Oliver Twist

Chapter 9

Chapter 93,980 wordsPublic domain

L'homme qui parlait ainsi, d'un ton bourru, était un solide gaillard d'environ trente-cinq ans, portant une redingote noire de velours grossier, une vieille culotte grise, des brodequins lacés et des bas de coton bleu, qui cachaient de grosses jambes massives, de ces jambes auxquelles il sembla toujours manquer quelque chose, quand elles ne portent pas une bonne chaîne. Il avait un chapeau brun, et autour du cou un vieux foulard, avec les bouts éraillés duquel il s'essuyait le visage; tout en parlant, et, quand il eut fini, il laissa voir une grosse figure commune, avec une barbe qui n'avait pas été rasée depuis trois jours, et des yeux sinistres, dont l'un portait la trace d'un coup récent.

«Ici! entendez-vous?» s'écria ce bandit à mine rébarbative.

Un barbet, la tête déchirée en vingt endroits, entra en rampant dans la chambre.

«Vous y mettez le temps, dit l'homme. Vous êtes trop fier pour me reconnaître devant le monde, n'est-ce pas? Couchez là!»

Cette injonction fut accompagnée d'un coup de pied qui envoya l'animal à l'autre bout de la chambre. Il semblait, du reste, habitué à ce traitement; car il se blottit tranquillement dans un coin, sans pousser un cri, fermant et ouvrant ses vilains yeux vingt fois par minute, et paraissant occupé à faire l'inspection de l'appartement.

«Après qui en avez-vous donc? dit l'homme en s'asseyant d'un air résolu. Vous maltraitez les enfants, vieil avare, vieux ladre, vieux fesse-mathieu. Ça m'étonne qu'ils ne vous assassinent pas; à leur place, je me payerais ça; si j'avais été votre apprenti, il y a longtemps que la farce serait jouée, et... Mais non; je ne pourrais pas seulement vendre votre peau; vous seriez tout au plus bon à mettre en bouteille pour être montré comme un prodige de laideur, mais je crois qu'on n'en souffle pas d'assez grandes.

«Chut! chut! monsieur Sikes, dit le juif tout tremblant; ne parlez pas si haut.

- Ne m'appelez pas monsieur, répondit le bandit; c'est signe que vous machinez quelque chose contre moi. Vous savez mon nom, n'est- ce pas? Je ne le déshonorerai pas quand le moment sera venu.

- C'est bien, c'est bien, Guillaume Sikes, dit le juif avec une humilité abjecte; vous avez l'air de mauvaise humeur, Guillaume.

- Peut-être bien; répondit Sikes; il me semble que vous êtes aussi, vous, passablement hors des gonds, quand vous jetez des pots de bière à la tête des gens, à moins que vous n'y voyiez pas plus de mal qu'à dénoncer et à...

- Êtes-vous fou? dit le juif en tirant l'homme par la manche et en montrant du doigt les jeunes garçons.

M. Sikes se contenta de faire le geste d'un homme qui a autour du cou un noeud coulant, et pencha sa tête sur son épaule droite, pantomime muette que le juif parut comprendre parfaitement.

Puis en termes d'argot dont sa conversation était sans cesse émaillée, mais qu'il est inutile de citer parce qu'ils seraient inintelligibles pour le lecteur, il demanda un verre de liqueur.

«Et surtout ayez soin de n'y pas mettre de poison,» ajouta-t-il en posant son chapeau sur la table.

Il disait cela en plaisantant; mais s'il eût pu voir le juif se mordre les lèvres avec un infernal sourire, en se dirigeant vers le buffet, il eût pensé que la précaution, n'était pas tout à fait inutile, et que le facétieux vieillard pourrait bien céder à l'envie de perfectionner l'industrie du distillateur.

Après avoir avalé deux ou trois verres de liqueur, M. Sikes eut la bonté de faire attention aux jeunes apprentis; et cette gracieuseté de sa part amena une conversation dans laquelle la cause et les circonstances de l'arrestation d'Olivier furent rapportées tout au long, avec les modifications et les embellissements que le Matois crut opportun d'y mêler.

«J'ai peur, dit le juif, qu'il ne parle et ne nous mette tous dans l'embarras.

- C'est assez probable, répondit Sikes avec un malicieux sourire. Vous voilà dans de beaux draps, Fagin.

- Et j'ai peur, voyez-vous, ajouta le juif, sans faire attention à l'interruption, et en regardant son interlocuteur dans le blanc des yeux, j'ai peur que, si la danse commence pour nous, elle ne commence aussi pour d'autres; votre affaire pourrait bien être encore plus mauvaise que la mienne, mon cher.»

L'homme tressaillit et se tourna vers le juif d'un air menaçant; mais celui-ci s'enfonça la tête dans les épaules, et ses yeux errèrent au hasard sur le mur placé en face de lui.

Il y eut un long silence: chacun des membres de cette respectable association semblait absorbé par ses propres réflexions, sans excepter le chien, qui se léchait les babines d'un air sournois, et avait l'air de méditer une attaque contre les jambes de la première personne qu'il rencontrerait dans la rue.

«Il faudrait que quelqu'un s'informât de ce qui s'est passé au bureau de police,» dit M. Sikes, d'un ton beaucoup plus bas que celui qu'il avait pris depuis son arrivée.

Le juif fit un signe de tête d'assentiment.

«S'il n'a pas jasé, et s'il est sous clef, il n'y a rien à craindre jusqu'à ce qu'il soit relâché, dit M. Sikes, et alors on en aura soin. Il faut retrouver sa piste d'une façon ou d'une autre.»

Le juif fit un nouveau signe de tête approbatif.

Cette manière d'agir était évidemment la meilleure, mais malheureusement un grave obstacle s'opposait à ce qu'on l'adoptât; cet obstacle n'était autre que l'antipathie violente et profondément enracinée du Matois, de Charlot Bates, de Fagin et de M. Guillaume Sikes pour le bureau de police, et la répulsion qu'ils éprouvaient à aller rôder aux alentours sous n'importe quel motif.

Il serait difficile de dire combien de temps ils restèrent sans parler, à se regarder les uns les autres, dans un état d'indécision qui n'avait rien d'agréable; au reste, il serait superflu de faire aucune supposition à cet égard: car l'arrivée soudaine des deux jeunes femmes qu'Olivier avait vues précédemment fit reprendre le cours de la conversation.

«Voilà bien l'affaire! dit le juif. Betty ira: n'est-ce pas, ma chère?

- Où? demanda la jeune dame.

- Rien qu'au bureau de police, ma chère Betty, dit le juif d'une voix caressante.

Il faut rendre à la jeune dame cette justice qu'elle ne refusa pas positivement d'y aller, mais qu'elle se borna à déclarer nettement qu'elle aimerait mieux aller au diable; manière polie et délicate d'éluder la demande, et qui atteste chez la jeune dame ce sentiment exquis des convenances qui nous fait éviter de contrarier notre prochain par un refus direct et formel.

La figure du juif s'assombrit; il ne s'adressa plus à Betty, qui avait une toilette éclatante, pour ne pas dire splendide, une robe rouge, des bottines vertes et des papillotes jaunes, mais à sa compagne.

«Et vous, Nancy? dit-il d'un air engageant; qu'en dites-vous, ma chère?

- Que ça ne prend pas avec moi, répondit-elle; ainsi, Fagin, inutile d'insister.

- Qu'est-ce que ça veut dire? fit M. Sikes en la regardant d'un air sombre.

- C'est comme je le dis, Guillaume, répondit tranquillement la dame.

- Bah! tu es justement la personne qui convient, reprit Sikes; personne ne te connaît dans le quartier.

- Et comme je ne me soucie pas qu'on m'y connaisse, répondit Nancy avec le même calme, je refuse net, Guillaume.

-- Elle ira, Fagin, dit Sikes.

- Non, Fagin, elle n'ira pas, s'écria Nancy.

- Si fait, Fagin, elle ira,» répéta Sikes.

M. Sikes avait raison. À force de menaces, de promesses, de cajoleries, on obtint enfin de Nancy qu'elle se chargerait de la commission. Du reste, elle n'était pas retenue par les mêmes considérations que son aimable compagne: car ayant quitté depuis peu le faubourg éloigné mais élégant de Ratcliffe, pour venir habiter dans les environs de Field-Lane, elle n'avait pas à craindre, comme Betty, d'être rencontrée par quelqu'une de ses nombreuses connaissances.

En conséquence, après avoir noué autour de sa taille un tablier blanc, et relevé ses papillotes sous un chapeau de paille, articles de toilette tirés de l'inépuisable magasin du juif, Mlle Nancy se prépara à sortir pour s'acquitter de sa mission.

«Un instant, ma chère, dit le juif en lui présentant un petit panier couvert; tiens ça à la main; ça te donnera un air plus respectable.

- Donnez-lui aussi une grosse clef, Fagin, dit Sikes; ça aura l'air encore plus naturel.

- Oui, oui, vous avez raison, dit le juif en passant au doigt de la jeune femme un gros passe-partout; là, c'est parfait. C'est à merveille, ma chère, ajouta-t-il en se frottant les mains.

- Oh! mon frère mon pauvre cher petit frère! s'écria Nancy fondant en larmes, et tenant d'une main crispée son panier et sa clef comme une femme au désespoir, qu'est-il devenu? qu'en a-t'on fait? Oh! je vous en supplie, messieurs, ayez pitié de moi; dites-moi où est ce cher enfant, messieurs. Je vous en supplie, mes bons messieurs.»

Après avoir prononcé ces mots d'une voix lamentable et déchirant, à la grande réjouissance des assistants, Mlle Nancy se tut, cligna des yeux, salua la compagnie en souriant et disparut.

«Ah! voilà une fameuse fille, mes amis! dit le juif en s'adressant aux jeunes filous et en secouant gravement la tête, comme pour les inviter, par cette nouvelle admonition, à suivre l'illustre exemple qu'ils venaient d'avoir sous les yeux.

- Elle fait honneur à son sexe, dit M. Sikes en remplissant son verre et en frappant la table de son énorme poignet. À sa santé! et puissent les autres lui ressembler!»

Tandis qu'on se répandait ainsi en éloges sur Nancy, la perle des femmes, celle-ci se rendait au bureau de police, et elle y arrivait bientôt saine et sauve, non sans avoir éprouvé ce sentiment de timidité naturel à une jeune femme qui se trouve dans les rues seule et sans protection.

Elle entra par derrière, donna un petit coup de clef à la porte d'une des cellules, et prêta l'oreille. Elle n'entendit rien; alors elle toussa et se remit à écouter; comme on ne lui répondait pas davantage, elle se décida à parler. «Olivier! murmura-t-elle doucement; mon petit Olivier!

Il n'y avait dans la cellule qu'un misérable va-nu-pieds qui avait été arrêté pour avoir commis le crime de jouer de la flûte sans patente, et qui, une fois son attentat contre la société clairement prouvé, avait été bel et bien condamné par M. Fang à un mois d'emprisonnement dans une maison de correction; M. Fang avait ajouté cette remarque plaisante et pleine d'à-propos, que, puisqu'il avait de si bons poumons, il lui serait bien plus salutaire de les dépenser à tourner le moulin qu'à souffler dans une flûte. Le prisonnier, tout entier aux regrets que lui inspirait la perte de sa flûte, confisquée au profit de l'état, ne répondit pas à Nancy; elle passa à la cellule suivante et frappa à la porte.

«Qu'est-ce? demanda une voix faible, et tremblante.

- Y a-t-il là un petit garçon? dit Nancy d'un ton larmoyant.

- Non, répondit la voix; que Dieu l'en préserve!

Celui qui parlait ainsi était un vagabond de soixante-cinq ans, qu'on avait mis en prison pour n'avoir pas joué de la flûte, ou, en d'autres termes, pour avoir mendié dans la rue au lieu de faire quelque chose pour gagner sa vie. Dans la troisième cellule était un autre individu, condamné aussi à l'emprisonnement pour avoir vendu des casseroles sans permis, et pour avoir par conséquent cherché à gagner sa vie au détriment du timbre.

Comme aucun de ces criminels ne répondait au nom d'Olivier, ni ne pouvait en donner des nouvelles, Nancy alla droit à l'agent de police au gilet rayé dont nous avons déjà parlé, et, avec des sanglots et des lamentations dont elle augmentait l'effet en agitant sa clef et son panier, elle réclama son cher petit frère.

«Il n'est pas ici, ma chère, dit l'agent.

- Où est-il? s'écria Nancy d'un air égaré.

- Le monsieur l'a emmené, répondit l'agent.

- Quel monsieur? Oh! mon Dieu! mon Dieu! Quel monsieur?» cria Nancy.

Pour répondre à ces questions incohérentes, l'agent informa la pauvre soeur éplorée qu'Olivier était tombé évanoui dans le bureau de police, qu'il avait été renvoyé de la plainte parce qu'un témoin avait prouvé que le vol avait été commis par un autre, et qu'il avait été emmené sans connaissance, par le plaignant, à la maison de ce dernier, qui devait être du côté de Pentonville; car ce nom avait été prononcé en donnant l'adresse au cocher.

La jeune femme, dans un état affreux d'anxiété, regagna la porte en chancelant. Puis tout à coup, prenant sa course, elle revint à la demeure du juif par le chemin le plus détourné.

M. Guillaume Sikes n'eut pas plutôt connu le résultat de la démarche de Nancy, qu'il appela vite son chien, mit son chapeau, et sortit précipitamment sans perdre son temps à dire adieu à la compagnie.

«Il faut que nous sachions où il est, mes amis; il faut le retrouver, dit le juif avec émotion; Charlot, tu vas aller partout à la découverte, jusqu'à ce que tu en rapportes des nouvelles. Nancy, ma chère, il faut qu'on me le trouve; je m'en rapporte à toi, à toi et au Matois, sur la marche à suivre. Attendez, attendez, ajouta-t-il en ouvrant un tiroir d'une main tremblante; voici de l'argent, mes amis. Je fermerai boutique ce soir; vous savez toujours bien où me trouver; ne restez pas ici une minute, pas un instant, mes amis!»

En parlant ainsi, il les conduisit jusque sur l'escalier puis, fermant soigneusement la porte à double tour et la barricadant derrière eux, il tira de sa cachette le coffret qu'il avait involontairement laissé voir à Olivier, et se mit avec précipitation à cacher sous ses vêtements les montres et les bijoux qu'il contenait.

Un coup à la porte le fit tressaillir au milieu de cette occupation:

«Qui est là? s'écria-t-il vivement et avec effroi.

- C'est moi! répondit le Matois à travers le trou de la serrure.

- Eh! bien! qu'y a-t-il? dit le juif avec impatience.

- Nancy demande s'il faut le conduire à l'autre logis, dit le Matois à voix basse.

- Oui, répondit le juif; n'importe où on le trouvera. Trouvez-le, trouvez-le, voilà l'important. Je saurai bien ensuite ce que j'aurai à faire, n'ayez pas peur.»

Le Matois marmotta quelques mots, et descendit l'escalier quatre à quatre pour rejoindre ses compagnons.

«Jusqu'ici il n'a pas jasé, se dit le juif en reprenant sa besogne. S'il a l'intention de nous livrer chez ses nouveaux amis, il est encore temps de lui couper le sifflet.»

CHAPITRE XIV. Détails sur le séjour d'Olivier chez M. Brownlow, - Prédiction remarquable d'un certain M. Grimwig sur le petit garçon, quand il partit en commission.

Olivier revint bientôt de l'évanouissement que lui avait causé la brusque exclamation de M. Brownlow: celui-ci et Mme Bedwin évitèrent soigneusement de reparler du tableau, et la conversation ne roula ni sur l'histoire, ni sur l'avenir d'Olivier, mais seulement sur des sujets propres à le distraire sans l'impressionner. Il était encore trop faible pour se lever pour le déjeuner; mais quand il descendit le lendemain dans la chambre de la femme de charge, son premier mouvement fut de jeter un regard avide sur la muraille, dans l'espoir de revoir la figure de la belle dame; son attente fut trompée: le portrait avait disparu.

«Ah! vous voyez, dit la femme de charge en remarquant le coup d'oeil d'Olivier, il n'est plus là.

- Je le vois, madame, répondit Olivier en soupirant. Pourquoi l'a- t-on enlevé?

- On l'a décroché, mon enfant, reprit la vieille dame, parce que M. Brownlow a dit que la vue de ce portrait paraissait vous faire mal, et retarderait peut-être votre guérison.

- Oh! non, madame, elle ne me faisait pas mal, dit Olivier. Je l'aimais tant!

- Bah! bah! dit la vieille dame avec gaieté; dépêchez-vous de vous bien porter, mon ami, et on le remettra à sa place. Je vous le promets. Maintenant, parlons d'autre chose.»

Olivier ne put obtenir pour le moment d'autres détails sur le portrait en question, et la vieille dame avait été si bonne pour lui pendant sa maladie, qu'il tâcha de n'y plus penser; il écouta attentivement une foule d'histoires qu'elle lui conta sur une belle et bonne soeur qu'elle avait, laquelle avait épousé un beau et brave homme, avec lequel elle habitait la campagne; sur son fils, commis d'un négociant dans les Indes, lequel était aussi un brave jeune homme et lui écrivait quatre fois par an de si belles lettres, que les larmes lui venaient aux yeux rien que d'en parler. Quand elle se fut étendue longuement sur les perfections de ses enfants et sur les qualités de feu son excellent mari, qui était mort, le pauvre cher homme, juste depuis vingt-six ans, il fut temps de prendre le thé. Après le thé, elle se mit à montrer le _cribbage[5]_ à Olivier, qui l'apprit du premier coup. Ils jouèrent avec le plus grand sérieux, jusqu'à ce qu'il fût temps pour le jeune convalescent de prendre un peu de vin chaud détrempé d'eau et une tranche de pain grillé avant de se mettre au lit.

Ce furent d'heureux jours que ceux de la convalescence d'Olivier; autour de lui, tout était si tranquille, si propre, si soigné, on avait pour lui tant de bonté et d'attention, qu'après la vie bruyante et agitée qu'il avait menée, il se trouvait dans un vrai paradis. Dès qu'il eut assez de force pour s'habiller, M. Brownlow lui donna des vêtements neufs, une casquette, des souliers. On dit à Olivier qu'il pouvait disposer à sa fantaisie de ses vieux habits; il les donna à une servante qui avait eu pour lui beaucoup de bonté; en la priant de les vendre à quelque juif et de garder l'argent pour elle. Elle ne se le fit pas dire deux fois, et Olivier, en voyant de la fenêtre du salon le juif rouler ces vêtements, les mettre dans son sac et s'éloigner, éprouva un vif sentiment de joie en songeant qu'il ne les reverrait plus et qu'il n'avait plus à craindre de les remettre. C'étaient, il faut le dire, d'affreux haillons, et Olivier ne s'était jamais vu habillé de neuf.

Huit jours environ après l'incident du portrait, il était un soir en train de causer avec Mme Bedwin, quand M. Brownlow fit dire que, si Olivier Twist était assez bien portant, il désirait le voir dans son cabinet, pour causer un peu avec lui.

«Mon Dieu! lavez-vous les mains et laissez-moi arranger vos cheveux, dit Mme Bedwin; Seigneur! si j'avais su qu'il vous demanderait, je vous aurais mis un col blanc, je vous aurais fait beau comme un astre.»

Olivier obéit aussitôt à la vieille dame, et, bien qu'elle regrettât beaucoup de n'avoir pas seulement le temps de plisser la petite collerette d'Olivier, elle lui trouva la mine si charmante en le contemplant de la tête aux pieds, qu'elle alla jusqu'à dire qu'elle ne croyait pas qu'il eût pu gagner beaucoup à faire toilette.

Olivier alla frapper à la porte du cabinet, et, quand M. Brownlow lui eut dit d'entrer, il se trouva dans une petite pièce garnie de livres, dont la fenêtre donnait sur de jolis jardins. Près de la fenêtre était une table, devant laquelle M. Brownlow était assis, occupé à lire. En voyant Olivier, il posa son livre, et dit à l'enfant d'approcher et de s'asseoir près de la table. Olivier obéit, en s'étonnant qu'on pût trouver des gens pour lire tant de volumes, écrits, selon toute apparence, dans le but de rendre le monde plus savant; sujet d'étonnement continuel pour des gens plus expérimentés qu'Olivier Twist.

«Voilà bien des livres, n'est-ce pas, mon garçon? dit M. Brownlow, en observant la curiosité avec laquelle Olivier considérait les rayons qui garnissaient les murs du haut en bas.

- Oui, monsieur, en voilà beaucoup, répondit Olivier; je n'en ai jamais vu tant.

- Vous les lirez, dit le vieux monsieur avec bonté, et vous y trouverez plus de plaisir qu'à en regarder la reliure; pas toujours cependant, car il y a des livres dont la couverture fait tout le prix.

- Ce sont peut-être ces gros-là, monsieur, dit Olivier en montrant du doigt de forts in-quarto à reliure dorée.

- Pas toujours, dit le vieux monsieur en souriant et en donnant une petite tape à Olivier. Il y en a qui sont bien lourds, quoique d'un petit format. Aimeriez-vous à devenir savant et à écrire des livres, hein?

- Je crois, monsieur, que j'aimerais à en lire, répondit Olivier.

- Comment! fit M. Brownlow; vous n'aimeriez pas à être auteur?»

Olivier réfléchit un peu et finit par dire qu'il croyait qu'il valait beaucoup mieux être libraire. Le vieux monsieur rit de tout son coeur et déclara la réponse excellente; ce qui réjouit Olivier, bien qu'il ne se doutât pas lui-même qu'il eût eu tant d'esprit.

«Eh bien, n'ayez pas peur, dit M. Brownlow en reprenant son sérieux; nous ne ferons pas de vous un auteur tant qu'il y aura un honnête métier à vous apprendre, ne fût-ce que de gâcher du plâtre.

- Merci, monsieur, dit Olivier; et la vivacité de sa réponse fit encore rire le vieux monsieur, qui marmotta entre ses dents quelque chose sur la singularité de l'instinct; Olivier n'y fit pas grande attention, parce qu'il ne comprit pas.

«Maintenant, dit M. Brownlow en prenant un ton plus bienveillant peut-être que jamais, mais en même temps beaucoup plus sérieux; maintenant, mon enfant, je vous prie de faire attention à ce que je vais vous dire. Je vous parlerai sans détour, parce que je suis sûr que vous êtes aussi en état de me comprendre que pourraient le faire bien des personnes plus âgées.

- Oh! monsieur, je vous en conjure, ne me dites pas que vous allez me renvoyer! s'écria Olivier inquiet du ton sérieux que venait de prendre son protecteur; ne me mettez pas à la porte pour que j'aille encore courir les rues. Laissez-moi rester ici pour vous servir. Ne me renvoyez pas à l'affreux repaire d'où je sors. Ayez pitié d'un pauvre enfant, monsieur, je vous en prie.

- Mon cher enfant, dit M. Brownlow, ému de la chaleur avec laquelle Olivier implorait son appui, ne craignez pas que je vous abandonne, à moins que vous ne m'y forciez.

- Jamais, monsieur, jamais, interrompit Olivier.

- Je l'espère, reprit le vieux monsieur; je suis persuadé que vous ne m'y forcerez jamais. Quoique j'aie déjà éprouvé des déceptions de la part de gens auxquels j'ai voulu faire du bien, je suis pourtant très disposé à avoir confiance en vous, et je m'intéresse à vous plus que je ne puis dire. Les personnes qui ont possédé mes plus chères affections sont maintenant dans la tombe; mais, quoiqu'elles aient emporté avec elles le charme et le bonheur de ma vie, je n'ai pas fait de mon coeur un cercueil, et je ne l'ai pas fermé pour toujours aux plus douces émotions; une affliction profonde n'a fait au contraire que les rendre plus fortes; et cela devait être, car le malheur épure notre coeur.»

Le vieux monsieur, après avoir dit ces paroles à voix basse et comme s'il se parlait à lui-même, garda quelques instants le silence, tandis qu'Olivier, immobile sur sa chaise, osait à peine respirer.

«Si je vous parle ainsi, reprit enfin M. Brownlow d'un ton plus gai, c'est parce que votre coeur est jeune, et, sachant que j'ai éprouvé de violents chagrins, vous éviterez peut-être avec d'autant plus de soin de les renouveler. Vous dites que vous êtes orphelin, sans un ami au monde. Les renseignements que j'ai pu recueillir s'accordent avec votre dire. Racontez-moi votre histoire; dites-moi d'où vous venez, qui vous a élevé comment vous avez connu les gens avec lesquels je vous ai trouvé. Dites-moi seulement la vérité, et soyez certain que, tant que je vivrai, vous ne serez pas sans ami.»

Pendant quelques instants, les sanglots empêchèrent Olivier de parler; il allait raconter comment il avait été élevé à la ferme et conduit au dépôt de mendicité par M. Bumble, quand deux coups de marteau, frappés d'une main impatiente, retentirent à la porte de la rue. Un domestique entra et annonça M. Grimwig.

«Monte-t-il? demanda M. Brownlow.

- Oui, monsieur, répondit le domestique; il a demandé s'il y avait des _muffins[6]_ à la maison, et, comme je lui ai dit que oui, il a répondu qu'il venait prendre le thé.»

M. Brownlow sourit, et, se tournant vers Olivier, il lui dit que M. Grimwig était un de ses vieux amis et qu'il ne fallait pas prendre garde à ses manières un peu brusques, car au fond c'était un digne homme.

«Faut-il que je descende, monsieur? demanda Olivier.