Oliver Twist

Chapter 39

Chapter 393,808 wordsPublic domain

Il s'assit sur un banc de pierre placé en face de la porte et qui servait à la fois de siège et de lit; puis, fixant à terre ses yeux injectés de sang, il essaya de rappeler ses souvenirs. Au bout de quelque temps, il parvint à recueillir quelques lambeaux de phrases de l'allocution que lui avait adressée le juge, phrases dont il avait cru, sur le moment, n'avoir pas entendu un mot. Peu à peu ses souvenirs se complétèrent, se coordonnèrent dans sa tête: «Condamné à être pendu par le cou jusqu'à ce que mort s'ensuive.» C'étaient bien là les derniers mots qu'on lui avait adressés: «condamné à être pendu par le cou jusqu'à ce que mort s'ensuive.» Comme il commençait à faire nuit, il se mit à penser à tous les gens qu'il avait connus qui étaient morts sur l'échafaud... quelques-uns par sa faute... Ils lui revenaient en mémoire avec une telle rapidité, qu'il pouvait à peine les compter. Il y en avait qu'il avait vus mourir et dont il s'était moqué, parce qu'ils étaient morts avec une prière sur les lèvres. Quel drôle de bruit leurs pieds avaient fait en ratissant les planches, quand ils avaient été lancés dans l'espace! Quel changement soudain, quand un instant avait fait de ces hommes forts et vigoureux une masse de chiffons, pendillant au bout d'une corde!

Quelques-uns d'entre eux avaient probablement occupé cette cellule... s'étaient assis sur ce banc de pierre. Comme il fait sombre! pourquoi n'apporte-t'on pas de lumière? Il y a des siècles que cette cellule est construite... combien d'hommes ont dû y passer leurs dernières heures! On se croirait couché dans une cave jonchée de cadavres... N'est-ce pas là le bonnet, le noeud coulant, les bras garrottés, ces figures qu'il reconnaît jusque sous le voile hideux qui les cache?... De la lumière! de la lumière!

À la fin, quand il se fut bien meurtri les mains à force de frapper contre la porte massive ou contre les murs, deux hommes parurent, l'un tenant une chandelle qu'il fourra dans un chandelier de fer fixé à la muraille, l'autre traînant un matelas sur lequel il passerait la nuit: car le prisonnier ne devait plus être perdu de vue un seul instant.

La nuit vint... sombre, sinistre, silencieuse; ceux qui veillent aiment à entendre sonner les horloges des églises, car elles leur annoncent le réveil de la vie et l'approche du jour; mais pour le juif, elles n'annonçaient que désespoir. Tout son de cloche était un tintement d'agonie; chaque coup apportait à son oreille ce son monotone, profond et sourd... _mort!_ À quoi lui servaient le bruit et le mouvement du joyeux réveil du jour, qui pénétrait même là, jusqu'à lui? ce n'était qu'une autre forme de glas funèbre qui lui rappelait sa fin, avec un carillon moqueur par-dessus le marché.

Le jour passe... un jour? Il n'est pas possible que ce soit un jour. Il est à peine venu que le voilà déjà parti. La nuit vint à son tour, nuit à la fois si longue par son affreux silence, et si courte par la rapidité avec laquelle fuyaient les heures! Tantôt, dans son délire, il s'emportait en blasphèmes; tantôt il hurlait et s'arrachait les cheveux. Des hommes respectables, de sa religion, étaient venus prier près de lui; il les avait chassés avec des imprécations; ils renouvelèrent leurs efforts charitables, et il les chassa cette fois en les battant.

Vint le samedi soir; il n'avait plus qu'une nuit à vivre après; comme il y songeait, le jour parut; on était au dimanche. Ce ne fut que le soir de ce dernier et terrible jour que la pensée de sa situation désespérée, et de l'effroyable dénoûment auquel il touchait, s'offrit à son esprit dans toute son horreur: non qu'il eût eu un seul instant l'espoir d'être gracié; mais il n'avait jusqu'alors entrevu que d'une manière vague la possibilité de mourir sitôt.

Il n'avait presque jamais adressé la parole aux deux gardiens qui se relevaient tour à tour pour le surveiller, et qui, de leur côté, ne faisaient rien pour attirer son attention. Il s'était tenu immobile sur son banc, rêvant tout éveillé. Maintenant il se levait à chaque instant, la peau brûlante et l'écume à la bouche, et parcourait convulsivement son étroite cellule dans un tel paroxysme de terreur et de colère, que ses gardiens eux-mêmes, bien que familiarisés avec de tels spectacles, reculaient d'horreur et d'épouvante. Enfin, il devint si effrayant qu'un seul homme ne suffît plus pour le surveiller, et que les deux geôliers restèrent ensemble près de lui.

Il s'étendit sur sa couche de pierre et pensa au passé; il avait été blessé, le jour de sa capture, par quelques-uns des projectiles que lui avait lancés la foule; sa tête était enveloppée de bandes; ses cheveux roux retombaient sur son visage livide, et sa barbe inculte était hideuse à voir; ses yeux brillaient d'un feu terrible; sa peau rugueuse et sale était toute craquelée par la fièvre qui le consumait. Huit, neuf, dix heures: si ce n'était pas une farce qu'on lui faisait pour l'effrayer, si c'étaient bien de vraies heures qui sonnaient ainsi l'une après l'autre, où serait-il quand les aiguilles auraient fait le tour du cadran? Onze heures. Le son de l'heure précédente vibrait encore à son oreille. Le lendemain, à huit heures, il marcherait à la mort, sans autre ami pour suivre ses funérailles que lui-même. Et à onze heures, ...

Ces murs redoutables de Newgate, qui ont dérobé tant de souffrances, tant d'inexprimables angoisses, non seulement aux yeux, mais encore et trop longtemps à la pensée des hommes, n'avaient jamais été témoins d'une scène pareille... Les gens qui passaient le long de la prison, et qui se demandaient peut-être ce que faisait en ce moment le criminel qui devait être pendu le lendemain, n'en auraient pas fermé l'oeil de la nuit, s'ils avaient pu seulement le voir tel qu'il était alors au fond de sa cellule.

Pendant toute la soirée, de petits groupes de deux ou trois personnes vinrent à chaque instant, à la porte de la prison, demander d'un air inquiet si l'on avait reçu avis d'une commutation de peine; on leur répondait que non, et ils se hâtaient d'aller faire part de cette bonne nouvelle aux gens qui stationnaient en foule dans la rue; on se montrait la porte par où sortirait le condamné, l'endroit où s'élèverait la potence. Vers minuit, la foule s'écoula comme à regret, et peu à peu la rue redevint déserte et silencieuse.

On avait fait évacuer les abords de Newgate, et disposé quelques solides barrières peintes en noir, pour contenir la foule sur laquelle on comptait, quand M. Brownlow, accompagné d'Olivier, se présenta au guichet de la prison, et exhiba un permis de pénétrer jusqu'au condamné, signé d'un des shériffs: on le fit entrer sur- le-champ.

«Est-ce que ce jeune monsieur vient avec vous? demanda à M. Brownlow l'homme chargé de les conduire à la cellule du juif; ce n'est pas un spectacle à montrer à un enfant, monsieur.

- Aussi ne venons-nous pas par curiosité, mon ami, répondit M. Brownlow; si je tiens à être introduit près du criminel, c'est à cause de cet enfant, qui l'a connu dans le temps qu'il poursuivait avec succès la carrière de ses forfaits. J'ai cru qu'il était bon de le lui faire voir en ce moment, dût-il en éprouver quelque peine et quelque frayeur.»

M. Brownlow avait dit ces quelques mots assez bas pour qu'Olivier ne pût les entendre. L'homme porta la main à son chapeau, et, regardant les deux visiteurs avec une certaine curiosité, ouvrit une porte en face de celle par laquelle ils étaient entrés, et les conduisit jusqu'aux cellules par des couloirs sombres et tortueux.

«C'est par ici, dit-il en s'arrêtant dans un endroit obscur où deux ouvriers étaient en train de faire en silence quelques préparatifs; c'est par ici. qu'il doit passer. Vous pouvez voir d'ici la porte par laquelle il doit sortir.»

Il leur fit traverser une cuisine pavée, garnie de la batterie de cuivre nécessaire pour préparer la nourriture des prisonniers, et leur montra du doigt une porte. Près de là était, en haut, une grille ouverte où l'on entendait des voix et des coups de marteaux: on était en train de monter l'échafaud. De là, ils passèrent dans une cour, après avoir franchi plusieurs lourdes portes à chacune desquelles se trouvait un geôlier; ils montèrent quelques marches et arrivèrent dans un corridor le long duquel on voyait une rangée de portes massives. Le geôlier leur fit signe de s'arrêter, et frappa à une des cellules avec son trousseau de clefs; les deux gardiens du juif, après un court entretien à voix basse, sortirent dans le corridor en s'étirant les membres, satisfaits d'avoir un moment de répit, et firent signe aux visiteurs de suivre le geôlier dans la cellule.

Le condamné était assis sur son lit et se balançait à droite et à gauche, moins semblable à un homme qu'à une bête féroce; il était évidemment absorbé par le souvenir de sa vie passée, car il continua à marmotter des paroles incohérentes, sans paraître s'apercevoir de la présence des nouveaux venus, qu'il prenait sans doute pour des personnages imaginaires qui jouaient un rôle dans sa vision.

«Bravo! Charlot, disait-il... c'est un coup de maître... et Olivier donc... ah! ah! ah!... et Olivier donc... le voilà devenu un monsieur... Menez coucher cet enfant.»

Le geôlier prit la main d'Olivier, lui dit tout bas de n'avoir pas peur, et continua à regarder sans parler.

«Menez-le coucher, dit le juif, m'entendez-vous? il a été... la cause indirecte de tout ceci...ça me vaudra de l'argent d'en faire un voleur... Guillaume, coupe la gorge à Bolter... ne t'inquiète pas de la jeune fille... coupe la gorge à Bolter... enfonce tant que tu pourras... scie-lui la tête.

- Fagin! dit le geôlier.

- Me voici, dit le juif, en reprenant aussitôt l'air attentif qu'il avait gardé pendant son procès; je suis un vieillard, milord, un pauvre vieillard.

- Voici, dit le geôlier en lui posant la main sur la poitrine pour le faire asseoir, voici quelqu'un qui veut vous voir et vous faire quelques questions, je suppose. Fagin! Fagin! êtes-vous un homme?

- Je ne le serai plus longtemps, dit le juif en levant la tête avec une expression de rage et de terreur. Malédiction sur eux tous! Quel droit ont-ils de m'envoyer à la boucherie?»

Comme il disait ces mots, il aperçut Olivier et M. Brownlow, et se reculant jusqu'au bout du banc, il demanda ce qu'ils faisaient là.

«Du calme, Fagin, dit le geôlier en le maintenant sur le banc, Dites ce que vous voulez dire, monsieur; mais dépêchez-vous, s'il vous plaît, car il devient de plus en plus furieux.

- Vous avez des papiers, dit M. Brownlow en s'approchant, qui vous ont été confiés pour plus de sûreté par un individu appelé Monks.

- C'est un mensonge tout du long, répondit le juif; je n'en ai pas, je n'en ai jamais eu.

- Pour l'amour de Dieu, dit M. Brownlow d'un ton solennel, ne parlez pas ainsi à cette heure suprême, mais dites-moi où ils sont. Vous savez que Sikes est mort, que Monks a tout avoué, que vous n'avez aucun intérêt à rien cacher. Où sont ces papiers?

- Olivier, dit le juif, en faisant signe à l'enfant, venez près de moi, que je vous parle à l'oreille.

- Je n'ai pas peur, dit Olivier à voix basse, en quittant la main de M. Brownlow.

- Les papiers, lui dit le juif en l'attirant près de lui, sont dans un sac de toile, caché dans un trou, au-dessus de la cheminée de la chambre du premier étage. J'ai à vous parler, mon ami; je veux vous dire un mot.

- Oui, oui, répondit Olivier; laissez-moi faire une prière; faites-en seulement une à genoux avec moi, et nous causerons ensuite jusqu'au matin.

- Sortez, sortez, dit le juif en poussant l'enfant vers la porte et en jetant autour de lui des regards effarés, dites que j'ai été me coucher pour dormir; ils vous croiront. Vous...vous pouvez me tirer d'ici... Vite, vite.

- Oh! que Dieu pardonne à ce malheureux! dit l'enfant en fondant en larmes.

- C'est bien, nous y voilà, dit le juif. Sortons d'abord par cette porte... Si je frissonne et si je tremble en passant devant la potence, n'y faites pas attention... Mais hâtez le pas. Allons, allons... dépêchons-nous...

- Avez-vous quelque autre question à lui faire? demanda le geôlier.

- Aucune, répondit M. Brownlow. Si j'avais l'espoir de le rappeler au sentiment de sa situation...

- N'y comptez pas, monsieur, répondit le geôlier en secouant la tête; ce que vous avez de mieux à faire, c'est de vous retirer.»

Il ouvrit la porte de la cellule, et les gardiens rentrèrent.

«Dépêchons-nous, dépêchons-nous! s'écria le juif; plus vite, plus vite.»

Les deux gardiens se saisirent de lui, lui firent lâcher Olivier et le repoussèrent vers le fond de la cellule. Il se mit à se débattre et à lutter avec l'énergie du désespoir, en poussant des cris si perçants, que, malgré l'épaisseur des murs, M. Brownlow et Olivier les entendirent jusque dans la rue.

Ils ne purent quitter la prison sur-le-champ, car Olivier était presque sans connaissance après cette horrible scène, et si faible que, pendant plus d'une heure, il ne put se soutenir.

Il commençait à faire jour quand ils sortirent; il y avait déjà foule sur la place; les fenêtres étaient encombrées de gens occupés à fumer ou à jouer aux cartes pour tuer le temps; on se bousculait dans la foule, on se querellait, on plaisantait: tout était vie et mouvement, sauf un amas d'objets sinistres qu'on apercevait au centre de la place: la potence, la trappe fatale, la corde, enfin tous les hideux apprêts de la mort.

CHAPITRE LIII. Et dernier.

Le sort de chacun des personnages qui ont figuré dans ce récit est maintenant fixé, et quelques lignes suffiront à leur historien pour achever de faire connaître ce qui les concerne.

Moins de trois mois après, Rose Fleming et Henry Maylie furent mariés à l'église du village, théâtre futur du zèle pieux du jeune pasteur; le même jour ils prirent possession de leur nouvelle et heureuse demeure.

Mme Maylie vint se fixer près de son fils et de sa belle-fille, pour jouir paisiblement, pendant ses dernières années, de la plus grande félicité qui soit réservée à la vieillesse et à la vertu: celle de contempler le bonheur de ceux auxquels, pendant une vie bien remplie, on a voué l'affection la plus vive, et auxquels on a prodigué sans relâche les plus tendres soins.

Il paraît, d'après les renseignements les plus exacts, qu'en partageant également entre Olivier et Monks les débris de la fortune dont ce dernier s'était emparé, et qui n'avait jamais prospéré dans ses mains, ni dans celles de sa mère, il devait leur revenir à chacun trois mille livres sterling. En vertu des dispositions du testament de son père, Olivier aurait eu le droit de garder le tout; mais M. Brownlow, pour ne pas enlever au fils aîné la seule chance qui lui restât de s'arracher à sa vie de désordres et de vivre honnêtement, proposa le partage égal de la fortune, et son jeune pupille y consentit avec joie.

Monks garda son nom d'emprunt, partit pour l'Amérique, où il dissipa bientôt ses ressources, retomba dans ses anciens déportements, et, après avoir subi une longue détention pour quelques nouvelles escroqueries, fut repris d'un accès de sa maladie d'autrefois, et mourut en prison.

Les principaux membres de la bande de Fagin moururent aussi misérablement, loin de leur patrie.

M. Brownlow adopta Olivier pour son fils et vint s'établir avec lui et sa vieille ménagère à moins d'un mille du presbytère où demeuraient ses bons amis; il combla ainsi le seul voeu que pût former encore le coeur dévoué et reconnaissant d'Olivier, et ils formèrent une petite société étroitement unie et aussi heureuse qu'il est possible de l'être ici-bas.

Peu après le mariage du jeune couple, le bon docteur retourna à Chertsey, où, loin de ses vieux amis, il serait devenu chagrin et maussade, si son tempérament et son humeur n'avaient pas résisté à cette épreuve. Pendant deux ou trois mois il se contenta de donner à entendre qu'il craignait fort que l'air de Chertsey ne convînt pas à sa santé; puis, trouvant en effet que le pays n'avait plus pour lui d'attrait, il céda sa clientèle à un confrère, loua une petite maison à l'entrée du village où son jeune ami était pasteur, et retrouva comme par enchantement sa belle humeur et sa santé. Il se mit à jardiner, à planter, à pêcher, à faire de la menuiserie avec cette impétuosité qui faisait le fonds de son caractère, et, dans chacun de ces exercices, il se fit une telle réputation à dix lieues à la ronde, qu'on venait le consulter comme une autorité incontestable.

Avant de quitter Chertsey, il s'était pris pour M. Grimwig d'une sincère amitié que celui-ci lui rendit cordialement: aussi le bon Grimwig vient-il le voir très souvent, et, dans chacune de ces occasions, plante, pêche et fait de la menuiserie avec grande ardeur, mais toujours d'une manière originale et qui n'appartient qu'à lui, et il soutient toujours, en offrant de «manger sa tête», que sa méthode est la seule qui soit bonne. Les dimanches, il ne manque pas de critiquer le sermon, à la barbe du jeune pasteur, bien qu'il avoue en confidence à M. Losberne qu'il a trouvé le sermon excellent, mais qu'il aime autant ne pas le dire. M. Brownlow s'amuse souvent à le plaisanter sur l'horoscope qu'il avait tiré d'Olivier, et à lui rappeler cette soirée où ils étaient assis devant une table, la montre entre eux deux, en attendant le retour de l'enfant; mais M. Grimwig soutient qu'il ne s'était pas trompé, à preuve qu'au bout du compte Olivier ne revint pas; et là-dessus il part d'un grand éclat de rire qui ne fait qu'ajouter à sa bonne humeur.

M. Noé Claypole, après avoir été gracié pour avoir dénoncé le juif, s'aperçut que le métier qu'il faisait n'était pas tout à fait aussi sûr qu'il aurait pu le désirer, et songea aux moyens de gagner sa vie sans pourtant se donner trop de peine; tout considéré, il se mit dans la police secrète, et il se fait là dedans une jolie petite existence. Voici comment il s'arrange: il sort le dimanche, à l'heure de l'office, en compagnie de Charlotte décemment vêtue; celle-ci tomba en faiblesse à la porte d'un cabaret; Noé, pour la faire revenir à elle, demande pour dix sous d'eau-de-vie, que le cabaretier sert par bonté d'âme; il verbalise et assigne pour le lendemain le cabaretier philanthrope; le sieur Noé fait son rapport et empoche la moitié de l'amende. D'autres fois, c'est lui qui s'évanouit, mais le résultat est le même.

M. et Mme Bumble, après leur destitution, tombèrent peu à peu dans la dernière misère et finirent par se faire admettre comme pauvres dans ce même dépôt de mendicité où ils avaient jadis régné en maîtres. On a surpris M. Bumble à dire que son malheur et sa dégradation ne lui laissaient pas même la force de se réjouir d'être séparé de sa femme.

Quant à M. Giles et à Brittles, ils sont toujours à leur poste, bien que le premier soit chauve et que le second ait blanchi. Ils couchent au presbytère; mais ils partagent si également leurs soins entre Mme Maylie et ses enfants, Olivier, M. Brownlow et M. Losberne, que les habitants du village n'ont pas encore pu découvrir au service de quel ménage ils sont particulièrement attachés.

Maître Charlot Bates, terrifié du crime de Sikes, se demanda si après tout il ne valait pas mieux mener une vie honnête; il rompit avec son passé et résolut de l'effacer par une existence laborieuse; Il lutta et souffrit beaucoup dans les commencements! mais, comme il savait se contenter de peu et qu'il avait de la bonne volonté, il finit par réussir, et, après avoir été garçon de ferme et charretier, il est aujourd'hui le plus joyeux éleveur du Northamptonshire.

Et maintenant celui qui écrit ces lignes regrette de toucher au terme de sa tâche et voudrait poursuivre encore le fil de cette histoire.

J'aimerais à m'arrêter près de quelques-uns de ces personnages au milieu desquels j'ai vécu si longtemps, et à partager leur bonheur en tâchant de le dépeindre. Je voudrais montrer au lecteur Rose Maylie, dans toute la fleur et la grâce d'une jeune ménagère, répandant au milieu du cercle qui l'entoure le bonheur et la joie, animant de sa gaieté le coin du feu pendant l'hiver et les causeries sous les arbres pendant l'été. Je voudrais la suivre au milieu des champs et entendre sa douce voix pendant les promenades du soir, au clair de la lune. Je voudrais la suivre, bonne et charitable au dehors et s'acquittant chez elle, douce et souriante, de ses devoirs domestiques; je voudrais retracer l'affection qu'elle portait à l'enfant de sa pauvre soeur, affection qu'Olivier lui rendait si bien pendant les longues heures qu'ils passaient ensemble à s'entretenir des amis qu'ils avaient si tristement perdus; je voudrais, une fois encore, rappeler sous mes yeux ces bonnes et joyeuses petites figures d'enfants groupées autour de ses genoux, et écouter leur joyeux babil; je voudrais évoquer les éclats de leur rire franc et pur, avec, la larme de bonheur et d'émotion qui brille dans les yeux bleus de leur mère. Oh! oui, toutes ces scènes délicieuses, tous ces regards, tous ces sourires, toutes ces pensées et ces paroles innocentes... je voudrais les repasser encore sous ma plume l'une après l'autre.

M. Brownlow s'attacha de plus en plus à son fils adoptif, en voyant tout ce que promettait sa bonne et généreuse nature; il retrouvait en lui les traits de l'amie de sa jeunesse, et cette ressemblance ravivait dans son coeur de vieux souvenirs, doux et tristes à la fois. Les deux orphelins, qui avaient connu l'adversité, gardèrent des rudes épreuves de leur jeunesse un sentiment de compassion pour les malheurs des autres, et de fervente reconnaissance envers Dieu qui les avait protégés et sauvés, mais à quoi bon ces détails, puisque j'ai dit qu'ils étaient vraiment heureux? Le bonheur est-il possible sans une affection vive, sans ces sentiments d'humanité et de bonté pour nos semblables, et de reconnaissance envers l'Être dont la miséricorde et la bonté s'étendent sur tout ce qui respire?

Près de l'autel da la vieille église du village se trouve une table de marbre blanc sur laquelle on ne lit encore qu'un seul nom: «Agnès.» Il n'y a point de cercueil sous cette tombe, et puisse-t-il s'écouler bien des années avant qu'on y inscrive d'autres noms! Mais si les âmes des morts redescendent sur la terre pour visiter les lieux consacrés par l'affection... l'affection qui survit à la mort, l'affection de ceux qu'ils ont connus ici-bas, j'aime à croire que l'ombre de cette pauvre jeune fille vient souvent planer au-dessus de ce petit coin solennel; j'aime à croire qu'il n'en est pas moins béni parce qu'il est là, près d'une église austère, et que la pauvre femme n'a été qu'une brebis égarée.

FIN.

[1] Environ 75 centimes. [2] Cent vingt cinq francs. [3] On donne le nom de muets (mates) à des hommes qui se tiennent à la porte d'une maison mortuaire, et qui accompagnent les convois. [4] Allusion au moulin que font tourner les condamnés. [5] Sorte de jeu de cartes fort usité en Angleterre. [6] Gateau particulier pour prendre le thé.