Olivier Twist: Les voleurs de Londres
Part 10
S'étant débarrassé de ces _gens incommodes_ pour la nuit, le bedeau s'installa à l'hôtel où s'était arrêtée la diligence, et s'y fit servir un dîner copieux, composé de tranches de bœuf à la sauce aux huîtres avec une bouteille d'excellent _porter_. Lorsqu'il eut fini, il se versa un verre de _grog_ qu'il mit sur la cheminée, approcha sa chaise du feu, et, après quelques réflexions morales sur le désagrément de voyager avec des gens qui grelottent et qui se plaignent, il se disposa à lire le journal.
Le premier article sur lequel ses yeux se portèrent fut l'insertion suivante:
CINQ GUINÉES DE RÉCOMPENSE.
«Un jeune garçon de Pentonville, nommé Olivier Twist, que l'on retient caché ou qui a été attiré hors de chez lui, a quitté sa demeure jeudi dernier, dans la soirée; et n'a pas reparu depuis.
La récompense ci-dessus sera accordée à quiconque donnera des renseignements qui puissent amener à la découverte dudit Olivier Twist, ou qui tendent à jeter un certain jour sur les particularités de son histoire, que la personne qui fait paraître cet avis a le plus grand intérêt à connaître.»
Venait ensuite le détail exact de l'âge, du costume, de l'extérieur et de toute la personne d'Olivier; la manière dont il avait disparu, ainsi que le nom et l'adresse de M. Brownlow.
M. Bumble ouvrit les yeux, lut l'article doucement et avec la plus scrupuleuse attention à trois reprises différentes, et, cinq minutes après, il était sur le chemin de Pentonville, ayant oublié, dans sa précipitation, le verre de grog qu'il avait posé sur la cheminée.
--M. Brownlow est-il à la maison? demanda-t-il à la fille qui lui ouvrit la porte.
A cette question, celle-ci fit la réponse aussi ordinaire qu'évasive:
--Je ne sais pas. De quelle part venez-vous?
M. Bumble n'eut pas plus tôt prononcé le nom d'Olivier, et expliqué le motif de sa visite, que madame Bedwin, qui écoutait à la porte de la salle, se précipita hors d'haleine dans le couloir.
--Entrez, entrez, dit la vieille dame. Je savais bien que nous aurions de ses nouvelles! Pauvre petit! Je savais bien que nous en aurions! . . . J'en étais sûre! Cher enfant! . . . Je l'ai toujours dit!
Disant cela, la bonne dame retourna dans la salle en toute hâte, et, s'asseyant sur le sofa, elle fondit en larmes; tandis que la domestique, qui n'avait pas tant de sensibilité, monta l'escalier quatre à quatre, et revint bientôt dire à M. Bumble de la suivre. Elle l'introduisit dans le cabinet d'étude, où M. Brownlow et son ami Grimwig étaient assis à une table, avec un carafon et des verres devant eux.
--Un bedeau! Un vrai bedeau de paroisse! . . . J'en mangerais ma tête que c'est un bedeau! s'écria ce dernier.
--Je vous en prie, mon cher ami, ne nous interrompez pas pour le moment, dit M. Brownlow.
Et s'adressant à Bumble:
--Donnez-vous la peine de vous asseoir, Monsieur.
M. Bumble s'assit, tout à fait interdit par l'originalité des manières de M. Grimwig. M. Brownlow plaça la lampe de manière à mieux voir le bedeau, et dit avec un peu d'impatience:
--C'est sans doute au sujet de l'article que j'ai fait insérer dans le journal que vous êtes venu? . . .
--Oui, Monsieur, répondit Bumble.
--Et vous êtes bedeau, n'est-ce pas? demanda M. Grimwig.
--Je suis bedeau _paroissial_, Messieurs, répliqua l'autre avec orgueil.
--Sans doute, reprit Grimwig à part à son ami; je savais bien que c'était un bedeau. La coupe de sa redingote est _paroissiale_, et il sent le bedeau à une lieue à la ronde.
M. Brownlow fit un signe de tête à son ami pour lui imposer silence, puis il reprit.:
--Pouvez-vous nous dire où est ce pauvre enfant, maintenant?
--Pas le moins du monde, repartit Bumble.
--Eh bien! que savez-vous de lui? demanda M. Brownlow. Parlez, mon ami, si vous avez quelque chose à dire . . . Que savez-vous de lui?
--Rien de bon sans doute? dit M. Grimwig après avoir examiné attentivement le bedeau.
Celui-ci prit cette question à la lettre, et hocha la tête d'un air capable.
--Vous voyez! dit. M. Grimwig en fixant son ami d'un air triomphant.
M. Brownlow chercha à lire dans les traits du bedeau la réponse qu'il allait en recevoir, et le pressa de lui dire, aussi brièvement que possible, ce qu'il savait sur le compte d'Olivier. M. Bumble ôta son chapeau, déboutonna sa redingote, croisa les bras, pencha la tête un peu en avant, et, après quelques moments de réflexion, il commença son récit.
Il serait ennuyeux de rapporter ici les paroles du bedeau, qui discourut pendant près de vingt minutes. Il suffira de savoir qu'au résumé il raconta qu'Olivier était un enfant trouvé, d'une basse extraction, qui n'avait déployé d'autres qualités depuis sa naissance que la _perfidie, l'ingratitude_ et la _méchanceté_; et qu'il avait terminé sa courte carrière, dans le lieu de sa naissance, par un acte lâche et _sanguinaire_ sur la personne d'un garçon de charité; après quoi il s'était sauvé de chez son maître au milieu de la nuit. Puis, pour prouver qu'il était réellement la personne pour laquelle il s'était donné dès l'abord, il étala sur la table les papiers qu'il avait apportés du dépôt de mendicité, et, croisant les bras de nouveau, il attendit les observations de M. Brownlow.
--Je crains bien que ce ne soit que trop vrai, dit tristement celui-ci après avoir jeté un coup d'œil rapide sur les papiers. Cette somme est bien minime pour les renseignements que vous venez de me donner; mais je vous aurais volontiers donné le triple et même le quadruple s'ils eussent été favorables à l'enfant.
Il est bien probable que, si M. Bumble eût su cela un peu plus tôt, il aurait donné une tout autre tournure à son récit; mais il n'était plus temps: c'est pourquoi, secouant la tête gravement, il empocha les cinq guinées et se retira.
M. Brownlow se promena de long en large dans la chambre, tellement troublé par le récit du bedeau, que M. Grimwig lui-même se garda bien de le contrarier plus longtemps. Enfin il s'arrêta et tira le cordon de la sonnette avec force.
--Madame Bedwin, dit-il à la femme de charge qui vint pour recevoir ses ordres, ce petit garçon . . . Olivier . . . est un imposteur!
--Cela ne peut pas être, Monsieur, j'en suis sûre! dit énergiquement la bonne dame.
--Je vous dis qu'il l'est! reprit sèchement M. Brownlow. Que voulez-vous dire par: _cela ne peut pas être?_ Nous venons d'en apprendre de belles sur son compte! Il paraît que depuis sa naissance il n'a été jusqu'à présent qu'un petit vaurien.
--Je ne croirai jamais cela, Monsieur, répliqua la bonne dame avec fermeté.
--Vous autres, vieilles femmes, vous n'avez foi qu'aux charlatans et aux contes de fées, reprit brusquement M. Grimwig. Pourquoi n'avez-vous pas suivi mes conseils dès le commencement? Vous l'auriez fait s'il n'avait pas eu la fièvre, hein? Mais cela le rendait intéressant, n'est-ce pas? Intéressant! c'te bêtise! Et en disant cela, il attisait le feu en brandissant le fourgon.
--Cet enfant est doux, aimable, reconnaissant, reprit madame Bedwin avec indignation. Je sais bien ce que sont les enfants, peut-être . . . Il y a plus de vingt ans que j'les connais . . . et les gens qui ne peuvent pas en dire autant ne devraient rien dire; c'est du moins mon opinion.
C'était une atteinte directe portée à Grimwig, qui était célibataire; mais, comme cela ne fit qu'exciter le sourire du vieux garçon, la bonne dame secoua la tête, et roulant machinalement entre ses doigts le coin de son tablier, elle allait sans doute en dire davantage.
--Silence! dit M. Brownlow feignant une colère qu'il était loin de ressentir. Ne prononcez jamais devant moi le nom de cet enfant! C'était pour vous dire cela que je vous ai sonnée . . . Jamais, jamais! . . . sous quelque prétexte que ce soit. Songez-y bien! C'est tout ce que j'avais à vous dire, madame Bedwin. Rappelez-vous bien que je parle sérieusement.
XVIII. --Comment Olivier passe le temps en la société de ses estimables amis.
Le lendemain de ce jour, dans l'après-midi, Fagin, profitant de l'absence du Matois et de maître Bates, qui étaient allés à leurs _occupations_ ordinaires, fit une longue morale à Olivier sur l'affreux pêché de l'ingratitude, dont ce dernier s'était rendu grandement coupable en s'éloignant volontairement de ses amis, inquiets de son absence; et, ce qui est bien pis, en cherchant à s'échapper, après toute la peine qu'on s'était donnée et tous les frais qu'on avait faits pour le retrouver. Il fit sentir à l'enfant qu'il l'avait reçu et choyé chez lui dans un moment où, sans ce secours aussi à propos qu'inopiné, lui, Olivier, serait mort de faim sans aucun doute.
Olivier resta ce jour-là et la plupart des jours suivants sans voir âme qui vive. Depuis le matin de très bonne heure jusqu'à minuit, seul à lui-même, il pensa à ses dignes amis, et la crainte qu'ils n'eussent de lui une opinion défavorable le rendit triste jusqu'à la mort. Huit jours après, environ, le juif ne trouva plus nécessaire d'enfermer Olivier dans la chambre, et celui-ci put aller en liberté par toute la maison.
Un jour que le Matois et maître Bates devaient passer la soirée dehors, celui-là se mit alors en tête d'être plus recherché dans sa toilette que de coutume (faiblesse qui, à lui rendre justice, n'était pas habituelle chez lui, tant s'en fallait). Il commanda _très poliment_ à Olivier de l'aider à cet effet. Celui-ci était trop content d'avoir une occasion de se rendre utile, il était trop heureux d'avoir de la société, quelque mauvaise qu'elle fût d'ailleurs, et il avait un trop grand désir de se concilier l'affection de tous ceux qui l'entouraient, pour ne pas se prêter de bonne grâce à ce qu'on exigeait de lui. Il mit donc un genou en terre de manière que le pied du Matois, qui était assis sur la table, pût reposer sur l'autre, et il se mit en devoir de _polir, _les trottins_ de ce dernier, ce qui veut dire en bon français qu'il cira ses bottes.
Soit que le Matois fût excité par ce sentiment de liberté et d'indépendance qu'éprouve nécessairement tout être pensant quand il est assis nonchalamment sur une table, fumant sa pipe tout à son aise, balançant mollement une jambe et faisant en même temps nettoyer ses bottes, qu'il n'a pas même la peine d'ôter et qu'il n'aura pas besoin de remettre; soit que la bonté du tabac éveillât sa sensibilité, ou que la qualité de la bière adoucît ses pensées, il se sentit, pour le moment, porté au romantique et à l'enthousiasme (deux choses si contraires à sa manière d'être). Il regarda Olivier d'un air pensif pendant quelques instants, puis, avec un soupir et un balancement de tête, il dit moitié à part lui, et moitié à Charlot:
--Quel dommage qu'y n'soit pas _grinche_!
--Ah! y n'sait pas ce qui lui convient, reprit celui-ci.
Le Matois soupira de nouveau et reprit sa pipe. Charlot en fit autant, et tous deux fumèrent quelque temps en silence.
--J'pense bien qu'tu n'sais même pas c'que c'est qu'un _grinche_? dit le Matois d'un air de pitié.
--Je crois que si, répondit Olivier en levant la tête. C'est un vol . . . c'est ce que vous êtes, n'est-ce pas? dit-il en se reprenant.
--Je le suis, et j'm'en fais gloire, répliqua le Matois . . . Je m'en voudrais d'être autre chose! (Disant cela, il mit son chapeau sur l'oreille, et lança un coup d'œil à maître Bates pour lui faire comprendre qu'il lui serait obligé de dire le contraire.) Oui, je l'suis, poursuivit-il, et Charlot aussi, et puis Fagin, et puis Sikes, et puis Nancy, et puis Betsy; nous le sommes tous, tous jusqu'au chien! . . . sans compter qu'c'est lui qu'a l'plus d'cœur à la _besogne_.
--Et qu'est l'moins porté à _trahir_, ajouta Charlot.
--C'n'est pas lui qu'aboierait jamais dans l'banc des témoins pour se compromettre! . . .. ah! ben oui, n'y a pas d'danger! encore bien même qu'on l'y attacherait et qu'on l'laisserait là quinze jours sans manger, dit le Matois.
--Y s'respecte trop pour ça, répliqua Charlot.
--C'est bon! c'est bon! dit le Matois reprenant le sujet dont ils s'étaient écartés, et auquel le ramena le souvenir de sa _profession_, qui influait sur toutes ses actions. Ceci n'a rien à faire avec ce jeune _lophyte_ (néophyte).
--C'est vrai, reprit Charlot. Que ne prends-tu du service sous Fagin, Olivier?
--Tu f'rais ta fortune tout d'un coup, répliqua le Matois en tirant la langue.
--Tu vivrais d'tes rentes et tu frais l'monsieur comme c'est bien mon intention, vienne la Saint-Jamais ou le quarante-deuxième jeudi de la Trinité.
--Non, je ne veux pas, reprit timidement Olivier. Je voudrais qu'on me laisse en aller. J'ai . . . me . . . rais mieux m'en aller.
--Et Fagin préfère que tu restes, repartit Charlot.
Olivier ne le savait que trop bien; mais, pensant qu'il serait peut-être dangereux de s'exprimer trop franchement, il poussa un soupir et se remit à frotter les bottes du Matois.
--Allons donc! s'écria ce dernier, où est ton courage? N'y a-t-il pas c'te fierté au-dedans de toi-même? Voudrais-tu vivre aux dépens des amis, hein?
--Fi donc! dit maître Bates tirant deux ou trois foulards de sa poche et les jetant pêle-mêle dans une armoire. C'est trop vil! c'est trop mesquin!
--Je ne pourrais jamais faire ça! dit le Matois feignant la plus grande aversion.
--Ça n'empêche pas que vous abandonnez vos amis, et que vous les laissez punir pour ce que vous avez fait vous-même, reprit Olivier en souriant.
--Ça c'est autre chose, répliqua le Matois ôtant sa pipe de sa bouche, c'est par pure considération pour Fagin . . .. parce que les mouchards savent que nous _travaillons_ ensemble, et il aurait pu lui arriver des _désagréments_ si nous n'avions _joué des jambes_ . . . Et voilà le pourquoi . . . n'est-ce pas, Charlot?
Maître Bates fit un signe de tête affirmatif. Il allait parler, mais le souvenir de la fuite d'Olivier se présenta si vivement à son imagination que la fumée de sa pipe, qui se mêla avec un éclat de rire, lui sortit par le nez, par les yeux, et lui revint à la gorge, ce qui le fit tousser et frapper du pied pendant plus de cinq minutes.
--Vois donc un peu, dit le Matois, montrant une poignée de _shillings_ et de sous; c'est ça une vie joyeuse! Tiens, attrape! . . . Y en a bien d'autres dans la tirelire de celui à qui j'les ai _soufflés_! . . . Tu n'en veux pas, n'est-ce pas? . . . Imbécile, va!
--C'est bien vilain, n'est-ce pas, Olivier, dit Charlot . . . y s'f'ra _soulever_ un d'ces quatre matins, pas vrai?
--Je ne sais pas ce que ça veut dire, répondit Olivier tournant la tête.
--Tiens, mon vieux! . . . quéqu'chose dans c'genre-là, reprit Charlot. Disant cela, maître Bates prit un des bouts de sa cravate, et le tenant en l'air, il laissa tomber sa tête sur son épaule et fit un certain bruit avec ses dents, indiquant par cette joyeuse pantomime que _soulever_ et pendre n'étaient qu'une seule et même chose.
--Voilà c'que ça veut dire, poursuivit-il . . . Mais vois donc, Jacques, comme y me r'garde! . . . Non, jamais d'ma vie j'n'ai vu un garçon comme celui-là . . . c'est d'l'_innocence_ numéro 1, parole d'honneur! Y m'f'ra mourir de rire d'abord . . . J'te dis, encore une fois, qu'j'aurai ma mort à lui reprocher! Et maître Bates, ayant ri de si bon cœur que des larmes lui en vinrent aux yeux, se remit à fumer.
--Tu n'as pas été bien élevé, dit le Matois examinant ses bottes après qu'Olivier eut fini de les cirer. Fagin fera quelque chose de toi, cependant . . . ou bien alors tu s'ras l'premier qui n'aurait pas profité entre ses mains . . . Tu frais bien mieux d'commencer tout d'suite, car tu en viendras toujours là sans que tu t'en doutes, et tu n'fais seulement qu'r'culer pour mieux sauter.
Maître Bates appuya cet avis de plusieurs réflexions morales de son cru, après quoi Dawkins et lui s'étendirent au long sur les plaisirs nombreux qui accompagnent ordinairement la vie qu'ils menaient, donnant à entendre à Olivier que ce qu'il avait de mieux à faire était de chercher à gagner les bonnes grâces et l'amitié de Fagin en employant les moyens qu'ils avaient mis; eux-mêmes en usage pour les mériter.
--Et mets-toi bien ça dans l'toupet, dit le Matois entendant le juif ouvrir la porte, si tu _n't'attaches_ pas aux _toquantes_ et aux _blavins_ . . .
--C'est comme si tu chantais de lui dire ça! observa Charlot; est-ce qu'y t'comprend?
--Si tu _n't'attaches_ pas aux montres et aux mouchoirs, poursuivit le Matois réduisant son langage à la portée d'Olivier, d'autres le feront . . . De sorte que ceux qui s'les laissent prendre, tant pis pour eux et tant pis pour toi aussi . . . et personne ne s'en trouvera mieux pour ça . . . excepté ceux qui posent _cinq_ et qui relèvent _six_, et tu as autant de droit que les autres à la _profession_.
--Sans doute, sans doute, dit le juif, qui était entré sans qu'Olivier s'en fût aperçu. Tout cela est clair comme le jour, mon cher! . . . rapporte-t'en à la parole du Matois . . . il entend le catéchisme de _sa profession_, celui-là!
Continuant en ces termes l'argument du Matois, le vieillard se frotta les mains en signe de satisfaction et applaudit par un éclat de rire aux talents de ce dernier. La conversation en resta là pour cette fois, car le juif avait amené avec lui mademoiselle Betsy et un _jeune homme_ qu'Olivier n'avait pas encore vu, mais qui fut accosté par le Matois sous le nom de Tom Chitling, et qui, s'étant amusé à folâtrer dans l'escalier, entra en ce moment.
M. Chitling avait quelques années de plus que le Matois (ayant déjà compté peut-être dix-huit printemps), cependant il y avait dans sa manière d'agir envers ce dernier une certaine déférence qui indiquait assez clairement qu'il se reconnaissait inférieur à lui sous le rapport du _génie_ aussi bien que des ruses de leur _profession_. Il avait de petits yeux qu'il faisait aller dans tous les sens et il était, en outre, criblé de petite vérole.
Son costume était dans un assez piteux état, mais ainsi qu'il le dit, il venait de _finir son temps_; depuis vingt-deux _mortels_ jours il n'avait vu âme qui vive et ne s'était rafraîchi le _cornet_ d'une goutte de quoi _que ce soit_. Olivier était fort étonné de cette conversation, dont il comprenait à peine quelques bribes. Ces _messieurs_ riaient de tout cœur de la candide ignorance de l'enfant, et la conversation devint générale. Fagin était en belle humeur; il conta quelques petites farces de sa jeunesse d'une si drôle de manière, qu'en dépit de ses bons sentiments Olivier riait de si bon cœur que les larmes lui en venaient aux yeux.
Enfin le vieux scélérat tenait l'enfant dans ses filets. Il l'avait amené par la solitude et par la tristesse à préférer la société de quelqu'un à celle de ses tristes pensées dans un chenil, et il distillait dans son jeune cœur le poison qui devait le noircir et en changer la bonté pour toujours.
XIX. --Un grand projet est discuté, et l'on en détermine l'exécution.
Par une nuit froide et sombre, le juif congédia tous ses élèves, et, après s'être enveloppé d'une longue redingote et avoir pris toutes les précautions nécessaires, il s'engagea dans un labyrinthe de petites rues sales qui abondent dans le quartier populeux de Bethnal-Green. Après une heure de marche à travers le brouillard sur un pavé couvert d'une boue épaisse, il frappa à une porte où, ayant échangé quelques mots à voix basse avec la personne qui lui ouvrit, il monta l'escalier.
Un chien se mit à gronder comme il toucha le loquet de la porte, et une voix d'homme demanda:
--Qui va là?
--C'est moi, Guillaume, c'est moi, dit le juif jetant un coup d'œil dans la chambre.
--Montrez votre carcasse! dit Sikes. Couchez là, vilaine bête! Ne connaissez-vous pas le diable quand il a sa grande redingote?
Apparemment l'animal avait été trompé par le costume de Fagin; car lorsque celui-ci se fut déboutonné et qu'il eut posé sa longue redingote sur le dos d'une chaise, il retourna dans son coin en remuant la queue pour montrer qu'il était aussi content qu'il pouvait l'être.
--Eh bien? dit Sikes.
--Eh bien! mon cher? répliqua le juif . . . Ah! Nancy.
Ces derniers mots furent prononcés avec quelque hésitation; car c'était la première fois que Fagin et Nancy se rencontraient depuis le jour où celle-ci avait pris si chaudement la défense d'Olivier. Tous ses doutes à ce sujet, cependant (si toutefois il en avait), furent bientôt dissipés par la conduite de la jeune fille envers lui. Elle retira ses pieds du garde-cendres, recula sa chaise et pria le juif d'approcher la sienne sans en dire davantage, car il faisait un froid excessif.
--Il fait froid, Nancy, dit le juif approchant du feu ses mains décharnées. Ça vous pénètre jusqu'aux os, ajouta-t-il en portant la main à son côté gauche.
--Faudrait un fameux froid, hein, pour que ça vous _aille_ jusqu'au cœur? dit Sikes. Donne-lui quéqu'chose à boire, Nancy. Dépêche-toi! De voir sa vieille carcasse trembler comme celle d'un spectre hideux qui sort de la tombe, y a d'quoi vous rendre malade!
Nancy apporta aussitôt une bouteille qu'elle prit d'un buffet où il y en avait beaucoup d'autres qui paraissaient contenir différentes sortes de liqueurs; et Sikes ayant versé un verre d'eau-de-vie, dit au juif de le boire tout d'un trait.
--Non, merci, Sikes, j'en ai bien assez! répliqua Fagin remettant le verre sur la table après y avoir posé seulement le bord de ses lèvres.
--Avez-vous peur que ça vous rende meilleur que vous n'êtes? demanda Sikes fixant le juif d'un air de mépris.
Ayant jeté en même temps dans les cendres la liqueur qui restait dans le verre de ce dernier, il le remplit aussitôt pour lui-même.
Tandis qu'il avalait son eau-de-vie, le juif jeta un coup d'œil autour de la chambre (non pas que ce fût par curiosité, car il connaissait l'appartement, mais par un sentiment de crainte qui lui était naturel). L'ameublement en était grossier et les seuls objets entassés dans l'armoire eussent pu donner à penser que le maître du logis n'était rien moins qu'un artisan. Deux ou trois _assommoirs_ placés dans un coin, et un fléau accroché au-dessus du manteau de la cheminée étaient du reste les seuls objets qui pussent inspirer du soupçon.
--Eh bien! dit Sikes en faisant claquer ses lèvres, maintenant je suis prêt.
--Pour la _besogne_, hein? demanda le juif.
--Pour la _besogne_, répondit Sikes. Ainsi dites ce que vous avez à dire.
--Au sujet de cette maison à Chertsey, Guillaume? dit l'autre rapprochant sa chaise et parlant très bas.
--Oui, après? demanda Sikes.
--Ah! vous savez bien ce que je veux dire, mon cher? dit le juif. Il sait bien ce que je veux dire, n'est-ce pas, Nancy?
--Non, _y_ n'sait pas! dit en ricanant Sikes. Ou bien _y_ n'veut pas, c'qu'est à peu près la même chose. Parlez franchement. Nommez les choses par leur nom! Quand vous serez là à cligner de l'œil et à tourner autour du pot, comme si vous n'étiez pas le premier qui a eu l'idée de ce vol? Expliquez-vous!
--Chut, Guillaume, parlez plus bas! dit le juif essayant en vain de calmer son ami, on va nous entendre.
--Eh bien! qu'on nous entende, reprit Sikes, j'm'en moque pas mal!
Il paraît cependant qu'après réflexion il ne s'en _moquait plus_, car il devint plus calme et parla bien moins haut.
--Là là, dit Fagin, c'était seulement par prudence, et rien de plus, mon cher. Maintenant, au sujet de cette maison à Chertsey, quand doit-on se mettre à la _besogne_, hein, Guillaume? Quand doit-on s'y mettre? Tant d'argenterie, mes enfants! tant d'argenterie? poursuivit-il se frottant les mains et levant les yeux au plafond, transporté de joie à l'avance, à l'idée du butin.
--N'faut plus y penser, répondit froidement Sikes.
--N'faut plus y penser! répéta le juif se laissant aller sur le dos de sa chaise,
--Non, n'faut plus y penser, reprit Sikes. Du moins ça n'est pas chose facile que nous l'espérions.
--Alors, on ne s'y est pas bien pris! répliqua le juif pâle de colère. Ne nous dites pas . . .