Olivier Twist: Les voleurs de Londres

Part 11

Chapter 113,941 wordsPublic domain

--Et moi, j'veux justement vous dire! s'écria l'autre. Qui êtes-vous donc, qu'on n'puisse pas vous parler? J'vous dis qu'il y a quinze jours que Toby Crackit _traîne ses guêtres_ autour de la place, et il ne peut parvenir à mettre un des domestiques dans nos intérêts.

--Voulez-vous dire, Guillaume, reprit le juif s'adoucissant à mesure que l'autre s'échauffait, qu'aucun des deux domestiques ne puisse être _persuadé_?

--Sans doute que c'est c'que je veux dire, et c'est comme je l'dis, repartit Sikes. Il y a vingt ans qu'y sont au service de la vieille, et on leur donnerait cinq cents livres sterling qu'y r'fuseraient d'entrer dans le complot.

--Oui, mais voulez-vous dire aussi, Guillaume, qu'il n'y a pas moyen de faire en sorte que les femmes soient des nôtres? demanda le juif.

--Pas le moins du monde, répondit Sikes.

--Pas même par le moyen du _flambant_ Toby Crackit? dit le juif d'un air de doute. Vous n'ignorez pas ce que sont les femmes, Guillaume!

--Eh bien! non; pas même par le moyen du _flambant_ Toby Crackit, repartit Sikes.

--Il dit qu'il a porté de faux favoris, qu'il a mis un gilet et des gants _serin Canarie_, tout l'temps qu'il a été là, et qu'ça n'a servi de rien.

--Il aurait dû essayer de porter le costume militaire et des moustaches, mon cher, répliqua le juif après un peu de réflexion.

--C'est bien aussi ce qu'il a fait, reprit Sikes. Mais il paraît que ce moyen n'a pas mieux pris que l'autre.

Le juif parut déconcerté à cette nouvelle, et ayant réfléchi quelques minutes, la tête penchée sur sa poitrine, il dit avec un soupir:

--Que si le _flambant_ Toby Crackit accusait vrai, il craignait bien qu'il ne fallût y renoncer. Et cependant, ajouta-t-il laissant tomber ses mains sur ses genoux, c'est bien dur, mon cher, de perdre ainsi une chose sur laquelle nous avions fondé nos plus chères espérances et que nous regardions déjà comme à nous!

--C'est vrai, dit Sikes, c'est là le pis.

Un long silence s'ensuivit pendant lequel le juif, le visage livide et l'œil hagard, fut enseveli dans ses pensées. Sikes le regardait de temps à autre; et Nancy, craignant sans doute d'irriter le brigand, resta assise devant la cheminée, les yeux fixés sur le feu, avec l'indifférence d'une sourde pour tout ce qui se disait devant elle.

--Fagin, dit Sikes rompant tout à coup le silence, me reviendra-t-il cinquante guinées en plus du partage si nous réussissons du dehors?

--Oui, dit le juif s'éveillant aussitôt comme d'un rêve.

--Est-ce convenu? demanda Sikes.

--Oui, mon cher, oui, c'est bien entendu! répliqua le juif saisissant la main de l'autre.

Disant cela, ses yeux étincelaient et tous les muscles de son visage rendaient l'impression que la question de Sikes avait produite en lui.

--Alors, reprit celui-ci repoussant la main du juif avec un certain air de dédain, ça s'fera quand vous voudrez. Nous étions, Toby et moi, l'avant-dernière nuit, sur le mur du jardin, à sonder les volets et les panneaux de la porte. La maison est fermée, la nuit, comme une prison; mais il y a un endroit que nous pouvons briser avec assurance, sans faire de bruit.

--Lequel? demanda le juif avec empressement.

--Vous savez bien, dit l'autre à voix basse, quand on a traversé la pelouse?

--Oui, oui, dit le juif penchant la tête pour mieux entendre et ouvrant les yeux si grands qu'ils semblaient sortir de leurs orbites.

--N'importe! dit Sikes s'arrêtant tout court à un signe de tête de la jeune fille, qui lui faisait remarquer la figure du juif. Peu importe l'endroit; vous ne pouvez rien faire sans moi, je l'sais bien; mais il vaut mieux se mettre sur ses gardes, quand on a affaire à vous.

--Comme vous voudrez, mon cher, comme vous voudrez, reprit le juif se mordant les lèvres. Croyez-vous que Toby Crackit et vous puissiez en venir à bout sans le secours de personne?

--Certainement, dit Sikes. Il ne nous faut qu'un vilebrequin et un enfant. Le premier, nous l'avons déjà; quant à l'autre, il nous faudra le trouver.

--Un enfant! s'écria le juif. Oh! alors c'est pour un panneau, hein?

--Peu vous importe, reprit l'autre. Il me faut un enfant, et n'faut pas qu'il soit trop gros. Ah! si j'avais seulement le petit garçon de Ned, le ramoneur de cheminées, ça f'rait bien mon affaire! Il l'empêchait de grandir exprès pour ça, et il le louait à l'occasion; mais le père s'est fait _pincer_, et alors v'là la _société des jeunes délinquants_ qui s'en mêle, et qui, r'tirant cet enfant d'un _état_ où il gagnait de l'argent, lui fait apprendre à lire et à écrire, et, par suite, le met en apprentissage. Et c'est ainsi _qu'y_ conduisent le monde! continua-t-il avec indignation; c'est ainsi qu'y conduisent le monde! Et s'ils avaient aussi bien assez d'argent comme ils n'en ont pas (grâce à Dieu), il ne nous resterait pas, l'année prochaine, six enfants dans le _commerce_ à notre disposition.

--Ce n'est que trop vrai! répliqua le juif, qui, absorbé dans ses réflexions tout le temps que parla Sikes, n'avait saisi que les derniers mots de son discours. Guillaume!

--Eh bien? demanda celui-ci.

Le juif fit un signe de tête vers la jeune fille, qui avait les yeux toujours fixés sur le feu pour donner à entendre à Sikes qu'elle devait quitter la chambre. Celui-ci haussa les épaules d'un air d'impatience, pensant que la précaution était inutile, et finit cependant par dire à Nancy d'aller lui chercher un pot de bière.

--Tu n'veux pas d'bière, dit Nancy croisant les bras et restant bien tranquillement sur sa chaise.

--J'te dis qu'j'en veux! reprit Sikes.

--C'est d'la farce, répliqua froidement celle-ci: allez toujours, Fagin. J'sais bien c'qu'y va dire, Guillaume; il n'a pas besoin de faire attention à moi.

Le juif hésita encore, et Sikes les regarda tous les deux avec étonnement.

--Je pense bien que Nancy ne doit pas vous faire peur? dit à la fin celui-ci; vous la connaissez depuis assez de temps pour avoir confiance en elle. Ce n'est pas une fille _à manger l'morceau_; n'est-ce pas, Nancy!

--J'pense bien que non, reprit la fille s'approchant de la table et posant ses deux coudes dessus.

--Non, non, ma chère, je sais bien que tu en es incapable, dit le juif, mais . . . Et le vieillard hésita de nouveau.

--Mais quoi? demanda Sikes.

--C'est que j'ignorais si elle n'était pas aussi mal disposée que l'autre soir, vous savez, Guillaume? répondit le juif.

Nancy partit d'un éclat de rire, et, avalant un verre d'eau-de-vie, elle secoua la tête comme si elle eût voulu narguer Fagin; puis elle se mit à crier à tue-tête: «_Allez toujours vot'p'tit bonhomme de chemin! N'parlez jamais d'vous rendre!_» et autres choses semblables, qui parurent tout à fait rassurer les deux hommes.

--Maintenant, Fagin, dit Nancy en riant, faites-nous donc part de vos intentions au sujet d'Olivier.

--Ah! tu es une fine mouche, ma chère! . . . tu es la fille la plus _subtile_ que je connaisse! dit le juif lui donnant de petites tapes sur le cou. C'est en effet d'Olivier que je veux parler. Ah! ah! ah!

--Que voulez-vous dire? demanda Sikes.

--C'est l'enfant qu'il vous faut, mon cher! dit le juif d'un air de mystère en posant son doigt sur son nez et faisant une affreuse grimace.

--Lui! s'écria Sikes.

--Prends-le, Guillaume, dit Nancy. Je le prendrais, moi, si j'étais que d'toi. Il peut bien ne pas être aussi _espiègle_ que les autres; mais qu'est-ce que ça t'fait, si ce n'est que pour t'ouvrir une porte? C'est un enfant sur lequel tu peux compter, va, sois-en sûr, Guillaume.

--Elle a raison, reprit Fagin, il est en bon chemin depuis quelques semaines; et il est grandement temps qu'il commence à se rendre utile, ne gagnerait-il que son pain. D'ailleurs, les autres sont trop gros.

--Au fait, il est justement de la taille qu'il me le faut, dit Sikes après un instant de réflexion.

--Et il fera tout ce que vous voudrez, mon cher, répliqua le juif . . . Il ne pourra pas faire autrement, c'est-à-dire si vous l'effrayez quelque peu.

--L'effrayer, s'écria Sikes, ce ne sera pas une fausse peur, croyez-le bien! S'il a l'malheur de m'faire des farces, une fois qu'y s'ra à la _besogne_, vous n'le r'verrez pas vivant, Fagin. Pensez-y sérieusement avant de me l'envoyer, d'abord! ajouta le brigand soulevant une énorme pince qu'il tira de dessous le lit.

--J'ai pensé à tout cela, dit l'autre avec force . . . je l'ai surveillé de près, mes amis . . . de bien près. Qu'il comprenne une bonne fois qu'il est un des nôtres, --qu'il ait la certitude d'_avoir été voleur_, et il est à nous,-- à nous pour la vie! Ah! ah! ça ne pouvait pas mieux se trouver! Disant cela, le vieillard croisa ses bras sur sa poitrine, renfonça sa tête dans ses épaules, et poussa un cri de joie.

--A nous? dit Sikes. À vous, vous voulez dire?

--Peut-être bien, mon cher! reprit le juif avec un affreux ricanement. À moi, si vous voulez, Guillaume.

--Et pourquoi, dit l'autre d'un ton rechigné, pourquoi ce méchant petit blanc-bec vous occupe-t-il tant à lui tout seul? . . . quand vous n'ignorez pas qu'il y en a cinquante pour un qui flânent chaque soir autour de _Covent-Garden_ [7] et que vous pourriez choisir parmi eux?

--Parce qu'ils ne me sont d'aucune utilité, repartit Fagin un peu embarrassé. Ils ne valent pas la peine qu'on s'en occupe . . . Leur physionomie parle contre eux, lorsqu'ils se font _pincer_, et je les perds tous. Avec cet enfant, s'il était bien dirigé, mes enfants, je ferais ce que je ne pourrais jamais faire avec vingt de ceux-là. Et puis, continua-t-il se remettant un peu de son trouble, il nous tient, s'il venait encore une fois à _nous brûler la politesse_; et il faut qu'il soit absolument des nôtres, peu importe de quelle manière il s'y trouve. Tout ce que je demande, c'est de l'amener à _pêcher avec les grinches_ . . . Et vaut mieux que ça tourne comme ça que d'être obligés de nous en _défaire_, ce qui ne laisserait pas que d'être dangereux pour nous . . . sans compter que nous y perdrions.

--Quand cela se fera-t-il? demanda Nancy arrêtant une exclamation prête à échapper à Sikes, sur qui cette prétention d'humanité, de la part de Fagin, avait produit le plus grand dégoût.

--En effet, dit le juif, quand cela se fera-t-il, Guillaume?

--Je suis convenu avec Toby pour après-demain, si d'ici là je ne lui donnais point contre-ordre, reprit Sikes d'une voix sombre.

--Bon, dit le juif; il n'y aura pas de lune.

--Non, repartit Sikes.

--Et vous avez pris vos mesures pour emporter le _magot_, n'est-ce pas?

Sikes fit un signe de tête affirmatif.

--Au sujet de? . . .

--Oui, oui, tout cela est arrangé, reprit Sikes sans lui donner le temps de finir sa phrase. Ne vous inquiétez pas des détails. Vous ferez bien d'amener l'enfant ici demain soir . . . Je quitterai Londres une heure avant le jour . . . Quant à vous, ne dites rien et tenez le creuset tout prêt; c'est tout ce que vous avez à faire.

Après une discussion il fut convenu que Nancy, qui avait pris tout récemment le parti d'Olivier, serait chargée de conduire l'enfant auprès de Sikes, et que celui-ci, dès l'entreprise commencée, aurait tout pouvoir sur le pauvre Olivier. Sauf réserve à Toby Crackit d'appuyer les résolutions dudit Sikes.

Ces préliminaires ainsi réglés, Sikes avala quelques verres d'eau-de-vie; et s'étant mis à brandir la pince de fer d'une manière effrayante, il chanta ou plutôt il beugla quelques refrains. Ensuite, dans un accès d'enthousiasme pour son _état_, il alla chercher sa boîte à _outils_, qu'il posa sur la table, et qu'il ouvrit pour expliquer la nature et l'usage de chacun des objets qui y étaient renfermés. Il en avait à peine levé le couvercle, qu'il tomba lourdement, avec elle sur le plancher, où il s'endormit presque aussitôt.

--Bonne nuit, Nancy! dit le juif endossant sa redingote.

--Bonne nuit!

Le vieillard, ayant donné en passant un coup de pied à l'ivrogne, tandis que la fille avait le dos tourné, descendit l'escalier à tâtons.

--C'est toujours comme ça, marmotta le juif entre ses dents quand il fut seul dans la rue. Ce qu'il y a de mal chez ces femmes, c'est qu'un rien suffit pour rappeler en elles des souvenirs du passé; et ce qu'il y a de bon, c'est qu'ils ne durent pas. Ha! ha! L'homme contre l'enfant pour un sac d'or!

Avec ces agréables réflexions, Fagin regagna sa sombre demeure, où le Matois veillait en attendant son retour avec impatience.

--Olivier est-il couché? . . . J'ai besoin de lui parler, dit-il en descendant l'escalier.

--Il y a déjà longtemps, répondit le Matois ouvrant la porte d'une chambre: le voilà!

L'enfant était couché sur un mauvais matelas étendu par terre, et dormait d'un profond sommeil. L'accablement, l'inquiétude et la tristesse de sa prison l'avaient rendu si pâle qu'il ressemblait à la mort.

--Pas maintenant, dit le juif en s'éloignant doucement. À demain, à demain!

XX. --Olivier est remis entre les mains de Guillaume Sikes.

Le lendemain matin, à son réveil, Olivier fut bien surpris de trouver au pied de son lit une paire de souliers neufs à fortes semelles, en place des siens qui étaient tout usés. D'abord il fut charmé de la découverte, pensant que ce pouvait bien être le précurseur de sa délivrance; mais il eut bientôt acquis la certitude du contraire, lors qu'en déjeunant tête à tête avec le juif ce dernier lui eut annoncé d'une manière à redoubler ses alarmes qu'on devait le conduire le soir même chez Guillaume Sikes.

--Pour . . . y . . . res . . . ter, Monsieur? demanda l'enfant d'un air inquiet.

--Non, non, mon ami, pas pour y rester, reprit le juif. Nous ne voudrions pas te perdre, ne crains pas cela, Olivier! Tu reviendras au milieu de nous: ah! ah! ah! nous ne sommes pas assez cruels pour te renvoyer, mon ami . . . certainement non!

Disant cela, le facétieux vieillard, qui était accroupi devant le feu, occupé à faire griller une tranche de pain, se mit à rire aux éclats, comme pour donner à entendre qu'il n'ignorait pas qu'Olivier serait bien content de se sauver s'il le pouvait.

--Je pense bien, dit-il en le regardant fixement, que tu es curieux de savoir ce que tu vas faire chez Guillaume, eh! mon ami!

Olivier rougit involontairement à l'idée que le vieux recéleur avait deviné sa pensée. Il répondit pourtant avec assez d'assurance que _oui_.

--Que penses-tu que tu vas y faire? demanda l'autre prévenant la question.

--Je ne sais pas trop, en vérité, Monsieur, répondit Olivier.

--Bah! fit l'autre se détournant pour cacher son désappointement. Attends alors que Guillaume te le dise.

Le juif parut très contrarié de ce que l'enfant ne témoignait pas un plus grand désir d'en savoir davantage. Le fait est que celui-ci aurait bien voulu savoir à quoi on le destinait; mais, troublé qu'il était par le regard scrutateur du juif et par ses propres pensées à lui, il lui fut impossible de faire aucune question à ce sujet. L'occasion d'ailleurs ne s'en présenta plus, car le juif resta sombre et silencieux jusqu'au soir, qu'il se disposa à sortir.

--Tu pourras allumer cette chandelle, dit Fagin en posant une sur la table. Et voici un livre pour t'amuser à lire, jusqu'à ce qu'on vienne te chercher. Allons, bonsoir!

--Bonsoir, Monsieur! repartit doucement Olivier.

Tout en se dirigeant vers la porte, le juif se retourna de temps en temps pour regarder le jeune Twist; et, s'arrêtant tout à coup, il l'appela par son nom.

Olivier leva la tête; et, sur un signe de celui-là, il alluma la chandelle. Comme il posait le chandelier sur la table, il s'aperçut que, de l'extrémité obscure de la chambre, le vieillard le regardait fixement en fronçant le sourcil.

--Prends garde, Olivier! prends bien garde! dit-il en agitant la main d'un air sentencieux . . . C'est un mauvais _gas_ qui ne se gêne guère quand il est poussé à bout. Quoi qu'il arrive, ne dis rien, et fais tout ce qu'il te dira. Fais-y bien attention d'abord!

Ayant appuyé sur ces derniers mots avec beaucoup d'emphase, il sourit d'une manière horrible, fit un signe de tête et sortit.

Olivier, resté seul, repassa dans son esprit ce qu'il venait d'entendre. Après avoir longtemps réfléchi, il conclut que le brigand le faisait venir pour l'utiliser dans sa maison, jusqu'à ce qu'il eût trouvé quelque autre garçon plus convenable à ses vues. Il était d'ailleurs trop habitué à la souffrance pour regretter un changement quel qu'il fût. Il resta enseveli dans ses pensées; puis: ayant pris le livre, il le parcourut. Ce livre avait pour titre: _Vie, jugement, condamnation et exécution des grands criminels._ Les pages en étaient souillées à force d'avoir été lues. C'étaient des crimes, d'horribles assassinats, des cadavres longtemps cachés qui apparaissaient à leurs meurtriers, et ceux-ci, saisis de frayeur, venaient eux-mêmes réclamer l'échafaud qui devait terminer leurs tourments.

Il y avait tant de vérité dans la description de ces crimes et le tableau en était si frappant, qu'Olivier crut voir les pages crasseuses du livre se changer en sang caillé, et que les mots qu'il lisait lui semblèrent sortir en sourds gémissements de la bouche même des malheureuses victimes. Dans un accès de terreur, il ferma le livre et le repoussa loin de lui; et se laissant tomber sur ses genoux, il pria Dieu de lui épargner de pareilles pensées, et de le rappeler à lui plutôt que de permettre qu'il se souillât jamais de crimes aussi affreux.

Il avait fini sa prière, mais il était encore agenouillé, la tête appuyée sur ses deux mains, lorsqu'un bruissement le fit sortir de sa méditation.

--Qu'est-ce que cela? s'écria-t-il en se relevant . . . Et apercevant une forme humaine debout près de la porte: Qui est là? reprit-il.

--C'est moi . . . c'est moi! répondit une voix tremblante.

Olivier leva la chandelle au-dessus de sa tête pour mieux voir: c'était Nancy.

--Mets cette chandelle de côté, dit la jeune fille en tournant la tête, elle me fait mal aux yeux.

Il s'aperçut qu'elle était très pâle, et lui demanda avec bonté si elle était malade. Pour toute réponse elle lui tourna le dos, se jeta sur une chaise et se tordit les mains.

--Dieu! Dieu! s'écria-t-elle enfin, je n'avais pas songé à tout cela!

--Vous est-il arrivé quelque chose? demanda Olivier. Puis-je vous être de quelque secours? . . . Parlez . . . tout ce qui est en mon pouvoir, je le ferai avec le plus grand plaisir.

Elle s'agita sur sa chaise, porta ses mains à son cou, poussa un cri à moitié étouffé par le râle et ouvrit la bouche toute grande pour respirer.

--Nancy, s'écria l'enfant effrayé, qu'avez-vous, dites?

Celle-ci frappa des mains sur ses genoux et des pieds sur le parquet; puis, s'arrêtant tout à coup, elle rajusta son châle sur ses épaules en grelottant.

Olivier attisa le feu. La jeune fille approcha sa chaise du foyer, y resta assise quelque temps sans dire un mot, et, levant enfin la tête, elle jeta un regard effaré autour d'elle.

--Je ne sais pas ce qui me prend quelquefois, dit-elle affectant de réparer le désordre de sa toilette. C'est cette chambre sale et humide je crois. Maintenant, Olivier, es-tu prêt?

--Est-ce que je vais avec vous? demanda l'enfant.

--Oui, je viens de la part de Guillaume, répondit la jeune fille, c'est pour te chercher.

--Pourquoi faire? dit-il, faisant deux ou trois pas en arrière.

--Pourquoi? reprit l'autre levant les yeux au plafond et les ramenant aussitôt vers la terre à l'instant où son regard rencontra celui de l'enfant; oh! pour rien de mal.

--Je ne le pense pas, reprit Olivier, qui l'avait examinée avec attention.

--Eh bien! pense comme tu voudras, dit-elle avec un rire affecte; pour rien de bon, alors.

Olivier put bien s'apercevoir qu'il avait quelque pouvoir sur la sensibilité de la jeune fille, et, dans sa détresse, il lui vint à l'idée de faire un appel à sa compassion; mais, ayant réfléchi tout à coup qu'il était à peine onze heures, et qu'il devait y avoir encore dans les rues quelques personnes qui ajouteraient foi à ses paroles, il se hâta de dire qu'il était prêt, et se disposa avec un tant soit peu d'empressement à sortir.

Ni cette réflexion, ni le dessein qui l'accompagnait n'échappèrent à Nancy. Elle le considéra attentivement, tandis qu'il parlait, et lui lança un coup d'œil qui lui fit comprendre assez clairement qu'elle avait deviné ce qui se passait en lui.

--Chut! dit-elle se penchant sur son épaule et lui montrant du doigt la porte, tandis qu'elle regardait avec précaution autour d'elle. N'y a pas moyen. J'ai fait tout ce que j'ai pu pour toi, mais inutilement. Tu es entouré de tous côtés, et, si tu es jamais pour t'échapper, ce n'est pas ici le moment.

Frappé de la manière avec laquelle elle disait cela, Olivier la regarda avec étonnement. Elle parlait sérieusement, il n'y avait point à en douter: elle était pâle à faire peur, les muscles de son visage étaient contractés et un tremblement convulsif agitait tout son être.

--Je t'ai sauvé bien des mauvais traitements déjà, et je le ferai encore, continua-t-elle en élevant la voix; car ceux qui seraient venus te chercher, si ce n'avait pas été moi, t'auraient mené bien plus durement. J'ai promis que tu serais tranquille; et, si tu ne l'étais pas, tu te ferais du tort à toi-même, ainsi qu'à moi, et peut-être serais-tu la cause de ma mort! Tiens, regarde! j'ai déjà supporté tout cela pour toi, aussi vrai que Dieu nous voit.

En même temps elle montra à Olivier les meurtrissures toutes noires dont ses bras et son cou étaient couverts.

--Rappelle-toi bien ceci, continua-t-elle avec une grande volubilité, et fais en sorte maintenant que je n'en souffre pas d'autres à cause de toi . . . Si je pouvais te rendre service, je le ferais bien volontiers; mais je n'en ai pas le pouvoir . . . Ils n'ont pas l'intention de te faire du mal, d'ailleurs. Eh! qu'importe ce qu'ils te feront faire, tu n'en es pas responsable devant Dieu . . . Tais-toi! chacune de tes paroles est un coup pour moi . . . Donne-moi ta main! allons, dépêche-toi; ta main!

Elle saisit la main qu'Olivier lui tendit machinalement, et, ayant soufflé la chandelle, elle entraîna l'enfant en haut de l'escalier. La porte fut ouverte promptement par quelqu'un caché dans l'obscurité, et elle fut refermée de même lorsqu'ils eurent franchi le seuil de la porte.

Nancy monta lestement, avec son jeune protégé, dans un cabriolet de place qui les attendait. Elle en tira soigneusement les rideaux; et le cocher, sans attendre qu'on lui donnât une direction quelconque, fouetta son cheval, qui en moins de rien partit au grand galop.

La jeune fille tenait la main d'Olivier étroitement serrée dans les siennes, et lui répétait à l'oreille les mêmes assurances et les mêmes avis qu'elle lui avait déjà donnés. Tout cela fut l'affaire de si peu de temps, qu'il avait à peine eu le loisir de se rappeler où il était et comment il y était venu, quand le cabriolet s'arrêta devant la maison vers laquelle le juif avait dirigé ses pas, la veille.

Pendant une seconde tout au plus, Olivier jeta un coup d'œil rapide le long de la rue déserte, et il allait crier au secours; mais la voix tremblante de la jeune fille était dans son oreille, le suppliant avec tant d'instance d'avoir pitié d'elle, qu'il retint le cri qui allait lui échapper. Tandis qu'il hésitait encore, il n'était déjà plus temps: il se trouvait dans la maison et la porte s'était refermée sur lui.

--Par ici! dit la fille lâchant enfin la main d'Olivier. Guillaume!

--Voilà! voilà! reprit Sikes paraissant au haut de l'escalier avec une chandelle. Voilà qui va bien! Allons, montez!

Pour un homme du caractère de Sikes, c'était un bon accueil qu'il faisait à nos deux jeunes gens. Nancy lui en sut gré, car elle le salua cordialement.

--Le chien est sorti avec Tom, dit Sikes avançant la chandelle pour les éclairer. Nous n'avions pas besoin d'eux ici pour entendre ce que nous avons à dire.

--C'est bien, reprit Nancy.

--De sorte, dit l'autre en fermant la porte de la chambre quand ils furent tous entrés, que tu as amené le jeune _chevreau_?

--Comme tu vois, répondit la fille.

--A-t-il été tranquille? demanda Sikes.

--Comme un agneau, reprit Nancy.