Olivier Twist: Les voleurs de Londres
Part 24
--Dans la même _branche de commerce_, repartit Fagin. Ainsi sont les gens de cette maison. Vous êtes tombé ici comme _Mars en carême_, mon cher! . . . Il n'y a pas dans Londres un endroit plus sûr que les _Trois-Boiteux_; . . . surtout si je vous prends sous ma protection . . . Et comme vous et cette jeune femme m'inspirez de l'intérêt, vous pouvez vous tranquilliser; je puis vous assurer qu'il n'y a rien à craindre.
Noé Claypole eût dû en effet se tranquilliser d'après cette assurance; mais si son esprit était plus à l'aise, son corps ne l'était certainement pas: car il se tordit de mille manières sur sa chaise et il prit différentes positions toutes plus bizarres les unes que les autres, regardant tout le temps son nouvel ami avec un air de défiance et de crainte tout à la fois.
--Je vous dirai plus, repartit le juif après être parvenu à rassurer la fille à force de signes de tête et de protestations d'amitié: j'ai un mien ami qui pourra satisfaire le désir que vous venez d'exprimer en vous lançant dans la bonne voie; vous laissant le maître, bien entendu, de choisir d'abord la partie qui vous conviendra le mieux, et se réservant le soin de vous enseigner les autres.
--Vous dites cela comme si vous parliez sérieusement, reprit Noé.
--Je ne vois pas pourquoi je plaisanterais, dit le juif haussant les épaules. Venez avec moi à la porte, que je vous dise un mot en particulier.
--Ce n'est pas nécessaire de nous déranger, dit Noé allongeant ses jambes de nouveau; vous pouvez me dire cela, tandis qu'elle va porter les paquets en haut. Charlotte! vois un peu à ce que ces paquets soient placés dans la chambre où nous devons coucher.
Charlotte se mit en devoir d'obéir, et Noé tint la porte ouverte pour lui faciliter le passage et pour la voir sortir; après quoi il vint se rasseoir.
--Comme je vous la fais marcher, hein! dit-il du ton d'un directeur de ménagerie qui aurait apprivoisé une bête féroce.
--A merveille! dit Fagin lui donnant un petit coup sur l'épaule; vous êtes un génie, mon cher!
--C'est bien pour cela que je suis venu à Londres, reprit Noé. Mais nous ferons bien de ne pas perdre notre temps, car elle ne va pas tarder à revenir.
--Vous avez raison, au fait, dit le juif. Eh bien! voyons, si mon ami vous plaît, pensez-vous que vous puissiez mieux faire que de vous associer avec lui?
--Fait-il de bonnes affaires? . . . c'est là le grand point! demanda Noé en clignant ses petits yeux.
--Il en fait d'excellentes, répondit le juif; il occupe une foule de _mains_, et il a à son service les _travailleurs_ les plus _habiles_ et les plus _distingués de la profession_.
--Comme qui dirait alors des _ouvriers bourgeois_? demanda le sieur Claypole.
Puis le juif et son nouvel associé se mirent à passer en revue toutes les façons de voler connues et inconnues. À chaque proposition, le sieur Claypole trouvait toujours l'objection: tantôt le genre de commerce était trop dangereux, car, nous l'avons dit, la bravoure n'était pas dans les qualités dominantes de ce héros; tantôt il ne rapportait pas assez, et la rapacité de Noé ne se trouvait pas satisfaite; et, s'il y avait quelque chose de difficile à satisfaire, c'était bien cette rapacité; car, si le sieur Claypole eût été partagé en deux, nous croyons que la gourmandise se serait emparée du côté droit et l'avarice du côté gauche, côté du cœur. Enfin il trouva un genre d'_occupation_ à sa fantaisie, il fut convenu qu'_il ferait les moutards_.
--Qu'est-ce que c'est que ça? demanda-t-il.
--Les _moutards_ sont les jeunes enfants qui vont faire les commissions. Ils ont presque toujours un shilling ou une pièce de six sous à la main, on les culbute, on prend leur argent et on passe son chemin.
--Ah! ah! voilà mon affaire.
--Eh bien! c'est convenu! dit Noé voyant que Charlotte était rentrée sur ces entrefaites. À quelle heure demain?
--A dix heures, cela vous va-t-il? demanda le juif. Et quand le sieur Claypole eut fait un signe de tête affirmatif, il ajouta:
--Sous quel nom faudra-t-il que je parle de vous à mon ami?
--M. Bolter, répondit Noé, qui avait prévu la question et qui s'était préparé à y répondre, M. Maurice Bolter. Voici madame Bolter, poursuivit-il en montrant Charlotte.
--Serviteur à madame Bolter! dit Fagin faisant un salut grotesque. J'espère avant peu avoir l'avantage de la mieux connaître.
--Entends-tu ce que dit Monsieur, Charlotte?
--Oui, Noé! reprit madame Bolter tendant sa main à Fagin.
--Elle m'appelle Noé comme par manière d'amitié, dit M. Maurice Bolter (ci-devant Noé Claypole) s'adressant à Fagin. Vous comprenez?
--Oui, oui, je comprends . . . parfaitement, reprit le juif disant la vérité pour cette fois. Bonsoir! bonsoir!
XLII. --Le Matois se fait de mauvaises affaires.
--Ainsi c'était vous-même qui étiez votre ami? dit le sieur Claypole, autrement Bolter, quand, par suite de leurs conventions, il fut allé le lendemain demeurer chez le juif; je m'en serais presque douté hier.
--Tout homme est son propre ami à lui-même, reprit le juif avec un sourire insinuant; il ne peut nulle part en trouver de meilleur.
--Excepté quelquefois, pourtant, dit Maurice Bolter se donnant des airs d'un homme du monde. Il y a des gens, vous savez, qui sont leurs ennemis à eux-mêmes.
--Ne croyez pas cela, dit le juif. Lorsqu'un homme est son propre ennemi, c'est seulement parce qu'il est beaucoup trop son ami, et non parce qu'il prend plus les intérêts des autres que le sien propre. Bah! c'te bêtise! ce ne serait pas naturel d'ailleurs.
--C'est encore vrai, reprit M. Bolter d'un air pensif; oh! vous êtes un vieux malin!
M. Fagin vit avec un certain plaisir l'impression qu'il avait produite sur le sieur Bolter. Pour en augmenter l'effet, il l'instruisit de l'état de ses affaires et de ses opérations de commerce, mêlant si bien la fiction à la vérité, que le respect et la crainte qu'il avait inspirés à ce digne jeune homme s'accrurent visiblement.
--C'est la confiance mutuelle que nous avons l'un envers l'autre qui me console et me dédommage pour ainsi dire des pertes douloureuses que je fais quelquefois, poursuivit Fagin. Mon meilleur sujet . . . mon bras droit m'a été ravi hier matin.
--Vous voulez dire qu'il est mort sans doute? reprit le sieur Bolter.
--Non pas, reprit Fagin, pas si mal que cela . . . pas tout à fait si mal.
--Que peut-il donc lui être arrivé?
--Ils ont eu besoin de lui, répliqua le juif; ils ont jugé à propos de le retenir.
--Pour affaires importantes peut-être? demanda le sieur Bolter.
--Non, reprit le juif; ils prétendent qu'ils l'ont vu mettre la main dans la poche d'un monsieur. Ils l'ont fouillé comme de raison, et ils ont trouvé sur lui une tabatière d'argent . . . la sienne, mon cher, la sienne à lui, car il adorait le tabac en poudre et il en prenait habituellement. Ils l'ont gardé jusqu'aujourd'hui, prétendant connaître l'individu à qui appartient cette bagatelle . . .. Ah! il valait bien cinquante tabatières comme celle-là; et j'en donnerais, s'il était en mon pouvoir, la valeur avec le plus grand plaisir pour le ravoir auprès de moi! Je voudrais que vous eussiez connu le Matois, mon cher; je voudrais que vous l'eussiez connu!
--Faut espérer que je le connaîtrai, dit le sieur Bolter.
--Ah! j'en doute fort, répliqua le juif avec un soupir. S'ils n'obtiennent point de nouvelles preuves à l'appui de cette accusation, ce ne sera pas grand-chose et il reviendra dans six semaines ou deux mois au plus tard; sans quoi ils sont dans le cas de l'envoyer au _pré_ comme _pensionnaire_. Ils connaissent bien tout ce qu'il vaut, et ils en feront un _pensionnaire_.
--Qu'entendez-vous par pré et pensionnaire? demanda le sieur Bolter. A quoi bon me parler de cette manière, puisque je ne comprends pas!
Fagin allait traduire en langage vulgaire ces expressions mystérieuses et recherchées, et le sieur Bolter eût su alors que la combinaison de ces mots _pré_ et _pensionnaire_ signifiait condamné à perpétuité, quand le dialogue fut interrompu par l'arrivée de maître Bates, qui entra d'un air contrit, les deux mains dans ses poches.
--C'est fini, Fagin! dit Charlot.
--Que veux-tu dire? demanda celui-ci d'une voix tremblante.
--Ils ont trouvé le monsieur à qui appartient la boîte. Deux ou trois témoins, qui plus est, sont venus grossir l'accusation, et le pauvre Matois est enregistré pour un _passage au loin_. Il me faut un costume de deuil et un crêpe à mon chapeau, Fagin, pour l'aller visiter avant son départ. De penser que Jacques Dawkins, le _Matois_, le _fin Matois_, sera déporté pour une méchante tabatière de deux sous et demi! . . . Je n'aurais jamais cru qu'il dût faire ce voyage à moins d'une montre d'or avec sa chaîne et les breloques. Oh! pourquoi n'a-t-il pas dévalisé quelque vieux richard! Il aurait fait parler de lui et serait du moins parti comme un monsieur, au lieu de nous quitter sans honneur et sans gloire comme un misérable _grinche_!
Donnant ainsi un libre cours à sa douleur, maître Bates se laissa tomber sur une chaise et garda quelque temps le silence.
--Qu'entends-tu par là quand tu dis qu'il nous quitte sans honneur et sans gloire? demanda Fagin d'un ton courroucé. N'a-t-il pas toujours été le premier d'entre vous tous? . . . y en a-t-il un seul, dis-je, qui soit digne de décrotter ses bottes, hein?
--Non, certainement! répondit maître Bates d'une voix piteuse, je n'en connais pas un seul qui puisse se vanter de cela.
--Eh bien! alors, que nous chantes-tu là, dit le juif avec aigreur. À quoi bon ces jérémiades?
--Parce qu'on n'en dit rien dans les journaux, vous le savez bien vous-même! s'écria Charlot s'irritant en dépit de son vénérable ami. Parce que l'affaire n'aura point de publicité, et que personne ne saura jamais ce qu'il était. Comment figurera-t-il dans le calendrier de Newgate? Peut-être bien son nom n'y sera-t-il pas inscrit, seulement. Ah! mon Dieu, mon Dieu! quel malheur! . . . Si ce n'est pas désolant!
--Ha! ha! fit le juif étendant la main et se tournant vers le sieur Bolter, voyez un peu comme ils sont fiers de leur profession, mon cher! N'est-ce pas édifiant?
--Il ne manquera de rien, reprit le juif. Il sera dans sa cellule comme un seigneur, Charlot, comme un jeune prince. Il aura tout ce qu'il désire . . . tout. Je veux qu'il ait, comme d'habitude, sa bière à tous ses repas et de l'argent dans sa poche pour jouer à pile ou face, s'il ne peut le dépenser.
--Vraiment! s'écria Charlot.
--Sans doute, repartit le juif. Et nous lui trouverons un défenseur, Charlot. Nous choisirons celui qui passe pour avoir la meilleure _platine_. Il prendra son parti avec chaleur dans un superbe discours qui touchera l'audience. Notre jeune ami parlera aussi à son tour, s'il le juge convenable, et nous verrons cela dans tous les journaux. Le _fin Matois_ . . . (éclats de rire parmi l'auditoire). Plus loin . . . (agitation au banc de MM. les jurés) . . . Et, quelques lignes plus bas encore . . . (hilarité générale). Hein, Charlot!
--Ah! ah! s'écria maître Bates en riant, c'te besogne qu'il va vous leur tailler à tous, dites donc, Fagin! . . . Comme le Matois va vous les r'tourner! Je ne les vois pas _blancs_ avec lui, s'cusez du peu!
--Et qu'il fera bien de ne pas les ménager! reprit le juif.
--Il n'y a pas de doute, reprit Charlot se frottant les mains.
--Il me semble le voir maintenant, dit le juif fixant ses regards sur son jeune élève.
--Et moi aussi, s'écria Charlot. Ah! ah! ah! Il me semble que j'y suis. Parole d'honneur, Fagin, si je ne crois pas y être! Je me le représente comme si ça se passait sous mes yeux. Quelle bonne farce! Ces vieilles têtes à perruque, faisant tout leur possible pour garder leur sérieux, et Jacques Dawkins ne se gênant pas plus pour leur dire sa façon de penser que s'il était leur camarade, et leur parlant avec autant d'aisance que le ferait le fils du président lui-même après un bon repas, ah! ah! ah!
Le fait est que le juif avait si bien réussi à exciter la belle humeur de son jeune élève, que maître Bates, qui avait d'abord considéré l'emprisonnement de son ami comme un malheur, et le Matois lui-même comme une victime, regardait maintenant cet illustre jeune homme comme le principal acteur d'une scène comique, et il lui tardait de voir arriver le moment où son jeune ami aurait une occasion si favorable de déployer ses talents.
--Il faudrait aviser aux moyens d'avoir de ses nouvelles aujourd'hui d'une manière ou d'autre, dit Fagin, voyons un peu?
--Si j'y allais? demanda Charlot.
--Ne t'avise pas de cela! reprit le juif. Es-tu fou, mon cher? En vérité, il faut que tu sois archifou, pour penser à t'aller fourrer dans la gueule du loup! . . . Non, non, mon cher! c'est assez pour moi d'en avoir perdu un, sans encore m'exposer à perdre l'autre. C'est même déjà trop pour cette fois.
--Vous ne voulez pas y aller vous-même, je pense? dit Charlot d'un ton goguenard.
--Cela ne m'irait pas du tout, reprit Fagin en secouant la tête.
--Alors, pourquoi n'envoyez-vous pas ce nouveau venu? demanda maître Baies posant sa main sur le bras de Noé. Personne ne le connaît.
--S'il veut bien y aller, je ne demande pas mieux, observa Fagin.
--Pourquoi ne voudrait-il pas? répliqua Charlot.
--Je ne sais pas, mon cher, dit Fagin se tournant vers Bolter, je ne sais réellement pas!
--Oh! que si, vous savez bien, observa Noé faisant quelques pas rétrogrades vers la porte. Que si, que si, vous savez bien, ajouta-t-il en branlant la tête, un tant soit peu alarmé de la proposition de Charlot. Pas de ça, Lisette! ça n'entre pas dans mon département, ce genre de _besogne-là_. Vous ne l'ignorez pas, d'ailleurs!
--Pour quel genre de _travail_ l'avez-vous donc embauché, Fagin? demanda maître Bates toisant Noé de la tête aux pieds avec un air de dédain; pour jouer des jambes quand il y aura quelque chose de _louche_, et pour _tortiller_, à lui seul, tout ce qu'il y aura sur la table quand tout ira bien, sans doute?
--Ceci ne vous regarde pas, mon jeune homme, répliqua le sieur Bolter, et si vous vous permettez ces libertés avec vos _supérieurs_, nous pourrons bien nous fâcher: je ne vous dis que ça!
Maître Bates partit d'un tel éclat de rire à cette menace, que Fagin fut longtemps avant de pouvoir interposer son autorité et faire comprendre au sieur Bolter qu'il ne courait aucun risque à visiter le bureau de police, d'autant plus que, comme la petite affaire qui l'amenait à Londres n'avait pas encore transpiré dans cette ville, et que son signalement n'y était pas encore parvenu, il était plus que probable qu'on ne le soupçonnerait pas de s'y être réfugié; qu'en conséquence, s'il changeait de costume, il n'y avait pas plus de danger pour lui à aller au bureau de police, qu'il n'y en aurait partout ailleurs, puisque, de tous les endroits de la capitale, c'est, sans contredit, celui qu'on penserait le moins qu'il dut visiter de son plein gré.
Persuadé par ces paroles de Fagin, aussi bien que par la crainte que ce dernier lui avait inspirée, le sieur Bolter consentit, d'assez mauvaise grâce, à faire cette démarche. Par le conseil du juif, il revêtit un costume de charretier.
Lorsque tous ces arrangements furent pris, on lui fit le portrait du Matois de manière qu'il pût facilement le reconnaître; et Charlot l'ayant accompagné jusqu'à l'entrée de la rue dans laquelle se trouvait le bureau de police, lui promit de l'attendre au même endroit.
Noé Claypole, ou plutôt Maurice Bolter (comme il plaira au lecteur de l'appeler), suivant la direction que lui avait donnée Charlot Bates, qui avait lui-même une connaissance exacte des lieux, arriva sans obstacle dans le sanctuaire de la justice.
Noé chercha des yeux le Matois; mais, quoiqu'il vît plusieurs femmes qui auraient bien pu passer, les unes pour la mère, les autres pour les sœurs de cet estimable jeune homme, et que, parmi les hommes qui parurent au banc des prévenus, il y en eût plus d'un qui lui ressemblât assez pour qu'on le prît pour son frère ou pour son père, il n'aperçut pourtant, parmi les jeunes gens de son âge, personne qui répondît au signalement qu'on lui avait donné. Il attendait avec impatience, lorsque parut un jeune prisonnier qu'il reconnut aussitôt pour Jacques Dawkins.
C'était en effet le Matois, qui, les manches retroussées comme de coutume, la main gauche dans son gousset, et de l'autre tenant son chapeau, entra délibérément, suivi du geôlier. Ayant pris place au banc des accusés, il demanda d'un ton semi-sérieux et semi-comique la raison pour laquelle on le traitait d'une manière aussi indigne.
--Silence! cria le geôlier.
--Je suis Anglais, n'est-ce pas? dit le Matois. Où sont mes privilèges?
--Vous les aurez assez tôt, vos privilèges, et ils _seront poivrés_, que je dis, reprit le geôlier.
--Nous verrons un peu ce que l'ministre de l'intérieur aura à dire aux _becs_ si on me r'tire mes privilèges, répliqua Jacques Dawkins. Maintenant, voulez-vous bien m'faire le plaisir de m'expliquer de quoi qu'il en r'tour ne? J'vous s'rai obligé, poursuivit-il s'adressant aux magistrats, de terminer cette petite affaire au plus vite, et de ne pas m'tenir là en suspens, au lieu d'vous amuser à lire le journal, car j'ai rendez-vous avec un monsieur, dans la Cité, et comme il sait que je suis très exact, pour ce qui est des _affaires_, et que je n'ai jamais manqué à ma parole, il s'en ira d'abord, je vous préviens, si je n'arrive pas à l'heure dite. Avec ça qu'je ne r'clamerai point des dommages et intérêts contre ceux qui m'auront fait perdre mon temps; non, s'cusez! du plus souvent!
Ayant dit ces paroles avec une volubilité extraordinaire, il pria le geôlier de lui faire connaître les noms de ces _deux vieux rococos_ (désignant les magistrats) qui étaient assis au comptoir: ce qui excita tellement l'hilarité des spectateurs, qu'ils rirent d'aussi bon cœur que l'eût fait maître Bates lui-même, s'il se fut trouvé là.
--Silence! cria le geôlier.
--De quoi s'agit-il? demanda l'un des juges.
--Il s'agit d'un vol, monsieur le président, répondit le geôlier.
--Ce garçon a-t-il déjà comparu ici?
--Il n'a pas comparu devant ce tribunal, monsieur le président, répliqua le geôlier, quoiqu'il l'ait mérité plus d'une fois; mais je réponds qu'il a été _plus d'une fois_ autre part. Je le connais de long temps.
--Ah! vous me connaissez! dit le Matois prenant note de la déclaration du geôlier; c'est bon à savoir. Je me rappellerai ça! Ce n'est rien autre chose qu'une diffamation; rien qu'ça, s'cusez!
Ces paroles furent suivies de nouveaux éclats de rire parmi la foule, et d'un autre: _Silence!_ de la part du geôlier.
--Où sont les témoins? demanda le greffier.
--C'est juste, au fait! reprit le Matois. Où sont-ils? Je serais bien curieux de les connaître.
Il fut bientôt satisfait sur ce point; car un _policeman_ s'étant avancé, déclara qu'il avait vu dans la foule le prisonnier introduire sa main dans la poche d'un inconnu et en retirer un mouchoir qu'il examina attentivement, et que, ne l'ayant pas trouvé sans doute assez bon pour lui, il le remit de la même manière après s'être mouché dedans; qu'en conséquence il l'avait arrêté pour ce fait; et qu'ayant été fouillé au _violon_, on avait trouvé sur lui une tabatière d'argent, sur le couvercle de laquelle était gravé le nom du monsieur à qui elle appartenait, et qui était même présent à l'audience.
Ce monsieur, dont on avait découvert la demeure au moyen de l'almanach du commerce, jura que la tabatière était réellement à lui, et qu'il l'avait perdue la veille au moment où il se dégageait de la foule. Il ajouta qu'il avait remarqué un jeune homme empressé se frayer un chemin à travers la presse, et que ce jeune homme était bien le prisonnier qu'il voyait devant lui.
--Avez-vous quelque question à faire, au témoin ici présent, jeune homme? dit le magistrat.
--Je n'voudrais pas m'abaisser à tenir conversation avec lui, répondit le Matois.
--Avez-vous quelque chose à dire pour votre défense?
--N'entendez-vous pas M. le président qui vous demande si vous avez quelque chose à dire pour votre défense? dit le geôlier donnant un coup de coude au Matois, qui s'obstinait à garder le silence.
--J'vous demande bien pardon, dit celui-ci levant la tête d'un air distrait et s'adressant au magistrat. Est-ce à moi qu'vous parliez, mon vieux?
--Je n'ai jamais vu un petit vagabond aussi effronté que celui-là, monsieur le président! observa le geôlier. N'avez-vous rien à dire, vous, petit filou?
--Non pas ici, répliqua le Matois, car ce n'est pas ici la _boutique_ à la justice. D'ailleurs mon défenseur est maintenant à déjeuner avec le vice-président de la chambre des communes; mais j'aurai quelque chose à dire autre part et lui aussi, ainsi que mes amis, qui sont en grand nombre et très respectables.
--Reconduisez-le en prison, cria le greffier il sera jugé aux prochaines assises.
--Allons! dit le geôlier.
--Me v'là! reprit le Matois brossant son chapeau avec la paume de sa main. Ah! poursuivit-il s'adressant aux magistrats, ça n'vous sert de rien de paraître effrayés, allez! J'n'aurai pas de pitié de vous pour un liard, soyez-en sûrs! . . . C'n'est pas mon intention de vous ménager, prenez garde de l'perdre! . . . Il vous en cuira pour ça, mes camarades, soyez tranquilles! . . . Je r'fuserais maintenant ma liberté, voyez-vous bien, quand même vous vous mettriez à mes genoux pour me la faire accepter! Allons, vous! dit-il au geôlier, r'conduisez-moi en prison, j'suis prêt à vous suivre!
Ayant dit cela, le Matois se laissa prendre au collet et suivit ou plutôt marcha côte à côte avec le geôlier, ne cessant de menacer les juges jusqu'à ce qu'il fut hors de la salle; ensuite il tira la langue à son gardien avec un air de satisfaction intérieure, et se retrouva de nouveau sous les verrous. Après que le Matois eut quitté la salle, Noé s'en retourna du mieux qu'il put à l'endroit où il avait laissé maître Bates.
Ils se hâtèrent donc d'apporter à Fagin l'heureuse nouvelle que le Matois faisait honneur aux _principes_ qu'il avait reçus, et qu'il travaillait à s'établir une glorieuse réputation.
XLIII. --Le temps est arrivé pour Nancy de tenir sa promesse envers Rose. --Elle y manque. --Noé Claypole est employé par Fagin pour une mission secrète.
On était au dimanche soir: l'horloge de l'église voisine annonça l'heure. Fagin et Sikes, qui causaient ensemble, se turent un instant pour écouter. Nancy leva la tête et prêta une oreille attentive.
--Onze heures, dit Sikes se levant de sa chaise et écartant le rideau de la fenêtre pour regarder dans la rue. Il fait noir comme dans un four. Un fameux temps pour les _affaires_!
--Ah! reprit le juif, n'est-ce pas dommage, hein, Guillaume, qu'il n'y ait rien de prêt pour cette nuit?
--Vous avez raison cette fois, repartit brusquement Sikes; c'est d'autant plus dommage que je me sens tout à fait en train ce soir.
Le juif poussa un soupir et secoua tristement la tête.
--Aussi, à la première occasion qui se présentera, faudra prendre la balle au bond et réparer le temps perdu, il n'y a pas à dire, continua Sikes.
--Voilà ce qui s'appelle parler! dit le juif lui donnant un petit coup sur l'épaule; j'aime à vous entendre parler ainsi, Guillaume.
--Vraiment! reprit Sikes, ça m'fait plaisir!
--Ah! ah! ah! fit le juif encouragé par cette remarque, vous êtes dans votre assiette ce soir, Guillaume, vous êtes tout à fait dans votre assiette!
--Je ne suis pas dans mon assiette, quand vous posez vos griffes sur mon épaule, dit Sikes repoussant la main du juif. Ainsi, à bas les pattes!
Fagin ne répondit rien à ce compliment flatteur; mais, tirant Sikes par la manche, il lui montra du doigt Nancy, qui, ayant profité du moment où ils étaient à causer pour mettre son chapeau, se disposait à sortir.
--Eh bien! Nancy, cria Sikes, que fais-tu donc là! où as-tu l'intention d'aller à l'heure qu'il est?
--Pas bien loin.
--Est-ce que c'est une réponse ça, _Pas bien loin_! reprit Sikes. Où vas-tu?
--Pas loin, te dis-je.