Olivier Twist: Les voleurs de Londres

Part 22

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--Tu es pâle comme la mort, reprit celui-ci. Que t'est-il donc arrivé?

--Rien du tout . . .. À moins que ce ne soit d'avoir été renfermée pendant tout ce temps dans cette pièce où il fait une chaleur étouffante, repartit nonchalamment la fille. Allons! finissons-en, que je m'en aille!

Fagin remit à Nancy la somme convenue, poussant un soupir à chaque pièce de monnaie qu'il lui mettait dans la main; et, après s'être souhaité réciproquement une bonne nuit, ils se séparèrent.

A peine la jeune fille fut-elle dans la rue, qu'elle se vit obligée de s'asseoir sur le pas d'une porte, incapable qu'elle était de poursuivre son chemin. Tout à coup elle se leva et courut dans une direction tout à fait opposée à la demeure de Sikes, jusqu'à ce qu'épuisée de fatigue et couverte de sueur elle s'arrêta enfin pour reprendre haleine. Alors, comme si elle fût revenue à elle-même, et qu'après s'être remise de son trouble elle eût déploré l'impossibilité d'exécuter un projet qu'elle avait en tête, elle se tordit les bras et pleura amèrement.

XXXIX. --Singulière entrevue en conséquence de ce qui s'est passé dans le chapitre précédent.

Fort heureusement pour Nancy, Sikes, une fois en possession de l'argent, passa toute la journée du lendemain à boire et à manger; ce qui lui adoucit tellement le caractère, qu'il n'eut ni le temps ni l'envie de trouver à redire à la conduite de la jeune fille.

A mesure que le jour s'avançait, le trouble de la jeune fille augmenta; et quand, vers le soir, elle s'assit au chevet du brigand, attendant avec impatience que le sommeil et la boisson eussent appesanti ses paupières, son visage était si pâle et ses yeux si brillants, que Sikes même l'observa avec étonnement.

Ce dernier, que la fièvre avait affaibli, était couché sur son lit, buvant force _grog_, afin de l'apaiser, et il tendait son verre à Nancy, pour qu'elle le lui remplît pour la troisième ou quatrième fois, lorsque ces symptômes le frappèrent.

--Qu'est-ce que cela veut dire? s'écria-t-il se mettant sur son séant pour la considérer de plus près. Tu as l'air d'un revenant! Qu'est-ce que cela signifie?

--Ce que cela signifie! reprit la fille. Rien . . . Pourquoi me regardes-tu ainsi entre les deux yeux?

--Qu'est-ce que c'est que toutes ces bêtises-là? demanda Sikes la prenant par le bras et la secouant rudement. Qu'y a-t-il? . . . que veut dire cela? A quoi penses-tu? Voyons, parle!

--A bien des choses, Guillaume! répondit celle-ci passant ses mains sur ses yeux pour cacher son trouble et frissonnant involontairement. Mais, qu'y a-t-il d'extraordinaire à cela?

Le ton enjoué qu'elle affecta en prononçant ces dernières paroles sembla produire sur Sikes une plus forte impression que ne l'avait fait la pâleur excessive de la jeune fille.

Rassuré par cette pensée que Nancy pouvait bien avoir la fièvre, Sikes vida son verre jusqu'à la dernière goutte; et alors, tout en continuant de gronder, il demanda sa potion. La fille ne se le fit pas dire deux fois; elle se leva aussitôt de sa chaise, versa le breuvage dans une tasse (ayant eu soin pour cela de se détourner un tant soit peu), et elle porta elle-même le vase à ses lèvres, jusqu'à ce qu'il eût tout bu.

--Maintenant, dit le brigand, viens t'asseoir près de moi, et reprends ta mine accoutumée si tu ne veux pas que je te la change moi-même de telle manière que tu ne te reconnaîtras pas quand il te prendra envie de te regarder dans la glace.

Celle-ci obéit et Sikes, lui prenant la main, la tint étroitement serrée dans la sienne, et quand il retomba sur l'oreiller, il n'en continua pas moins de la considérer attentivement. Ses yeux se fermèrent, puis se rouvrirent; ils se refermèrent et se rouvrirent de nouveau. Il se remua dans son lit et changea plusieurs fois de position, comme s'il eût été mal à son aise; et après s'être assoupi à différentes reprises pendant l'espace de quelques minutes, tressaillant de temps à autre et regardant d'un air effaré autour de lui, il resta tout à coup immobile dans la position d'une personne prête à se lever, et dormit bientôt d'un sommeil léthargique. Sa main lâcha celle de Nancy et retomba nonchalamment sur le lit.

--Le laudanum a produit enfin son effet! murmura Nancy s'éloignant aussitôt du lit. Il se pourrait bien même qu'il fût trop tard.

Disant ces mots, elle mit bien vite son chapeau et son châle en regardant avec frayeur autour d'elle comme si, malgré le breuvage qu'elle avait administré au brigand, elle se fût attendue à chaque instant à sentir sur son épaule la pression de sa lourde main; ensuite, se penchant doucement sur le lit, elle déposa un baiser sur les lèvres de Sikes et disparut aussi vite que l'éclair.

Au bout d'un passage qu'elle devait traverser pour gagner une des rues principales de Londres, un _watchman_ cria neuf heures et demie.

--Y a-t-il longtemps que la demie est sonnée? demanda Nancy.

--Dix heures sonneront dans un quart d'heure, répondit le crieur de nuit levant sa lanterne pour voir le visage de la fille.

--Déjà dix heures moins un quart! . . . et il me faut une bonne heure au moins pour arriver là! se dit à part soi Nancy continuant son chemin avec une rapidité sans égale.

--Cette femme est folle! disait-on en la regardant courir ainsi à travers la chaussée.

C'était un superbe hôtel, situé dans une rue élégante et tranquille aux environs de _Hyde-Park_. Au moment où elle aperçut la brillante clarté du réverbère placé devant la porte, onze heures sonnèrent à l'horloge d'une église voisine. Elle avait ralenti sa marche, incertaine si elle devait avancer ou s'en retourner, mais le son de la cloche l'ayant déterminée, elle entra dans le vestibule. Ayant trouvé le fauteuil du portier vacant, elle regarda d'un air inquiet autour d'elle et se dirigea vers l'escalier.

--Que voulez-vous, jeune fille, demanda une femme de chambre élégamment vêtue entrouvrant une porte derrière Nancy, qui demandez-vous ici?

--Une demoiselle qui est dans cette maison, répondit la fille.

--Une demoiselle! reprit l'autre avec dédain. Quelle demoiselle, s'il vous plaît?

--Mademoiselle Maylie, dit Nancy.

La jeune femme, qui, pendant ce court dialogue, avait remarqué la mise de cette dernière, se contenta de la regarder de toute sa hauteur, et fit signe à un laquais de venir lui parler. Nancy exposa à ce dernier le motif de sa visite.

--De quelle part? demanda le domestique, quel nom faut-il que je dise?

--Ce n'est pas nécessaire, répliqua Nancy.

--Ni ce qui vous amène ici? demanda l'homme.

--Non, ce n'est pas la peine, répondit la fille, il faut que je voie cette demoiselle.

--Allons donc! reprit l'homme en la poussant vers la porte. Nous connaissons ces couleurs-là. Sortez d'ici!

--Si je sors d'ici, il faudra que vous me portiez dehors, dit vivement Nancy, et je vous jure que ce ne sera pas une petite affaire pour deux d'entre vous. N'y a-t-il donc personne ici, poursuivit-elle en promenant ses regards autour de la salle, qui veuille se charger d'un message pour une pauvre fille comme moi?

Nancy eut bien des difficultés à vaincre pour arriver jusqu'à Rose, car les domestiques de grande maison croyaient se déshonorer en faisant sa commission. Les servantes l'insultaient, les valets la regardaient d'un air de pitié, la prenant pour une mendiante. Enfin, une bonne pâte de cuisinier vint à son secours et finit par déterminer le valet de chambre à daigner aller prévenir mademoiselle Maylie; et, quoique l'orgueil de celui-ci se trouvât froissé, il voulut bien faire quelque chose à la recommandation d'un confrère.

Enfin elle entendit un léger bruit.

Elle leva les yeux suffisamment pour remarquer que la personne qui se présentait à elle était jeune.

--On a assez de peine à parvenir jusqu'à vous, Mademoiselle! dit-elle secouant la tête d'un air d'indifférence. Si je m'étais offensée et que je fusse partie (comme toute autre à ma place l'aurait fait), vous en auriez été bien fâchée un jour à venir; et il y aurait eu de quoi.

--Je suis désolée qu'on se soit mal conduit envers vous, reprit Rose, oubliez cela et dites-moi quelle est la cause qui vous a fait désirer me voir: je suis la personne que vous demandez.

Le ton obligeant avec lequel cette réponse fut faite, la douce voix de Rose, ses manières affables, exemptes de hauteur, frappèrent d'étonnement la jeune fille, qui fondit en larmes.

--Oh! Mademoiselle, dit Nancy joignant les mains d'un air suppliant, s'il y avait plus de personnes comme vous, il y en aurait moins comme moi; c'est bien certain!

--Asseyez-vous, dit Rose avec empressement: vous me serrez le cœur. Si vous êtes dans la misère ou l'affliction, je me ferai un vrai plaisir de vous soulager si c'est en mon pouvoir. Asseyez-vous . . .

--Permettez-moi de rester debout, Mademoiselle, dit la fille, et ne me parlez pas avec tant de bonté jusqu'à ce que vous me connaissiez mieux . . . Il commence à se faire tard . . . Cette porte est-elle fermée?

--Oui, dit Rose reculant quelques pas, afin de se trouver plus à portée d'appeler du secours en cas de besoin. Pourquoi me faites-vous cette question?

--Parce que, dit la fille, je suis sur le point de mettre ma vie et celle de bien d'autres entre vos mains. C'est moi qui ai ramené le petit Olivier à la maison du vieux Fagin, le juif, le soir même que cet enfant a disparu de Pentonville.

--Vous! dit Rose.

--Moi-même, reprit la fille. Je suis l'infâme créature dont vous avez entendu parler; qui vis parmi les voleurs, et qui, depuis que je me connais (c'est-à-dire dès ma plus tendre enfance), n'ai jamais connu d'existence préférable à celle qu'ils m'ont procurée, ni de paroles plus douces que celles qu'ils m'ont adressées: ainsi, que Dieu ait pitié de moi! . . . Vous n'avez pas besoin de déguiser l'horreur que je vous inspire . . . Je suis plus jeune qu'on ne le penserait à me voir; mais je sais bien l'effet que produit ma présence: les femmes les plus misérables s'éloignent de moi quand je passe près d'elles dans la rue.

--De quelles horribles choses venez-vous m'entretenir! dit Rose reculant involontairement.

--Rendez grâces au ciel, ma bonne demoiselle, s'écria Nancy, de ce qu'il vous a accordé des amis qui ont eu soin de vous dans votre enfance et qu'il n'a pas permis que vous soyez exposée au froid, à la faim, à l'ivrognerie et à quelque chose encore de pire que tout cela, comme je l'ai été moi-même dès mon berceau pour ainsi dire: car les allées et les ruisseaux ont été mon partage, et j'y mourrai comme j'y ai vécu.

--Je vous plains! dit Rose d'une voix émue. Vos paroles me déchirent le cœur!

--Que Dieu vous bénisse pour votre bonté! reprit la fille. Si vous saviez ce que j'éprouve quelquefois, vous me plaindriez bien certainement. Mais j'ai échappé à la vigilance de ceux qui m'assassineraient, j'en suis sûre, s'ils savaient que je suis venue ici pour vous dire ce que j'ai entendu. Connaissez-vous un individu appelé Monks?

--Non, dit Rose.

--Il vous connaît bien, lui, répliqua la fille, et il savait que vous étiez ici; car c'est par lui que j'ai découvert votre adresse.

--Je ne connais personne de ce nom, dit Rose.

--Alors probablement que c'est un nom d'emprunt, poursuivit la fille. C'est ce qui m'est venu plus d'une fois à l'idée. Il y a quelque temps (peu de jours après qu'Olivier fut introduit par cette petite fenêtre dans la maison que vous habitez à Chertsey, le jour qu'ils devaient vous voler), comme j'avais des soupçons sur cet homme, j'écoutai une conversation qu'il eut avec Fagin, dans l'obscurité. D'après ce que j'entendis, j'appris donc que Monks, l'homme que je croyais que vous connaissiez, vous savez? . . .

--Oui, oui, dit Rose, je comprends.

--J'appris donc que Monks, poursuivit la fille, avait vu par hasard Olivier avec deux de nos petits jeunes gens le jour même que nous l'avons perdu pour la première fois, et qu'il l'avait tout de suite reconnu pour être l'enfant qu'il cherchait (quoique je ne puisse pas me rendre compte pourquoi). Un marché fut conclu entre eux que, si Fagin pouvait ravoir Olivier, il recevrait une certaine somme d'argent, et qu'il recevrait davantage s'il parvenait à faire de cet enfant un voleur; ce que (pour des raisons que j'ignore) Monks paraissait désirer vivement.

--Dans quel but? demanda Rose.

--C'est ce que je ne sais pas, reprit la fille. Comme je me penchais pour mieux entendre, il aperçut mon ombre sur le mur (et il n'y en a pas beaucoup à ma place qui auraient pu s'esquiver aussi adroitement sans être découvertes); mais, fort heureusement, je me suis retirée inaperçue, et depuis je ne l'ai plus revu si ce n'est hier au soir.

--Et que se passa-t-il, alors?

--Je m'en vais vous le dire, Mademoiselle. La nuit dernière il revint, et Fagin l'emmena à l'étage au-dessus comme la première fois. Comme la première fois aussi, j'écoutai à la porte et j'entendis Monks qui disait:

--Ainsi, les seules choses qui eussent pu servir à prouver l'identité de cet enfant sont au fond de la rivière; et la vieille sibylle qui les a reçues de la mère est morte depuis longtemps, et ses os sont pourris dans sa bière. Alors ils se mirent à rire en s'entretenant du succès de cette affaire; et chaque fois que Monks parlait d'Olivier, il devenait furieux et disait que, quoiqu'il se fût assuré de l'argent de ce petit diable, il aurait préféré s'en emparer d'une autre manière. Car (disait-il) quelle bonne farce c'eût été d'annuler le testament du père en traînant celui qui en est l'objet et qui faisait sa gloire dans toutes les prisons de Londres, et en le conduisant ensuite à la potence pour quelque crime capital! . . . ce que vous pouvez encore faire, Fagin, après avoir tiré avantage de lui par-dessus le marché.

--Qu'est-ce que tout cela, mon Dieu! s'écria Rose.

--La vérité, Mademoiselle, quoiqu'elle sorte de mes lèvres, répliqua Nancy. Alors il ajouta avec d'horribles jurements (familiers à mes oreilles, mais tout à fait étrangers aux vôtres) que, s'il pouvait satisfaire à sa haine en prenant la vie de cet enfant sans mettre la sienne en danger, il le ferait sans hésiter; mais que, puisque cela était impossible, il ferait en sorte de mettre des entraves dans toutes ses actions et de lui nuire dans plus d'une circonstance; et que, si Olivier voulait jamais un jour tirer avantage de sa naissance et de son histoire, il saurait bien l'en empêcher; enfin, Fagin (ajouta-t-il), tout juif que vous êtes, vous n'avez jamais employé de moyens semblables à ceux que je vais mettre en usage pour attirer dans le piège mon frère Olivier.

--Son frère! s'écria Rose joignant les mains de surprise.

--Voilà ses propres paroles, dit Nancy regardant d'un air inquiet autour d'elle (ce qu'elle n'avait cessé de faire depuis le moment où elle avait commencé à parler, car l'image de Sikes la tourmentait continuellement). Il a même dit plus lorsqu'il est venu à parler de vous et de l'autre dame, il a dit qu'il fallait que le ciel ou l'enfer s'en fût mêlé pour avoir fait tomber Olivier entre vos mains; puis il se prit à rire et observa que le hasard l'avait encore assez bien servi en cela: car, ajouta-t-il en vous nommant, que de milliers de livres sterling ne donnerait-elle pas elle-même, si elle les avait, pour savoir qui est _ce petit épagneul à deux pattes qui la suit partout_!

--Est-il possible! dit Rose en pâlissant, il n'a pas pu dire cela sérieusement, n'est-ce pas?

--Si jamais homme a parlé sérieusement, ce fut lui en cette circonstance, répliqua Nancy. Il n'est pas homme à plaisanter lorsqu'il est excité par la haine. J'en connais qui font pis que lui, mais j'aimerais mieux les entendre douze fois que lui une . . . Il se fait tard et je veux arriver à la maison sans qu'on se doute que je suis venue ici: il faut donc que je m'en retourne au plus vite.

--Mais comment m'y prendre? dit Rose. Comment, sans vous, pourrai-je tirer avantage de la révélation que vous venez de me faire? . . . Vous en retourner! . . . comment pouvez-vous désirer rejoindre des compagnons que vous peignez sous des couleurs si affreuses? Si vous voulez répéter ce que vous venez de me dire à un monsieur qui est là, dans la chambre voisine,

il vous conduira en moins d'une demi-heure dans un endroit où vous serez en sûreté.

--Je désire m'en aller, dit la fille. Il faut que je m'en aille; parce que . . . (comment pourrai-je avouer de telles choses à une vertueuse demoiselle comme vous!) parce que, parmi ces hommes dont je vous ai parlé, il en est un (le plus méchant et le plus déterminé d'eux tous peut-être), que je ne puis quitter . . . non, pas même pour m'arracher à la vie que je mène maintenant!

--La sensibilité que vous avez déjà montrée une fois auparavant en prenant le parti de ce cher enfant, dit Rose, la générosité dont vous faites preuve maintenant en venant, au risque de votre vie, me dire ce que vous avez entendu, vos manières, qui me sont un sur garant de la vérité de vos paroles, le repentir évident et le sentiment intérieur de votre honte, tout me porte à croire que vous pourriez encore vous réformer. Oh! continua Rose joignant les mains, tandis que des larmes coulaient de ses joues, ne rejetez pas les sollicitations d'une personne de votre sexe, la première, la seule, je pense, qui vous ait jamais parlé avec douceur et compassion! . . . Ne refusez pas de m'entendre et laissez-vous ramener dans le sentier de l'honneur et de la vertu!

--Ma bonne demoiselle! s'écria Nancy se jetant aux genoux de Rose, ange de douceur et de bonté! vous êtes, en effet, la première qui m'ait fait entendre ces paroles de consolation qui me pénètrent le cœur, et si je les avais entendues longtemps auparavant elles auraient pu me tirer du vice dans lequel je suis plongée; mais maintenant il est trop tard! . . . il est trop tard!

--Il n'est jamais trop tard pour le repentir, dit Rose.

--Il est trop tard! s'écria Nancy se tordant les bras dans l'agonie du désespoir. Je ne puis l'abandonner maintenant! Je ne veux pas être la cause de sa mort!

--Comment seriez-vous la cause de sa mort? demanda Rose.

--Rien ne pourrait le sauver, s'écria la fille, si je déclarais à d'autres ce que je viens de vous dire, et qu'on les prît tous, il n'en réchapperait pas. C'est le plus hardi et le plus intrépide de la bande. Et il a commis des actions si atroces!

--Est-il possible, dit Rose, que pour un tel homme vous renonciez à une délivrance certaine et à l'espoir d'un meilleur avenir? C'est de la vraie folie!

--J'ignore moi-même ce que c'est, reprit la fille. Tout ce que je sais, c'est qu'il n'en est pas ainsi qu'avec moi, et qu'il y en a beaucoup d'autres aussi vicieuses et aussi misérables que moi qui pensent de même. Il faut que je m'en retourne. Que ce soit la volonté du ciel ou punition du mal que j'ai fait, c'est ce dont je ne puis me rendre compte à moi-même; mais je suis ramenée vers cet homme malgré sa brutalité envers moi, et je crois que je le serais encore si je savais que je dusse périr de sa main.

--Que faire? dit Rose. Je ne devrais pas vous laisser partir ainsi.

--Vous ne me retiendrez pas, j'en suis sûre, repartit la fille, vous ne le ferez pas, parce que je me suis fiée à votre bonté et que je n'ai exigé aucune promesse de vous, comme j'aurais pu le faire.

--Alors, à quoi me servira la révélation que vous m'avez faite? demanda Rose. Dans l'intérêt d'Olivier que vous désirez servir, ce mystère doit être éclairci.

--Il me semble que vous devriez raconter cela, sous le sceau du secret, à quelque monsieur de vos amis qui vous dira ce que vous avez à faire, repartit Nancy.

--Mais où vous trouverai-je quand il en sera nécessaire? demanda Rose. Je ne cherche pas à savoir où demeurent ces gens affreux; mais encore ai-je besoin de vous revoir.

--Me promettez-vous de garder fidèlement le secret et de venir seule ou, du moins, accompagnée seulement de la personne qui sera dans la confidence? demanda la fille. Puis-je compter que je ne serai pas épiée ou suivie?

--Je vous le jure! répondit Rose.

--Tous les dimanches, depuis onze heures jusqu'à minuit, dit la fille sans hésiter, je me promènerai sur le pont de Londres . . . si j'existe!

--Encore un mot! dit Rose comme Nancy se préparait à se retirer. Réfléchissez encore une fois à l'horreur de votre position et à l'occasion qui se présente de vous en affranchir. Vous avez des droits à l'intérêt que je vous porte, non seulement pour être venue ici volontairement me faire cette révélation, mais parce que vous êtes, pour ainsi dire, perdue au-delà de toute espérance. Retournerez-vous vers cette bande de voleurs et avec cet homme qui vous maltraite si cruellement, lorsqu'une seule parole suffit pour vous sauver? Quel est donc ce charme qui vous entraîne malgré vous, et qui vous attache au malheur et au crime? N'est-il pas dans votre cœur une corde que je puisse toucher? N'y reste-t-il donc aucun sentiment auquel je puisse en appeler contre ce fatal prestige?

--Quand de jeunes demoiselles aussi belles et aussi bonnes que vous livrent leur cœur, reprit avec fermeté la jeune fille, l'amour les entraîne quelquefois bien loin, celles mêmes qui ont, comme vous, des parents, des amis et des admirateurs pour les distraire. Mais quand de malheureuses filles, qui, comme moi, n'ont d'autre demeura que la tombe et d'autre ami pour les visiter dans leurs maladies, ou à l'heure de la mort, que le servant d'hôpital, donnent leur cœur à un homme qui leur tient lieu de parents et d'amis qu'elles ont perdus ou qui leur ont manqué pendant tout le cours de leur misérable existence, qui peut espérer de les guérir? . . . Plaignez-nous, Mademoiselle, d'entretenir en notre cœur un sentiment que la justice divine condamne et que les hommes réprouvent!

--Vous accepterez de moi quelque argent qui vous mette à même de vivre sans déshonneur, jusqu'à ce que nous nous revoyions du moins? dit Rose après un instant de silence.

--Pas un sou! reprit la fille.

--Ne rejetez pas l'offre que je fais de vous aider, dit Rose avec bonté; je désire vous être utile, je vous assure.

--Vous me rendriez un plus grand service, repartit Nancy avec l'accent du plus grand désespoir, si vous pouviez m'arracher la vie d'un seul coup; car jamais, plus que ce soir, je n'ai senti l'horreur de ma position, et il me serait si agréable de ne pas mourir dans le même enfer que celui dans lequel j'ai vécu! . . . Que Dieu vous bénisse, bonne demoiselle, et qu'il répande sur votre tête autant de bonheur qu'il a répandu de honte et d'opprobre sur la mienne!

Ayant prononcé ces paroles entrecoupées par ses sanglots, la malheureuse créature s'en alla.

XL. --Nouvelles découvertes, prouvant que les surprises, de même que les malheurs, viennent rarement seules.

La situation de Rose n'était pas des moins embarrassantes; car, tandis qu'elle désirait vivement pénétrer le mystère qui enveloppait la naissance d'Olivier, elle se voyait obligée, en conscience, de garder le secret qui lui avait été confié par la malheureuse fille avec qui elle venait d'avoir un si pénible entretien.

Elle n'avait plus que trois jours à rester à Londres avant de partir, avec madame Maylie et son jeune protégé, pour un port de mer assez éloigné. On touchait déjà à la fin du premier jour (minuit venait justement de sonner à l'instant où Nancy quitta la chambre). Quel projet pouvait-elle former qui pût être mis à exécution en vingt-quatre heures? ou quel moyen devait-elle employer pour retarder le voyage sans exciter le soupçon?