Olivier Twist: Les voleurs de Londres

Part 13

Chapter 133,826 wordsPublic domain

--C'est l'affaire d'une seconde, poursuivit le brigand à voix basse. Aussitôt que je t'aurai lâché, fais ton devoir. Ecoutez!

--Qu'est-ce que c'est? demanda Toby.

Ils prêtèrent l'oreille avec la plus grande attention.

--Ce n'est rien, dit Sikes en lâchant Olivier. Allons, va!

Pendant le court espace de temps qu'il avait eu pour se reconnaître, l'enfant avait pris la ferme résolution (dût-il lui en coûter la vie) de courir en haut de l'escalier pour éveiller les gens de la maison et donner l'alarme. Plein de cette idée, il avança aussitôt, mais avec précaution.

--Viens ici! s'écria tout à coup Sikes, vite! vite!

Effrayé par cette exclamation soudaine de Sikes, au milieu du silence profond de la nuit, et par un cri perçant parti de l'intérieur, Olivier laissa tomber sa lanterne et ne sut s'il devait avancer ou reculer.

Le cri fut répété. Une lumière brilla sur le palier du vestibule. L'apparition sur l'escalier de deux hommes à moitié habillés et pâles de frayeur flotta devant ses yeux. Un éclair, une explosion, une fumée épaisse, un craquement quelque part, dont il ne put se rendre compte, et il chancela en arrière . . .

Sikes, qui avait disparu un instant, remit la tête à la fenêtre et reprit Olivier par le collet avant que la fumée ne se fût dissipée. Il tira un coup de pistolet aux deux hommes, qui commençaient déjà à battre en retraite, et enleva l'enfant.

--Tiens-moi donc mieux que ça! dit-il en le tirant par la fenêtre . . . Donne-moi un mouchoir, Toby! Ils l'ont atteint! Vite donc! Damnation! Comme cet enfant saigne!

Le carillon d'une sonnette se mêla au bruit des armes à feu et aux cris des gens de la maison, et Olivier se sentit emporté rapidement à travers la plaine. Alors les voix se perdirent dans le lointain. Un froid mortel s'empara de ses sens et il s'évanouit.

XXIII. --Entretien entre M. Bumble et madame Corney.

Il faisait un froid piquant; une couche épaisse de neige couvrait la terre et résistait au vent qui soufflait avec force, et qui, comme pour se dédommager de l'obstacle qu'il rencontrait, en balayait les monceaux qui s'étaient formés le long des murs et dans les coins, et, les éparpillant dans l'air, les laissait retomber en des milliers de papillotes.

Tel était l'aspect des affaires du dehors quand madame Corney (la matrone du dépôt de mendicité que nous avons fait connaître au lecteur comme le lieu de naissance d'Olivier), assise auprès du feu dans sa _petite_ chambre, jeta les yeux avec un certain air de contentement sur une _petite_ table ronde supportant un _petit_ plateau garni de tous les _petits_ objets nécessaires à la plus agréable collation que puisse faire une matrone: en effet, madame Corney allait se régaler d'une tasse de thé. Et comme, du coin de son feu (où la plus _petite_ des bouilloires possibles chantait d'une _petite_ voix flûtée une toute _petite_ chanson,) la bonne dame regardait sur la table, sa satisfaction intérieure s'accrut visiblement: car elle sourit.

Elle venait de prendre sa première tasse, lorsqu'elle fut interrompue par quelqu'un qui frappa doucement à la porte de sa chambre.

--Entrez! dit-elle sèchement. Quelque vieille femme qui se meurt, sans doute? Elles choisissent toujours le moment où je suis à table, pour mourir, et jamais d'autre. Entrez! voulez-vous? et ne restez pas là une heure, la porte ouverte, pour me faire geler de froid! Voyons, qu'est-ce qu'il y a, maintenant?

--Rien, Madame, rien du tout, répliqua une voix d'homme.

--Dieu? s'écria la matrone d'un ton plus doux, est-ce vous, monsieur Bumble?

--À votre service, Madame! reprit le bedeau, qui, s'étant arrêté à la porte pour essuyer ses pieds et secouer la neige de dessus sa redingote, entra, son chapeau d'une main et un petit paquet de l'autre.

--Il fait bien froid, monsieur Bumble! dit la matrone.

--C'est vrai, Madame, répliqua le bedeau, c'est ce que j'appelle un temps _antiparoissial_. Nous avons distribué aujourd'hui, madame Corney, nous avons distribué, cette bienheureuse journée, environ vingt pains de quatre livres et un fromage et demi . . . et cependant ces _gueux_ de pauvres ne sont pas encore contents!

--Oh! sans doute, reprit la dame humant son thé. Qu'est-ce donc qu'il faudrait pour les contenter?

--Madame Corney, dit le bedeau souriant d'un air capable, comme un homme qui a le sentiment de sa supériorité, les secours en-dehors du dépôt, --_convenablement administrés_,-- vous comprenez, Madame, _convenablement administrés_, sont la sauvegarde des paroisses. Le grand principe de ce système que vous paraissez condamner est justement d'accorder aux pauvres ce dont ils n'ont pas besoin, afin de leur ôter l'envie de revenir à la charge.

--C'est assez bien vu, s'écria madame Corney. La farce n'est pas mauvaise, savez-vous!

--C'est comme je vous l'assure, Madame, reprit M. Bumble. Entre nous soit dit, voilà le grand principe . . . et c'est la raison pour laquelle vous voyez quelquefois dans ces _bavards_ de journaux que des malades ont reçu pour tout secours quelques tranches de fromage. C'est une règle généralement adoptée par toute l'Angleterre au jour d'aujourd'hui. Cependant (poursuivit-il en défaisant son paquet) ce sont des secrets du métier qui ne sont connus que de nous autres _fonctionnaires paroissiaux_. Voici deux bouteilles d'oporto, Madame, que l'administration envoie pour l'infirmerie: c'est une bonne qualité de vin naturel, pur et sans mélange, qui n'est en bouteille que d'aujourd'hui, clair comme le son d'une cloche, et qui ne déposera pas, je vous l'assure.

Disant cela, il en prit une bouteille, qu'il présenta à la lumière, et qu'il secoua en même temps pour en prouver la bonté; et, les ayant posées toutes deux sur la commode, il plia le mouchoir qui les enveloppait, le mit soigneusement dans sa poche, et prit son chapeau comme pour s'en aller.

--Vous n'allez pas avoir trop chaud pour vous en retourner, monsieur Bumble! dit la matrone.

--C'est vrai, Madame, répliqua celui-ci relevant le collet de sa redingote, il fait un vent qui vous coupe les oreilles!

Madame Corney, jetant les yeux sur la bouilloire, les reporta ensuite sur le bedeau, qui se dirigeait vers la porte; et ce dernier s'étant mis à tousser, comme pour se préparer à lui souhaiter le bonsoir, elle lui demanda d'un air timide s'il ne voulait pas accepter une tasse de thé.

M. Bumble rebattit aussitôt le collet de sa redingote, posa sa canne et son chapeau sur une chaise, et approcha un siège de la table. En s'asseyant, son regard rencontra celui de la dame, qui baissa aussitôt les yeux. Il toussa de nouveau et sourit.

Madame Corney se leva pour prendre une autre tasse et une soucoupe dans le buffet, revint à sa place, et ce ne fut pas sans quelque émotion qu'elle versa une tasse de thé à son convive. M. Bumble toussa derechef, mais plus fort cette fois qu'il ne l'avait fait jusqu'alors.

--L'aimez-vous sucré, monsieur Bumble? demanda la matrone en prenant le sucrier.

--Vous avez un chat, Madame, à ce que je vois, dit M. Bumble apercevant un de ces animaux qui prenait ses ébats devant le feu; . . . et des petits aussi, si je ne me trompe?

--Je les aime tant, monsieur Bumble! Vous ne pouvez vous imaginer, repartit la matrone, ils sont si gais, si heureux, si drôles, que c'est tout à fait une société pour moi.

--Ce sont des animaux bien doux, Madame, répliqua le bedeau d'un air approbatif, si casaniers aussi!

--C'est bien vrai! poursuivit la dame avec enthousiasme. Ils sont si attachés à la maison, que c'est un plaisir en vérité!

--Madame Corney, dit M. Bumble d'un ton doctoral en marquant la mesure avec sa cuiller, remarquez bien ceci, Madame, qu'un animal, quel qu'il soit, qui vivrait avec vous, Madame, et qui ne serait pas attaché à la maison, serait nécessairement un âne, Madame.

Et là-dessus, il lui faisait une proposition de mariage, lorsqu'on frappa vivement à la porte de la chambre:

--Qui est là?

Une chose digne de remarque, comme pouvant servir d'exemple du pouvoir physique de la surprise sur la peur, c'est que la voix de madame Corney retrouva tout à coup son aspérité ordinaire.

--S'cusez, not'maîtresse, dit une vieille pauvresse entrouvrant la porte et montrant sa tête hideuse la vieille Sally se meurt.

--Qu'est-ce que ça peut me faire, à moi! demanda brusquement la matrone. Est-ce que j'y peux quelque chose?

--Oh! non, not'maîtresse! bien sûr que non! répliqua la pauvresse; personne n'y peut. N'y a plus d'espoir d'ailleurs. J'en ai tant vu mourir (des petits et des grands), que je sais bien quand n'y a plus de remède . . . Mais elle a quelque chose qui la tourmente; et, dans ses moments de raison, qui sont bien rares (car elle finit comme une chandelle), elle dit qu'elle a queuqu'chose à vous communiquer, et qu'il faut nécessairement que vous sachiez. Elle ne mourra jamais tranquille que vous ne soyez venue, not'maîtresse.

A cette nouvelle, la digne matrone murmura une foule d'invectives contre ces vieilles pauvresses qui ne pouvaient même pas mourir sans déranger, à _dessein_, leurs _supérieures_, et, s'enveloppant d'un châle épais, qu'elle jeta à la hâte sur ses épaules, elle pria M. Bumble d'attendre qu'elle fût de retour, en cas qu'il arrivât quelque chose d'extraordinaire. Alors, ayant dit à la vieille de marcher devant et de ne pas lui faire passer la nuit dans les escaliers, elle la suivit d'assez mauvaise grâce et en grondant tout le long du chemin.

M. Bumble, livré seul à lui-même, se conduisit étrangement: il ouvrit le buffet, compta les cuillers à thé, pesa les pinces du sucrier, examina un petit pot au lait pour s'assurer s'il était bien en argent, et quand il eut satisfait sa curiosité sur ce point, il mit son chapeau, sens devant derrière, et fit quatre fois le tour de la table en dansant gravement sur la pointe des pieds.

Après s'être livré à un exercice aussi ridicule, il remit son tricorne sur la chaise, et, se prélassant devant la cheminée, le dos tourné vers le feu, il parut occupé mentalement à faire l'inventaire du mobilier.

XXIV. --Détails obscurs en apparence, mais qui ne laissent pas que d'être de quelque importance dans cette histoire.

C'était bien une vraie messagère de mort qui était venue troubler ce calme et cette paix intérieure qui régnaient dans la chambre de la matrone: son corps était courbé par l'âge, ses membres paralysés tremblaient continuellement, sa démarche était lente; et la fixité de ses yeux, l'horrible expression de ses traits et le mouvement convulsif de ses lèvres lui donnaient plutôt l'apparence d'un portrait grotesque que d'une œuvre de la création.

La vieille femme monta l'escalier en chancelant et trotta, du mieux qu'elle put, le long des corridors, marmottant quelques paroles inintelligibles en réponse aux réprimandes de sa compagne. À la fin, obligée de s'arrêter pour respirer, elle remit sa lumière à celle-ci et suivit clopin-clopant, tandis que la matrone, plus alerte, alla droit à la chambre de la mourante.

C'était un misérable galetas sous la mansarde, éclairé par la lueur blafarde d'une lampe. Une vieille femme du dépôt était assise au chevet de la malade, et l'apprenti du pharmacien de la paroisse, debout devant la cheminée, s'amusait, avec un tuyau de plume, à se faire un cure-dents.

--Il ne fait pas chaud, madame Corney! dit celui-ci voyant entrer la matrone,

--C'est vrai, Monsieur, qu'y n'fait pas chaud, répliqua la matrone du ton le plus gracieux, en faisant la révérence.

--Vos fournisseurs devraient bien vous envoyer de meilleur charbon, dit l'apprenti pharmacien attisant le feu avec le fourgon; celui-ci ne convient pas du tout pour un froid aussi rigoureux.

En ce moment la conversation fut interrompue par un gémissement de la malade.

--Oh! fit le carabin se tournant aussitôt vers le lit, comme s'il eût tout à fait oublié la patiente: N, I, ni, c'est fini, madame Corney.

--C'est fini, n'est-ce pas? demanda la matrone.

--Si elle avait encore deux heures à vivre, ça me surprendrait bien, dit le jeune homme, actionné à finir la pointe de son cure-dents. Le système moral aussi bien que le physique est usé chez elle. Est-elle assoupie, ma bonne femme?

La garde, à qui cette question s'adressait, se pencha sur le lit pour s'en assurer, et répondit affirmativement par un signe de tête.

--Il est bien possible alors qu'elle s'en aille comme ça, si vous ne faites pas trop de bruit, dit le jeune homme . . . Posez la lumière à terre . . . Elle ne pourra pas la voir là, du moins.

La garde posa la lumière à terre en hochant la tête, donnant sans doute à entendre que la malade ne mourrait pas si aisément qu'on le pensait; et elle alla se rasseoir à côté de l'autre vieille, qui était rentrée sur ces entrefaites. La matrone s'enveloppa dans son châle avec un air d'impatience, et s'assit elle-même au pied du lit.

Le carabin, qui avait enfin achevé son cure-dents, le promena dans sa bouche pendant un bon quart d'heure qu'il resta planté devant le feu; après quoi, paraissant s'ennuyer, il souhaita à madame Corney _beaucoup de plaisir_, et s'en alla sur la pointe du pied.

Après être restée un quart d'heure dans cette position, madame Corney commença à s'ennuyer; et, voyant que la vieille s'obstinait à rester assoupie, elle allait sortir tout d'un bond, lorsque les deux femmes jetèrent un cri qui la fit se retourner. La malade s'était dressée sur son séant et leur tendait les bras.

--Qui est là? s'écria-t-elle d'une voix sourde.

--Chut! chut! dit l'une des deux vieilles en s'approchant du lit. Couchez-vous! couchez-vous!

--Je ne me recoucherai pas vivante! dit la malade en se débattant. Je veux qu'elle sache . . . Venez ici! plus près . . . que je vous dise tout bas à l'oreille.

Elle prit la matrone par le bras, et, l'attirant vers une chaise qui était à son chevet, elle l'y fit asseoir.

Elle allait parler, lorsque, jetant un regard autour d'elle, elle aperçut les deux vieilles, qui, le cou tendu et le corps en avant, prêtaient une oreille attentive à ce qu'elle allait dire.

--Faites-les sortir! continua-t-elle d'une voix léthargique. Vite! vite!

Les deux vieilles, s'écriant à qui mieux mieux et d'un commun accord, se plaignirent amèrement d'être méconnues par leur ancienne camarade, et protestèrent contre l'injustice qu'il y aurait à les en séparer à ses derniers moments; mais la matrone les poussa hors de la chambre, ferma la porte sur elles et vint se rasseoir au chevet de la malade.

--Maintenant, écoutez bien! dit la mourante d'une voix plus forte, comme pour exciter en elle une dernière lueur d'énergie. Dans cette chambre, --dans ce lit,-- j'ai soigné, autrefois, une jeune créature qu'on avait amenée dans cette maison. Ses pieds, meurtris et déchirés par la marche, étaient couverts de sang et de poussière. Elle accoucha d'un garçon, et mourut. Attendez donc! En quelle année, déjà?

--Peu importe l'année! dit l'impatiente matrone. Eh bien! quoi, au sujet de cette jeune femme?

--Ah! murmura la malade retombant dans son premier assoupissement . . . Au sujet de la jeune femme, n'est-ce pas? À . . . à . . . son . . . sujet? --Ah! oui! (Elle pleura, jeta un cri perçant, et bondit sur son lit d'un air furieux; son visage devint pourpre et ses yeux lui sortaient de la tête.) --Je l'ai volée! . . . oui, c'est pourtant vrai . . . je l'ai volée! . . . Elle n'était pas encore froide! . . . Oui . . . je le répète . . . elle était encore tiède quand je l'ai volée!!!

--Volé quoi? . . . Pour l'amour de Dieu, parlez donc! s'écria la matrone faisant un mouvement, comme si elle eût voulu appeler du secours.

--M'y voici! répliqua la mourante mettant sa main sur la bouche de l'autre: la seule chose qu'elle avait. Elle manquait de tout . . .. de vêtements pour se couvrir et de pain pour subsister; . . . mais elle avait conservé précieusement dans son sein . . . C'était de l'or, je vous dis! . . . de l'or magnifique qui aurait pu lui sauver la vie!

--De l'or! répéta la matrone se penchant avidement sur le lit de la moribonde, à mesure que celle-ci retombait sur l'oreiller. Eh bien! quoi, après? Qui était la mère? En quel temps? À quelle époque? Parlez! parlez!

--Elle m'avait priée de le garder, poursuivit l'autre en poussant un profond soupir. Elle me l'avait confié comme étant la seule personne qui fût auprès d'elle à l'heure de son agonie. Je l'ai convoité dans mon cœur . . . je l'ai volé en pensée, lorsque je le lui ai vu autour du cou pour la première fois. --Et, qui pis est, j'ai peut-être la mort de l'enfant à me reprocher. Ils l'auraient certainement mieux traité s'ils avaient su tout cela.

--Su quoi? demanda la matrone. Parlez!

--Il ressemblait tant à sa mère, à mesure qu'il grandissait, ce cher petit (continua l'autre, sans prendre garde à la question), que chaque fois que je le voyais, je ne pouvais m'empêcher de penser à elle! Pauvre jeune fille! . . . pauvre petite! Elle était si jeune aussi! . . . Un si beau petit agneau! Attendez! . . . Je n'vous ai pas tout dit, n'est-ce pas? . . . Il me semble que j'ai encore quelque chose à vous dire!

--Oui! oui! répliqua la matrone penchant l'oreille pour saisir les paroles qui sortaient plus lentement de la bouche de la mourante. Dites vite, ou bien il ne serait plus temps!

--La mère (dit la mourante faisant un dernier effort pour donner à sa voix un diapason plus élevé), la mère, sentant s'approcher l'instant de son trépas, me dit à l'oreille que _si son enfant venait au monde vivant, et qu'on pût l'élever, un jour viendrait où il pourrait, sans rougir, entendre prononcer le nom de sa pauvre jeune mère_. Et _vous, ô mon Dieu_, ajouta-t-elle enjoignant ses mains si maigres et si délicates, _que ce soit un garçon ou une fille, suscitez-lui des amis sur cette terre de douleur et d'exil; et prenez pitié d'un pauvre petit orphelin abandonné à la merci des étrangers_!

--Le nom de l'enfant? demanda la matrone.

--On l'appelait Olivier, répondit la mourante d'une voix faible. L'or que j'ai volé était . . .

--Oh! oui, oui! qu'est-ce que c'était? s'écria vivement la matrone.

Comme elle se penchait avec empressement pour recevoir la réponse de la moribonde, celle-ci se remit lentement et avec roideur sur son séant, et empoignant à deux mains sa couverture, elle marmotta, d'une voix gutturale, quelques paroles inintelligibles et tomba sans vie sur l'oreiller.

--Roide morte! dit une des deux vieilles femmes, entrant précipitamment aussitôt que la porte fut ouverte.

--Et rien de rien, après tout! ajouta la matrone en s'en allant comme si de rien n'était.

XXV. --Encore Fagin et compagnie.

Tandis que toutes ces choses se passaient dans le dépôt de mendicité en question, M. Fagin était dans son vieux repaire (le même qu'Olivier venait de quitter en compagnie de Nancy,) assis devant la cheminée, et tenant sur ses genoux un soufflet avec lequel il avait essayé sans doute de donner au feu, dont la fumée se répandait par toute la chambre, une plus vive action. Ses coudes sur le soufflet et son menton appuyé sur ses pouces, il regardait le foyer d'un air distrait, et paraissait plongé dans une profonde rêverie.

A une table derrière lui, le fin Matois, Charlot Bates et M. Chitling faisaient une partie de _wist_: le Matois seul contre les deux autres. Sa physionomie, expressive en tout temps, devint encore plus intéressante par le sérieux avec lequel il étudiait la partie et par les coups d'œil qu'il lançait de temps en temps, selon que l'occasion s'en présentait, sur les cartes de M. Chitling, réglant sagement son jeu d'après les remarques qu'il avait faites sur celui de ce dernier. Comme il faisait froid, il avait (selon sa coutume) son chapeau sur la tête. Il avait entre les dents une pipe de terre, qu'il n'ôtait que lorsqu'il jugeait nécessaire d'avoir recours à une mesure d'étain placée sur la table, et qu'on avait remplie à l'avance de _grog_, pour le bien de la compagnie.

Maître Bates faisait aussi beaucoup d'attention à son jeu; mais, étant d'un caractère beaucoup plus gai que son incomparable ami, il eut plus souvent recours à la mesure d'étain, et il se permit en outre certaines plaisanteries et certaines remarques tout à fait hors de saison, et qui ne conviennent nullement à un bon joueur, surtout au jeu de _wist_, qui exige du silence et de l'attention. En vain le Matois, usant du droit que lui donnait son attachement pour ce dernier, lui fit remarquer plus d'une fois l'inconvenance de sa conduite; maître Bates n'en fit que rire, et (pour me servir de son expression) _l'envoya promener_; et par ses reparties aussi vives que spirituelles, il excita au plus haut point l'admiration de M. Chitling.

Ce qu'il y a d'étonnant, c'est que ce dernier et son partenaire perdaient toujours, et que cette circonstance, loin de fâcher maître Bates, paraissait l'amuser infiniment, puisqu'il riait aux éclats à la fin de chaque partie, assurant que, _de sa vie ni de ses jours_, il ne s'était autant diverti.

--Ça nous fait deux manches et la belle, dit Chitling d'un air piteux en tirant une demi-couronne de la poche de son gilet. Faut avouer que tu as un bonheur insolent . . . Tu nous gagnerais jusqu'à notre dernier sou . . . Même quand nous avions beau jeu, Charlot et moi, ça ne nous a pas empêchés de perdre.

Charlot Bates partit d'un tel éclat de rire à cette remarque, qui fut faite d'un ton lamentable, que le juif sortit de sa rêverie et demanda ce qu'il y avait.

--Monsieur Fagin! s'écria Charlot, j'voudrais que vous eussiez pu voir le jeu . . . Thomas Chitling n'a pas fait un seul point, et j'étais son partenaire contre le Matois.

--Ah! ah! dit le juif souriant d'une manière qui prouvait assez qu'il n'en ignorait pas la cause, prends ta revanche, Tom, prends ta revanche!

--Non, merci, Fagin, j'en ai assez comme ça, répliqua l'autre. Le Matois vous a une chance contre laquelle on ne peut tenir!

--Ah! ah! mon cher, repartit le juif, il faut se lever matin pour gagner le Matois.

--Se lever matin! s'écria Charlot Bates; y n'suffit pas de se lever matin. Y vous faut mettre vos bottes la veille, avoir un double télescope . . . et une lorgnette entre vos deux épaules si vous voulez _faire_ celui-là.

M. Dawkins reçut cet éloge flatteur avec beaucoup de modestie, et offrit de dire au premier venu de la société, pour la simple bagatelle d'un shilling chaque fois, la carte que celui-ci aurait pensée. Comme personne n'acceptait le défi et que sa pipe était éteinte, il s'amusa avec le morceau de craie qui lui avait servi à compter le jeu à tracer le plan de la prison de Newgate, sifflant tout le temps d'une manière toute particulière.

--Tu m'as joliment l'air de t'amuser, Tom! dit le Matois rompant le silence qui durait depuis plus de cinq minutes. Je parie que vous ne devinez pas ce qui l'occupe, Fagin!

--Comment veux-tu que je sache . . . mon cher? répliqua le juif levant la tête et remettant le soufflet en place. Il pense peut-être à la perte de son argent ou bien encore à la _retraite_ qu'il vient de faire à la campagne, hein? Ah! ah! n'est-ce pas, Tom?

--Vous n'y êtes pas, repartit le Matois au moment où Chitling allait répondre. Qu'en dis-tu, toi, Charlot?

--Moi, répondit celui-ci, je pense qu'il veut épouser Betsy. Voyez plutôt comme il rougit! En v'là un heureux mortel! Est-il possible! . . . Oh! Fagin, Fagin, c'te bonne farce!

--Ne fais pas attention à eux, Tom! dit le juif faisant un signe d'intelligence à Dawkins et donnant un petit coup à Charlot avec la douille du soufflet. Ne les écoute pas, va! Betsy est aimable . . . c'est une bien bonne fille! Attache-toi à elle, Tom. Va toujours ton petit bonhomme de chemin.

--Quand bien même encore, Fagin, répliqua Chitling rougissant encore plus; quand même encore que ça s'rait; . . . c'est une chose qui ne regarde personne.