Oliver Twist

Chapter 38

Chapter 383,873 wordsPublic domain

«Quelques années plus tard, dit-il, je reçus la visite de la mère d'Édouard Leeford, de cette homme ici présent... À dix-huit ans, il l'avait quittée, lui avait volé ses bijoux et son argent, s'était fait joueur, escroc, faussaire, et s'était sauvé à Londres où, depuis deux ans, il ne fréquentait que les êtres les plus dégradés. Elle était atteinte d'une incurable et douloureuse maladie, et désirait le revoir avant de mourir. Après de longues et inutiles recherches, on parvint enfin à le découvrir, et il partit avec elle pour la France.

- Elle y mourut, dit Monks, après de cruelles souffrances; à son lit de mort elle me révéla ses secrets et me légua la haine mortelle qu'elle avait vouée à Agnès et à son enfant. C'était une recommandation bien inutile, car il y avait déjà longtemps que j'avais hérité de cette haine. Elle ne croyait pas au suicide de la jeune fille; elle était persuadée qu'Agnès avait eu un fils et que ce fils était vivant. Je lui jurai que, si jamais je le rencontrais sur mon chemin, je le poursuivrais, je ne lui laisserais ni paix ni trêve, je m'acharnerais après lui avec une infatigable animosité, j'assouvirais sur lui ma haine et je foulerais aux pieds ce testament insultant, en traînant le fils de l'adultère dans la boue de l'infamie, dussé-je le conduire jusqu'au pied de la potence. Il s'est enfin trouvé sur mon chemin; j'avais bien commencé, et, sans les bavardages d'une coquine, je serais arrivé à mon but.

Tandis que le scélérat exhalait sa rage impuissante en murmurant d'affreuses imprécations, M. Brownlow, s'adressant aux témoins épouvantés de cette scène, leur expliqua comment le juif avait été le complice et le confident de cet homme; comment il avait reçu, pour faire tomber Olivier dans ses embûches, une somme considérable dont il devait restituer une partie dans le cas où l'enfant s'échapperait; comme enfin, à la suite d'une discussion à ce sujet, ils en étaient venus à s'assurer que c'était bien Olivier qui était à la campagne chez Mme Maylie.

«Que sont devenus la bague et le médaillon? dit M. Brownlow en s'adressant à Monks.

- Ils m'ont été vendus par l'homme et la femme dont je vous ai parlé. Ils les avaient volés à une vieille infirmière du dépôt qui les avait pris sur le cadavre d'Agnès, répondit Monks sans lever les yeux. Vous savez ce que j'en ai fait.»

M. Brownlow fit un signe à M. Grimwig, qui sortit aussitôt et rentra bientôt poussant, devant lui Mme Bumble et tirant après lui son infortuné mari.

«En croirai-je mes yeux? s'écria M. Bumble jouant sottement l'enthousiasme. N'est-ce point le petit Olivier?... Oh! Olivier, si vous saviez comme j'ai été en peine de vous!...

- Taisez-vous, imbécile! murmura Mme Bumble.

- C'est plus fort que moi, c'est plus fort que moi, madame Bumble, répliqua le chef du dépôt de mendicité; je ne puis pas m'empêcher, moi qui l'ai élevé paroissialement, de sentir quelque chose en le voyant ici, au milieu de dames et de messieurs d'une tournure si distinguée; j'ai toujours aimé cet enfant-là comme s'il était mon... mon... mon grand-père, dit M. Bumble en s'arrêtant pour chercher une comparaison exacte. Maître Olivier, mon ami, vous souvenez-vous de ce brave monsieur en gilet blanc? Ah!... il est en paradis depuis huit jours... Nous l'avons porté en terre dans un cercueil de chêne à poignées d'argent.

- Allons, monsieur, dit sévèrement M. Grimwig, trêve de sentiment!

- Je tâcherai de me modérer, monsieur, répondit M. Bumble. Comment vous portez-vous, monsieur? J'espère que vous êtes toujours en parfaite santé?»

Ce compliment s'adressait à M. Brownlow, qui, s'approchant du respectable couple, demanda en désignant Monks:

«Connaissez-vous cet individu?

- Non, répondit nettement Mme Bumble.

- Vous ne le connaissez probablement pas non plus? dit M. Brownlow en s'adressant au mari.

- Je ne l'ai jamais vu du ma vie, dit M. Bumble.

- Et vous ne lui avez rien vendu sans doute?

- Non, répondit Mme Bumble.

- Vous n'avez sans doute jamais eu non plus en votre possession certain médaillon d'or avec une bague? dit M. Brownlow.

- Non certainement, répondit la matrone. Nous avez-vous fait venir pour nous adresser de si sottes questions?

M. Brownlow fit un nouveau signe à M. Grimwig, qui sortit aussitôt, comme précédemment: mais cette fois il ne ramena pas avec lui un couple si vigoureux; il était suivi de deux vieilles paralytiques qui chancelaient et trébuchaient à chaque pas.

«Vous avez eu soin de fermer la porte la nuit où mourut la vieille Sally, dit la première des deux infirmes en levant sa main tremblante, mais vous n'avez pas pu boucher les fentes de la porte et nous empêcher d'entendre ce qui se disait.

- Non, non, dit l'autre en regardant autour d'elle et en remuant ses mâchoires veuves de leurs dents, vous n'avez pas bien pris vos précautions.

- Nous l'avons bien entendue, reprit la première, essayer de vous dire ce qu'elle avait fait; nous vous avons vue prendre un papier qu'elle tenait à la main, et le lendemain nous vous avons guettée quand vous avez été au mont-de-piété.

- Oui, ajouta la seconde, et on vous a remis un médaillon et une bague d'or; nous étions sur vos talons, oui, nous étions sur vos talons.

- Et nous en savons plus long encore, dit la première; la vieille Sally nous avait dit, longtemps auparavant, ce que cette jeune femme lui avait conté, à savoir: qu'elle était en route pour aller mourir près de la tombe du père de son enfant, car elle sentait bien qu'elle ne survivrait pas à son malheur, et c'est alors qu'elle est accouchée au dépôt de mendicité.

- Voulez-vous que l'on fasse venir le commissionnaire au mont-de- piété? demanda M. Grimwig en faisant un pas vers la porte.

- Non, répondit Mme Bumble. Puisque cet homme, dit-elle en désignant Monks, a eu la lâcheté de tout avouer, comme je n'en doute pas, et que vous avez su tirer les vers du nez de ses vieilles gueuses-là, je n'ai plus rien à dire. Eh bien! oui, j'ai vendu ces objets, et ils sont quelque part où vous ne pourrez jamais les retrouver; et puis après?

- Rien, répondit M. Brownlow, sinon qu'à présent c'est notre affaire de veiller à ce que vous n'occupiez, plus jamais, vous ou votre mari, un poste de confiance. Vous pouvez vous retirer.

- J'espère, dit M. Bumble d'un air piteux, tandis que M. Grimwig sortait avec les deux vieilles femmes, j'espère que cette malheureuse petite circonstance ne me privera pas de mes fonctions paroissiales?

- Si vraiment, répondit M. Brownlow; mettez-vous bien cela dans la tête, et estimez-vous heureux qu'il n'en soit que cela.

- C'est Mme Bumble qui a tout fait, dit l'ex-bedeau après s'être prudemment assuré que sa femme était déjà sortie; c'est elle qui l'a voulu absolument.

- Ce n'est pas une excuse, répliqua M. Brownlow. Vous étiez présent quand ces objets ont été jetés dans la rivière; et d'ailleurs, aux yeux de la loi, c'est vous qui êtes le plus coupable. La loi suppose que votre femme n'agit que d'après vos conseils.

- Si la loi suppose cela, dit M. Bumble en serrant son chapeau entre ses mains, la loi n'est qu'une... une idiote. S'il en est ainsi aux yeux de la loi, c'est qu'elle s'est pas mariée, et ce que je puis lui souhaiter de pis, c'est d'en faire l'expérience; cela lui ouvrirait les yeux.»

Cela dit en appuyant sur les mots, M. Bumble enfonça son chapeau sur sa tête, mit ses mains dans ses poches et descendit retrouver sa femme.

«Mademoiselle, dit M. Brownlow en s'adressant à Rose, donnez-moi la main; n'ayez pas peur; les quelques mots que j'ai encore à vous dire ne sont pas faits pour vous effrayer.

- S'ils me concernent personnellement, dit Rose, bien que j'ignore comment, laissez-moi, je vous prie, les entendre une autre fois; je n'ai plus ni force ni courage.

- Vous avez plus d'énergie que cela, j'en suis sûr, répondit le vieux monsieur en lui prenant le bras et en le passant sous le sien. Connaissez-vous cette jeune demoiselle, monsieur?

- Oui, répondit Monks.

- Je ne vous ai jamais vu, dit Rose d'une voix faible.

- Je vous ai vue souvent, répliqua Monks.

- Le père de la malheureuse Agnès avait deux jeunes filles, dit M. Brownlow; qu'est devenue la seconde, celle qui était encore enfant, à la mort de son père?

- Cette enfant, répondit Monks, après avoir perdu son père, dans un pays où elle n'était connue de personne, n'ayant pas une lettre, pas un livre, pas un chiffon de papier qui pût la mettre sur la trace de sa famille ou de ses amis, fut recueillie par de pauvres paysans qui en prirent soin comme de leur propre fille.

- Continuez, dit M. Brownlow en faisant signe à Mme Maylie d'approcher. Continuez!

- Il vous fut impossible de découvrir sa retraite, dit Monks; mais là où l'amitié échoue, parfois la haine réussit; après une année de recherches, ma mère parvint à découvrir cette enfant.

- Elle la prit avec elle, n'est-ce pas?

- Non. Ces braves gens étaient pauvres et commençaient, du moins le mari, à se lasser de leur humanité; aussi leur laissa-t-elle l'enfant, en leur donnant une petite somme d'argent avec laquelle ils ne pouvaient pas aller loin, en leur promettant de leur en envoyer davantage, mais bien décidée à n'en rien faire. Comme leur mécontentement et leur misère n'étaient pas pour elle une garantie suffisante du malheur de cette petite fille, elle leur conta l'histoire du déshonneur de la soeur, en y ajoutant les détails les plus odieux, et les engagea à surveiller l'enfant de près car elle était le fruit d'une union illégitime, et tournerait mal tôt ou tard. Ces pauvres gens crurent à ce récit, et l'enfant traîna une existence assez misérable pour nous satisfaire, jusqu'à ce qu'une dame veuve, qui habitait alors Chester, la vit par hasard, en eut pitié, et la prit avec elle. En dépit de tous nos efforts, l'enfant resta près de cette dame et fut heureuse; je la perdis de vue il y a deux ou trois ans, et je n'ai retrouvé ses traces que depuis quelques mois.

- La voyez-vous maintenant?

- Oui; elle est appuyée sur votre bras.

- Mais elle n'en est pas moins ma nièce, s'écria Mme Maylie en serrant Rose sur son coeur; elle n'en est pas moins mon enfant bien-aimée; je ne voudrais pas la perdre maintenant, pour tous les trésors du monde. Ma douce compagne, ma chère fille...

- Vous avez été ma seule amie, dit Rose, la plus affectueuse, la meilleure des amies; mon coeur est suffoqué par l'émotion, je ne puis supporter tout cela.

- Et vous, lui dit Mme Maylie en l'embrassant tendrement, vous avez toujours été pour moi la meilleure et la plus charmante fille, et vous avez toujours fait le bonheur de tous ceux qui vous ont connue. Allons, mon amour, pensez aussi à ce pauvre enfant, qui veut vous serrer dans ses bras. Tenez! tenez! voyez-le.

- Elle n'est pas pour moi une tante, dit Olivier en lui passant ses bras autour du cou, mais une soeur, une soeur chérie; oh! Rose, dès que je vous ai connue, mon coeur me disait que je devais vous aimer ainsi.»

Respectons les larmes que versèrent ces deux orphelins, et les paroles entrecoupées qu'ils échangèrent en tombant dans les bras l'un de l'autre: ils retrouvaient et perdaient au même instant un père, une mère, une soeur; leur joie était mêlée de douleur, et pourtant leurs larmes n'étaient pas amères: car la douleur même qui s'élevait dans leur âme était si bien adoucie par les doux et tendres souvenirs qui l'accompagnaient, qu'elle dépouillait toute sensation de peine, pour devenir seulement un plaisir solennel.

Ils restèrent longtemps seuls; enfin on frappa doucement à la porte; Olivier l'ouvrit, et, s'éloignant rapidement, céda la place à Henry Maylie.

«Je sais tout, dit celui-ci, en s'asseyant près de l'aimable jeune fille. Chère Rose, je sais tout. Je ne suis pas ici par hasard, ajouta-t-il après un long silence; ce n'est pas aujourd'hui que j'ai tout appris, mais hier, seulement hier. Devinez-vous que je suis venu pour vous faire souvenir de votre promesse?

- Arrêtez, dit Rose; vous savez tout, dites-vous?

- Tout. Vous m'avez permis de vous entretenir encore une fois du sujet de notre dernière entrevue.

- Oui.

- Je me suis engagé à ne pas insister pour modifier votre détermination et à vous demander seulement de me la faire connaître encore une fois; j'ai promis de mettre à vos pieds ma position et ma fortune, et de ne rien dire ni rien faire pour vous ébranler, si vous persistiez dans votre première résolution.

- Les mêmes motifs qui me décidèrent alors me décident encore maintenant, dit Rose avec fermeté; je comprends ce soir, mieux que jamais, quels sont mes devoirs envers celle dont la bonté m'a arrachée aux souffrances et à la misère. C'est une lutte, dit Rose, mais c'est une lutte dont je suis fière; c'est un coup cruel, mais mon coeur saura le supporter.

- La découverte de ce soir... commença Henry.

- La découverte de ce soir, reprit doucement Rose, me laisse, en ce qui vous concerne, dans la même position qu'auparavant.

- Vous voulez endurcir votre coeur contre moi, Rose, dit le jeune homme.

- Oh! Henry, Henry, dit la jeune fille en fondant en larmes, je voudrais le pouvoir, je ne souffrirais pas tant.

- Alors, pourquoi vous infliger cette peine? dit Henry en lui prenant la main; songez, chère Rose, songez à ce que vous avez entendu ce soir.

- Et qu'ai-je entendu? s'écria Rose; que le sentiment du déshonneur de sa famille troubla tellement mon père, qu'il s'enfuit loin de tous ceux qu'il avait connus... Tenez, nous en avons dit assez, Henry; laissons là cet entretien.

- Pas encore, dit le jeune homme en la retenant au moment où elle se levait; espérances, désirs, projets, tout a changé pour moi, excepté l'amour que je vous ai voué; je ne vous offre plus un rang élevé au milieu des agitations du monde, de ce monde méchant et envieux où l'on a à rougir d'autre chose que de ce qui est vraiment honteux. Mais je vous offre un foyer et un coeur; oui, chère Rose, voilà tout ce que j'ai maintenant à vous offrir.

- Que signifie ce langage? balbutia la jeune fille.

- Il signifie... que la dernière fois que je vous ai vue, je vous ai quittée avec la ferme résolution d'aplanir tous les obstacles imaginaires qui s'élevaient entre vous et moi, bien décidé, si le monde dans lequel je vivais ne pouvait devenir le votre, à le quitter pour être à vous, et à tourner le dos à quiconque mépriserait votre naissance: c'est ce que j'ai fait; ceux qui se sont éloignés de moi pour ce motif, se sont éloignés de vous, et m'ont ainsi prouvé que jusque-là vous aviez raison. Tel protecteur puissant, tel parent influent qui me souriait alors, me regarde maintenant avec froideur; mais il y a en Angleterre de riantes campagnes et de beaux ombrages, et à côté d'une église de village, de l'église dont je suis le pasteur, s'élève une habitation rustique, où je serais plus fier de vivre avec vous, chère Rose, qu'au milieu de toutes les splendeurs du monde; voilà mon rang, voilà ma position actuelle que je mets en ce moment à vos pieds.

* * * * *

- C'est bien désagréable pour un souper d'attendre après des amoureux, dit M. Grimwig, qui venait de faire un somme, avec son mouchoir de poche sur la tête.»

À dire vrai, le souper attendait depuis un temps déraisonnable; ni Mme Maylie, ni Henry, ni Rose, qui entrèrent tous au même moment, n'avaient la moindre excuse à alléguer.

- Je songeais sérieusement à manger ma tête ce soir, dit M. Grimwig: car je commençais à croire que je n'aurais pas autre chose. Je prendrai la liberté, avec votre permission, de faire mon compliment à la jeune fiancée.»

M. Grimwig, sans plus de cérémonie, embrassa Rose, qui se mit à rougir; l'exemple devint contagieux, et fut suivi par le docteur et par M. Brownlow. Quelques personnes assurent qu'Henry Maylie en avait déjà fait autant dans la pièce voisine; mais les meilleures autorités s'accordent à dire que c'est une méchanceté pure; il était si jeune, et un pasteur encore!

«Olivier, mon enfant, dit Mme Maylie, d'où venez-vous, et pourquoi avez-vous l'air si affligé? Vous avez encore des larmes dans les yeux; qu'est-ce que vous avez donc?»

Que de déceptions dans ce monde! Hélas! nos plus chères espérances, celles qui font le plus d'honneur à notre nature, sont souvent celles qui sont brisées les premières. Le pauvre Richard était mort!

CHAPITRE LII La dernière nuit que le juif a encore à vivre.

La cour d'assises, du plancher jusqu'au plafond, était pavée de figures humaines; il n'y avait pas un pouce de terrain qui ne présentât une paire d'yeux tout grands ouverts. Depuis la barre placée devant le tribunal, jusqu'aux coins les plus reculés des galeries, tous les regards étaient fixés sur un seul homme... le juif, devant lui, derrière lui, à droite, à gauche, en tout sens. Il était là, debout, encadré dans un firmament émaillé d'yeux étincelants.

Il était là, au milieu de cette gloire de lumière vivante, une main appuyée sur la balustrade de bois placée devant lui, l'autre posée derrière son oreille, la tête penchée en avant pour saisir plus distinctement chaque mot prononcé par le président, qui faisait le résumé de l'affaire; parfois il dirigeait ses regards vers les jurés, pour observer l'effet que produisait sur eux la circonstance la plus légère en sa faveur, et, quand les charges qui pesaient sur lui étaient prouvées avec une clarté terrible, il regardait son avocat comme pour lui adresser un appel muet et le supplier de tenter encore un effort pour le sauver. C'était sa seule manière de trahir son anxiété, car il ne faisait pas un mouvement; il n'avait presque pas bougé depuis le commencement du procès, et, quand le président cessa de parler, il garda la même attitude et resta immobile et attentif, les yeux toujours fixés sur lui, comme s'il l'écoutait encore.

Un léger mouvement dans la cour le rappela au sentiment de sa position; il regarda autour de lui. Les jurés étaient réunis pour délibérer. Il promena ses regards sur la galerie et put voir que les gens montaient les uns sur les autres pour apercevoir sa figure: ceux-ci braquaient sur lui leurs lorgnettes, tandis que ceux-là, sur le visage desquels se peignaient l'horreur et le dégoût, s'entretenaient à voix basse avec leurs voisins. Quelques- uns, c'était le petit nombre, semblaient ne pas faire attention à lui et attendre avec impatience le verdict du jury, en s'étonnant de la lenteur de la délibération. Mais il n'y avait pas dans l'auditoire, même parmi les femmes qui se trouvaient là en grand nombre, une seule figure sur laquelle il pût lire la moindre sympathie pour lui, ou dont l'expression trahit autre chose que le vif désir de le voir condamner.

Tandis qu'il considérait tout cela d'un oeil égaré, un profond silence se fit tout à coup; il regarda derrière lui et vit que les jurés s'étaient retournés du côté du président. C'était seulement pour demander la permission de se retirer.

Il les considéra attentivement, un à un, à mesure qu'ils sortaient, pour tâcher de deviner de quel côté pencherait la majorité; ce fut en vain. Le geôlier lui toucha l'épaule; il le suivit machinalement jusqu'au prétoire et s'assit. Si on ne lui avait montré le siège placé devant lui, il ne l'eût pas aperçu.

Il regarda encore du côté de la galerie. Parmi les spectateurs, les uns étaient en train de manger, les autres s'éventaient avec leurs mouchoirs, car il faisait très chaud dans la salle. Un jeune homme était occupé à crayonner sur un album les traits de l'accusé; curieux de savoir si le croquis était ressemblant, et, profitant d'un moment où l'artiste était occupé à tailler son crayon, il se pencha pour regarder l'esquisse, comme eût pu le faire un spectateur indifférent.

De même, quand il dirigeait ses regards vers le juge, il était tout occupé d'examiner son costume en détail, de rechercher ce que ça pouvait coûter, comment ça se mettait, etc.

Il avisa un vieux monsieur qui rentrait après une demi-heure d'absence; il se demanda si cet homme était sorti pour aller dîner, où il avait été, ce qu'il s'était fait servir, et continua de se livrer à ce genre de réflexions insouciantes, jusqu'à ce qu'un nouvel objet attirât son attention, pour faire naître en lui d'autres pensées tout aussi saugrenues.

Ce n'était pas que, pendant tout ce temps, il eût pu se soustraire un instant à l'effroyable idée que sa fosse était ouverte à ses pieds; cette pensée était toujours présente à son esprit, mais d'une manière vague et générale, et il ne pouvait y arrêter son esprit. Ainsi, tandis qu'il frissonnait de terreur et devenait rouge comme le fer en songeant qu'il allait bientôt mourir, il se mettait involontairement à compter les barreaux de la grille du tribunal, s'étonnait d'en voir un cassé et se demandait si on le raccommoderait ou si on le laisserait comme ça. Il songeait avec horreur à l'échafaud, à la potence, puis s'arrêtait pour regarder un homme qui arrosait les dalles afin de les rafraîchir, et revenait ensuite à ses sinistres pensées.

Enfin on entendit crier: «Silence!» et chacun retint sa respiration en portant ses regards vers la porte. Les jurés rentrèrent et passèrent tout près de lui; il ne put rien lire sur leurs visages: ils étaient impassibles comme le marbre. Un profond silence s'établit... pas un mouvement... pas un souffle... «L'accusé est coupable.»

Des cris frénétiques éclatèrent dans tout l'auditoire, cris répétés bientôt par la foule qui encombrait les abords du tribunal, par la populace enchantée d'apprendre que le juif serait pendu le lundi suivant.

Le tumulte s'apaisa, et on demanda au criminel s'il avait quelque observation à faire sur l'application de la peine. Il avait repris son attitude attentive et regardait de tous ses yeux celui qui lui adressait cette question; il fallut pourtant la lui répéter deux fois avant qu'il eût l'air de l'entendre, et alors il murmura à voix basse qu'il était... un vieillard... un vieillard... Il ne put dire autre chose et redevint silencieux.

Le juge se couvrit du bonnet noir; le juif ne bougea pas; il avait conservé la même indifférence apparente. Cette sinistre formalité arracha un cri à une femme de la galerie. Le juif regarda vivement de ce côté, comme s'il était fâché de cette interruption, et se pencha en avant d'un air encore plus attentif. Les paroles qu'on lui adressait étaient solennelles et émouvantes, la sentence horrible à entendre; mais il restait immobile comme une statue, sans qu'un seul muscle de son visage se mît en jeu. L'oeil hagard, il restait penché en avant, la mâchoire pendante, quand le geôlier lui toucha le bras et lui fit signe de le suivre. Il regarda un instant autour de lui d'un air hébété, et obéit.

On lui fit traverser une salle basse où quelques prisonniers attendaient leur tour de passer en jugement, tandis que d'autres causaient avec leurs amis, à travers la grille qui donnait sur la cour. Il n'y avait là personne pour lui parler, à lui, et quand il passa, les prisonniers se reculèrent, pour que les gens qui s'étaient accrochés à la grille pussent mieux le voir. Ils l'accablèrent d'injures, se mirent à crier, à siffler; il leur montrait le poing et leur aurait craché au visage, si ses gardiens ne l'eussent entraîné par un sombre couloir, à peine éclairé de quelques quinquets, jusqu'à l'intérieur de la prison.

Là, on le fouilla pour s'assurer qu'il n'avait rien sur lui qui lui permît de devancer son supplice; puis on le mena dans une des cellules des condamnés à mort, et on l'y laissa... seul.