit cela en bas?
Les trois autres pâlirent à cette question de l'enfant, et Sikes, qui s'en aperçut, chercha à l'amadouer.
Charlot fit trois pas en arrière, et posa la main sur le loquet de la porte, comme s'il eût voulu sortir.
--Est-ce que tu ne me reconnais pas, Charlot?
--N'approchez pas de moi, monstre que vous êtes! s'écria Charlot fixant l'assassin avec une expression de terreur et d'effroi.
Sikes s'arrêta: leurs yeux se rencontrèrent, mais il baissa aussitôt les siens.
--Remarquez bien, tous trois, ce que je vous dis, s'écria Charlot fermant les poings et s'irritant de plus en plus à mesure qu'il parlait: je ne le crains pas! S'ils viennent ici pour le chercher, je le livrerai moi-même! Je le ferai, aussi vrai que je vous le dis! Il peut me tuer s'il veut ou s'il l'ose; mais je vous déclare que je le livrerai à la police si je suis ici quand ils viendront pour le prendre. Dût-il être brûlé vif, je le livrerai! Assassin! . . . Au secours! au secours! à l'assassin!
Disant cela, il se précipita sur Sikes, qui, étourdi par les cris de Charlot, et surpris de trouver tant d'énergie et de courage dans un enfant, se laissa terrasser par lui avant d'avoir eu le temps de songer à se défendre.
Le combat cependant était trop inégal pour durer plus longtemps. Déjà Sikes, ayant pris le dessus, avait un genou sur la poitrine de l'enfant quand Crackit, se levant précipitamment de sa place, s'élança vers lui, et, le tirant par le collet, lui montra du doigt la fenêtre.
Il y avait une foule de gens à la porte de la rue: on se parlait tout haut; le bruit des pas et celui des voix arrivèrent jusqu'à eux et les frappèrent d'épouvante. On frappait à coups redoublés à la porte de la rue, comme si on eût voulu l'enfoncer.
--Au secours! à l'assassin! criait Charlot.
--Au nom de la loi, ouvrez! criaient à leur tour les gens du dehors.
--Enfoncez la porte, répétait Charlot. Ils ne vous ouvriront pas. Venez droit à la chambre où vous voyez de la lumière, c'est là qu'est l'assassin.
La porte et les volets commençaient à céder aux efforts des assaillants, et les cris de joie de la multitude donnèrent à Sikes une juste idée du danger qu'il courait.
--N'avez-vous pas quelque endroit ici où je puisse enfermer cet infernal braillard? demanda-t-il marchant dans la chambre.
La porte d'un petit cabinet se trouvant sous sa main, il l'ouvrit et y enferma l'enfant.
--Maintenant, dit-il, la porte d'en bas est-elle bien fermée?
--Au verrou et à la clef, répliqua Toby.
--Les panneaux sont solides?
--Doublés en fer.
--Et les volets?
--Les volets aussi.
--Que le tonnerre vous confonde! s'écria l'assassin levant le châssis de la fenêtre et bravant la foule.
A ce défi, des huées se firent entendre parmi la populace effrénée: les uns criaient à ceux qui étaient plus près de mettre le feu à la maison, les autres faisaient signe aux officiers de police de tirer sur lui; mais parmi les acharnés était un monsieur à cheval, qui, étant parvenu à fendre la presse, criait sous les fenêtres de la maison: _Vingt guinées à celui qui apportera une échelle!_
--Ils vont envahir la maison! s'écria l'assassin regardant par la fenêtre! donnez-moi une corde! une longue corde à l'aide de laquelle je puisse me glisser dans le fossé et ensuite jouer des jambes.
Toby lui montra du doigt où se trouvaient ces objets; et l'assassin, ayant choisi, parmi plusieurs cordes, la plus longue et la plus forte, monta précipitamment au grenier.
Toutes les fenêtres donnant sur le derrière de la maison et ayant vue par conséquent sur le fossé, avaient été murées depuis longtemps; à l'exception pourtant d'une petite ouverture éclairant le cabinet où était enfermé Charlot, encore était-elle si étroite qu'il ne pouvait y passer la tête. De cette ouverture, il ne cessait de crier aux gens du dehors de se porter sur ce point; de sorte que, lorsque l'assassin se montra sur le bord du toit pour regarder au-dessous de lui, une foule de voix en donnèrent avis à ceux qui étaient sur le devant de la maison, et ceux-ci se refoulèrent en masse vers le fossé.
Ayant barricadé la porte du grenier avec un morceau de bois qu'il avait pris à cet effet, il sortit par la lucarne et grimpa sur les tuiles.
Il regarda encore une fois au-dessous de lui: le fossé était à sec.
--Cinquante livres sterling à celui qui le prendra vivant! s'écria à son tour un vieux monsieur tout près de là. Cinquante livres à celui qui le prendra vivant! . . . Je resterai ici jusqu'à ce qu'il vienne les chercher.
Rassemblant toutes ses forces et toute son énergie à l'aspect du danger, et stimulé par le bruit qui se faisait à l'intérieur de la maison, dont la porte venait effectivement d'être enfoncée, il passa un bout de sa corde autour d'une souche de cheminée et l'y attacha solidement; puis, à l'aide de ses mains et de ses dents, il fit en moins de rien un nœud coulant avec l'autre bout. De cette manière il pouvait, au moyen de la corde, se laisser descendre jusqu'à quelques pieds de terre et couper ensuite la corde avec son couteau, qu'il tenait tout ouvert dans sa main.
Au moment où il tenait le nœud coulant au-dessus de sa tête pour le passer sous ses bras, et comme le vieux monsieur en question, celui qui avait promis cinquante livres sterling à quiconque arrêterait l'assassin, avertissait ceux qui l'entouraient d'un dessein de ce dernier, Sikes regarda derrière lui, et se couvrant le visage avec ses deux mains, il jeta un cri de terreur.
--Encore ces vilains yeux! s'écria-t-il.
Chancelant comme s'il eût été frappé par la foudre, il perdit l'équilibre et tomba à la renverse, d'une hauteur de trente-cinq pieds, avec le nœud coulant passé autour du cou. La corde s'était roidie comme celle d'un are, et l'effet en fut aussi prompt que la flèche qu'il lance. Il y eut une rude secousse, puis un mouvement convulsif du corps, et l'assassin resta suspendu, tenant fortement serré dans sa main son couteau ouvert.
La vieille cheminée en fut ébranlée, mais elle résista cependant; le cadavre du brigand se trouvait contre la muraille.
Un chien, qu'on n'avait pas aperçu jusqu'alors, se mit à courir de droite et de gauche sur le bord du toit en poussant d'affreux hurlements, et, prenant son élan, il sauta tout à coup sur les épaules du pendu. Ayant manqué son coup, il tomba dans le fossé, la tête contre une pierre, et se brisa le crâne.
XLVIII. --Eclaircissement de plus d'un mystère. --Proposition de mariage sans dot et sans épingles.
Il n'y avait guère plus de deux jours qu'avaient eu lieu les évènements que nous avons lus dans le chapitre précédent, quand, vers les trois heures de l'après-midi, Olivier se trouva dans une chaise de poste en compagnie de madame Maylie, de Rose, de madame Bedwin et du bon docteur, tous faisant route pour sa ville natale: dans une autre chaise, à quelque distance derrière, venaient M. Brownlow et un individu dont ils ignoraient le nom.
A mesure qu'ils approchaient de la ville, il fut impossible à Olivier de maîtriser ses transports.
Ils descendirent à la porte d'un des plus beaux hôtels. Ils furent reçus par M. Grimwig, qui les y attendait et qui les embrassa tous quand ils descendirent de voiture.
Enfin, comme neuf heures venaient de sonner, M. Losberne et M. Grimwig entrèrent suivis de M. Brownlow et d'un étranger à la vue duquel Olivier fit une exclamation de surprise, car on lui dit que c'était son frère, et il le reconnut pour le même individu qu'il avait rencontré en sortant du bourg, où il était allé porter une lettre pour madame Maylie, et qu'il avait vu avec Fagin à la fenêtre de son petit cabinet d'étude.
--Dépêchons-nous, dit l'étranger se tournant de côté.