Olivier Twist: Les voleurs de Londres
Part 26
--Ne parlez pas ainsi, je vous en supplie! dit Rose en sanglotant.
--Vous n'en entendrez jamais parler, bonne demoiselle, repartit Nancy; à Dieu ne plaise que de telles horreurs viennent jamais souiller vos chastes oreilles! Bonne nuit! Adieu!
Le monsieur se retourna comme pour se disposer à partir.
--Prenez cette bourse, s'écria Rose; gardez-la pour l'amour de moi, que vous ayez quelque ressource au besoin.
--Non, non, reprit la fille, l'argent ne me tente pas, ce n'est pas l'intérêt qui m'a fait agir en cette circonstance, croyez-le bien . . . cependant donnez-moi quelque chose, quelque chose que vous ayez porté . . . J'aimerais avoir quelque chose de vous . . . Non, non, pas une bague . . . Vos gants ou votre mouchoir . . . Merci, merci! Dieu vous bénisse! Adieu!
L'extrême agitation dans laquelle était la fille, et la crainte qu'elle avait d'être maltraitée à son retour, dans le cas où elle viendrait à être découverte, semblèrent déterminer le monsieur à partir.
Rose et son compagnon parurent bientôt sur le pont, et s'arrêtèrent un instant sur la dernière marche de l'escalier.
Rose Maylie attendit encore, mais le vieux monsieur la prit par le bras et l'entraîna doucement vers lui. À l'instant où ils disparurent, Nancy se laissa tomber tout de son long sur l'une des marches, et donna un libre cours à ses larmes.
Arrivé en haut de l'escalier, Noé Claypole tourna la tête à droite et à gauche, et, n'apercevant âme qui vive, il prit ses jambes à son cou.
XLV. --Conséquence fatale.
C'était environ deux heures avant le point du jour: le juif veillait dans son grabat, paraissant attendre quelqu'un avec la plus vive impatience. Près de lui, sur un matelas étendu à terre, gisait Noé Claypole dormant d'un profond sommeil. Il était depuis longtemps dans cette attitude, lorsque enfin le bruit des pas d'une personne qu'il crut reconnaître vint frapper son oreille.
--Enfin ce n'est pas dommage! murmura-t-il.
Comme il disait ces mots, la sonnette se fit entendre: il grimpa l'escalier quatre à quatre et revint bientôt accompagné de Sikes portant un paquet sous son bras.
--Tenez, serrez cela, dit celui-ci, et tirez-en le plus que vous pourrez; j'ai eu assez de peine à l'avoir, Dieu merci! . . . Il y a plus de deux heures que je devrais être ici.
Fagin, ayant pris le paquet, le serra à clef dans l'armoire, revint s'asseoir à sa place sans dire un seul mot, et regarda fixement le brigand: ses lèvres pâles tremblaient si fortement, ses traits étaient si bouleversés par les différentes émotions qui le maîtrisaient, que Sikes recula involontairement.
--Qu'est-ce qu'il y a donc, maintenant, s'écria ce dernier, pourquoi envisager ainsi les gens, hein! voulez-vous répondre?
Le juif leva la main, et agita son doigt d'un air mystérieux.
--Malédiction! dit Sikes passant vivement sa main dans sa poche de côté, il est devenu enragé! Il faut que je fasse attention à moi, ici!
--Non! non! dit Fagin recouvrant enfin l'usage de la voix. Il n'y a pas de danger, Guillaume . . . Ce n'est pas à vous que j'en veux . . . Je n'ai rien à vous reprocher, à vous.
--Ah! c'est fort heureux! reprit Sikes le regardant entre deux yeux et mettant, avec un air d'ostentation, son pistolet dans une autre poche. Fort heureusement pour l'un de nous deux . . .
--Ce que j'ai à vous dire, Guillaume, repartit le juif approchant sa chaise de celle du brigand, vous fera encore plus d'effet qu'à moi.
--J'en doute fort, répliqua Sikes d'un air d'incrédulité. Parlez vite, ou Nancy va croire que je suis perdu.
--Perdu! s'écria Fagin, ça ne la surprendrait pas. Elle a assez travaillé comme cela à votre perte.
Sikes interdit chercha à lire dans les yeux du vieillard; mais, n'y pouvant deviner le sens de cette énigme, il le saisit au collet, et le secouant de toutes ses forces:
--Encore une fois, parlez! dit-il, ou, si vous ne parlez pas, c'est que vous n'en aurez plus la force! Ouvrez la bouche et expliquez-vous clairement, entendez-vous, vieux scélérat!
--Je suppose, dit Fagin, que ce garçon qui est couché là . . .
--Eh bien! après? dit-il reprenant sa première position.
--Je suppose que ce garçon, poursuivit le juif, vienne à nous trahir . . . qu'il nous vende tous . . . qu'il découvre les gens qui ont intérêt à nous connaître . . . qu'il leur donne notre signalement jusqu'à la moindre petite marque, et qu'il leur dise l'endroit où on peut aisément nous _pincer_?
--Ce que je ferais! reprit Sikes. S'il était encore en vie à mon retour, je lui briserais le crâne avec le talon de ma botte.
--Et si c'était moi? cria le juif à tue-tête. _Moi_ qui en sais tant et qui pourrais en faire pendre tant d'autres avec moi!
--Je n'sais pas, repartit Sikes grinçant des dents et pâlissant de colère à la seule idée que ce pût être. Je ferais quelque chose dans la prison qui me ferait mettre la camisole, j'en suis sûr; ou, si j'étais pour être jugé en même temps que vous, j'en dirais plus à moi seul, contre vous, que tous les témoins à charge, et j'vous ferais sauter la cervelle devant tout le monde . . . Ce n'est ni la force ni le courage qui me manqueraient, allez! murmura le brigand brandissant son poing comme s'il allait réellement commencer l'action. J'irais de si bon cœur que vous n'y verriez que du feu!
--Vraiment? fit le juif.
--Aussi vrai que je vous le dis, repartit le brigand. Essayez un peu, vous verrez si je me gêne.
--Si c'était Charlot, ou le Matois, ou Betsy . . . ou bien? . . .
--Peu m'importe à moi qui ce soit! reprit Sikes avec impatience. Je lui ferais son affaire tout de même.
Fagin fixa de nouveau le brigand, et, lui faisant signe de garder le silence, il se pencha sur le matelas où reposait Noé, et secoua celui-ci par le bras pour l'éveiller.
--Bolter! Bolter! . . . _Pauvre garçon!_ dit le juif appuyant avec emphase sur l'épithète, il est fatigué, Guillaume, il est harassé d'avoir guetté si longtemps la jeune fille!
--Qu'est-ce que cela veut dire? demanda Sikes.
Le juif ne répondit rien; mais, se penchant de nouveau vers Noé, il le tira par le bras et parvint à le faire mettre sur son séant.
--Répétez-moi donc cela encore une fois, afin qu'il l'entende! dit le juif montrant du doigt Sikes. Encore une fois, Bolter, plus qu'une fois, mon garçon!
--Que je vous répète quoi? demanda Noé d'assez mauvaise humeur.
--Ce que vous savez au sujet de Nancy, dit le juif, tenant Sikes par le poignet comme s'il eût craint que celui-ci ne sortît avant d'avoir tout entendu. Vous l'avez suivie, n'est-ce pas?
--Oui.
--Au pont de Londres?
--Oui.
--Où elle a rencontré deux personnes?
--Justement.
--Un monsieur et une demoiselle qu'elle avait été trouver auparavant de son plein gré. Ils lui ont demandé de leur livrer tous ses compagnons et Monks le premier, ce qu'elle a fait; de leur dépeindre son signalement, ce qu'elle a fait; de leur donner le nom et l'adresse de la maison que nous fréquentons le plus habituellement, et où nous nous réunissons, ainsi que l'endroit d'où l'on peut le mieux voir sans être aperçu, ce qu'elle a fait; ils lui ont demandé le jour et l'heure où nous nous rendions ordinairement dans cette maison, et elle le leur a dit: voilà tout ce qu'elle a fait. On n'a pas eu besoin d'employer la menace pour lui faire dire toutes ces choses; elle les a dites de son plein gré, n'est-il pas vrai? s'écria le juif presque fou de colère.
--C'est vrai, répliqua Noé se grattant la tête. Voilà justement comme cela s'est passé!
--Qu'ont-ils dit au sujet de dimanche dernier? demanda le juif.
--Au sujet de dimanche dernier? reprit Noé cherchant à se rappeler, il me semble que je vous l'ai déjà dit.
--Cela ne fait rien, dites-le encore une fois! s'écria Fagin serrant encore plus fort le bras de Sikes, et agitant son autre main, tandis que l'écume lui sortait de la bouche.
--Ils lui ont demandé, dit Noé (qui, à mesure qu'il s'éveillait, semblait avoir une idée de ce qu'était Sikes), ils lui ont demandé pourquoi elle n'était pas venue dimanche dernier, comme elle l'avait promis; et elle a répondu que cela lui avait été impossible.
--Pourquoi, pourquoi? interrompit le juif d'un air triomphant. Dites-lui pour quelle raison.
--Parce que Guillaume n'a pas voulu la laisser sortir et qu'il l'a retenue de force. Et comme le monsieur ne paraissait pas connaître Guillaume, elle a ajouté que c'était l'homme dont elle avait parlé à la demoiselle auparavant.
--Qu'a-t-elle dit de plus au sujet de Guillaume? cria le juif. Qu'a-t-elle ajouté à propos de l'homme dont elle avait parlé à la demoiselle auparavant? Dites-lui cela, dites-lui cela.
--Elle a dit qu'elle ne pouvait pas sortir aisément, à moins qu'il ne sût où elle allait, dit Noé, et que, la première fois qu'elle est venue trouver cette demoiselle (ha! ha! ha! je n'ai pu m'empêcher, de rire quand elle a dit cela), elle lui avait mis du _laudanum_ dans la potion qu'elle lui a fait boire avant qu'elle sortît.
--Damnation! s'écria Sikes faisant lâcher prise au juif. Laissez-moi!
Repoussant loin de lui le vieillard, il s'élança hors de la chambre et se précipita dans l'escalier comme un furieux.
--Guillaume! Guillaume! cria le juif courant après lui, un mot! un seul mot!
Ce mot n'eût pas été échangé si le brigand, qui ne pouvait ouvrir la porte, n'eût donné le temps au juif d'arriver tout haletant.
--Ouvrez-moi cette porte, dit Sikes, ne m'amusez pas là une heure avec votre bavardage, je ne suis pas d'humeur à vous entendre! laissez-moi sortir sans m'adresser la parole, il n'y ferait pas bon, je vous assure!
--Un instant, un seul instant! dit le juif posant la main sur la serrure; ne soyez pas trop . . .
--Trop quoi? reprit l'autre.
--Ne soyez pas . . . trop . . . violent, Guillaume! dit le juif d'un air patelin.
Il commençait à faire assez jour pour que chacun d'eux pût lire sur le visage de l'autre ce qui se passait en son âme. Ils échangèrent un regard; leurs yeux étincelaient. On ne pouvait se tromper sur la nature de leurs sentiments à tous deux.
--Ah! çà, Guillaume! dit Fagin voyant que toute feinte était désormais inutile: je voulais dire, ne soyez pas trop violent (du moins pour votre sûreté à vous). N'allez pas vous compromettre, surtout soyez prudent!
Disant cela, le juif tourna deux fois la clef dans la serrure; et Sikes, pour toute réponse, ouvrit la porte toute grande et partit comme un trait.
Sans se donner le temps de réfléchir, sans tourner la tête d'aucun côté, sans jeter un regard à droite ou à gauche, mais les yeux fixes devant lui, il allait à grands pas, ses dents serrées si fortement les unes contre les autres, que sa mâchoire inférieure semblait rentrer dans sa peau. Plein de farouches pensées et ayant un affreux projet en tête, il marchait tête baissée; et, sans avoir dit une seule parole ni remué un seul muscle de son visage, il se trouva devant sa maison. Il entra sans faire de bruit, monta doucement l'escalier, ouvrit la porte de sa chambre avec la même précaution, la ferma à doute tour; et ayant porté une table derrière, il s'approcha du lit et en tira les rideaux.
Nancy, qui était couchée à moitié habillée, s'éveilla en sursaut.
--Est-ce toi, Guillaume? dit-elle avec un air de satisfaction de le savoir de retour.
--Oui, c'est moi, répondit le brigand, lève-toi!
Il y avait une chandelle qui brûlait en attendant Sikes, celui-ci l'ôta du chandelier et la jeta dans la cheminée. La jeune fille, voyant qu'il faisait petit jour, se leva pour tirer les rideaux de la fenêtre.
--Ce n'est pas nécessaire, dit Sikes mettant son bras devant elle pour l'en empêcher: j'y verrai toujours assez pour ce que j'ai à faire.
--Guillaume! s'écria Nancy d'une voix étouffée par la peur, pourquoi me regardes-tu ainsi?
L'œil hagard, la respiration courte et les narines gonflées, le brigand la considéra un instant en silence; puis, la prenant par la tête et par le cou, il la traîna au milieu de la chambre et lui mit la main sur la bouche après avoir jeté un regard vers la porte.
--Guillaume! Guillaume! s'écria la fille se débattant avec une force que peut donner seule la crainte de la mort, je ne ferai point de bruit, je ne crierai pas . . . je te le promets! Ecoute-moi! . . . parle-moi! . . . dis-moi ce que j'ai fait!
--Ah! tu le sais bien, ce que tu as fait, infâme! reprit Sikes avec un rire infernal! tu le sais bien, ce que tu as fait! . . . On t'a guettée cette nuit . . . Chacune de tes paroles a été entendue.
--Epargne ma vie comme j'ai épargné la tienne, je t'en supplie, Guillaume! au nom du ciel, épargne ma vie! s'écria Nancy se cramponnant après lui. Guillaume! mon cher Guillaume! . . . tu n'auras pas le cœur de me tuer! Ah! pense à tout: ce que j'ai refusé cette nuit pour toi! . . . réfléchis un peu et épargne-toi ce crime! Je ne te lâcherai pas; tu ne peux pas me faire lâcher prise, Guillaume. Pour l'amour de Dieu, réfléchis avant de verser mon sang! C'est moi qui supplie! . . . moi qui t'aime tant! . . . Je t'ai toujours été fidèle, Guillaume. Aussi vrai que je suis une indigne créature.
Le brigand se débattit violemment pour lui faire lâcher prise; mais les bras de la fille étaient entrelacés dans les siens d'une telle sorte, qu'il ne put en venir à bout.
--Guillaume, dit Nancy cherchant à poser sa tête sur le sein du brigand, ce vieux monsieur et cette bonne demoiselle m'ont offert cette nuit un asile dans quelque pays étranger, où je pourrai finir mes jours en paix; laisse-les-moi voir encore une fois, je les supplierai à genoux de t'accorder la même faveur, et, s'ils y consentent, comme je n'en doute pas, nous quitterons cet horrible lieu, nous irons chacun de notre côté vivre dans la retraite, où nous tâcherons d'oublier la vie affreuse que nous avons menée ensemble, et nous ne nous reverrons jamais plus. Il n'est jamais trop tard pour se repentir: ils me l'ont dit, et je comprends maintenant qu'ils ont raison . . . mais il faut le temps . . . Faut-il encore avoir le temps, Guillaume . . . un peu de temps!
Sikes saisit son pistolet. L'idée qu'il serait découvert et arrêté sur-le-champ s'il en lâchait la détente se présenta comme un éclair à son esprit au milieu même de sa fureur, et il en asséna deux ou trois coups de crosse sur le visage suppliant de la jeune fille.
Elle chancela d'abord et tomba ensuite presque aveuglée par le sang qui ruisselait d'un trou énorme qu'il lui avait fait à la tête; mais se relevant sur ses genoux, avec quelque difficulté toutefois, elle tira de son sein un mouchoir blanc (celui de Rose Maylie), et l'élevant entre ses deux mains jointes, aussi haut que ses forces le lui permirent, elle murmura une courte prière pour implorer la pitié du Seigneur.
C'était un spectacle horrible. L'assassin épouvanté recula jusqu'à la muraille en portant la main devant ses yeux; puis s'emparant d'un énorme bâton, il en porta un coup sur le crâne de la fille et l'étendit roide à ses pieds.
XLVI. --Monks et M. Brownlow se rencontrent enfin. Entretien qu'ils eurent ensemble, et de quelle manière il fut interrompu.
Le jour commençait à baisser quand M. Brownlow, descendant d'une voiture de place, frappa doucement à la porte de sa maison. À peine eut-on ouvert, qu'un fort gaillard descendit à son tour et se mit en faction d'un côté du perron, tandis qu'un autre de même stature sauta lestement de dessus le siège où il avait pris place à côté du cocher, et vint se poster vis-à-vis du premier. À un signe de M. Brownlow, ils firent sortir du fiacre un troisième individu, qu'ils introduisirent dans la maison: cet individu n'était autre que Monks.
Ils marchèrent tous trois sans dire mot, et suivirent M. Brownlow dans une petite salle à la porte de laquelle Monks, qui n'était monté qu'avec répugnance, s'arrêta tout court; et les deux hommes regardèrent M. Brownlow comme pour lui demander ce qu'ils avaient à faire.
--Il connaît l'alternative, dit M. Brownlow. S'il hésite ou qu'il veuille s'enfuir, emmenez-le dehors et faites-le arrêter en mon nom.
--Et de quel droit agissez-vous ainsi envers moi? demanda Monks.
--Pourquoi m'y forcez-vous, jeune homme? répliqua M. Brownlow en le regardant fixement. Seriez-vous assez fou pour vous enfuir? Lâchez-le! poursuivit-il, s'adressant aux deux hommes. Maintenant, jeune homme, vous êtes libre d'aller où vous voudrez, et nous de vous suivre; mais je vous jure, par tout ce qu'il y a de plus sacré, qu'aussitôt que vous aurez mis le pied dans la rue, je vous fais arrêter comme faussaire et voleur. Ma résolution est prise! . . .
Monks murmura quelques mots inintelligibles, et parut irrésolu.
--Je vous engage à vous décider promptement, ajouta M. Brownlow. Un seul mot de ma bouche, et l'alternative est perdue pour toujours.
Monks hésita encore.
--Je n'en dirai pas davantage, continua M. Brownlow.
--N'y a-t-il point d'autre alternative? demanda Monks.
--Non, certainement!
Monks regarda le vieux monsieur d'un air inquiet; mais, ne voyant sur son visage que l'expression de la sévérité et de la détermination, il fit quelques pas dans la salle en haussant les épaules, et finit par s'asseoir.
--Fermez la porte en-dehors, dit M. Brownlow aux deux hommes.
Ceux-ci obéirent, et M. Brownlow resta seul avec Monks.
--Voilà de jolis procédés, Monsieur, en vérité, de la part d'un ancien ami de mon père! dit Monks.
--C'est justement parce que j'étais l'intime ami de votre père, reprit M. Brownlow; c'est justement parce que l'espoir de mes jeunes années m'attachait à lui, et que sa sœur, qui est morte le jour même que je devais l'épouser, m'a laissé seul sur cette terre; c'est parce que, encore enfant, il s'est agenouillé avec moi auprès du lit de mort de cet ange de douceur et de bonté qu'il a plu à Dieu de retirer de ce monde à la fleur de son âge; c'est parce que, depuis ce moment, j'ai voué à votre père une amitié que ni ses chagrins ni ses malheurs, n'ont jamais refroidie et qui a duré jusqu'à sa mort; c'est parce que ces souvenirs du passé remplissent mon cœur, que je me sens disposé à vous traiter avec égards.
--Et qu'a de commun mon nom avec ce que vous avez à me dire?
--Rien pour vous, jeune homme, repartit celui-ci, rien pour vous, sans doute; mais beaucoup pour moi, et je suis charmé que vous en ayez pris un autre.
--Tout cela est bel et bon, dit Monks d'un air effronté, tout cela est fort beau, mais où voulez-vous en venir?
--Vous avez un frère, dit avec chaleur M. Brownlow, un frère dont le nom seul, prononcé tout bas à votre oreille quand j'étais derrière vous dans la rue, a suffi pour me faire: suivre de vous malgré la répugnance que vous aviez à le faire.
--Je n'ai point de frère! reprit Monks. Vous n'ignorez pas que je suis fils unique.
--Ecoutez ce que j'ai à vous dire, continua M. Brownlow; cela ne laissera pas que de vous intéresser. Je sais fort bien que vous êtes le seul et l'indigne fruit d'une fatale union qu'un orgueil de famille et un intérêt sordide ont forcé votre père, jeune encore, à contracter.
--Je me soucie fort peu de vos épithètes, interrompit Monks avec un sourire forcé. Vous avouez le fait, et c'est assez.
--Mais je sais aussi quels furent les maux causés par cette fatale union, poursuivit M. Brownlow. Je sais combien fut lourde, pour tous deux, cette chaîne qu'ils durent porter dans le monde, aux yeux de ce monde qui n'avait plus de charme pour eux. Je sais que les froides formalités de l'étiquette furent remplacées par les reproches, que l'indifférence fit place au mépris, le mépris au dégoût, et le dégoût à la haine, jusqu'à ce qu'enfin, ne pouvant plus se supporter l'un l'autre, ils furent obligés de se séparer.
--Eh bien! ils furent séparés, dit Monks. Qu'est-ce que cela prouve?
--Après quelque temps de séparation, reprit M. Brownlow, et quand votre mère, lancée dans le tourbillon du grand monde, eut entièrement oublié l'homme qui lui avait été donné pour mari, et qui était plus jeune qu'elle de onze ans pour moins, celui-ci, qui jusqu'alors avait mené une vie retirée, fit de nouvelles connaissances. Vous savez déjà cela, j'en suis sûr.
--Non pas! dit Monks. Je ne sais rien du tout.
--Votre contenance prouve le contraire, repartit M. Brownlow. Je parle de cela, il y a quinze ans à peu près: vous aviez alors dix ou onze ans, et votre père n'en avait que trente, car, je le répète, il n'était qu'un enfant quand son père le força de se marier. Dois-je rappeler un évènement que, par respect: pour la mémoire de votre père, je voudrais passer sous silence, ou voulez-vous m'en épargner la peine en m'avouant la vérité?
--Comme je ne sais rien, je n'ai rien à dire! répliqua Monks.
--Parmi ces nouvelles connaissances que fit votre père, poursuivit M. Brownlow, était un officier de marine, veuf depuis six mois et restant seul avec deux enfants. Il en avait eu plusieurs, mais heureusement il avait perdu les autres. C'étaient deux filles: l'une, un ange de beauté, qui pouvait avoir dix-neuf ans à cette époque, et l'autre une enfant de deux ou trois ans.
--Qu'est-ce que cela peut me faire, à moi? demanda Monks.
--Cet officier de marine, ajouta M. Brownlow sans paraître faire attention à l'observation de Monks, occupait une maison dans cette partie de l'Angleterre que votre père parcourut à l'époque de ses malheurs, et dans laquelle maison il prit un logement. Peu de temps leur suffit pour se lier d'une étroite amitié. Votre père avait des avantages qu'ont peu d'hommes: il était joli garçon, et avait un cœur franc et généreux comme sa sœur. Plus le vieil officier le connut, et plus il l'aima. Malheureusement il en fut de même avec sa fille. Avant qu'un an se fût écoulé, reprit M. Brownlow, il était lié par serment à cette jeune vierge, victime d'une passion vive et sincère . . . d'un premier amour, enfin.
--Votre conte est des plus longs, observa Monks évidemment mal à son aise.
--C'est un récit de malheurs, de chagrins et de misères, jeune homme, répliqua M. Brownlow; et de tels contes (comme vous voulez bien dire) sont toujours longs. Enfin, un de ses parents pour l'amour duquel votre père avait été sacrifié, comme le sont tant d'autres, vint à mourir; et, comme s'il eût voulu réparer le malheur dont il avait été la cause, il lui légua toute sa fortune, qui était considérable. Votre père dut se rendre à Rome, où ce parent était allé pour sa santé, et où il mourut sans avoir mis ordre à ses affaires. Il y alla donc et y tomba dangereusement malade. Votre mère, qui en reçut la nouvelle à Paris, qu'elle habitait alors, partit avec vous sur-le-champ pour l'aller trouver. Il mourut le jour de votre arrivée, sans avoir fait son testament: de sorte que sa fortune vous échut en partage à tous deux.
A cet endroit de ce récit, Monks prêta une oreille plus attentive, sans cependant regarder M. Brownlow.
--Avant de s'embarquer et en passant par Londres, poursuivit M. Brownlow regardant fixement celui-ci, il vint me voir.
--Je n'ai jamais eu connaissance de cela, reprit Monks.