Olivier Twist: Les voleurs de Londres

Part 25

Chapter 254,010 wordsPublic domain

--Mais encore! veux-tu répondre, demanda Sikes, qui commençait à s'échauffer, je te demande où tu vas?

--Je ne sais pas, répondit la fille.

--Eh bien! donc, dit Sikes plutôt par esprit de contradiction que parce qu'il n'avait aucune raison pour l'empêcher de sortir, assieds-toi et ne bouge pas de là!

--Je ne me porte pas bien, je te l'ai déjà dit, observa Nancy; j'ai besoin de prendre l'air.

--Passe la tête par la fenêtre et prends-en à discrétion, reprit Sikes.

--Il n'y en a pas assez là, repartit la fille: j'ai besoin de prendre l'air dans la rue.

--Tu n'iras pas dans la rue! répliqua Sikes. Disant cela, il alla fermer la porte, mit la clef dans sa poche, et arrachant le chapeau de la tête de Nancy, il le jeta sur le haut d'une vieille armoire. Maintenant, ajouta le brigand, je te dis encore une fois de t'asseoir et de rester tranquille, tu m'entends!

--Ce n'est pas un chapeau qui m'empêcherait de sortir, dit la fille en pâlissant. Que signifie cela, Guillaume! Sais-tu ce que tu fais?

--C'est un peu fort! s'écria Sikes se tournant vers Fagin. Il faut qu'elle ait perdu l'esprit, sans quoi elle n'oserait pas me parler ainsi.

--Tu me feras faire un coup de tête! murmura Nancy mettant ses deux mains sur sa poitrine comme pour retenir un cri qui allait lui échapper, laisse-moi sortir, je te dis! tout de suite! . . . à l'instant même!

--Non! s'écria Sikes.

--Dites-lui qu'il ferait mieux de me laisser sortir, Fagin! Il ferait beaucoup mieux . . . M'entends-tu? cria Nancy frappant du pied sur le plancher.

--Si je t'entends! reprit Sikes se retournant brusquement pour la regarder en face; je ne t'ai déjà que trop entendue! Si tu dis encore un seul mot, je te ferai étrangler par mon chien ça fait que tu crieras pour quelque chose. Qu'est-ce lui prend? a-t-on jamais vu!

--Laisse-moi sortir, dit Nancy d'un ton suppliant. Laisse-moi sortir, Guillaume, je t'en prie! ajouta-t-elle en s'asseyant par terre près de la porte. Tu ne sais pas ce que tu fais. Non, tu ne le sais pas . . . Seulement une heure, dis; je t'en supplie!

--Cette fille est devenue folle! s'écria Sikes l'empoignant par le bras. Allons, lève-toi!

--Non! non! cria Nancy, je ne me lèverai pas à moins que tu ne me laisses sortir.

Sikes l'examina quelque temps en silence; et, profitant du moment où elle ne faisait plus de résistance, il lui mit les mains derrière le dos et l'entraîna avec beaucoup de peine dans la chambre voisine, où, l'ayant assise de force sur une chaise, il l'y tint en respect.

--A-t-on jamais vu! dit-il en essuyant son visage couvert de sueur. Est-elle étonnante, cette fille, avec ses volontés!

--C'est vrai, dit le juif d'un air pensif, c'est une fille étonnante.

--Pour quelle raison pensez-vous qu'elle voulait sortir ce soir, dites? demanda Sikes. Vous devez la connaître mieux que moi. Qu'est-ce que c'est que cette idée qu'elle s'est mise dans la tête?

--Entêtement de femme, je pense, mon cher, répliqua le juif haussant les épaules.

--Peut-être bien, gronda Sikes. Je croyais l'avoir soumise, mais elle est pire que jamais.

--Certainement qu'elle est pire, reprit le juif d'un air distrait. Je ne l'ai jamais vue s'emporter pour un rien, comme aujourd'hui.

--Ni moi non plus, repartit Sikes. Je crois bien qu'elle a attrapé un peu de cette coquine de fièvre qui m'a mis sur les dents. Ça n'peut être que ça; qu'en pensez-vous?

--C'est possible, répliqua le juif.

--Je me charge de lui tirer un peu de sang, si ça lui prend encore, ces lubies-là, dit Sikes. J'éviterai au médecin la peine de venir.

Le juif fit un signe expressif de tête, donnant à entendre qu'il approuvait fort ce genre de traitement.

--Elle ne m'a pas quitté d'un seul instant pendant cette maladie; elle rôdait nuit et jour autour, de mon lit, tout le temps que j'ai été sur le dos; tandis que vous, vieux crocodile que vous êtes, vous m'avez laissé là; vous m'avez abandonné, vous vous êtes tenu à l'écart, dit Sikes. Nous n'avions pas le sou à la maison, et c'est probablement ce qui l'aura tourmentée. D'avoir été enfermée si longtemps, aussi, ça peut bien lui avoir aigri le caractère, hein?

--C'est très probable, mon cher! dit le juif à voix basse. Chut! la voici!

A peine avait-il dit ces mots, que Nancy reparut dans la chambre, et revint s'asseoir à sa place. Elle avait dû pleurer, car ses yeux étaient rouges et gonflés. Elle s'agita d'abord sur sa chaise, et, un instant après, elle partit d'un éclat de rire.

--La voilà qui rit maintenant! s'écria Sikes se tournant d'un air surpris vers son compagnon.

Le juif lui fit signe de ne pas y faire attention, et Nancy devint bientôt plus calme. Ayant dit tout bas à Sikes qu'il n'y avait pas à craindre maintenant qu'elle retombât, et qu'il pensait bien que c'était fini, Fagin prit son chapeau et souhaita le bonsoir à ses deux amis. Arrivé près de la porte, il s'arrêta, et jetant un regard autour de lui, il demanda si quelqu'un ne voulait pas l'éclairer pour descendre.

--Eclaire-le, Nancy, dit Sikes bourrant sa pipe, ce serait dommage s'il venait à s'casser l'cou; il priverait les assistants du plaisir de le voir pendre.

Nancy prit la chandelle et accompagna le vieillard jusqu'au bas de l'escalier. Lorsqu'ils eurent atteint le passage d'entrée, le juif, posant son doigt sur ses lèvres, dit tout bas à l'oreille de la jeune fille:

--Qu'y a-t-il donc, Nancy, hein?

--Que voulez-vous dire? reprit celle-ci sur le même ton.

--Quelle est la cause de tout ceci? demanda Fagin. Si ce gros brutal se conduit indignement envers toi, ajouta-t-il en montrant du doigt l'étage supérieur, pourquoi ne pas? . . .

--Quoi donc? dit celle-ci voyant que Fagin n'achevait point sa phrase et qu'il la regardait attentivement.

--N'importe! reprit celui-ci. Nous reparlerons de cela une autre fois. Tu as en moi un ami, Nancy, un véritable ami. J'ai les moyens de faire bien des choses! Quand tu voudras te venger de celui qui te traite comme un chien, quand je dis comme un chien, pis qu'un chien, car il flatte le sien quelquefois, viens me trouver, entends-tu, Nancy? ce n'est qu'un oiseau de passage, _lui_; tandis que moi, Nancy, tu me connais depuis longtemps . . . depuis bien longtemps.

--Je vous connais bien, dit la fille sans faire paraître la moindre émotion. Bonsoir!

Tout en regagnant sa demeure, Fagin donna un libre cours aux pensées qui occupaient son esprit. Depuis quelque temps il avait conçu l'idée que Nancy, lassée de la brutalité du brigand, voulait le laisser. L'objet de cette nouvelle affection n'était point parmi ses mirmidons à lui . . . Ce serait une bonne acquisition à faire avec un tel partenaire que Nancy, pensait Fagin; il fallait donc se les assurer tous deux au plus tôt.

--Avec un peu de persuasion, pensait Fagin, quel motif plus puissant pourrait déterminer cette fille à empoisonner Sikes? . . . D'autres l'ont fait avant elle, et ont même fait pis . . .

Il se leva de bonne heure le lendemain et attendit avec impatience l'arrivée de son nouveau compagnon, qui, après un certain laps de temps, se présenta enfin et commença par attaquer furieusement les vivres.

--Bolter! dit le juif prenant une chaise et s'asseyant en face de Noé.

--Eh bien! me voilà! qu'est-ce que vous me voulez? reprit celui-ci. Ne me donnez rien à faire avant que j'aie fini de déjeuner; c'est assez l'habitude dans cette maison: on n'a jamais le temps de manger!

--Vous pouvez parler en mangeant, n'est-ce pas?

--Oh! sans doute, je n'en mange que mieux quand je parle, reprit Noé coupant une énorme tranche de pain. Où est Charlotte?

--Elle est sortie, dit Fagin, je l'ai envoyée dehors ce matin avec l'autre jeune fille, parce que j'avais besoin d'être seul avec vous.

--Vous auriez dû lui dire de me faire des rôties au beurre auparavant, repartit Noé . . . Eh bien! parlez toujours, parlez, vous ne m'interromprez pas.

Il n'y avait pas de danger que quoi que ce fût pût l'interrompre; car il s'était attablé avec la ferme intention d'_abattre de la besogne_, et il y allait en effet de si bon cœur, qu'il faisait sauter les miettes par-dessus sa tête.

--Vous avez joliment travaillé hier, savez-vous bien! dit le juif, six shillings neuf pence et demie. Le _vol aux moutards_ fera votre fortune, mon cher.

--N'oubliez pas d'ajouter trois pintes à bière et une mesure à lait.

--Non, certainement, mon cher, reprit le juif, l'escamotage des trois pots d'étain est sans doute quelque chose de très adroit; mais celui de la boîte à lait est tout à fait un chef-d'œuvre.

--Pas mal, je dis, pour un débutant! repartit le sieur Bolter avec un air de complaisance; j'ai décroché les pintes d'une grille en fer devant une maison bourgeoise, et comme la boîte à lait était sur le seuil d'une porte, en-dehors d'un cabaret, je l'ai ramassée, de crainte qu'elle ne se rouillât ou qu'elle n'attrapât un rhume; c'est trop juste, n'est-ce pas! ha! ha! ha!

Le juif affecta de rire aux éclats, et M. Bolter, ayant fait de même, mordit à belles dents dans sa première tranche de pain et de beurre; et à peine l'eut-il expédiée, qu'il s'en coupa une seconde.

--J'ai besoin de vous, Bolter, dit Fagin s'accoudant sur la table, pour un coup de main qui exige beaucoup de prudence.

--Dites donc! reprit Bolter, n'allez pas m'exposer à quelque danger ou m'envoyer encore dans un bureau de police! Je vous préviens que ça ne me convient pas du tout! . . . Ça ne peut vraiment pas m'aller!

--Il n'y a pas le moindre danger à courir, mon cher, repartit le juif; pas le moindre, mon cher. Il s'agit seulement de suivre une femme et d'épier ses actions.

--Une vieille femme? demanda le sieur Bolter.

--Non, une jeune femme, répliqua Fagin.

--Je puis faire cela à merveille, dit le sieur Bolter. À l'école j'étais un fameux rapporteur, allez. Pourquoi faut-il que je la suive? Ce n'est pas pour . . .

--Non, interrompit Fagin. Il n'y a rien autre chose à faire qu'à me dire où elle va, qui elle voit, et, s'il est possible, ce qu'elle fait; se rappeler le nom de la rue, si c'est une rue, ou bien de la maison, si c'est une maison, et me donner enfin tous les renseignements que vous pourrez vous-même recueillir.

--Que me donnerez-vous pour cela?

--Je vous donnerai une livre sterling. Et c'est ce que je n'ai jamais donné jusqu'alors pour une corvée de ce genre, dont je ne tire moi-même aucun profit.

--Qui est cette femme? demanda Noé.

--Une des nôtres, répondit le juif.

--Je vois ce que c'est, s'écria Bolter en fronçant le nez: vous avez des soupçons sur elle, n'est-ce pas?

Elle a fait de nouvelles connaissances, mon cher, répliqua le juif, et il faut que je sache ce qu'elles sont.

--Je devine, reprit Noé. Seulement pour avoir le plaisir de les connaître, afin de savoir si ce sont des gens respectables, hein? ha! ha! ha! Je suis votre homme.

--Je savais bien que vous ne demanderiez pas mieux, s'écria Fagin.

--Il n'y a pas de doute à cela, repartit Noé. Où est-elle, où et quand devrai-je la suivre?

--Je vous dirai tout cela, mon cher . . . je vous la ferai connaître quand il sera temps, dit Fagin, ayez soin de vous tenir prêt; le reste me regarde.

Ce soir-là, le lendemain et le jour suivant, l'espion, botté et accoutré de ses habits de charretier, se tint prêt à partir au signal de Fagin. Six nuits se passèrent ainsi; six mortelles nuits à chacune desquelles le juif rentra désappointé, donnant à entendre en peu de mots qu'il n'était pas encore temps. Le soir du septième jour, il rentra plus tôt que les jours précédents, et un air de satisfaction brillait sur son visage: c'était un dimanche.

--Elle sort ce soir, dit Fagin, et c'est pour aller voir ses nouvelles connaissances, j'en suis sûr; car elle a été seule toute la journée, et celui qu'elle redoute ne reviendra guère avant le jour. Partons vite, il est temps!

Noé se leva sans dire un seul mot; car l'extrême joie que ressentait le juif s'était communiquée à lui. Ils sortirent à la dérobée, et, ayant traversé un labyrinthe de rues, ils arrivèrent enfin devant un cabaret.

Il était onze heures et un quart, et la porte en était fermée. Elle tourna doucement sur ses gonds à un léger sifflement que fit le juif.

Osant à peine chuchoter, mais substituant les gestes aux paroles, Fagin et le jeune juif qui leur avait ouvert montrèrent à Noé le carreau de verre, et lui firent signe de monter pour voir la personne qui était dans la salle voisine.

--Est-ce là la femme en question? demanda celui-ci à voix basse. Le juif fit un signe de tête affirmatif.

L'espion échangea un coup d'œil avec Fagin et partit comme un trait.

XLIV. --Nancy est exacte au rendez-vous.

Onze heures trois quarts sonnaient à l'horloge de plusieurs églises, quand deux personnes parurent à l'entrée du pont de Londres. La première, qui était une femme, s'avançait d'un pas vif et léger, regardant avidement autour d'elle comme si elle cherchait quelqu'un; l'autre, qui était un homme, suivait à quelque distance dans l'ombre et réglait son pas sur celui de la femme, s'arrêtant lorsqu'elle s'arrêtait, et se glissant de nouveau à la dérobée le long du parapet quand elle repartait.

Il faisait une nuit sombre, le ciel avait été couvert toute la journée, et, à cette heure, dans ce lieu surtout, il n'y avait pas beaucoup de monde.

Un brouillard épais qui couvrait la rivière donnait une teinte blafarde à la flamme rougeâtre des falots qui brûlaient sur les chaloupes.

Minuit sonnait; le douzième coup vibrait encore dans l'air quand une jeune demoiselle et un monsieur en cheveux blancs, descendant d'un fiacre à quelque distance, se dirigèrent vers le pont après avoir renvoyé le cocher. À peine avaient-ils fait quelques pas, que Nancy tressaillit et alla aussitôt à leur rencontre.

Ils marchaient comme des gens qui s'attendent peu à rencontrer la personne qu'ils cherchent, lorsqu'ils se trouvèrent face à face avec la jeune fille. Ils s'arrêtèrent en poussant un cri de surprise qu'ils réprimèrent aussitôt, car un homme en costume de paysan passa rapidement auprès d'eux au même instant.

--Par ici! dit vivement Nancy. Je crains de vous parler en cet endroit, suivez-moi en bas de cet escalier.

Comme elle disait ces mots, le paysan tourna la tête, et demandant brusquement pourquoi ils occupaient ainsi tout le trottoir à eux seuls, il poursuivit son chemin.

L'escalier dont parlait Nancy est à l'extrémité du pont sur la rive du comté de Surrey.

Ces marches, qui forment une partie du pont, consistent en trois échappées ou paliers. En bas du second palier, le mur de gauche se termine par un pilastre faisant face à la Tamise. Arrivé au bas de ce second palier, le paysan jeta un regard autour de lui; et, voyant qu'il n'y avait point d'autre endroit pour se cacher et que, d'ailleurs, la marée étant alors très basse, il y avait beaucoup de place, il se rangea de côté, le dos contre le pilastre, et attendit là nos trois amis, presque sûr qu'ils ne descendraient pas plus bas, et que, s'il ne pouvait entendre leur entretien, il pourrait du moins les suivre de nouveau en toute sûreté.

Il était sur le point de sortir de sa cachette et il pensait à remonter, quand il entendit un bruit de pas résonner sur la pierre, et bientôt après les voix de plusieurs personnes frappèrent son oreille; il se dressa contre le mur, et respirant à peine, il écouta attentivement.

--Il me semble que c'est assez loin comme cela, dit le monsieur. Je ne souffrirai pas que cette jeune demoiselle descende une marche de plus; il y a bien des gens qui auraient eu trop peu de confiance en vous pour consentir même à venir jusqu'ici! Mais je suis encore complaisant, comme vous voyez.

--Vraiment! vous appelez cela être complaisant! repartit Nancy, vous êtes vraiment sensé! . . . complaisant! Bah! c'est égal.

--Non, mais dites-moi, reprit le monsieur d'un ton plus doux, pourquoi nous avoir amenés dans cet étrange endroit! Pourquoi pas là-haut, où l'on y voit du moins, et où il y a du monde qui passe, plutôt que dans cet affreux coupe-gorge?

--Je vous ai déjà dit que je n'aime pas vous parler là-haut, répliqua la fille frémissant involontairement; je ne sais pas ce que j'ai, mais j'éprouve une telle frayeur, ce soir, que je puis à peine me soutenir. Je ne puis m'en rendre compte, je voudrais le savoir. J'ai été tourmentée tout le jour par de si horribles pensées de mort et de linceuls couverts de sang, j'en ai eu la fièvre. J'ai voulu m'amuser à lire ce soir pour passer le temps, et j'ai vu les mêmes choses dans le livre . . .

--C'est l'effet de l'imagination, dit le monsieur.

--Je n'ai pas pu venir dimanche dernier, répondit la fille; j'ai été retenue par force.

--Par qui donc?

--Par Guillaume, l'homme dont j'ai parlé à Mademoiselle.

--Vous n'étiez point soupçonnée d'avoir eu un entretien avec quelqu'un au sujet de ce qui vous amène ici, je pense?

--Non, reprit la fille en secouant la tête. Il ne m'est point facile de le quitter, à moins qu'il ne sache pourquoi. Je n'aurais pas pu voir Mademoiselle quand je suis venue la trouver, si, pour le faire dormir, je n'avais mis du _laudanum_ dans la potion que je lui ai donnée.

--Dormait-il encore quand vous êtes rentrée? demanda le monsieur.

--Oui, répondit la fille, et ni lui ni aucun d'eux n'ont le moindre soupçon.

--C'est bien, dit le monsieur. Maintenant, écoutez-moi.

--Je suis prête à vous entendre, dit la fille.

--Cette jeune demoiselle que voici, dit le monsieur, m'a communiqué, ainsi qu'à quelques amis sur la discrétion desquels on peut se reposer en toute confiance, ce que vous lui avez dit il y a environ quinze jours. Pour vous prouver que je me fie à vous, je vous dirai franchement que nous nous proposons d'extorquer de ce Monks son secret (quel qu'il soit), et que pour cela nous tirerons avantage, s'il le faut, des terreurs paniques auxquelles vous dites qu'il est sujet. Mais si cependant nous ne pouvons nous en rendre maîtres, ou qu'une fois entre nos mains il ne veuille rien avouer, il faudrait pourtant consentir à nous livrer le juif.

--Fagin! s'écria Nancy faisant un pas en arrière.

--Sans doute, poursuivit le monsieur. Il faut que vous nous livriez cet homme.

--N'y comptez pas! repartit la fille. Quelque affreuse qu'ait été sa conduite envers moi, je ne ferai jamais ce que vous me demandez là! . . .

--Vous êtes bien résolue! dit le vieux monsieur.

--Jamais! reprit Nancy.

--Dites-moi pourquoi.

--Pour une bonne raison, répondit avec fermeté celle-ci. Pour une seule raison que Mademoiselle connaît et pour laquelle elle se rangera de mon côté, j'en suis sûre, puisqu'elle m'en a donné sa parole; et puis encore par cela même que, si sa conduite est mauvaise, la mienne n'est pas non plus exempte de reproches.

--Alors, repartit le monsieur comme s'il avait atteint le but qu'il se proposait, livrez-moi Monks et laissez-le s'arranger avec moi.

--Et s'il vient à dénoncer les autres? demanda Nancy.

--Je vous promets que, dans tous les cas où nous pourrons obtenir de lui la vérité en lui arrachant son secret, il n'en sera que cela. Il peut y avoir, dans l'histoire du petit Olivier, des particularités qu'il serait pénible de soumettre aux yeux du public; et pourvu (comme je vous l'ai dit) que la vérité nous soit connue, c'est tout ce que nous demandons, vos amis ne courront aucun danger.

--Et s'il ne veut pas avouer la vérité? dit la fille.

--Alors, repartit le monsieur, le juif ne sera traîné en justice qu'autant que vous y consentirez.

--Mademoiselle s'engage-t-elle à me donner sa parole en cela?

--Je vous la donne, répliqua Rose. Vous pouvez y compter.

--Monks ne saura jamais par qui vous avez appris ce que vous savez? dit la fille après un instant de silence.

--Jamais! répliqua le monsieur. Je vous assure que nous nous prendrons de telle manière qu'il ne pourra même pas s'en douter.

--Quoique depuis mon jeune âge j'aie vécu parmi les menteurs et que par conséquent le mensonge me soit devenu familier, dit Nancy après un autre moment de silence, j'accepte votre parole et je m'en rapporte entièrement à vous.

Après avoir reçu l'assurance de Rose et du monsieur qu'elle pouvait être parfaitement tranquille, elle commença (d'une voix si basse que l'espion pouvait à peine entendre) par donner l'adresse du cabaret d'où elle avait été suivie ce soir-là. À la manière dont elle s'arrêtait en parlant, on eût pu croire que le monsieur prenait note des renseignements qu'elle lui donnait. Lorsqu'elle eut bien expliqué les localités de la place ainsi que l'endroit d'où, sans exciter les regards, on pouvait très bien voir; qu'elle eut dit l'heure de la nuit et quels étaient à peu près les jours où Monks fréquentait le plus ordinairement ce repaire, elle sembla réfléchir un instant comme pour se rappeler les traits de l'homme en question et être plus capable de donner le signalement.

--Il est grand, dit-elle, assez fort, mais pas gros. À le voir marcher on croirait qu'il va faire un mauvais coup, car il regarde constamment de côté et d'autre. Il a les yeux tellement renfoncés dans la tête que, par cela seul, vous pourriez aisément le reconnaître. Il est très brun de peau, et, bien qu'il n'ait que vingt-six ou vingt-huit ans tout au plus, ses yeux sont secs et hagards. Ses lèvres sont souvent flétries et décolorées par les marques de ses dents, car il est sujet à de terribles convulsions, et souvent même il se mord les mains jusqu'au sang . . . Pourquoi tressaillez-vous? dit la fille s'arrêtant tout court.

Le monsieur se hâta de répondre qu'il ne savait pas qu'il eût tressailli, et il la pria de continuer.

--J'ai su cela en partie des gens de la maison dont je vous ai parlé, poursuivit la fille; car je ne l'ai vu que deux fois, et encore il était enveloppé d'un grand manteau. Je crois que voilà tout ce que je puis vous en dire . . . À propos, attendez! . . . Quand il tourne la tête, en aperçoit sur son cou, un peu au-dessus de sa cravate . . .

--Une grande marque rouge comme une brûlure! s'écria le monsieur.

--Comment cela se fait-il, dit la fille; vous le connaissez donc?

La jeune demoiselle jeta un cri de surprise et ils gardèrent tous trois, pendant quelques instants, un si profond silence, que l'espion eût pu les entendre respirer.

--Je crois le connaître, dit le monsieur: je le reconnaîtrais du moins, d'après le signalement que vous m'en donnez . . . Nous verrons . . .

Disant cela d'un air d'indifférence, il se tourna du côté de l'espion et murmura entre ses dents:

--Ce ne peut être que lui!

--Maintenant, reprit-il en s'adressant à Nancy, vous venez de nous rendre un grand service, jeune fille, et je vous en remercie. Que puis-je faire pour vous?

--Rien, répliqua Nancy.

--Ne persistez pas dans ce refus, voyons, réfléchissez un peu, reprit le monsieur avec un air de douceur et de bonté qui eût pu toucher un cœur plus dur et plus insensible.

--Non, rien, Monsieur, je vous assure, repartit la jeune fille en versant des larmes, vous ne pouvez rien pour changer mon sort.

--Elle va se laisser persuader, s'écria Rose, elle va se rendre, j'en suis sûre; elle hésite.

--Je crains bien que non, ma chère demoiselle! dit le monsieur.

--Non, Monsieur, reprit Nancy après un moment de réflexion, je suis enchaînée à ma première existence: j'en ai horreur, il est vrai; mais je ne puis la quitter. Adieu! peut-être bien que j'aurai été aperçue et suivie. Partez, partez les premiers! Si vous croyez que je vous ai rendu quelque service, tout ce que je demande de vous en retour est de me quitter à l'instant même et de me laisser m'en retourner seule.

--Il est inutile d'insister davantage, dit en soupirant le monsieur; peut-être bien qu'en restant ici nous compromettons sa sûreté.

--Oui, oui, repartit la fille, vous avez bien raison!

--Comment peut donc se terminer la misérable existence de cette pauvre fille? s'écria Rose.

--Comment! reprit la fille; regardez devant vous, Mademoiselle! jetez les yeux sur cette eau qui bouillonne à vos pieds! Combien de fois n'avez-vous pas entendu parler de pauvres malheureuses comme moi qui s'y sont précipitées, fatiguées qu'elles étaient de la vie!