Olivier Twist: Les voleurs de Londres

Part 14

Chapter 143,998 wordsPublic domain

Le juif, voyant que Chitling prenait la mouche, s'empressa de l'assurer que personne ne se moquait; et, pour preuve de ce qu'il avançait, il en appela à maître Bates, le principal offenseur. Malheureusement, en ouvrant la bouche pour répondre qu'il n'avait jamais été si sérieux de sa vie, Charlot partit d'un tel éclat de rire que Chitling, se voyant mystifié, s'élança aussitôt sur le rieur, et lui lança un coup de poing que ce dernier évita heureusement, et qui, tombant lourdement sur la poitrine du _facétieux_ vieillard, envoya ce dernier à l'autre bout de la chambre, contre la muraille, où il ouvrit la bouche toute grande pour respirer, tandis que Tom le regardait d'un air consterné.

--Ecoutez! s'écria le Matois en ce moment; j'entends la _bavarde_.

Disant cela, il prit la lumière et monta doucement l'escalier.

La sonnette se fit entendre de nouveau avec quelque impatience, tandis que la compagnie était dans l'obscurité. Un instant après le Matois reparut et parla mystérieusement à l'oreille de Fagin.

--Est-ce qu'il est seul? s'écria celui-ci.

Le Matois fit un signe de tête affirmatif, et, mettant sa main devant la lumière, il donna à entendre à Charlot qu'il ferait bien, pour le quart d'heure, de réprimer sa folle gaieté; après quoi il fixa les yeux sur le juif comme pour attendre ses ordres.

Le vieillard porta ses doigts jaunes à sa bouche, et réfléchit un instant, les traits de son visage paraissant visiblement contractés tout le temps, comme s'il redoutait quelque malheur et qu'il craignit de l'apprendre. Enfin il leva la tête.

--Où est-il? demanda-t-il au Matois.

Celui-ci montra du doigt l'étage au-dessus, et se préparait à quitter la chambre.

--Oui, dit le juif devinant la question; fais-le descendre. Chut! tais-toi, Charlot! . . . Doucement, Tom! Passez de l'autre côté, mes amis! laissez-nous seuls! . . .

Charlot et Chitling se retirèrent sans faire le moindre bruit. Un profond silence régnait dans la chambre, quand le Matois descendit l'escalier, la lumière à la main, et suivi d'un homme en blouse, qui, ayant jeté un coup d'œil rapide autour de lui, détacha une grosse cravate de laine qui lui cachait le bas du visage, et laissa voir les traits du _flambant_ Toby Crackit, pâle, hagard et horriblement fatigué.

--Comment ça va-t-il, Fagin? dit l'élégant jeune homme faisant un signe de tête au juif. Mets ce mouchoir dans mon castor, le Matois, afin que j'le r'trouve quand je m'en irai . . . Là . . . c'est ça! Tu feras un fameux _fameux_ un jour et tu vaudras mieux que les anciens.

Disant cela, il releva sa blouse et la retroussa autour de sa ceinture; ensuite il approcha une chaise du feu et posa ses pieds sur le garde-cendres.

--Voyez donc, Fagin! dit-il d'un air piteux en montrant du doigt ses bottes toutes crottées, pas seulement une seule goutte de cirage depuis que vous savez! Mais ne me regardez pas comme ça, homme que vous êtes! Chaque chose a son temps. Je ne puis parler affaires que je n'aie bu et mangé quelque chose. Mettez donc la _pâtée_ sur la table, que je me remplisse un peu . . . depuis trois jours qu'il ne m'est rien entré dans l' _cornet_!

Le juif fit signe au Matois d'apporter ce qu'il y avait de comestibles, et, s'asseyant en face du brigand, il attendit son bon plaisir.

A en juger par les apparences, Toby n'était nullement pressé d'entamer la conversation. D'abord le juif se contenta d'observer sa physionomie, pour tâcher d'y deviner la nouvelle qu'il apportait; mais ce fut inutilement.

Fagin épiait donc avec une anxiété indéfinissable chaque morceau que ce dernier portait à sa bouche, se promenant de long en large dans la chambre pour tuer le temps, qui lui paraissait si long; il n'en fut pas plus avancé. Toby avala toujours jusqu'à ce qu'il lui fut impossible de manger davantage; et alors, ayant dit au Matois de sortir, afin d'être seul avec le juif, il alla lui-même fermer la porte, puis se fit un verre de _grog_ et se disposa à parler.

--Primo, d'abord, Fagin! dit-il.

--Ah! oui, oui, reprit l'autre approchant sa chaise de la table.

Le sieur Crackit s'arrêta pour avaler son verre de grog et pour déclarer que le genièvre était excellent; ensuite, passant ses pieds sur le manteau de la cheminée pour être plus à même de considérer ses bottes, il poursuivit tranquillement:

--Primo, d'abord, Fagin, comment va Guillaume?

--Quoi! s'écria le juif se levant précipitamment de sa chaise.

--Comment cela? dit Toby en pâlissant. Vous ne voulez pas dire? . . .

--Je ne veux pas dire! s'écria le juif frappant du pied avec fureur sur le plancher. Où sont-ils, Sikes et l'enfant? où sont-ils? . . . où ont-ils été? où se cachent-ils? pourquoi ne sont-ils pas venus ici?

--Le coup a manqué, dit Toby d'un air triste.

--Je sais cela! repartit le juif tirant un journal de sa poche et lui montrant du doigt l'article en question. Après?

--Ils ont tiré et ont atteint le _moutard_. Nous avons joué des jambes à travers les haies et les fossés avec le petit entre nous deux. Nous allions aussi vite que le vent. Ils nous ont fait la chasse. Damnation! tout le pays était sur pied et les chiens à nos trousses! . . .

--L'enfant? dit le juif d'un air effaré.

--Guillaume l'avait pris sur ses épaules et filait avec lui; nous nous sommes arrêtés pour le prendre entre nous deux, sa tête penchait sur sa poitrine et il était froid comme marbre. Ils étaient sur nos talons: chacun pour soi et sauve qui peut! . . . Nous avons été chacun de notre côté, et nous avons laissé là le _moutard_ couché dans un fossé. Mort ou vivant, c'est tout ce que j'en sais.

Sans laisser à Toby le temps de se reconnaître, le juif jeta un cri perçant en s'arrachant les cheveux et s'élança de la chambre sur l'escalier et de l'escalier dans la rue.

XXVI. --Un mystérieux personnage paraît sur la scène. --Particularités inséparables de cette histoire.

Le vieillard avait gagné le coin de la rue, qu'il ne s'était point encore remis de l'impression qu'avait produite sur lui le récit de Toby Crackit. Contre son ordinaire, il marchait vite et sans paraître savoir où il allait, lorsque le frôlement soudain d'une voiture qui faillit le renverser et le cri des personnes qui virent le danger qu'il venait de courir le ramenèrent sur le trottoir. Evitant autant que possible les rues fréquentées et ne cherchant au contraire que les allées et les passages, il se trouva enfin dans _Snow-Hill_. Là il marcha encore plus vite, et ne ralentit sa marche que quand il fut entré dans une petite ruelle où, comme s'il eût eu la conviction qu'il était dans son propre élément, il reprit son pas ordinaire et sembla respirer plus librement.

Près de l'endroit ou _Snow-Hill_ et _Holborn-Hill_ se joignent, vous voyez sur la droite, en venant de la Cité, une allée sombre et étroite qui conduit à _Saffron-Hill_, et dans les sales boutiques de laquelle sont exposés en vente d'énormes paquets de mouchoirs d'occasion de toutes grandeurs et de toutes couleurs; car c'est là que résident les marchands qui les achètent des filous.

C'est dans cet endroit que le juif venait d'entrer. Il était bien connu des pâles habitants du passage; car quelques-uns d'entre eux, qui étaient sur le pas de leur porte pour guetter les chalands, lui firent un signe de tête amical, auquel il répondit semblablement sans s'arrêter. Il alla ainsi jusqu'au bout du passage, où il adressa la parole à un fripier, homme de petite taille, assis dans une petite chaise d'enfant et fumant sa pipe devant la porte de sa boutique.

--Comment donc, monsieur Fagin! vous devenez si rare que votre présence suffirait pour guérir de l'ophtalmie! dit le respectable négociant en réponse à la question du juif sur l'état de sa santé.

--Il y faisait un peu trop chaud, dans votre quartier, Lively, repartit Fagin levant les yeux et croisant les mains sur ses épaules.

--C'est ce que je me suis laissé dire, répliqua l'autre, mais cela s'apaisera; ne pensez-vous pas comme moi?

Fagin fit un signe de tête affirmatif, et, montrant du doigt _Saffron-Hill_, il s'informa s'il n'y avait pas là quelqu'un ce soir.

--À l'enseigne des _Trois-Boiteux_? demanda le négociant.

Le juif fit signe que oui.

--Attendez donc! poursuivit le marchand cherchant à se rappeler; oui, il y en a quelques-uns, autant que je puis me rappeler. Je ne pense pas que votre ami y soit.

--Sikes n'y est pas, je pense? demanda le juif d'un air désappointé.

--_Non est ventus_, comme disent les hommes de loi, reprit le petit homme secouant la tête d'un air tout à fait capable. Avez-vous quelque chose qui puisse me convenir?

--Non, je n'ai rien aujourd'hui, dit le juif en s'en allant.

--Allez-vous à l'enseigne des _Trois-Boiteux_, dites donc, Fagin? cria le petit homme. Je ne me ferai pas tirer l'oreille pour aller avec vous, si vous vous sentez disposé à payer quelque chose.

Mais, comme le juif, en se retournant, fit un signe de la main qu'il préférait être seul, l'auberge des _Trois-Boiteux_ fut privée pour cette fois de l'avantage de posséder M. Lively.

L'auberge des _Trois-Boiteux_, ou simplement des _Boiteux_, ainsi connue des habitués de l'établissement, était précisément celle où Sikes et son chien ont déjà figuré. Faisant seulement un signe à l'homme assis au comptoir, Fagin monta l'escalier, ouvrit la porte d'une chambre, s'y introduisit doucement et regarda d'un air inquiet autour de lui, mettant sa main au-dessus de ses yeux comme s'il eût cherché quelqu'un.

Cette chambre était éclairée par deux becs de gaz, dont l'éclatante lumière était garantie du dehors par des volets assujettis par une barre de fer et par des rideaux épais d'un rouge passé. L'endroit était si plein d'une épaisse fumée de tabac, qu'il était presque impossible de s'y voir. S'étant dissipée peu à peu cependant à travers la porte, qu'on avait laissée entrouverte, elle laissa voir un assemblage de têtes aussi confus que le bruit des voix, et, à mesure que l'œil s'accoutumait à la scène, le spectateur eût été à même de discerner une nombreuse société d'hommes et de femmes assis autour d'une longue table au bout de laquelle se tenait le président, son marteau d'office à la main, tandis qu'un artiste au nez bleuâtre, et ayant la figure entortillée d'un mouchoir à cause d'un mal de dents, était devant un mauvais piano placé dans le coin le plus retiré de la chambre.

Fagin, peu susceptible de fortes émotions, passa en revue toutes ces figures l'une après l'autre sans rencontrer celle qu'il cherchait. Etant parvenu enfin à attirer sur lui le regard de l'homme qui occupait le fauteuil, il lui fit un léger signe de tête et se retira aussi doucement qu'il était entré.

--Qu'y a-t-il pour votre service, monsieur Fagin? demanda l'homme qui l'avait suivi jusque sur le palier. Ne voulez-vous pas être des nôtres? Ils seront tous charmés de vous avoir.

Le juif secoua la tête d'un air d'impatience, et demanda tout bas:

--Est-il ici?

--Non, répondit l'homme.

--Et-vous n'avez point de nouvelles de Barney? demanda Fagin.

--Du tout, répliqua le maître de la taverne des _Trois-Boiteux_, car c'était lui. Il ne bougera pas que tout ne soit bien tranquille. Soyez sûr que la police est sur leurs traces là-bas, et que, s'il avait le malheur de bouger, il se ferait _pincer_ du premier coup. Barney est en sûreté où il est, il n'y a pas de doute, sans quoi j'aurais entendu parler de lui. Je parierais tout ce qu'on voudra qu'il s'en retirera _proprement_: vous pouvez bien y compter; je vous en donne mon billet.

--Viendra-t-il ici ce soir? demanda le juif appuyant sur le pronom avec la même emphase qu'auparavant.

--Monks, vous voulez dire? demanda le maître de la taverne.

--Chut! fit le juif; oui.

--Certainement! reprit l'autre tirant de son gousset une montre d'or. Il devrait déjà être arrivé. Si vous voulez attendre seulement dix minutes, vous allez le voir.

--Non, non, dit le juif d'un air qui laissait penser que, bien qu'il désirât voir la personne en question, il n'était cependant pas fâché de ne pas la rencontrer.

--Dites-lui que je suis venu pour le voir, et qu'il vienne chez moi cette nuit . . . Non . . . plutôt demain. Puisqu'il n'est pas ici, il sera toujours assez temps demain.

--C'est bien! dit l'homme. Il n'y a rien de plus à lui dire?

--Non, dit le juif en descendant l'escalier.

--Dites donc! fit l'autre à demi-voix en se penchant vers la rampe, quel bon moment pour une _vente_? . . . Si vous vouliez, nous avons là Philippe Barker . . . il est si soûl qu'un enfant pourrait le prendre.

--Ah! ah! fit le juif en levant la tête; mais ce n'est pas encore l'heure de Philippe Barker; il a encore quelque chose à faire avant que nous nous séparions de lui. Allez rejoindre les amis, mon cher; et dites-leur de bien s'amuser _tandis qu'ils sont de ce monde_, ah! ah! ah!

Le maître de la taverne rit bien fort de la réflexion du vieillard et alla rejoindre ses convives. Le juif ne fut pas plus tôt seul que ses traits reprirent l'expression de l'inquiétude et de la crainte. Après avoir réfléchi un instant, il monta dans un cabriolet de place et dit au cocher de se diriger versBethnal-Green. Il descendit à un quart de mille de la demeure de Sikes et fit le reste du chemin à pied.

--Maintenant, marmotta-t-il entre ses dents tout en frappant à la porte, s'il y a ici quelque anguille sous roche, je le saurai bien vite de vous, ma jeune fille, toute maligne que vous êtes!

La femme qui lui ouvrit lui ayant dit que Nancy était chez elle, il monta doucement l'escalier et ouvrit la porte de la chambre sans plus de cérémonie.

La jeune fille était seule, la tête appuyée sur la table et ses cheveux épars sur ses épaules.

--Il faut qu'elle ait bu, dit à part soi le juif, ou bien elle a du chagrin.

Disant cela, il revint sur ses pas pour fermer la porte; et le bruit qu'il fit ayant éveillé Nancy, elle s'informa s'il y avait du nouveau, regardant fixement le rusé vieillard pendant qu'il lui racontait le récit de Toby Crackit. Lorsqu'il eut fini elle reprit sa première attitude sans dire un seul mot. Elle poussait le chandelier avec impatience, frottait ses pieds sur le parquet chaque fois qu'elle changeait de position; mais ce fut tout.

Pendant tout ce temps le juif regardait autour de lui d'un air inquiet comme s'il eût voulu s'assurer que Sikes n'était point rentré.

Ayant satisfait sa curiosité sur ce point, il toussa deux ou trois fois et fit tout ce qu'il put pour entamer la conversation; mais la fille ne fit pas plus d'attention à lui et ne bougea non plus qu'une statue de pierre. Enfin il fit un nouvel effort, et, se frottant les mains, il dit du ton le plus affable:

--Et où crois-tu que Guillaume puisse être maintenant, hein?

Celle-ci répondit, d'une manière presque inintelligible et comme si elle pleurait, qu'elle ne savait pas.

--Et l'enfant? dit le juif regardant la fille entre les deux yeux pour voir l'expression de son visage. Pauvre petit! abandonné dans un fossé! vois donc un peu, Nancy?

--L'enfant, dit celle-ci en levant la tête, est mieux où il est qu'avec nous . . . Et, pourvu qu'il n'arrive rien à Sikes, je désire qu'il soit mort dans le fossé et que ses os y pourrissent.

--Quoi donc! s'écria le juif avec étonnement.

--Sans doute, reprit la fille le regardant fixement à son tour; je serais bien contente de ne plus l'avoir sous mes yeux, et de savoir qu'il est affranchi de tout ce qui pouvait lui arriver de plus fâcheux. C'était un fardeau que de l'avoir autour de moi . . . sa vue seule était un reproche contre moi et contre vous tous.

--Bah! fit le juif d'un ton de mépris, tu es soûle, ma fille.

--Ah! sans doute, s'écria amèrement celle-ci; ce ne serait pas votre faute si je ne l'étais pas. Vous n'aimeriez pas me voir autrement, pourvu que je fasse comme vous voulez; excepté maintenant que ça ne vous convient guère, n'est-ce pas?

--Non, répliqua le juif d'un air furieux, ça ne me convient pas du tout!

--Faut pourtant que ça vous convienne! reprit celle-ci par tant d'un éclat de rire.

--Que ça me convienne! s'écria le juif, on ne peut plus irrité de l'opiniâtreté de la fille et du désappointement de la journée. Que ça me convienne! Ecoute-moi bien, toi, pécore! écoute-moi bien, moi qui, avec six mots, pourrais étrangler Sikes aussi sûrement que si je tenais maintenant sa tête de taureau entre mes doigts. S'il revient sans cet enfant . . . s'il a le bonheur de s'en retirer et qu'il ne le ramène pas mort ou vif, assassine-le toi-même, si tu ne veux pas que Jack Ketch (le bourreau) lui fasse son affaire . . . et expédie-le aussitôt qu'il aura mis le pied dans cette chambre, sans quoi il pourrait bien être trop tard.

--Qu'est-ce que tout cela? s'écria la fille involontairement.

--Ah! qu'est-ce que tout cela? poursuivit Fagin aveuglé par la colère, le voici: lorsque cet enfant est pour moi une valeur de plusieurs centaines de livres, dois-je perdre cela par la faute d'un tas d'ivrognes dont je pourrais aisément me défaire, et devrais-je me soumettre à un gueux à qui il ne manque que la volonté et qui a le pouvoir de . . .

Tout hors d'haleine, le vieillard ne put achever sa pensée, et, réprimant aussitôt son courroux, il devint un tout autre homme.

Après un silence de quelques minutes, il risqua un regard sur sa compagne, et se rassura bientôt en voyant qu'elle était dans le même état d'insensibilité dont il l'avait tirée d'abord.

--Nancy! ma chère! dit-il avec sa voix de corbeau, as-tu fait attention à ce que je t'ai dit?

--Ne me tourmentez pas, Fagin! répondit la fille levant nonchalamment la tête. Ce que Guillaume n'a pas fait cette fois-ci, il le fera une autre. Il a bien fait des choses pour vous, vous le savez bien; et il en fera encore bien d'autres lorsqu'il le pourra . . . Et quand il ne le fait pas, c'est qu'il ne le peut pas; ainsi, n'en parlons plus.

--Oui; mais quant à cet enfant, ma chère? dit le juif en se frottant les mains fortement.

--L'enfant doit courir la même chance que les autres, reprit brusquement Nancy. Et je le répète, j'espère qu'il est mort et qu'il est à l'abri de tout danger; surtout de celui auquel il était exposé avec vous.

--Et quant à ce que je disais il n'y a qu'un instant, ma chère? dit le juif fixant sur elle ses yeux de lynx.

--Vous n'avez qu'à le redire, reprit Nancy. Et si c'est quelque chose que vous désirez que je fasse pour vous, vous feriez mieux d'attendre jusqu'à demain. Je vous entends bien quand vous me parlez, et le moment d'après je ne sais plus ce que vous venez de me dire.

Le juif lui fit encore quelques questions, afin de s'assurer qu'elle n'avait point retenu ses paroles indiscrètes; mais elle répondit avec tant d'assurance, et elle soutint si bien le regard scrutateur du vieillard, qu'il en revint à sa première idée que la fille était _dans les vignes du Seigneur_.

En effet, Nancy n'était pas exempte d'un défaut malheureusement trop commun parmi les protégées du juif, et dans lequel dès leurs plus tendres années elles avaient été encouragées plutôt que retenues.

Rassuré par cette découverte, et ayant rempli le double but de communiquer à Nancy ce qu'il avait appris le soir même de Toby, et de s'assurer par ses propres yeux que Sikes n'était pas rentré, il s'en alla laissant sa jeune amie endormie sur la table.

Il était à peu près une heure du matin, et comme il faisait très sombre et très froid, il ne fut guère tenté de s'amuser en route.

Il avait atteint le coin de sa rue, et il fouillait dans sa poche pour prendre sa clef, lorsqu'un personnage sortit d'un vestibule, à l'ombre duquel il se tenait caché, et, traversant le ruisseau, se glissa auprès de lui sans en être aperçu.

--Fagin! dit une voix tout près de son oreille.

--Ah! fit le juif se retournant vivement, est-ce vous?

--Oui, répondit brusquement l'inconnu. Voilà deux heures que vous me faites droguer là! Où avez-vous donc été?

--À vos affaires, mon cher, dit le juif ralentissant le pas et regardant son compagnon d'un air embarrassé, j'ai trotté pour vous toute la nuit.

--Oh! sans doute, reprit l'inconnu d'un air moqueur. Eh bien! qu'y a-t-il de nouveau?

--Rien de bon, dit le juif.

--Rien de mauvais, j'espère? dit l'autre s'arrêtant tout court et regardant son compagnon d'un air surpris.

Fagin eût bien voulu se dispenser de recevoir un visiteur à une heure aussi indue, et s'excusa en disant qu'il n'y avait pas de feu chez lui; mais son compagnon réitérant sa question d'un ton d'autorité, il ouvrit la porte et pria celui-ci de la refermer doucement tandis qu'il irait chercher de la lumière.

--Il fait aussi noir que dans un four, dit l'inconnu faisant quelques pas à tâtons. Dépêchez-vous! Il n'y a rien que je déteste autant que de rester dans l'obscurité.

--Fermez la porte, murmura Fagin de l'extrémité du passage.

Au même instant elle se ferma avec un grand bruit.

--Ce n'est pas moi qui ai fait cela, dit l'homme en cherchant son chemin. Le vent l'a poussée, ou bien elle s'est fermée d'elle-même; c'est l'un ou l'autre . . . Dépêchez-vous d'apporter de la lumière, que je n'aille pas me casser la tête contre quelque chose dans cette maudite cassine!

Fagin descendit à la dérobée dans la cuisine et revint bientôt avec une chandelle allumée, après s'être assuré que Toby Crackit dormait au-dessous dans la pièce du fond, et que ses dignes élèves en faisaient autant dans celle de devant. Ayant fait signe à son compagnon de le suivre, il monta l'escalier devant lui.

--Nous pouvons dire ici le peu de mots que nous avons à nous communiquer, mon cher, dit le juif ouvrant une porte au premier étage. Et comme il y a des trous dans les volets, et que nous ne montrons jamais de lumière à nos voisins, nous laisserons la chandelle sur l'escalier . . . Là!

Disant cela, le juif posa la chandelle sur le palier vis-à-vis de la chambre dans laquelle ils entrèrent, et où il n'y avait pour tout ameublement qu'un fauteuil cassé et un vieux sofa sans couverture placé derrière la porte. L'étranger s'y jeta de l'air d'un homme épuisé de fatigue, et le juif, approchant le fauteuil, s'assit en face de lui.

Ils y voyaient un peu, car la porte était entrouverte, et la chandelle répandait une faible clarté sur la muraille en face d'eux.

Ils parlèrent pendant quelque temps à voix basse; et, quoique, à l'exception de quelques mots çà et là, il fût impossible d'entendre leur conversation, un tiers qui les eût écoutés aurait pu aisément deviner que Fagin se défendait contre les remarques de l'étranger, et que celui-ci était grandement irrité.

Il y avait bien un quart d'heure ou vingt minutes environ qu'ils s'entretenaient de la sorte, lorsque Monks (sous lequel nom Fagin désigna plusieurs fois l'étranger pendant le cours de leur colloque) dit en élevant un peu la voix:

--Je vous dis encore une fois que ça a été mal combiné! Pourquoi ne pas l'avoir gardé ici avec les autres, et en avoir fait tout de suite un voleur?

--S'il n'y a pas de quoi se fâcher! s'écria le juif haussant les épaules.

--N'allez-vous pas me faire croire que vous n'auriez pas pu en venir à bout si vous aviez voulu? demanda Monks avec colère. Ne l'avez-vous pas fait des centaines de fois avec d'autres enfants? Si vous aviez eu la patience d'attendre encore un an tout au plus, n'auriez-vous pas pu trouver moyen de le faire juger et condamner à la déportation, peut-être pour la vie?

--Et à qui ça aurait-il rendu service, mon cher? demanda humblement le juif.

--À moi, donc! répliqua Monks.

--Mais pas à moi, dit le juif d'un air soumis. Il eût pu m'être utile . . . Lorsqu'il y a deux parties intéressées à un marché, il est bien juste que l'intérêt commun soit consulté, n'est-il pas vrai, mon cher?

--Quoi donc? demanda Monks d'un air bourru.

--J'ai vu qu'il n'était pas facile de le former à notre _genre de commerce_, repartit le juif. Il n'était pas dans les mêmes circonstances que les autres enfants.

--Malheureusement non! murmura l'autre entre ses dents, sans quoi il y a déjà longtemps qu'il serait _voleur_.