Olivier Twist: Les voleurs de Londres
Part 23
M. Losberne était à l'hôtel avec ces dames, et il devait y passer les deux dernières journées de leur séjour à Londres; mais Rose connaissait trop bien le caractère impétueux du docteur, et elle prévoyait trop clairement le courroux que, dans un premier moment d'indignation, il ferait éclater contre la jeune fille, pour lui confier le secret. C'était encore une des raisons pour lesquelles Rose craignait de s'ouvrir à madame Maylie, qui n'aurait pas manqué d'en parler au docteur . . . Avoir recours à un homme de loi, en supposant qu'elle eût su comment s'y prendre, était chose à laquelle elle devait renoncer pour la même raison . . . Elle eut bien un moment la pensée d'écrire à Henri; mais elle se souvint de leur dernière entrevue . . . Elle était dans cette perplexité, lorsque Olivier, qui venait de se promener dans la ville, escorté de Giles, qui lui tenait lieu de garde du corps, entra brusquement dans la chambre hors d'haleine et tout ému.
--Qu'avez-vous donc, que vous paraissez si agité? demanda Rose en s'avançant vers lui; répondez-moi, Olivier.
--Je puis à peine parler, reprit l'enfant. Il me semble que j'étouffe . . . Quel bonheur de penser que je le reverrai enfin, et que vous aurez la certitude que tout ce que je vous ai dit est l'exacte vérité!
--Je n'ai jamais supposé qu'il en fût autrement, mon ami, dit Rose, mais pourquoi dites-vous cela? . . . De qui parlez-vous?
--J'ai revu ce bon monsieur qui m'a témoigné tant d'amitié! répliqua Olivier pouvant à peine articuler ses mots . . . Vous savez, M. Brownlow, dont je vous ai si souvent parlé?
--Où donc? demanda Rose.
--Il descendait de voiture et il entrait dans une maison, répondit Olivier pleurant de joie. Je ne lui ai pas parlé . . . je ne pouvais pas lui parler, car il ne m'a pas aperçu, et j'étais si tremblant, qu'il m'a été impossible de courir vers lui; mais Giles s'est informé s'il demeurait dans la maison où nous l'avons vu entrer, et on lui a répondu que oui. Tenez, ajouta-t-il en tirant un papier de sa poche, voici son adresse: c'est là qu'il demeure . . . j'y vais de ce pas . . . Oh! mon Dieu, mon Dieu! que deviendrai-je quand je le reverrai et qu'il me parlera!
--Vite! dit Rose. Envoyez chercher un fiacre, et tenez-vous prêt à partir; je vais vous y conduire sur-le-champ. Il n'y a pas une minute à perdre! Le temps seulement de prévenir ma tante que nous sortons pour une heure, et je vous emmène. Ainsi soyez prêt!
Olivier ne se le fit pas dire deux fois, et en moins de dix minutes ils étaient en route pour _Craven Street_ dans le _Strand_. Lorsqu'ils y furent arrivés, Rose descendit du fiacre pour préparer le vieux monsieur à recevoir Olivier; et remettant sa carte au domestique, elle le pria de dire à M. Brownlow qu'elle désirait le voir pour affaires de la plus grande importance. Celui-là reparut bientôt, il avait reçu l'ordre de faire monter la jeune demoiselle; il l'introduisit dans une chambre du premier étage, où elle fut présentée à un monsieur d'un certain âge, à l'air affable, et ayant un habit vert-bouteille. Non loin de lui était un autre vieux monsieur en culotte courte et en guêtres de nankin, lequel vieux monsieur (qui ne paraissait point extrêmement affable) était assis les mains jointes, appuyées sur la pomme de sa canne, et son menton par-dessus.
--Mille pardons, ma jeune demoiselle! dit le monsieur à l'habit vert se levant précipitamment de sa chaise et faisant un salut gracieux à mademoiselle Maylie. Je pensais que ce pouvait être quelque personne importune qui . . . Je vous prie en grâce de m'excuser . . . Donnez-vous la peine de vous asseoir.
--C'est à M. Brownlow que j'ai l'honneur de parler? dit Rose s'adressant à ce dernier.
--Oui, Mademoiselle, répondit le vieux monsieur, et voici mon ami M. Grimwig. Grimwig, voulez-vous bien nous laisser pour quelques minutes?
--Je crois, observa Rose, qu'à ce point de notre entrevue Monsieur peut fort bien rester avec nous. Si je suis bien informée, il n'est pas étranger à l'affaire qui m'amène près de vous.
M. Brownlow fit une inclination de tête; et M. Grimwig, qui avait fait un salut très roide, s'étant levé de sa chaise, fit un autre salut très roide et se rassit.
--Je vais bien vous surprendre, sans doute, dit Rose un peu embarrassée; mais vous avez jadis témoigné beaucoup d'intérêt et d'affection à un de mes jeunes amis, et je suis sûre que vous ne serez pas fâché d'en avoir des nouvelles.
--Vraiment! dit M. Brownlow. Puis-je savoir son nom?
--Olivier Twist, répliqua Rose.
A peine eut-elle prononcé ce nom, que M. Grimwig, qui s'était mis à parcourir un gros livre qui était sur la table, le referma brusquement; et se laissant retomber sur le dos de sa chaise, il laissa voir sur son visage les signes de la plus grande surprise.
L'étonnement de M. Brownlow ne fut pas moins grand, quoiqu'il ne le fit pas paraître d'une manière aussi excentrique. Il approcha sa chaise de celle de Rose, et dit:
--Faites-moi la grâce, ma chère demoiselle, de passer sous silence cette bienveillance et cette bonté dont vous parlez et dont personne autre ne se doute; et s'il est en votre pouvoir de me désabuser quant à l'opinion défavorable que j'ai dû concevoir de ce pauvre enfant, au nom du ciel faites-le sur-le-champ!
--C'est un petit vaurien! j'en mangerais ma tête que c'est un petit vaurien! dit M. Grimwig sans remuer aucun muscle de son visage, comme le ferait un ventriloque.
--Cet enfant a le cœur noble et généreux, reprit Rose en rougissant; et l'Être suprême, qui a jugé à propos de lui envoyer des peines et de le faire passer par des épreuves au-dessus de ses forces, lui a donné des qualités et des sentiments qui feraient honneur à bien des gens qui ont six fois son âge.
--Je n'ai que soixante et un ans! repartit M. Grimwig sur le même ton; et comme cet Olivier dont vous parlez doit avoir douze ans, s'il n'a pas davantage, je ne vois pas l'application de cette remarque.
--Ne faites pas attention à mon ami, Mademoiselle, dit M. Brownlow, il ne pense pas ce qu'il dit.
--Si, gronda M. Grimwig.
--Non, il ne le pense pas, je vous assure! reprit M. Brownlow, qui commençait visiblement à s'impatienter.
--Il en mangera sa tête si ce n'est pas vrai! gronda M. Grimwig.
--Il mériterait plutôt qu'on la lui cassât! répliqua M. Brownlow.
--Il voudrait bien voir quelqu'un le lui proposer! repartit M. Grimwig frappant avec sa canne sur le plancher.
Après s'être ainsi excités l'un l'autre, les deux amis prirent séparément chacun une prise et se donnèrent ensuite une poignée de main, selon leur invariable coutume.
Rose, qui avait eu le temps de rassembler ses idées, raconta en peu de mots ce qui était arrivé à Olivier depuis le jour où il avait quitté la maison de M. Brownlow, réservant pour le moment où elle serait seule avec ce monsieur la révélation de Nancy. Elle ajouta que le seul chagrin de cet enfant, pendant plusieurs mois, avait été de ne pouvoir retrouver son bienfaiteur.
--Dieu soit loué! dit le vieux monsieur. Voilà qui me rassure! . . . Mais vous ne m'avez pas dit où il est maintenant, mademoiselle Maylie . . . Vous m'excuserez si je vous fais cette remarque; mais pourquoi ne l'avoir pas amené?
--Il est en bas qui m'attend dans la voiture qui est à la porte, répliqua Rose.
--Ici, à ma porte! s'écria le vieux monsieur. Et, sans en dire davantage, il s'élança hors de la chambre, descendit l'escalier quatre à quatre, sauta sur le marchepied, et de là dans la voiture.
A peine la porte de la chambre fut-elle refermée sur lui, que M. Grimwig leva la tête, et, convertissant en pivot un des pieds de derrière de sa chaise, il décrivit, à l'aide de son bâton et de la table, trois cercles distincts; après quoi, se remettant sur ses jambes, il marcha clopin-clopant à travers la chambre, et, s'approchant tout à coup de Rose, il l'embrassa sans autre préambule.
--Chut! dit-il voyant que celle-ci se levait précipitamment, alarmée qu'elle était de son audace, ne craignez rien! je suis assez vieux pour être votre grand-père . . . Vous êtes une bonne fille, je vous aime bien! Les voici qui montent!
En effet, comme il s'était jeté d'un seul bond sur une chaise, M. Brownlow rentra accompagné d'Olivier, que Grimwig reçut fort gracieusement; et cette satisfaction du moment eût-elle été pour Rose la seule récompense de ses soins et de ses inquiétudes pour son jeune protégé, qu'elle s'en fut trouvée bien payée.
--A propos! il y a quelqu'un qui ne doit pas être oublié, dit M. Brownlow tirant le cordon de la sonnette. Dites à madame Bedwin de monter, s'il vous plaît!
La vieille femme de charge monta aussitôt, et, ayant fait une révérence, elle attendit à la porte que M. Brownlow lui donnât ses ordres.
--Je crois que votre vue s'affaiblit de jour en jour, Bedwin! dit celui-ci d'un air à moitié fâché.
--A mon âge, Monsieur, il n'y a rien d'étonnant, répliqua la bonne dame. Les yeux des gens ne s'améliorent pas avec les années.
--Je pourrais bien vous en dire autant, repartit M. Brownlow; mais mettez vos lunettes et voyons un peu si vous devinerez pourquoi je vous ai fait demander.
Madame Bedwin se mit à fouiller dans ses poches pour chercher ses lunettes, mais la patience d'Olivier n'était pas à l'épreuve contre ce nouveau retard, c'est pourquoi, cédant à la première impulsion de son cœur, il se précipita dans les bras de la bonne dame.
--Dieu me pardonne! s'écria celle-ci en l'embrassant, c'est mon cher petit garçon!
--Ma bonne madame Bedwin! s'écria Olivier.
--Je savais bien qu'il reviendrait! reprit la vieille dame le pressant dans ses bras. Comme il a bonne mine . . . et qu'il est bien mis! Il a l'air d'un petit monsieur! Où avez-vous été pendant tout ce temps qui m'a semblé si long? . . . Ah! toujours son joli petit visage . . . mais plus si pâle cependant . . . Toujours ses yeux si doux, mais plus si tristes. Je ne les ai jamais oubliés, ni son agréable sourire non plus. Laissant madame Bedwin et Olivier converser à loisir, M. Brownlow fit passer Rose dans une autre chambre et celle-ci lui raconta tout au long l'entrevue qu'elle avait eue avec Nancy; ce qui le surprit et l'inquiéta étrangement. Comme elle lui eut expliqué les raisons qui l'avaient empêchée d'en parler dès l'abord à Losberne, il approuva fort sa prudence et résolut aussitôt d'avoir, à cet effet, une conférence avec le docteur. Pour se procurer plus tôt l'occasion d'exécuter ce dessein, il fut convenu qu'il irait à l'hôtel le soir même, à huit heures, et que, pendant ce temps, madame Maylie serait instruite de tout ce qui s'était passé.
Mademoiselle Maylie n'avait point exagéré le courroux du docteur; car à peine eut-il eu connaissance de la révélation de Nancy, qu'il se répandit en imprécations contre elle et qu'il menaça de la livrer à MM. Blathers et Duff. Il avait déjà pris son chapeau et se préparait à aller trouver ces dignes personnes, sans considérer quelles pourraient être les suites de cette folle démarche, si M. Brownlow, qui était lui-même très irascible, ne l'eût empêché de sortir et n'eût employé tous les arguments possibles pour lui faire entendre raison.
--Que nous reste-t-il donc à faire? Ne faut-il pas encore remercier tous ces vagabonds, et les prier d'accepter chacun une centaine de livres sterling comme une légère preuve de notre estime et un faible gage de notre gratitude!
--Je ne dis pas précisément cela, reprit en souriant M. Brownlow, mais il faut agir avec douceur et avec prudence.
--De la douceur et de la prudence! s'écria le docteur. Je vous les enverrai tous aux . . .
--Je ne dis pas le contraire, répliqua M. Brownlow, et sans doute ils l'ont bien mérité.
Il fut très difficile de faire entendre raison au docteur, qui, depuis qu'il avait vu MM. Duff et Blathers, semblait avoir une confiance sans bornes en leurs talents. Mais M. Brownlow lui ayant fait comprendre que de leur prudence dépendait le sort d'Olivier, et qu'une seule démarche inconsidérée pouvait tout compromettre et le priver à la fois de l'héritage de ses parents et de tout espoir de retrouver sa famille, le docteur finit par convenir que ses emportements pouvaient tout gâter et qu'à l'avenir il serait plus calme. En conséquence il fut convenu que MM. Grimwig et Henri Maylie feraient partie du comité, et que M. Brownlow accompagnerait Rose au pont de Londres, où elle devait revoir Nancy; que tout serait fait de façon à ne pas compromettre cette malheureuse, et que la justice ne serait pas avertie, de peur qu'en donnant l'éveil Nancy ne voulût plus faire connaître ce Monks.
XLI-- Une vieille connaissance d'Olivier, donnant des preuves d'un génie supérieur, devient un personnage public dans la métropole.
Le même soir que Nancy vint trouver Rose Maylie, après avoir donné à Sikes un breuvage soporifique, deux personnes que le lecteur connaît déjà, mais avec lesquelles (pour l'intelligence de cette histoire) il doit renouer connaissance, s'acheminaient vers Londres par la grande route du Nord.
Ces deux voyageurs étaient un homme et une femme (peut-être serait-il mieux de dire un mâle et une femelle). Le premier, au corps long et fluet, était monté très haut sur jambes et avait une de ces figures osseuses auxquelles il est difficile d'assigner aucun âge exact: c'était de ces êtres enfin qui paraissent déjà vieux quand ils sont encore jeunes, et qui paraissent enfants quand ils commencent à prendre de l'âge. La femme pouvait avoir dix-huit ou vingt ans; mais elle était solidement construite et il fallait qu'elle le fût en effet, à en juger par l'énorme paquet qu'elle portait sur son dos au moyen de bretelles. Celui de son compagnon, enveloppé d'un mouchoir bleu et pendant au bout d'un bâton, formait un très petit volume.
--Avance donc, veux-tu? Que tu es lente, va, Charlotte!
--Ce paquet est bien lourd.
--Lourd! c'te bêtise! À quoi es-tu propre donc? reprit celui-là changeant d'épaule son petit paquet. Oh! te voilà encore arrêtée! . . .
--Y a-t-il encore bien loin? demanda la femme.
--S'il y a encore loin? Tu es encore bonne, toi, de me demander ça! dit l'homme aux longues jambes. Ne vois-tu pas d'ici les lumières de Londres?
--Il y a encore au moins deux bons milles d'ici.
--Eh bien! après? Qu'il y en ait deux ou qu'il y en ait vingt, répliqua Noé Claypole (car c'était lui-même). Allons! lève-toi, et en route, si tu ne veux que je te donne un coup de pied pour te faire déguerpir!
Comme le nez naturellement rouge du sieur Noé était devenu pourpre de colère, et qu'il s'avançait vers Charlotte d'un air furieux, celle-ci se leva sans mot dire, et se remit en marche.
Charlotte, fatiguée, harassée, ne pensait plus qu'à s'arrêter. À chaque instant, elle s'informait si Noé s'arrêterait bientôt pour passer la nuit. Mais le sieur Claypole était avant tout un homme prudent; il avait fait ses plans, il craignait les logements que pouvait lui fournir si généreusement Sa très gracieuse Majesté Britannique: aussi se défiait-il de toute auberge située trop près de la grande route; il avait une préférence tout à fait marquée pour les quartiers les plus retirés. Sowerberry lui apparaissait comme l'ombre de Banco. Au milieu de toutes ses peurs, il ne manquait cependant jamais l'occasion de faire sentir sa supériorité à Charlotte. Celle-ci la reconnaissait et le remerciait de la confiance grande qu'il lui avait témoignée en lui laissant l'argent qu'ils avaient emporté de chez Sowerberry! Mais cette confiance n'était qu'une conséquence du système de prudence du sieur Claypole; il avait craint de se compromettre dans le cas où on les aurait poursuivis, et l'argent se trouvant sur elle seule, il aurait pu protester de son innocence et échapper peut-être à la justice.
Noé, traînant Charlotte après lui, tantôt ralentissait le pas au coin d'une de ces rues qu'il parcourait des yeux dans toute sa longueur pour voir s'il ne découvrirait point l'enseigne de quelque modeste auberge, et tantôt se remettait à marcher comme de plus belle s'il craignait que l'endroit ne fût trop public pour lui. Il s'arrêta enfin devant un cabaret plus sale et plus chétif en apparence que tous ceux qu'il avait vus jusqu'alors; et après en avoir examiné scrupuleusement l'extérieur, il annonça gracieusement à Charlotte son intention d'y passer la nuit.
--Ainsi, donne-moi ce paquet, dit-il défaisant les bretelles passées autour des bras de Charlotte et s'en chargeant lui-même, et ne t'avise pas d'ouvrir la bouche à moins que je ne t'adresse la parole! Quelle est l'enseigne de la maison? A . . . u . . . x . . . aux, t . . . r . . . o . . . i . . . s . . . trois, aux trois . . . aux trois . . . aux trois quoi? demanda-t-il.
--Aux _Trois-Boiteux_, dit Charlotte.
--Aux _Trois-Boiteux_? répéta Noé. Elle n'est déjà pas si bête, c'te enseigne-là! Toi, suis-moi . . . et fais bien attention à ce que je t'ai recommandé! Ayant dit ces mots, il poussa la porte avec son épaule et entra, suivi de Charlotte.
Il n'y avait au comptoir qu'un jeune juif qui, les deux coudes appuyés sur la table, était occupé à lire un journal crasseux. Il regarda fixement Noé, et celui-ci le considéra de même.
Si Noé avait eu son costume de l'école de charité, l'air d'étonnement avec lequel le juif le regardait n'eût pas paru extraordinaire; mais comme il avait une blouse par-dessus ses vêtements, il n'y avait rien en lui, ce semble, qui dût attirer à ce point l'attention dans un cabaret.
--N'est-ce pas ici l'auberge des _Trois-Boiteux_? demanda Noé.
--C'est l'enseigne de cette baison, répondit le juif.
--Un monsieur que nous avons rencontré sur la route nous a recommandé votre maison, dit Noé faisant signe de l'œil à Charlotte autant pour lui faire remarquer la subtilité de son esprit que pour l'avertir de ne laisser paraître aucun signe de surprise. Pouvons-nous y avoir un lit pour cette nuit?
--Je d'sais bas s'il y a boyen, reprit Barney, qui était garçon dans cette maison, j'b'en vais b'inforber.
--Conduisez-nous dans la salle et servez-nous un plat de viande froide et une pinte de bière en attendant, dit Noé.
Barney, les ayant introduits dans une petite salle basse, leur apporta bientôt après ce qu'ils avaient demandé, les informant en même temps qu'ils pourraient passer la nuit et qu'on allait leur préparer un lit; après quoi il se retira.
Cette salle était située de manière que quelqu'un qui connaissait la maison pouvait, au moyen d'un petit carreau placé dans un angle, voir de la salle d'entrée tout ce qui s'y passait sans courir le risque d'être vu, et qu'en appliquant son oreille au susdit endroit, il était facile d'entendre ce qui s'y disait. Le maître de la maison avait l'œil collé à cet endroit depuis plus de cinq minutes, prêtant l'oreille en même temps à la conversation de nos deux voyageurs, et Barney venait justement de leur rendre la réponse ci-dessus, quand Fagin entra pour s'informer si on n'avait point vu quelques-uns de ses jeunes élèves.
--Chut! fit Barney mettant son doigt sur ses lèvres, il y a deux bersodes dans la bedite salle.
--Deux personnes! répéta le vieillard à voix basse.
--Oui, et de drôles de corps, allez! ajouta Barney. Ils arrivent de la gambagne; bais c'est queuqu'chose dans votr'genre, ou bien j'be dromberais fort.
Cette nouvelle parut intéresser vivement Fagin: il monta sur un tabouret, appliqua son œil au carreau et fut à même de distinguer le sieur Claypole mangeant sa viande et buvant sa bière en compagnie de Charlotte.
--Ah! ah! dit tout bas Fagin se tournant vers Barney, l'air de ce gaillard-là me plaît assez! . . . Il nous serait utile, j'en suis certain! . . . Il comprend à merveille la manière de vous mener la donzelle! Ne fais pas de bruit, Barney, que j'entende ce qu'ils disent!
Le juif appliqua de rechef son œil au carreau, retenant son haleine pour mieux entendre, et l'expression de son visage en ce moment était tout à fait satanique.
--Décidément je veux être un monsieur! dit le sieur Claypole allongeant ses jambes et finissant une conversation commencée avant l'arrivée de Fagin. Je ne veux plus faire de cercueils; j'en ai assez de ça! mais je veux mener une joyeuse vie, et si tu veux, Charlotte, tu seras une dame!
--Je ne demanderais pas mieux, Noé, reprit celle-ci, mais on ne trouve pas tous les jours des tirelires à vider.
--Bah! dit Noé. Il y a bien autre chose que des tirelires à vider!
--Que veux-tu dire? demanda Charlotte.
--Il y a des poches, des ridicules, des maisons, des carrosses, la Banque même . . . est-ce que je sais, moi! dit Noé excité par le _porter_.
--Mais tu ne peux pas faire tout cela, Noé? dit Charlotte.
--Je verrai à m'associer avec d'autres, s'il y a moyen, reprit le sieur Claypole, ils ne seront pas embarrassés de nous employer d'une manière ou d'autre. Toi-même tu vaux cinquante femmes comme toi! . . .
--Oh! comme ça me fait plaisir de t'entendre dire cela! s'écria la fille, imprimant un gros baiser sur la figure hideuse de son compagnon.
--C'est bon, en voilà assez comme ça! Ne sois pas trop affectionnée, de crainte de me déplaire, dit Noé la repoussant avec gravité. J'aimerais être le capitaine de quelque bande . . . J'vous les mènerais rondement et j'me déguiserais pour les guetter . . . Oui, cela me conviendrait assez! . . . Et si je pouvais seulement rencontrer quelques messieurs de ce genre, je dis que ça vaudrait bien la _banknote_ de vingt livres que tu as soufflée à Sowerberry; d'autant plus que nous ne savons pas trop, ni l'un ni l'autre, comment nous en défaire.
Ayant ainsi déclaré son opinion, le sieur Claypole regarda dans le pot à bière d'un air avisé; et; en ayant bien secoué le contenu, il fit un signe d'intelligence à Charlotte, et en but une gorgée qui parut le rafraîchir extrêmement. Il se disposait à en boire une autre lorsqu'il fut interrompu par l'arrivée subite d'un étranger. Cet étranger n'était autre que M. Fagin, qui, faisant un salut gracieux accompagné d'un sourire aimable en passant devant nos deux voyageurs, s'assit à une table près d'eux, et ordonna au rusé Barney de lui servir quelque chose à boire.
--Une belle soirée, un peu froide pour la saison, cependant, dit Fagin en se frottant les mains . . . vous arrivez de la campagne, à ce qu'il paraît, Monsieur?
--Comment pouvez-vous le savoir? demanda Noé.
--Nous n'avons pas tant de poussière que cela dans Londres, reprit le juif montrant du doigt les souliers de Noé.
--Vous m'avez l'air d'un _finaud_, dit Noé. Ha! ha!
--On ne saurait trop l'être dans une ville comme celle-ci.
Il accompagna cette remarque d'un petit coup sur son nez avec l'index de sa main droite; geste que Noé voulut imiter, mais qu'il manqua complètement, à cause du peu d'étoffe que le sien offrait en cette partie de son visage. Fagin, satisfait de l'intention, partagea libéralement avec nos deux amis la liqueur que Barney avait apportée.
--C'est du chenu, cela! observa Noé faisant claquer ses lèvres.
--Oui; mais c'est cher! dit Fagin. Un homme ne peut faire autrement que de vider des poches, des ridicules, des maisons, des carrosses et même la Banque, s'il veut en boire à tous ses repas.
A ces paroles, Noé se laissa retomber sur le dos de sa chaise, et regarda alternativement Fagin et Charlotte.
--Que cela ne vous effraie pas, mon cher! dit Fagin se rapprochant de Noé. Ha! ha! c'est bien heureux que je sois le seul qui vous ait entendu par le plus grand des hasards.
--Ce n'est pas moi qui ai pris la _banknote_! balbutia Noé n'allongeant plus ses jambes comme un homme indépendant, mais les fourrant du mieux qu'il put sous sa chaise c'est elle qui a fait le coup. Tu l'as encore sur toi, Charlotte; tu ne peux pas dire le contraire.
--Peu importe qui a fait le coup ou qui a l'argent, mon cher, reprit le juif fixant cependant ses yeux de faucon sur la jeune fille et sur les deux paquets. Je suis moi-même dans la partie, et je ne vous en aime que plus pour cela.
--Dans quelle partie voulez-vous dire? demanda le sieur Claypole un peu plus rassuré.