Olivier Twist: Les voleurs de Londres
Part 19
--Ceci n'est pas bien, ma mère! répliqua Henri. Supposez-vous donc que je sois si enfant, que je ne connaisse pas mon propre cœur, ou que je puisse me méprendre sur la nature de mes sentiments?
--Je pense, mon cher Henri, dit la bonne dame posant sa main sur l'épaule de son fils, que la jeunesse est sujette à des impulsions généreuses du cœur qui ne durent pas, et qu'il est certains sentiments qui, pour être partagés, n'en deviennent que plus passagers. Je sais en outre, poursuivit-elle en regardant fixement le jeune homme, qu'une femme qui peut rougir de sa naissance (bien qu'il n'y ait rien de sa faute) est exposée, ainsi que ses enfants, aux sarcasmes des sots; que son mari, quelque généreux qu'il soit d'ailleurs, peut un jour se repentir de l'avoir épousée dans un moment d'enthousiasme, et elle s'apercevoir de son indifférence et en mourir de douleur.
--Celui qui se conduirait ainsi serait indigne de porter le nom d'homme! s'écria Henri. Ce serait un brutal.
--C'est ainsi que vous pensez maintenant, Henri? dit la dame.
--Et que je penserai toujours, reprit le jeune homme. Tout ce que j'ai souffert depuis deux jours m'arrache l'aveu sincère d'une passion qui ne date pas d'hier, et que je n'ai pas conçue légèrement, vous le savez vous-même. Mes pensées, mes espérances, mon avenir, tout est en elle . . . Je ne vois rien au-delà de Rose. Si vous mettez un obstacle à mes désirs, vous m'ôtez la paix et le bonheur. Pensez-y sérieusement, ma mère, et connaissez mieux mes sentiments.
--Henri, reprit madame Maylie, c'est justement parce que je les connais que je ne voudrais pas qu'ils fussent froissés. Mais nous en avons assez dit sur ce sujet.
--Que Rose se prononce elle-même! dit Henri. Votre intention n'est pas de vous opposer à mes vœux, n'est-ce pas?
--Non, sans doute, repartit la bonne dame; mais réfléchissez-y vous-même.
--J'y ai réfléchi depuis des années, mes sentiments seront toujours les mêmes, répliqua Henri avec impatience, et pourquoi tarderais-je à me déclarer? Quel avantage en retirerais-je? Je n'en vois aucun. Non, avant que je quitte cette maison il faut que Rose m'entende!
--Elle vous entendra, dit madame Maylie se disposant à quitter la place.
--Où allez-vous donc, ma mère?
--Je m'en vais rejoindre Rose. Au revoir!
--Je vous reverrai ce soir? demanda vivement Henri.
--Tout à l'heure, répondit sa mère, quand j'aurai parlé à notre jeune malade.
--Vous lui direz que je suis ici? dit Henri.
--Sans doute, reprit la bonne dame.
--Dites-lui aussi combien j'ai été inquiet . . . combien j'ai souffert de la savoir malade . . . et comme il me tarde de la voir. Vous ferez cela pour l'amour de moi, n'est-ce pas, bonne mère?
--Oui, dit madame Maylie; je lui dirai tout cela. Ayant dit ces mots, elle pressa tendrement la main de son fils et disparut.
Pendant ce dialogue entre le fils et la mère; M. Losberne et Olivier s'étaient tenus à l'écart, à l'extrémité opposée de la salle. Le premier alors s'avançant vers Henri, lui tendit la main, et après maintes salutations de part et d'autre, le docteur, en réponse aux questions multipliées du jeune homme, lui donna un détail exact des progrès de la maladie de Rose et de l'heureux changement qui s'était opéré dans la soirée; ce qui s'accordait parfaitement avec ce qu'Olivier lui avait dit en chemin.
--Avez-vous tiré quelque chose d'extraordinaire depuis peu, Giles? demanda le docteur se tournant vers ce dernier, qui, tout en s'occupant de défaire des malles, prêtait une oreille attentive à ce qu'on disait de sa jeune maîtresse.
--Non, Monsieur, répondit Giles rougissant jusque dans le blanc des yeux.
--Et n'avez-vous mis la main sur aucun voleur? ajouta le docteur avec malice.
--Du tout, Monsieur, reprit Giles avec beaucoup de gravité.
--J'en suis vraiment fâché, repartit le docteur. Vous vous acquittez si bien de ces sortes de choses! . . . Et Brittles, comment va-t-il?
--Le jeune homme se porte très bien, Dieu merci! répliqua Giles reprenant son air de protecteur. Il m'a chargé de vous présenter ses civilités respectueuses.
--Fort bien! dit M. Losberne. À propos, Giles! en vous voyant cela me rappelle que la veille du jour où l'on m'a dépêché un courrier pour venir en toute hâte auprès de mademoiselle Rose, je me suis acquitté pour votre maîtresse d'une petite commission en votre faveur. Voulez-vous venir ici un instant, que je vous dise un mot en particulier?
Giles s'avança vers l'embrasure de la fenêtre d'un air important et étonné tout à la fois, et, après avoir eu avec le docteur une petite conférence à voix basse qu'il termina par un grand nombre de courbettes, il se retira avec une aisance peu commune. Le sujet de cette conférence ne fut point connu au salon, mais on en fut instruit à la cuisine; car M. Giles s'y rendit tout droit, et s'étant fait apporter un pot de bière et des verres, il annonça avec un air de bienveillante dignité qui produisit le plus grand effet, qu'en considération de sa belle conduite lors de la tentative de vol, il avait plu à sa maîtresse de déposer à la caisse d'épargne la somme de vingt-cinq livres sterling en son nom à lui et pour son propre compte.
Le reste de la soirée se passa gaiement au salon, car M. Losberne était de bonne humeur; et, bien que Henri Maylie fût pensif et en même temps très fatigué, il ne put tenir contre les saillies et les bons mots du docteur, qui raconta plusieurs anecdotes au sujet de sa profession, et qui fit des plaisanteries sans nombre, toutes plus drôles les unes que les autres: de sorte qu'Olivier, qui n'avait jamais entendu rien de semblable, ne put s'empêcher de rire aux éclats, à la grande satisfaction du docteur, qui riait lui-même à gorge déployée des farces qu'il débitait, et que cette folle gaieté gagna bientôt Henri Maylie, qui suivit leur exemple.
Le lendemain matin, Olivier se leva plus frais et plus dispos, et il vaqua à ses occupations ordinaires avec plus de plaisir et de courage qu'il ne l'avait fait les jours précédents.
Une chose digne de remarque et qui n'échappa point à Olivier, c'est qu'il n'était plus seul dans ses excursions matinales. Dès la première fois qu'Henri Maylie l'eut vu revenir à la maison chargé de bouquets, il s'était pris tout à coup d'une telle passion pour les fleurs, et il les assemblait avec tant de goût, qu'il eut bientôt surpassé dans cet art son jeune compagnon. Mais, si Olivier était en arrière quant à cela, il savait mieux où trouver les plus belles, et chaque matin nos deux amis parcouraient la plaine et ne revenaient jamais les mains vides à la maison. Quand parfois, pour respirer un air plus pur, Rose laissait sa fenêtre entrouverte, on eût pu apercevoir à l'intérieur, dans un vase rempli d'eau, un joli petit bouquet dont les fleurs étaient artistement mélangées. Un bouquet nouveau succédait chaque jour à celui de la veille, qu'on gardait bien précieusement, quoiqu'il fût fané, et Olivier remarqua que chaque fois que M. Losberne se promenait dans le jardin, il ne manquait jamais de lever les yeux vers la fenêtre sur laquelle était le petit vase, et qu'alors il branlait la tête de la manière la plus expressive. Cependant Rose se rétablissait et recouvrait ses forces de jour en jour.
Quoique la jeune convalescente ne fût pas encore en état de quitter la chambre, et que les promenades accoutumées du soir n'eussent plus lieu que très rarement, Olivier n'en trouvait pas pour cela le temps long. Il redoubla d'assiduité auprès du bon vieillard, qui lui donnait des leçons, et il travailla avec tant d'ardeur qu'il fut lui-même étonné des progrès rapides qu'il fit. C'est pendant qu'il poursuivait ainsi le cours de ces études, qu'il fut grandement alarmé par un incident imprévu.
La petite salle qui lui servait de cabinet d'étude était située au rez-de-chaussée, sur le derrière de la maison. Elle était éclairée par une fenêtre à treillage autour de laquelle s'entrelaçaient le chèvrefeuille et le jasmin, qui répandaient à l'intérieur un parfum délicieux. Elle avait vue sur un jardin correspondant par un guichet avec un petit clos au bout duquel étaient de verts bocages et des prairies émaillées de fleurs. Comme il n'y avait point d'habitation tout près dans cette direction, la perspective en était immense.
Un soir que les premières ombres de la nuit commençaient à couvrir la terre, Olivier était assis à une table auprès de la fenêtre de son cabinet, les yeux fixés sur ses livres. Comme il avait fait ce jour-là une chaleur excessive, et qu'il avait lui-même beaucoup travaillé, il s'assoupit par degrés et s'endormit insensiblement.
Olivier savait parfaitement qu'il était dans sa petite salle d'étude avec ses livres posés sur une table devant lui, et qu'un doux zéphyr agitait le feuillage au-dehors; cependant il dormait. Tout à coup la scène changea, l'air devint plus épais, et il se crut de nouveau dans la maison du juif, où le hideux vieillard, de sa place accoutumée, au coin de la cheminée, le montrait du doigt en parlant tout bas à un autre individu assis à côté de lui, et qui tournait le dos à l'enfant.
--Chut! disait Fagin; c'est bien lui! allons-nous-en!
--Lui! répliqua l'autre, pensez-vous que je ne le reconnaisse pas? S'il se trouvait au milieu d'une foule de démons qui prissent la même forme et la même figure, il y aurait quelque chose qui me le ferait découvrir parmi eux tous. S'il était à cinquante pieds sous terre et que le hasard me conduisît sur sa tombe, je saurais bien qu'il est enterré là, bien qu'il n'y eût rien pour me l'indiquer. Que la foudre l'écrase!
Il semblait y avoir tant de haine dans les paroles de cet homme, qu'Olivier s'éveilla en sursaut et tressaillit d'épouvante.
Grand Dieu! là, là . . . à sa fenêtre, tout près de lui . . . si près qu'ils auraient pu le toucher avant qu'il eût eu le temps de se sauver, il aperçut le juif qui le regardait! . . . Son regard perçant rencontra le sien . . . et à côté de l'affreux vieillard . . . à cette même fenêtre, pâle de rage ou de frayeur, ou peut-être des deux, était ce même homme qui lui avait parlé si brusquement à la porte de l'auberge.
En moins de rien ils disparurent aussi vite que l'éclair; mais ils l'avaient reconnu et lui de même, et leurs regards étaient restés gravés dans sa mémoire aussi profondément que sur la pierre. D'abord il resta pétrifié un instant; puis, sautant par la fenêtre dans le jardin, il donna l'alarme en jetant de grands cris.
XXXIV. --Résultat peu satisfaisant de l'aventure d'Olivier. --Entretien de quelque importance entre Henri Maylie et mademoiselle Rose.
Lorsque les commensaux du logis, attirés par les cris d'Olivier, furent arrivés en toute hâte dans le jardin, ils trouvèrent ce pauvre enfant pâle et agité montrant du doigt la prairie, derrière la maison, et ayant à peine la force d'articuler ces mots:
--Le juif! le juif!
Giles ne pouvait comprendre ce que cela voulait dire; mais Henri Maylie, à qui sa mère avait raconté l'histoire d'Olivier, fut bien vite au fait.
--Quel chemin a-t-il pris? demanda-t-il, s'armant d'un gros bâton qui était dans un coin.
--Par là! dit Olivier montrant du doigt la direction que les deux hommes avaient prise. Je les ai perdus de vue à l'instant.
--Alors, ils sont dans le fossé, reprit Henri. Suivez-moi d'aussi près que vous pourrez. Ayant dit cela, il sauta par-dessus la haie, et courant d'une telle vitesse que les autres eurent beaucoup de peine à marcher sur ses traces.
Giles suivit du mieux qu'il put, ainsi fit Olivier; et M. Losberne, qui était allé faire une promenade dans les champs, venant à rentrer sur ces entrefaites, sauta par-dessus la haie comme avaient fait les trois autres, et, se relevant avec plus d'agilité qu'on ne l'aurait cru, les suivit d'assez près les appelant tout le long du chemin pour savoir la cause de leur excursion.
Ils coururent ainsi d'un seul trait jusqu'à l'angle d'un champ indiqué par Olivier. Alors Henri Maylie, qui était arrivé le premier, s'étant mis à visiter le fossé et la haie, les autres le rejoignirent pendant ce temps, et Olivier put expliquer à M. Losberne le motif de cette poursuite.
Leurs recherches furent inutiles; ils n'aperçurent même pas les traces des pas des deux fugitifs. Ils se trouvaient alors sur le sommet d'une colline qui dominait la plaine à trois ou quatre milles à la ronde. Le village était dans le fond à gauche; mais en supposant que les deux hommes eussent voulu s'y réfugier, il leur eût fallu faire en rase campagne un circuit qu'il leur avait été impossible de parcourir en si peu de temps. Il y avait bien un petit bois qui bordait la prairie dans une autre direction; mais ils n'avaient pu y arriver par la même raison.
--Il faut que ce soit un rêve; Olivier! dit Henri Maylie prenant celui-ci à part.
--Oh! non, bien sûr, Monsieur! répliqua Olivier, que le souvenir de l'affreux vieillard fit tressaillir involontairement, je l'ai trop bien vu pour cela . . . Je les ai vus tous deux comme je vous vois maintenant.
--Qui était l'autre? demandèrent en même temps le jeune homme et M. Losberne.
--Celui dont je vous ai parlé, qui m'a brusqué si fort à la porte de l'auberge, dit Olivier. Nous nous sommes trop bien regardés l'un l'autre pour que je puisse m'y tromper . . . Je jurerais que c'est lui.
--Vous êtes sûr que c'est bien de ce côté qu'ils se sont sauvés? demanda Henri.
--J'en suis aussi certain qu'il est vrai qu'ils étaient à ma fenêtre, reprit Olivier montrant du doigt la haie qui sépare le jardin de la prairie. Le plus grand a sauté à cet endroit même, et le juif a passé par cette trouée que voici à droite.
Henri Maylie et M. Losberne se regardèrent et parurent satisfaits des réponses d'Olivier. Cependant aucun indice de personnes qui s'enfuient précipitamment ne s'offrit à leurs yeux: l'herbe haute n'était foulée nulle part, excepté dans les endroits où ils avaient marché eux-mêmes; le bord des fossés n'était que boue; mais en aucun lieu cette houe ne portait l'empreinte de souliers d'homme.
--Voilà qui est bien étrange! dit Henri.
--Etrange! répéta le docteur; Blathers et Duff eux-mêmes y perdraient leur latin.
Malgré le peu de succès qu'ils obtinrent de leurs recherches, ils n'y renoncèrent que lorsque la nuit qui s'avançait les eut rendues tout à fait inutiles; encore ne le firent-ils qu'à regret. Giles, muni du signalement des deux hommes, fut envoyé dans les cabarets du village où ils auraient pu être à boire ou à s'amuser; mais il ne rapporta aucune nouvelle qui servît à éclaircir ou à dissiper ce mystère.
Le lendemain on fit de nouvelles perquisitions sans obtenir un meilleur résultat. Le jour suivant, M. Maylie et Olivier se rendirent au bourg voisin dans l'espoir d'apprendre quelque chose relativement aux deux hommes; mais ils ne revinrent pas plus savants qu'ils n'étaient partis. On finit bientôt par oublier cette affaire, à l'exemple de tant d'autres qui meurent d'elles-mêmes quand le merveilleux en est passé.
Cependant Rose se rétablissait à vue d'œil. En peu de jours elle fut en état de sortir, et, se mêlant de nouveau avec la famille, elle ramena la joie dans tous les cœurs.
Mais, quoique cet heureux changement produisit un effet visible sur le petit cercle d'amis, et que le bonheur et la gaieté régnassent encore une fois dans la maison, il existait parfois chez certains d'entre eux (et Rose était du nombre) une contrainte inaccoutumée qu'Olivier ne put s'empêcher de remarquer. Madame Maylie s'enfermait souvent avec son fils pendant des heures entières, et la jeune fille parut plus d'une fois dans la salle les yeux encore tout humides de larmes. Après que M. Losberne eut fixé le jour de son départ pour Chertsey, cette contrainte redoubla: il était donc évident qu'il se passait quelque chose qui affectait visiblement la jeune demoiselle et une autre personne encore.
Un matin que Rose était seule dans la salle à manger, Henri Maylie entra et lui demanda en hésitant la permission de l'entretenir un instant.
--Quelques minutes, Rose! . . . seulement quelques minutes! dit Henri approchant sa chaise de celle de la jeune fille. Ce que j'ai à vous dire s'est déjà présenté de soi-même à votre esprit. Vous n'ignorez pas mes plus chères espérances; mes sentiments vous sont connus, bien que je ne vous les aie pas déclarés moi-même.
Rose, qui était restée très pâle depuis le moment où Henri Maylie était entré, fit seulement un signe de tête, et, s'amusant à effeuiller quelques fleurs qu'elle tenait à la main, elle attendit en silence qu'il continuât.
--Il y a longtemps que je devrais être parti, dit Henri.
--En effet, reprit Rose. Pardonnez-moi de parler ainsi, mais je désirerais que vous le fussiez.
--Je suis venu ici entraîné par la plus affreuse de toutes les craintes, reprit le jeune homme: celle de perdre l'objet de toutes mes affections . . . l'être qui m'est plus cher que la vie . . . celle enfin sur qui je fonde mes désirs et mon espoir.
Des larmes s'échappèrent en ce moment des yeux de la jeune fille.
--Un ange! poursuivit Henri, une créature aussi pure que les anges du ciel flottait entre la vie et la mort. Oh! qui pouvait penser, lorsque le séjour des bienheureux dont elle était si digne allait lui être ouvert, qu'elle dût connaître encore les misères et les chagrins de ce monde! Rose! . . . Rose! Vous vous rétablîtes de jour en jour, je dirai presque d'heure en heure, et j'épiai ce changement de la mort à la vie avec la plus vive anxiété . . . Et si l'affection que je vous porte m'a fait répandre des larmes d'attendrissement et de joie, ne m'en faites point un reproche, car elles ont adouci mes peines et rendu le calme à mes sens.
--Ce n'était point mon intention, dit Rose avec une émotion visible. J'aurais seulement désiré, dans votre intérêt, vous voir reprendre des occupations plus sérieuses et plus dignes de vous.
--Et quelle occupation plus digne de moi que de m'efforcer de gagner un cœur comme le vôtre? dit Henri. Depuis longtemps je ne cherche à me faire un nom que pour vous l'offrir. Bien que ce temps ne soit pas encore arrivé, acceptez ce cœur qui vous appartient depuis si longtemps . . . De votre réponse dépend mon avenir.
--Votre conduite a toujours été noble et généreuse, dit Rose cherchant à maîtriser son émotion.
--Dois-je faire tous mes efforts pour vous mériter? dites, Rose!
--Au contraire, reprit Rose, vous devez chercher à m'oublier, non pas comme la compagne et l'amie de votre enfance, cela me ferait trop de peine, mais comme l'objet de votre amour.
Il s'ensuivit un instant de silence, pendant lequel Rose, portant la main à ses yeux, donna un libre cours à ses larmes.
--Et quelles sont vos raisons, Rose, pour agir ainsi? dit enfin Henri d'un air chagrin. Puis-je les savoir?
--Sans doute, répliqua Rose, vous avez droit de les connaître. Tout ce que vous pourriez dire ne me fera pas changer de résolution . . .
--Pour vous?
--Oui, Henri. Je me dois à moi-même, pauvre jeune fille sans parents, sans fortune et sans nom, de ne pas donner à penser au monde que, par un motif d'intérêt, j'aurais encouragé une première passion de jeune homme et que j'aie été un obstacle à ses projets futurs.
--Si votre inclination s'accorde avec ce que vous croyez votre devoir! dit Henri.
--Non, répliqua Rose rougissant extrêmement. Ne le croyez pas!
--Alors vous partagez mon amour? répliqua Henri. Dites, Rose, dites seulement cela, et vous adoucirez l'amertume de ce cruel désappointement.
--Si je l'avais pu sans faire tort à celui que j'aime, dit Rose, j'aurais peut-être . . .
--Reçu cette déclaration bien différemment? reprit vivement Henri. Dites, Rose, avouez-moi cela du moins!
--C'est vrai, répliqua la jeune fille dégageant sa main de celle d'Henri. Mais pourquoi prolonger un entretien qui m'est si pénible, bien qu'il me procure le bonheur de savoir qu'un jour j'aurai occupé la meilleure place dans votre cœur? Adieu, Henri; jamais pareil entretien ne sera renouvelé entre nous. Qu'une franche et pure amitié nous unisse comme par le passé.
--Encore un mot! dit Henri: que j'entende vos raisons de votre propre bouche. Faites-moi connaître le motif de votre refus.
--L'avenir qui se prépare pour vous est brillant, dit Rose avec fermeté; tous les honneurs attachés aux grands talents vous sont préparés; . . . vous avez des amis puissants qui vous aideront de tout leur pouvoir; . . . mais ces amis sont fiers, et je ne me mêlerai jamais avec des gens qui pourraient mépriser ma mère; encore moins voudrais-je envelopper dans ma disgrâce le fils de celle qui m'en a tenu lieu. En un mot, poursuivit la jeune fille en détournant la tête, mon nom porte une tache que le monde ferait retomber sur des innocents: je la garderai pour moi, et la honte en sera pour moi seule.
--Un dernier mot, Rose! plus qu'un mot! s'écria Henri se mettant devant elle comme elle allait se retirer. Si j'avais été moins heureux (selon que le monde considère le bonheur), si ma vie eût été simple et obscure; . . . si j'avais été pauvre, malade et abandonné de tout le monde, auriez-vous rejeté mes offres?
--Ne me forcez pas à répondre, dit Rose. Il n'en est pas ainsi, et jamais ce ne sera. Ce n'est pas bien à vous de me presser ainsi.
--Si votre réponse doit être ce que j'ose presque espérer, repartie Henri, elle jettera un rayon de bonheur sur ma triste destinée, Rose! au nom de l'affection que je vous porte, au nom de tout ce que j'ai souffert et de ce que je suis condamné à souffrir à cause de vous, répondez à cette seule question!
--Si votre destinée eût été tout autre, répliqua la jeune fille, s'il n'y eût pas eu une si grande différence entre votre sort et le mien, si j'avais pu vous rendre l'existence plus douce et que je ne dusse pas être un obstacle à votre avancement dans le monde, cet entretien eût été moins pénible. J'ai bien sujet d'être heureuse . . . très heureuse, maintenant; mais alors, Henri, je l'eusse été encore bien davantage! Je ne puis empêcher cette faiblesse; mais ma résolution n'en sera que plus forte, dit-elle tendant la main à Henri. Il faut vraiment que je vous quitte.
--Je ne vous demande qu'une chose, dit Henri. Permettez-moi (dans un an ou peut-être plus tôt) de vous entretenir une seule et dernière fois à ce sujet.
--Non pas pour me presser de changer ma détermination, reprit Rose avec un sourire mélancolique, ce serait inutile.
--Non, répliqua Henri, mais pour vous l'entendre répéter, si vous voulez. Je déposerai alors à vos pieds mon état et ma fortune; et si vous persistez dans votre résolution, je vous promets de ne rien faire pour la changer.
--Eh bien! soit, reprit Rose, ce ne sont que des chagrins de plus que je me prépare; mais à cette époque je serai peut-être plus en état de les supporter.
Elle tendit de nouveau sa main à Henri, et ils se séparèrent.
XXXV. --Qui, bien qu'il soit court, n'en est pas moins d'une certaine importance pour cette histoire, en ce qu'il fait suite au chapitre précédent, et qu'il conduit nécessairement au chapitre suivant.
--Ainsi vous êtes bien décidé à m'accompagner, ce matin? dit le docteur à Henri Maylie au moment où celui-ci entra dans la salle à manger, où M. Losberne et Olivier l'attendaient pour déjeuner. Vous n'êtes pas dans les mêmes dispositions une heure de suite.
--Vous me direz tout le contraire un de ces jours, répondit Henri en rougissant.
--Je désire en avoir le sujet, reprit le docteur, quoiqu'à vous parler franchement je ne le pense pas du tout. Hier matin, vous aviez tout à coup résolu de rester ici, et, comme un bon fils, d'accompagner madame Maylie au bord de la mer; l'après-midi, vous annoncez que vous me ferez l'honneur de venir avec moi, aussi loin que je vais moi-même, sur la route de Londres; et le soir vous me pressez avec beaucoup de mystère de partir avant que ces dames soient levées; ce qui fait qu'Olivier est cloué là, sur sa chaise, à vous attendre, au lieu de parcourir les champs et de s'occuper de botanique comme il fait tous les matins. C'est très mal! n'est-ce pas, Olivier?