Olivier Twist: Les voleurs de Londres
Part 18
--Ceci est assez drôle! se dit le docteur en lui-même. Il faut que l'enfant se soit trompé. Tenez, prenez cela!
En même temps, il tira une pièce de monnaie de sa poche, qu'il jeta au bossu, et s'en revint à la calèche. Celui-ci le suivit jusqu'à la portière en faisant des imprécations tout le long du chemin; et tandis que M. Losberne parlait au cocher, il lança à Olivier un regard si furieux que, de nuit aussi bien que de jour, le pauvre enfant y passa pendant des mois entiers. Il continua ses imprécations jusqu'à ce que le cocher fut remonté sur son siège; et quand la voiture se fut éloignée, on eût pu le voir encore d'une certaine distance frapper du pied contre terre et s'arracher les cheveux dans un transport de rage.
--Je suis un âne! dit le docteur après un long silence. Savais-tu cela, Olivier?
--Non, Monsieur.
--Eh bien! ne l'oublie pas une autre fois!
--Oui, je suis un âne! reprit le docteur après un moment de réflexion. En supposant que c'eût été la même maison et les mêmes individus, que pouvais-je faire seul? . . . Et quand même encore j'aurais eu main-forte, je n'aurais fait que me vendre moi-même en divulguant la ruse que j'ai dû employer pour étouffer cette affaire. Et cependant c'eût été bien fait . . . Je m'enfonce toujours dans quelque bourbier en agissant ainsi d'après ma première impulsion, et je n'en retire aucun bien.
Le fait est que cet excellent homme n'avait jamais de sa vie agi autrement; et que, loin de s'enfoncer dans un bourbier comme il le disait lui-même, la nature de l'impulsion qu'il suivait était telle, qu'il s'était acquis le respect et l'estime de tous ceux qui le connaissaient.
Comme Olivier connaissait le nom de la rue où demeurait M. Brownlow, ils y allèrent tout droit, sans chercher, et quand la calèche tourna le coin de la rue, le cœur de l'enfant battit si fort qu'il pouvait à peine respirer.
--Maintenant, mon garçon, quelle maison est-ce? demanda M. Losberne.
--Là! . . . là! Celle-ci! . . . La maison blanche! s'écria Olivier mettant vivement la tête à la portière de la voiture. Oh! vite, vite, je vous prie! . . . Je sens que j'en mourrai de joie. J'en suis tout tremblant.
--Patience! patience! dit le bon docteur lui donnant un petit coup sur l'épaule. Tu les verras tout à l'heure, et ils seront ravis de te voir sain et sauf.
--Oh! je crois bien, répliqua Olivier, ils ont été si bons pour moi, si vous saviez, Monsieur!
La voiture s'arrêta: car ce n'était point cette maison. Elle avança quelques pas et s'arrêta encore. Des larmes de joie s'échappèrent des yeux de l'enfant comme il regardait aux fenêtres. Hélas! la maison blanche était déserte, et un écriteau portant ces mots: _A louer_, était appendu au-dessus de la porte.
--Frappez à l'autre porte, cocher! dit M. Losberne passant son bras dans celui d'Olivier.
--Qu'est devenu M. Brownlow, qui habitait la maison voisine, savez-vous? demanda-t-il à la domestique qui vint ouvrir.
--Je ne sais pas, répondit celle-ci; mais je vais m'en informer. Elle vint bientôt dire que M. Brownlow avait vendu son mobilier, il y avait à peu près dix semaines, et qu'il était ensuite parti pour les Indes occidentales.
--A-t-il emmené avec lui sa femme de charge? demanda M. Losberne après avoir réfléchi un instant.
--Oui, Monsieur, répondit le domestique. Il a emmené sa femme de charge et un monsieur de ses amis . . . Ils sont partis tous trois le même jour.
--Alors, droit à la maison, cocher! dit M. Losberne, et ne vous arrêtez pour faire rafraîchir vos chevaux que quand nous serons hors de ce maudit Londres.
--Et le libraire, Monsieur? dit Olivier. Je sais où il demeure . . . Allons-y, je vous en prie!
--Mon pauvre enfant, reprit le docteur, c'est assez de désappointements en un jour. Assez comme cela pour toi et pour moi. Si nous allons chez le libraire, je ne doute pas qu'il ne soit mort, ou que sa maison n'ait été incendiée, ou bien qu'il n'ait pris la fuite. Non, tout droit au logis! Et, conformément à la _première impulsion_ du docteur, ils s'en retournèrent à la maison.
Cette circonstance ne produisit pourtant aucun changement dans la conduite de ses bienfaiteurs envers lui. Une quinzaine s'était passée depuis, et, avec elle les beaux jours étant venus, on se disposa à quitter pour quelques mois la maison de Chertsey. En conséquence, ayant envoyé chez leur banquier l'argenterie qui avait excité si fort la cupidité du juif, et ayant laissé Giles et un autre domestique à la maison pour en prendre soin pendant leur absence, nos deux dames partirent pour leur maison de campagne, à quelques lieues de là, emmenant Olivier avec elles.
C'était une campagne charmante que celle où ils s'étaient retirés; et Olivier, peu accoutumé à un séjour aussi délicieux, semblait commencer une nouvelle vie.
Chaque matin, il se rendait près de l'église chez un vieillard en cheveux blancs, qui lui apprenait à lire et à écrire, et qui se donnait vraiment tant de peine qu'Olivier ne pouvait jamais trop faire pour le contenter. Ensuite il faisait un tour de promenade avec ses bienfaitrices; et si l'on s'asseyait pour faire une lecture, il écoutait avec une si grande attention, que la nuit eût pu venir qu'il ne s'en serait pas aperçu. Après cela, c'était sa leçon qu'il fallait préparer pour le lendemain; et alors il s'enfermait dans une petite salle qui donnait sur le jardin, et il étudiait jusqu'au soir, où on faisait une seconde promenade.
Tous les jours, dès six heures du matin, il était sur pied, parcourant les champs et cueillant des fleurs dont il faisait des bouquets qu'il mettait sur la table, à l'heure du déjeuner. Il rapportait aussi du mouron pour les oiseaux de mademoiselle Maylie, et en décorait les cages avec un soin tout particulier. Quand il avait fini, il y avait ordinairement quelque petite commission à faire dans le village, quelque acte de charité à exécuter de la part de ces dames. Ou bien il s'amusait dans le jardin à cultiver les plantes que le clerc du village, qui était jardinier, lui avait appris à connaître; et sur ces entrefaites, arrivait mademoiselle Rose, qui ne manquait jamais de le complimenter sur tout ce qu'il avait fait, et qui l'en récompensait toujours par un gracieux sourire.
C'est ainsi que trois mois se passèrent: trois mois de félicité pour Olivier, dont la vie n'avait été jusqu'alors qu'une suite continuelle de chagrins et de tourments.
XXXII. --Un incident imprévu vient troubler le bonheur de nos trois amis.
L'été succéda bientôt au printemps; et la campagne, qu'Olivier avait trouvée si belle à son arrivée au village, déployait alors ses richesses et se montrait dans toute sa beauté. La terre avait revêtu son manteau de verdure et exhalait ses plus doux parfums.
Un soir qu'ils venaient de faire une promenade plus longue que de coutume, Rose, qui avait été enjouée tout le long du chemin, s'assit à son piano. Après avoir promené machinalement ses doigts sur le clavier pendant quelque temps, elle joua un air langoureux, et madame Maylie crut l'entendre sangloter.
--Rose! . . . ma bonne amie! dit cette dame.
La jeune fille garda le silence, mais joua un peu plus vite, comme si la voix de la bonne dame l'eût tirée d'une pénible rêverie.
--Rose! ma bien-aimée! s'écria celle-ci se levant précipitamment de sa chaise et s'approchant de la jeune fille: qu'as-tu? Ton visage est baigné de pleurs! . . . Dis-moi, qui a pu te faire de la peine?
--Rien, ma tante, je vous assure, dit Rose. Je ne sais pas en vérité ce que j'ai; mais je me sens si abattue ce soir!
--Serais-tu malade, mon ange? demanda madame Maylie.
--Oh! non, je ne suis pas malade? répondit Rose en frissonnant somme si un froid mortel l'eût saisie tout à coup. Du moins ce ne sera rien. Je serai mieux tout à l'heure. Fermez la fenêtre, je vous prie.
Olivier ferma bien vite la croisée; et la jeune fille, faisant tous ses efforts pour surmonter le sentiment qui l'agitait, essaya de jouer un air plus gai. Mais à peine ses doigts eurent-ils effleuré les touches, qu'elle ne put se contenir, et se couvrant le visage de ses deux mains, elle alla s'asseoir sur le sofa et donna un libre cours à ses larmes.
--Ma chère enfant! s'écria madame Maylie, je ne t'ai jamais vue ainsi!
--J'ai fait tout ce que j'ai pu pour ne pas vous alarmer, dit Rose; mais c'est plus fort que moi, ma tante; je crois vraiment que je suis malade.
Elle l'était en effet; car, lorsqu'on eut apporté de la lumière, ils s'aperçurent qu'elle était pâle comme la mort. Il y avait dans ses traits si doux et si réguliers quelque chose de hagard qu'on n'y avait jamais vu auparavant. En moins de rien, son visage devint pourpre et ses yeux bleus se couvrirent d'un nuage. Quelques minutes encore et elle était pâle à faire peur.
Olivier, qui, pendant tout ce temps, avait observé madame Maylie avec la plus scrupuleuse attention, remarqua que ces étranges symptômes l'avaient alarmée, et il en fut lui-même effrayé. Mais, voyant qu'elle cherchait à cacher son trouble, en affectant un air calme, il fit de même; de sorte que, lorsqu'à l'instigation de sa tante, Rose les quitta pour aller se coucher, elle était plus gaie et paraissait être beaucoup mieux. Elle leur dit même qu'elle était certaine de s'éveiller le lendemain matin en parfaite santé.
--J'espère qu'il n'y a rien de sérieux, n'est-ce pas, Madame? dit Olivier quand madame Maylie rentra dans la salle, Mademoiselle Maylie n'a pas l'air de se bien porter, ce soir; mais . . .
La bonne dame lui fit signe de ne point parler; et, s'asseyant dans un coin, elle demeura silencieuse pendant quelque temps. Enfin elle dit d'une voix tremblante:
--J'espère que non, Olivier. J'ai été très heureuse avec elle depuis quelques années . . . trop heureuse peut-être, et il se pourrait bien qu'il m'arrivât quelque malheur . . . Non pas que je veuille dire que ce soit ici le cas!
--Quel malheur, Madame? demanda Olivier.
--Celui de perdre cette chère enfant, qui a fait si longtemps ma joie et mon bonheur, dit celle-ci d'une voix entrecoupée.
--A Dieu ne plaise! s'écria vivement Olivier.
--Que sa sainte volonté soit faite! reprit la dame en se tordant les mains.
--Assurément nous ne sommes pas menacés d'un si grand malheur! dit Olivier. Il n'y a pas encore deux heures qu'elle était si bien portante!
Les craintes de madame Maylie n'étaient que trop fondées, et ce qu'elle avait prédit arriva. Le lendemain matin les premiers symptômes d'une maladie dangereuse s'étaient déclarés chez Rose.
--Il faut nous dépêcher, Olivier, et ne pas perdre notre temps à nous affliger inutilement, dit madame Maylie passant son doigt sur ses lèvres. M. Losberne doit recevoir cette lettre le plus tôt possible. Il faut donc la porter au bourg voisin, à quatre milles d'ici tout au plus, par la traverse; et de là, l'envoyer à Chertsey par un exprès à qui vous recommanderez d'aller à franc étrier. Les gens de l'auberge s'en chargeront, et je m'en rapporte à vous du soin de la voir partir.
Olivier ne put répondre, tant il était impatient de s'éloigner au plus vite.
--En voici une autre, reprit madame Maylie d'un air pensif; mais je ne sais vraiment pas si je ne ferais pas mieux d'attendre que le docteur m'ait dit ce qu'il pense de Rose . . . Je ne voudrais l'envoyer que dans le cas où il y aurait du danger.
--Est-ce aussi pour Chertsey, Madame? demanda Olivier tendant sa main tremblante pour recevoir la lettre, impatient qu'il était de s'acquitter de sa commission.
--Non, reprit la dame en la lui donnant machinalement.
Olivier jeta un coup d'œil sur l'adresse, et vit qu'elle était pour M. Henri Maylie, chez un monsieur dont il ne put déchiffrer ni le nom ni la demeure.
--Voulez-vous qu'elle parte, Madame? demanda Olivier plus impatient que jamais.
--Je pense que je ferai mieux d'attendre jusqu'à demain, dit madame Maylie en la reprenant.
Ayant dit cela, elle donna sa bourse à Olivier; il s'élança hors de la salle sans prendre congé de sa bienfaitrice.
Courant à travers champs autant que ses forces le lui permirent, tantôt caché par le blé à haute tige qui s'élevait des deux côtés du chemin, tantôt au milieu d'une plaine où des hommes étaient occupés à faucher et à faner, et ne s'arrêtant que pour reprendre haleine, il arriva enfin couvert de sueur et de poussière sur la place du marché de l'endroit.
Son premier soin fut de chercher l'auberge dont madame Maylie lui avait parlé. Il regarda de tous côtés. Une brasserie peinte en rouge se présenta d'abord à ses regards, puis l'Hôtel-de-Ville peint en jaune, puis enfin une auberge ayant pour enseigne: _Au roi Georges_. Il y entra incontinent.
Il s'adressa à un postillon qui flânait sous la porte-cochère, et qui, après s'être fait expliquer la nature du message qui amenait Olivier, le renvoya au garçon d'écurie, qui, après même explication, le renvoya au maître de poste, qui, adossé contre la pompe, près de la porte de l'écurie, s'amusait à promener dans sa bouche un cure-dents d'argent. Ce dernier prit la lettre des mains de l'enfant, et se dirigea nonchalamment vers le bureau pour prendre connaissance de l'adresse (ce qui exigea encore assez de temps). Ensuite, quand il en fut venu à bout et qu'il se fut fait payer d'avance, il fit seller un cheval et donna ordre à un postillon de s'apprêter, ce qui fut l'affaire de près d'un quart d'heure, pendant lequel temps Olivier, qui était sur les épines, fut tenté vingt fois de sauter sur le cheval et de courir à bride abattue jusqu'au prochain relais.
A la fin cependant tout fut prêt; et Olivier ayant bien recommandé au postillon de faire le plus de diligence qu'il lui serait possible, celui-ci partit d'un seul trait et fut en moins de rien à l'extrémité opposée du bourg.
Ce n'était pas peu de chose pour Olivier d'avoir la certitude que la jeune fille allait recevoir de prompts secours, et qu'il n'y avait point eu de temps de perdu. Il venait de quitter la cour de l'auberge, le cœur moins oppressé, et il tournait le coin de la porte-cochère en courant, lorsqu'il se jeta dans les jambes d'un homme en manteau qui entrait dans l'auberge.
--Qu'est-ce là? dit l'homme reculant tout à coup à la vue de l'enfant.
--Je vous demande pardon, Monsieur, dit celui-ci, j'étais pressé de m'en retourner à la maison et je ne vous voyais pas.
--Malédiction! murmura l'homme entre ses dents en lançant à Olivier un regard furieux. Est-il possible! . . . Je crois que, s'il était mort, il sortirait exprès de la tombe pour se trouver sur mon chemin!
--Je suis bien fâché, Monsieur, en vérité, balbutia Olivier effrayé de la manière avec laquelle l'étranger le regardait. Vous ai-je fait mal?
--Malédiction! murmura de nouveau celui-ci entre ses dents. Si j'avais seulement eu le courage de dire un mot, il y a longtemps que j'en serais débarrassé? Que l'enfer te confonde, toi, petit diable! Que fais-tu ici?
Disant cela, il grinça des dents, ferma les poings, et avançant sur Olivier, comme pour le frapper, il tomba à la renverse, écumant de rage et se débattant comme un furieux.
Il l'eut bientôt oublié cependant; car lorsqu'il fut arrivé à la maison, des choses plus sérieuses occupèrent son esprit et détournèrent son attention de ce qui lui était personnel.
Rose était plus mal; la fièvre avait redoublé, et, avant la nuit, elle eut le délire. Le chirurgien de l'endroit ne la quitta pas d'un seul instant. À peine l'eut-il vue que, prenant madame Maylie en particulier, il lui avait déclaré que sa maladie était des plus graves, et que ce serait un miracle si sa nièce en réchappait.
Le lendemain matin, tout se passa en silence dans l'intérieur de la maison. On se parlait tout bas; des femmes et des enfants se montraient de temps en temps à la grille, et s'en retournaient les larmes aux yeux. Toute la journée, et même assez longtemps après le coucher du soleil, Olivier se promena dans le jardin, levant les yeux à chaque instant vers la fenêtre de la chambre de la malade. Il lui semblait, d'après la tristesse du lieu, que la mort devait être là, et il en frissonnait d'horreur.
Il était tard le soir quand M. Losberne arriva.
--C'est un grand malheur, dit-il en se tournant de côté. Si jeune et si aimable! . . . Mais il y a bien peu d'espoir!
Pendant plusieurs jours, la mort semblait habiter cette maison, tant elle était triste et morne; le silence le plus profond y régnait; la douleur se peignait sur tous les visages. Un soir madame Maylie et Olivier étaient assis dans le salon, lorsqu'ils furent tirés de leur rêverie par le bruit des pas d'une personne qui approchait. Ils se précipitèrent involontairement vers la porte, au moment où M. Losberne entra.
--Et Rose? s'écria madame Maylie. Dites-moi, je vous en supplie! . . . Je suis préparée à tout! Je ne puis vivre plus longtemps dans cette affreuse incertitude! Parlez! . . . au nom du ciel, parlez!
--Calmez-vous, ma chère dame, dit le docteur la prenant par le bras, calmez-vous, je vous prie.
--Pour l'amour de Dieu, laissez-moi! dit madame Maylie d'une voix étouffée. Rose! . . . ma chère enfant! elle est morte! Elle se meurt!
--Non! s'écria le docteur avec force. Dieu, qui est la bonté même, permet qu'elle vive encore de longues années, pour notre bonheur à tous.
La bonne dame tomba à genoux, et essaya de joindre les mains en signe d'actions de grâces; mais le courage qui l'avait soutenue si longtemps l'ayant abandonnée, elle s'évanouit entre les bras de son vieil ami.
XXXIII. --Un nouveau personnage est introduit sur la scène. --Encore une aventure qui survient à Olivier.
C'était vraiment plus de bonheur qu'Olivier n'en pouvait supporter. Etourdi et stupéfait à cette nouvelle inattendue, il ne pouvait ni pleurer, ni parler, ni même se tenir en place. À peine s'il pouvait se rendre compte à lui-même de ce qui s'était passé. Ce ne fut qu'après avoir fait une longue course dans les champs, que l'air frais du soir le rappela à ses sens et qu'il versa un torrent de larmes.
La nuit était déjà avancée et il s'en revenait à la maison, chargé de fleurs qu'il avait cueillies avec un soin particulier pour orner la chambre de la malade, lorsqu'il entendit le bruit d'une voiture qui s'avançait rapidement derrière lui. Il se retourna, et vit une chaise de poste attelée de deux chevaux qui couraient au galop. Comme la route en cet endroit était étroite, il se rangea de côté pour laisser passer la voiture.
Quand elle fut en face de lui, il entrevit un homme en bonnet de coton, dont les traits ne lui étaient pas inconnus, bien qu'il n'eût pas eu le temps de le reconnaître. En moins d'une seconde, l'homme au bonnet de coton mit la tête à la portière, et d'une voix de stentor cria au postillon d'arrêter (ce qui n'était pas chose facile de la manière dont les chevaux étaient lancés). À la fin cependant, ce dernier en étant venu à bout non sans peine, l'homme au bonnet de coton mit de nouveau la tête à la portière et appela Olivier par son nom.
--Ohé! monsieur Olivier! monsieur Olivier! mademoiselle Rose comment va-t-elle?
--Est-ce vous, Giles? cria Olivier courant à la voiture.
Giles se préparait à répondre, car le gland du bonnet de coton se montra derechef à la portière; mais il en fut empêché par un jeune homme qui le fit rasseoir brusquement, et qui, adressant à son tour la parole à Olivier:
--En un mot, lui dit-il, mieux ou pire?
--Mieux! . . . beaucoup mieux! répondit vivement Olivier.
--Dieu soit loué! s'écria le jeune homme. Vous en êtes bien sûr?
--Oui, Monsieur, répliqua Olivier. Le changement s'est opéré il y a quelques heures . . . M. Losberne affirme qu'elle est hors de danger.
Sans en dire davantage, le jeune homme ouvrit la portière, s'élança hors de la voiture, et prenant brusquement Olivier par le _bras_, il le tira en particulier.
--Vous êtes certain de ce que vous dites, n'est-ce pas, mon ami? demanda-t-il d'une voix tremblante. Vous ne voudriez pas me tromper en me donnant un espoir qui ne devrait pas se réaliser, n'est-il pas vrai?
--Oh! certainement non, Monsieur! répliqua Olivier. Je ne le ferais pas pour tout au monde, vous pouvez m'en croire! . . .. Voici les propres paroles de M. Losberne: _Elle vivra encore longtemps pour notre bonheur à tous!_ . . . J'étais présent quand il a dit cela à madame Maylie.
Des larmes d'attendrissement s'échappèrent des yeux de l'enfant au souvenir de cette scène touchante (le commencement de tant de bonheur), et le jeune homme lui-même, se tournant de côté pour cacher son émotion, garda quelque temps le silence.
Pendant tout ce temps, Giles, assis sur le marchepied de la voiture, ses coudes appuyés sur ses genoux, essuyait ses larmes avec un mouchoir de coton bleu parsemé de points blancs. À en juger par les yeux rouges de ce fidèle serviteur, son émotion n'était rien moins que feinte.
--Vous n'avez qu'à remonter dans la chaise de poste, Giles, et aller tout droit chez ma mère, dit le jeune homme; . . . je préfère marcher un peu pour me préparer à la voir . . .. Vous lui direz que je viens tout doucement.
--Je vous serais obligé, monsieur Henri, dit Giles donnant le dernier poli à son visage avec son mouchoir, je vous . . . serais . . . bien obligé si vous vouliez charger le postillon de ce message . . . Je pense qu'il n'est pas _convenable_ que je paraisse ainsi devant les servantes. Si elles me voyaient en cet état, je perdrais toute mon autorité sur elles.
--Eh bien! reprit Henri Maylie en souriant, faites comme il vous plaira. Qu'il aille devant avec les valises . . . et vous, suivez-nous, si vous voulez . . . Seulement je vous engage à changer de coiffure, si vous ne voulez pas qu'on vous prenne pour un fou.
Giles, se rappelant qu'il avait son bonnet de coton sur la tête, le fourra bien vite dans sa poche, et prenant son chapeau, qui était dans la voiture, il s'en alla aussitôt. Le postillon se remit en route, et M. Maylie, Olivier, ainsi que Giles, suivirent tout doucement.
Tout en marchant, Olivier jetait de temps en temps un coup d'œil sur le nouveau venu. Il pouvait avoir vingt-quatre ou vingt-cinq ans; il était de moyenne taille; il y avait un air de franchise et de bonté sur son visage, qui d'ailleurs était noble et régulier; ses manières étaient aisées et prévenantes tout à la fois. Malgré la différence qui existe entre la jeunesse et la vieillesse, il ressemblait tellement à madame Maylie, qu'Olivier eût pu aisément deviner qu'il était le fils de cette dame, lors même que celui-ci n'aurait point parlé d'elle en cette qualité.
Il tardait à madame Maylie de voir son fils, au moment où celui-ci ouvrit la porte de la salle; et l'entrevue fut des plus touchantes.
--Bonne mère! dit le jeune homme, pourquoi ne m'avoir pas écrit plus tôt?
--J'avais écrit, reprit madame Maylie; mais, réflexion faite, j'ai cru qu'il serait plus prudent de n'envoyer la lettre qu'après avoir vu M. Losberne.
--Mais pourquoi, dit le jeune homme, pourquoi attendre au dernier moment? Si Rose fût . . . (je n'ose prononcer ce mot), si cette maladie s'était terminée différemment, ne vous seriez-vous pas reproché toute la vie votre silence? . . . Et moi, aurais-je jamais pu être heureux à l'avenir?
--S'il en eût été ainsi, répliqua madame Maylie, vos espérances eussent été entièrement détruites; et je ne sache pas que votre arrivée ici un jour plus tôt ou un jour plus tard eût été de bien grande importance.
--Qui peut en douter, ma mère? reprit le jeune homme . . . Vous savez combien je l'aime . . . Vous devez le savoir.
--Sans doute, repartit madame Maylie. Je sais fort bien qu'elle mérite l'amour le plus pur et le plus constant, un amour durable, cimenté par la plus solide amitié. Si je ne savais pas qu'un changement de conduite, de la part de celui qu'elle aimerait, dût briser son cœur, je ne trouverais pas ma tâche si difficile à remplir, et je n'éprouverais pas ce combat intérieur, quand je fais en sorte d'agir le plus consciencieusement possible en cette circonstance.