Chapter 37
«Laissez-moi passer dans une autre chambre, dit le jeune garçon en reculant encore.
- Ah ça! Charlot, dit Sikes en se rapprochant de lui, est-ce que... tu ne me reconnais pas?
- N'avancez pas, répondit le jeune homme en regardant l'assassin avec horreur. N'avancez pas, monstre que vous êtes.»
L'homme s'arrêta, et leurs yeux se rencontrèrent; mais bientôt l'assassin ne put soutenir ce regard et baissa les yeux.
«Soyez témoins tous trois, s'écria Charlot en brandissant son poing serré, et en s'animant de plus en plus, soyez témoins tous trois... que je n'ai pas peur de lui... Si l'on vient le chercher ici, je le dénoncerai; oui, je le dénoncerai. Faites bien attention à ce que je dis là: il peut me tuer, s'il le veut ou s'il l'ose; mais, si je suis là quand la police viendra, je le livrerai... Je le livrerai, quand il devrait être brûlé à petit feu. Au meurtre! au secours! S'il y a parmi nous quelqu'un qui ait du coeur, qu'il me seconde. À l'assassin! au secours! mort à l'assassin!»
En poussant ces cris et en les accompagnant de gestes violents, Charlot se jeta, à lui tout seul, sur le robuste Sikes, d'une manière si imprévue et en même temps si énergique, qu'il le fit tomber lourdement à terre.
Les trois spectateurs furent stupéfaits. Ils n'intervinrent pas dans la lutte. Charlot et Sikes roulèrent ensemble sur le plancher, sans que le premier se laissât émouvoir des coups qui pleuvaient sur lui; il se cramponnait de plus en plus aux vêtements du meurtrier, tâchait de le prendre à la gorge, et ne cessait de crier au secours de toute la force de ses poumons.
La lutte était cependant trop inégale pour se prolonger longtemps. Sikes avait terrassé son jeune adversaire et allait l'écraser sous ses pieds, quand Crackit vint le tirer par le bras d'un air épouvanté et lui montra du doigt la fenêtre. Des lumières brillaient dans la rue; on entendait des cris confus, des conversations animées, le bruit des pas précipités de la foule, qui se pressait sur le pont de bois le plus proche. Il y avait sans doute un cavalier, car on entendait les sabots d'un cheval résonner sur le pavé. L'éclat des lumières s'accrut, le bruit des pas se rapprocha de plus en plus, puis on frappa vivement à la porte, et toute la multitude se mit à pousser des cris de fureur qui auraient fait trembler l'homme le plus intrépide.
«Au secours! hurlait le jeune garçon de toute sa force. Il est ici! il est ici! enfoncez la porte!
- Ouvrez, au nom du roi! disaient des voix du dehors; et les murmures et les cris de recommencer de plus belle.
- Enfoncez la porte! criait Charlot. Je vous dis qu'on ne l'ouvrira pas; courez droit à la chambre où vous voyez de la lumière. Enfoncez la porte!»
Des coups violents et répétés ébranlèrent en effet la porte et les volets des fenêtres du rez-de-chaussée. Toute la foule poussa un hourra énergique, d'après lequel on put se faire une idée de la masse compacte qui entourait la maison.
«Ouvrez-moi une porte derrière laquelle je puisse enfermer à clef ce maudit braillard, dit Sikes furieux, courant çà et là et tirant le jeune garçon après lui aussi aisément qu'il eût fait d'un sac vide. Ouvrez-moi cette porte, vite...» Il y poussa Charlot, tira le verrou et tourna la clef dans la serrure. «La porte d'entrée est-elle bien fermée?
- À double tour et à la chaîne, répondit Crackit, qui, ainsi que ses deux compagnons, ne savait plus où donner de la tête.
- Les panneaux sont-ils solides?
- Doublés de tôle.
- Et les fenêtres?
- Les fenêtres aussi.
- Que la foudre vous écrase! s'écria le brigand en levant le châssis et en menaçant la foule; faites, faites, vous ne me tenez pas encore.»
Jamais oreilles mortelles n'entendirent un sabbat pareil à celui que fit alors cette multitude furieuse: les uns criaient à ceux qui étaient le plus près de mettre le feu à la maison; d'autres demandaient en trépignant aux agents de police de faire feu sur l'assassin. Nul ne montrait plus de fureur que l'individu à cheval; il mit pied à terre et, fendant la foule, il se fraya un passage jusque sous la fenêtre, et s'écria d'une voix qui dominait toutes les autres:
«Vingt guinées à qui apportera une échelle...»
Ceux qui l'entouraient répéteront ce cri, qui fut bientôt dans toutes les bouches; les uns demandaient des échelles; les autres des marteaux de forge; d'autres couraient çà et là avec des torches comme pour chercher ce que l'on demandait, puis revenaient sur leurs pas et se remettaient à crier. Ceux-ci s'épuisaient en malédictions, ceux-là se précipitaient en avant comme des furieux, et gênaient ainsi les efforts des travailleurs. Les plus hardis tâchaient de grimper le long du tuyau de décharge ou à l'aide des crevasses du mur. Cette foule ondulait dans l'obscurité, comme les blés agités par un vent violent, et de temps à autre, tous ensemble poussaient un cri de fureur.
«La marée, dit l'assassin, la marée était haute quand je suis venu; donnez-moi une corde, une longue corde; ils sont tous devant la maison; je puis me laisser glisser dans le fossé et m'évader par là... Donnez-moi une corde, ou je commettrai encore trois meurtres, et je me tuerai ensuite moi-même.»
Crackit et ses deux compagnons, saisis de terreur, lui indiquèrent l'endroit où il en trouverait une. Il saisit vivement la plus longue et la plus forte, et monta en courant au haut de la maison.
Toutes les fenêtres sur le derrière étaient murées depuis longtemps, sauf une petite lucarne dans la chambre où Charlot était enfermé, lucarne trop petite pour qu'il pût y passer la tête; mais, par cette ouverture, il n'avait pas cessé de crier à ceux du dehors de garder les derrières de la maison: de sorte que, lorsque l'assassin parut sur le toit, de grands cris annoncèrent sa présence à ceux qui se trouvaient par devant, et ils se mirent aussitôt à faire le tour, s'avançant à flots pressés.
L'assassin barricada la porte qui lui avait donné accès sur le toit, de manière qu'on ne pût l'ouvrir qu'à grand'peine, glissa jusqu'au bord de toit et regarda par-dessus la gouttière.
La marée s'était retirée et le fossé n'offrait plus qu'un lit fangeux.
La foule était restée silencieuse pendant quelques instants, épiant ses mouvements et se demandant ce qu'il voulait faire. Mais dès qu'elle entrevit son projet et comprit qu'il était impraticable, elle poussa un cri de haine et de triomphe bien plus fort que toutes les clameurs précédentes. Ceux qui étaient trop loin pour comprendre ce dont il s'agissait, répétaient pourtant ces cris, qui trouvaient sans cesse un nouvel écho. On eût dit que toute la population de Londres était venue maudire l'assassin.
Des milliers d'hommes venaient de la façade, tous enflammés de colère, et, à la lueur de quelques torches qui brillaient çà et là, on pouvait lire sur leurs visages la haine et la fureur. Les maisons situées de l'autre côté du fossé avaient été envahies par la foule, qui aussitôt levait ou brisait les châssis: on s'entassait à chaque fenêtre, tous les toits étaient encombrés de monde; les trois ponts de bois jetés sur le fossé pliaient sous le poids de la foule; chacun voulait voir l'assassin.
«On le tient maintenant, s'écria un homme sur le pont le plus rapproché; hourra!»
Les cris redoublèrent.
«Cinquante livres sterling! s'écria un vieux monsieur, à qui le prendra vivant; j'attendrai ici qu'on vienne réclamer la récompense.»
Nouveaux cris dans la foule...
En ce moment, le bruit se répandit qu'on était enfin parvenu à enfoncer la porte, et que celui qui, le premier, avait demandé une échelle, était monté dans la chambre.
Dès que cette nouvelle courut de bouche en bouche, la foule se dirigea vers la porte; les gens qui étaient aux fenêtres, voyant les autres rebrousser chemin, s'élancèrent dans la rue, et tous se ruèrent pêle-mêle devant la maison pour voir passer le meurtrier, quand il serait emmené par les agents de police. On se serrait à s'étouffer; les rues étroites étaient complètement obstruées. En ce moment, l'ardeur des uns à revenir en courant sur le devant de la maison, les efforts inutiles des autres pour se dégager de la foule, firent perdre de vue l'assassin, quoique chacun fût plus avide que jamais de voir opérer cette capture.
Intimidé par les cris furieux de la multitude, Sikes, qui ne voyait plus aucun moyen de s'évader, s'était accroupi sur le toit. Quand il s'aperçut de la nouvelle direction que prenait la foule, il se décida à profiter vite de l'occasion qui s'offrait, et se releva, résolu à faire un dernier effort pour sauver sa vie, en se jetant dans le fossé et en tâchant, au risque de se noyer dans la vase, de s'échapper à la faveur du désordre et de l'obscurité.
Stimulé par le bruit qu'il entendit dans la maison et qui annonçait qu'on en avait forcé l'entrée, il mit le pied contre une cheminée pour se donner plus de force, afin d'attacher solidement un des hauts de la corde au tuyau, et fit à l'autre bout un noeud coulant, à l'aide de ses dents et de ses mains. Ce fut l'affaire d'une seconde. Il allait pouvoir descendre jusqu'à quelques pieds du sol, et il tenait à sa main son couteau ouvert, pour couper la corde dès qu'il serait en bas.
Au moment où il passait sa tête dans la noeud coulant pour la fixer sous ses aisselles, et où le vieux monsieur, qui s'était cramponné à la balustrade du pont pour résister à la foule et garder sa position, élevait la voix pour dénoncer à ceux qui l'entouraient cette tentative d'évasion; en ce moment, disons- nous, l'assassin, regardant derrière lui, éleva ses bras au-dessus de sa tête avec terreur et poussa un cri qui n'était pas de ce monde.
«Encore ces yeux!» s'écria-t-il, il chancela, comme s'il était frappé de la foudre, perdit l'équilibre, et tomba pardessus le parapet; le noeud coulant était autour de son cou; la corde se tendit sous son poids comme celle d'un arc; avec la rapidité de la flèche qu'il décoche, le brigand fit une chute de trente-cinq pieds de haut. Il y eut une brusque secousse, un mouvement convulsif de tous les membres, et l'assassin resta pendu, tenant encore son couteau ouvert dans sa main crispée.
La vieille cheminée trembla du coup, mais résista bravement au choc. Le cadavre de Sikes se balançait devant la lucarne de la chambre où était enfermé Charlot, et celui-ci, écartant de la main ce corps qui gênait sa vue, criait au secours et demandait en grâce qu'on vînt le délivrer.
Un chien, qui ne s'était pas montré jusqu'alors, se mit à courir sur le bord du toit en poussant des cris plaintifs, et, prenant son élan, sauta sur les épaules du pendu; il manqua son coup, tomba dans le fossé, sur le dos, et se brisa la tête contre une pierre qui fit jaillir sa cervelle.
CHAPITRE LI. Plus d'un mystère s'éclaircit. - Proposition de mariage où il n'est question ni de dot ni d'épingles.
Deux jours après les événements racontés dans le précédent chapitre, Olivier se trouvait, à trois heures de l'après-midi, dans une berline de voyage et roulait rapidement vers sa ville natale. Avec lui se trouvaient Mme Maylie, Rose, Mme Bedwin et le bon docteur. M. Brownlow suivait dans une chaise de poste, en compagnie d'un personnage dont il n'avait pas dit le nom.
La conversation avait langui pendant le trajet, car Olivier était dans un état d'agitation qui l'empêchait de réunir ses idées et lui enlevait presque l'usage de la parole. Ceux qui l'accompagnaient étaient en proie à la même anxiété et ne parlaient pas davantage.
Il avait été, ainsi que les deux dames, mis au courant par M. Brownlow de la nature des aveux arrachés à Monks, et, bien qu'ils sussent que le but de leur voyage était d'achever l'oeuvre si bien commencée, il y avait encore dans toute cette affaire assez de mystère et d'obscurité pour les laisser dans une grande perplexité.
Leur ami dévoué avait soigneusement empêché, avec l'aide de M. Losberne, qu'ils n'apprissent rien des fatals événements qui venaient de s'accomplir. «Il n'y a pas de doute, disait M. Brownlow, qu'ils les connaîtront avant peu, mais le moment sera peut-être plus favorable qu'à présent: il ne saurait être pire.» Ils voyageaient donc en silence, l'esprit tout occupé du but qu'ils poursuivaient en commun, sans être disposés le moins du monde à s'entretenir du sujet qui absorbait leurs pensées.
Mais si Olivier était resté silencieux et plongé dans ses réflexions tant qu'il avait suivi une route qui lui était inconnue pour arriver à sa ville natale, avec quelle vivacité se réveillèrent en lui les souvenirs d'autrefois, et combien d'émotions lui firent battre le coeur, quand il se retrouva sur le chemin qu'il avait parcouru à pied dans son enfance, pauvre orphelin abandonné, sans un ami pour lui tendre la main, sans un toit pour abriter sa tête!
«Voyez, voyez, s'écria-t-il en serrant vivement la main de Rose et en mettant la tête à la portière; voici la barrière que j'ai escaladée, voici les haies le long desquelles je me glissai en rampant pour éviter d'être surpris et ramené de force chez le fabricant de cercueils; voici là-bas le sentier, à travers champs, qui mène à la vieille maison où j'ai passé mon enfance! Oh! Richard, Richard, mon cher ami d'autrefois, si seulement je pouvais te voir maintenant!...
- Vous le verrez bientôt, dit Rose en prenant les mains d'Olivier; vous lui direz que vous êtes heureux, que vous êtes devenu riche, et que votre plus grand bonheur est de venir le retrouver pour le rendre heureux aussi!...
- Oui, oui, dit Olivier; et puis nous l'emmènerons avec nous, nous le ferons habiller et instruire, et nous l'enverrons dans une paisible campagne où il deviendra grand et fort, n'est-ce pas?»
Rose fit signe que oui, car elle ne pouvait parler en voyant l'enfant sourire de bonheur à travers ses larmes.
«Vous serez douce et bonne pour lui comme vous l'êtes pour tout le monde, dit Olivier; les récits qu'il vous fera vous serreront le coeur, je le sais; mais qu'importe? tout cela sera bien loin et vous sourirez de plaisir, j'en suis sûr aussi, en songeant que vous avez changé son sort, comme vous l'avez déjà fait pour moi. Le pauvre Richard! il m'a si bien dit: «Dieu te bénisse!» alors que je me sauvais; moi aussi, ajouta Olivier, en éclatant en sanglots, je lui dirai: «Dieu te bénisse maintenant!» et je lui montrerai combien ses paroles d'adieu m'ont été au coeur!...»
Quand ils approchèrent de la ville et qu'ils se furent engagés dans ses rues étroites, ce ne fut pas chose facile que de modérer les transports de l'enfant; il revoyait la boutique de Sowerberry, l'entrepreneur de pompes funèbres, telle qu'elle était jadis, mais plus petite et moins imposante qu'elle ne l'était dans ses souvenirs; il retrouvait les magasins, les maisons qu'il avait si bien connus, et qui lui rappelaient à chaque instant quelque petit incident de sa vie d'enfant: la charrette de Gamfield, le ramoneur, toujours la même, arrêtée à la porte du cabaret; le dépôt de mendicité, cette affreuse prison de son enfance, avec ses étroites fenêtres donnant sur la rue; sur le seuil de la porte, le portier d'autrefois avec sa mine décharnée. En le voyant, Olivier ne put réprimer un sentiment de terreur, puis se mit à rire de sa sottise, puis à pleurer pour rire encore après; il revoyait cent figures de connaissance, tout enfin, comme s'il avait quitté ces lieux la veille, et que son bonheur récent ne fut qu'un songe délicieux.
Mais ce bonheur n'était point un songe; ils s'arrêtèrent à la porte du meilleur hôtel, devant lequel Olivier s'extasiait jadis, le prenant pour un somptueux palais, mais qui lui parut maintenant un peu déchu de sa grandeur et de son air imposant. M. Grimwig était là, prêt à recevoir nos voyageurs; il embrassa la jeune demoiselle et aussi la vieille dame, à leur descente de voiture, comme s'il était le grand-père de toute la société. Aimable et souriant, il n'offrit pas une seule fois «de manger sa tête», pas même quand il soutint à un vieux postillon qu'il connaissait mieux que lui le plus court chemin pour aller à Londres, bien qu'il n'eût fait ce trajet qu'une seule fois, et encore en dormant tout le temps. Le dîner était servi, les chambres étaient préparées, tout avait été disposé comme par enchantement pour les recevoir.
Néanmoins, dès que la première agitation fut passée, chacun redevint silencieux et préoccupé comme pendant le voyage. M. Brownlow ne vint pas les retrouver et se fit servir à dîner dans une chambre à part. Les deux autres messieurs allaient et venaient d'un air inquiet ou se parlaient à l'oreille. On vint avertir Mme Maylie, qui sortit de la chambre et revint au bout d'une heure avec les yeux rouges et gonflés. Toutes ces circonstances troublaient et alarmaient Rose et Olivier, qui n'étaient point dans le secret de ces nouvelles inquiétudes. Ils restaient silencieux et étonnés, ou, s'ils échangeaient quelques mots, c'était à voix basse, comme s'ils avaient peur d'entendre même le son de leur voix.
Enfin, à neuf heures, quand ils commençaient à croire qu'ils ne sauraient rien de plus ce jour-là, ils virent entrer M. Losberne et M. Grimwig, suivis de M. Brownlow et d'un individu dont la vue arracha presque à Olivier un cri de surprise, car on lui dit que c'était son frère, et c'était ce même homme qu'il avait rencontré un jour de marché à la porte d'une auberge, et qu'il avait aperçu avec Fagin regardant à travers la fenêtre de sa petite chambre. Cet homme lança à l'enfant étonné un regard plein de haine et s'assit près de la porte. M. Brownlow, tenant des papiers à la main, se dirigea vers la table près de laquelle étaient assis Rose et Olivier.
«J'ai à remplir une pénible tâche, dit-il; mais il faut que ces déclarations, qui ont été signées à Londres, en présence de témoins, soient reproduites ici en substance; j'aurais voulu vous épargner cette ignominie, mais il faut que nous les entendions de votre propre bouche: vous savez pourquoi.
- Continuer, dit en se détournant l'individu auquel M. Brownlow s'adressait. Dépêchons-nous; j'en ai déjà assez fait, ce me semble; n'allez pas me garder longtemps ici.
- Cet enfant, dit M. Brownlow en posant la main sur la tête d'Olivier, cet enfant est votre frère; c'est le fils illégitime de votre père, Edwin Leeford, auquel j'étais si attaché, et de la pauvre Agnès Fleming, qui mourut en lui donnant le jour.
- Oui, dit Monks en regardant de travers Olivier qui tremblait de tous ses membres, et dont on aurait pu entendre battre le coeur, voilà leur bâtard.
- Le mot dont vous vous servez, dit sévèrement M. Brownlow, est un reproche adressé à deux êtres que depuis longtemps la vaine censure du monde ne peut plus atteindre; c'est une insulte qui ne peut plus déshonorer âme qui vive, sinon vous qui vous en rendez coupable. Cet enfant est né dans cette ville?
- Au dépôt de mendicité, répondit Monks; du reste, vous avez là son histoire, ajouta-t-il avec impatience en montrant du doigt les papiers.
- Il faut que nous l'entendions de votre bouche, dit M. Brownlow en promenant ses regards sur les témoins de cette scène.
- Alors, écoutez-moi, répondit Monks; mon père étant tombé malade à Rome, comme vous le savez, ma mère, dont il était depuis longtemps séparé, partit de Paris pour aller le rejoindre et m'emmena avec elle: c'était sans doute pour s'assurer la fortune de mon père, car elle n'avait pas grande affection pour lui, ni lui pour elle; il ne nous reconnut pas, il avait déjà perdu connaissance et resta assoupi jusqu'au lendemain, jour de sa mort. Parmi ses papiers, il y en avait deux datés du jour où il était tombé malade et renfermés dans une lettre à votre adresse. Il avait écrit sur l'enveloppe qu'il ne fallait vous envoyer ces papiers qu'après sa mort. L'un était une lettre à cette fille, à Agnès, et l'autre un testament.
- Que disait-il dans cette lettre? demanda M. Brownlow.
- La lettre?... c'était une feuille de papier écrite dans tous les sens, une espèce de confession générale des torts qu'il se reprochait, et des prières au bon Dieu pour qu'il la prît sous sa protection; il l'avait trompée, à ce qu'il paraît, en lui disant que certaines circonstances mystérieuses, qu'il lui expliquerait plus tard, s'opposaient à son mariage immédiat avec elle; et alors elle avait été bon train, s'était fiée à lui, et beaucoup trop, car elle y avait perdu l'honneur, que personne ne pouvait plus lui rendre. Elle n'avait plus que quelques mois pour accoucher. Il lui disait tout ce qu'il avait l'intention de faire pour cacher sa honte s'il avait vécu; et il la conjurait, s'il venait à mourir, de ne pas maudire sa mémoire et de ne pas croire que les conséquences fatales de cette faute retomberaient sur elle ou sur son enfant, parce qu'il n'y avait que lui de coupable. Il lui rappelait le jour ou il lui avait donné un médaillon et une bague sur laquelle il avait fait graver le nom de baptême, laissant en blanc la place où il espérait un jour faire ajouter le nom de famille... Il la priait de garder cette bague, de la porter toujours sur son coeur, comme elle avait fait jusque-là, et il répétait plusieurs fois les mêmes mots, comme un homme qui a perdu la tête, et je crois bien que c'était vrai.
- Quant au testament...,» dit M. Brownlow en voyant Olivier pleurer à chaudes larmes.
Monks restait silencieux.
«Quant au testament, continua M. Brownlow à sa place, il était conçu dans le même esprit que la lettre. Il y parlait des chagrins que lui avait causés sa femme, des penchants coupables, des dispositions vicieuses qu'il avait reconnus en vous, son fils unique, qui aviez été nourri dans la haine de votre père. Il vous laissait, ainsi qu'à votre mère, une rente de huit cents livres sterling. Il faisait de sa fortune deux parts égales, l'une pour Agnès Fleming, et l'autre pour l'enfant auquel elle donnerait le jour. Si c'était une fille, la fortune lui revenait sans conditions; mais si c'était un fils, il était stipulé qu'à l'époque de sa majorité il ne devait avoir souillé son nom d'aucun acte public de déshonneur, de bassesse, de lâcheté ou de méchanceté; il voulait par là, disait-il, montrer à la mère la confiance qu'il avait en elle et la conviction profonde où il était que son enfant tiendrait d'elle un coeur noble et une nature élevée. S'il était trompé dans son attente, alors il voulait que la fortune vous revînt: car, dans le cas, mais dans le cas seulement où ses deux fils seraient également pervers, il vous reconnaissait un droit de priorité sur sa fortune, quoique vous n'en eussiez aucun sur son coeur, puisque dès votre enfance vous ne lui aviez jamais montré que de la froideur et de l'aversion.
- Ma mère, dit Monks en élevant la voix, fit ce que toute femme eût fait à sa place: elle brûla le testament; la lettre ne parvint pas à son adresse; ma mère la garda, ainsi que d'autres preuves, pour le cas où l'on essayerait de nier la faute de la jeune fille; elle instruisit de tout le père d'Agnès, avec toutes les circonstances aggravantes que lui dictait la haine violente dont elle était animée et dont je la remercie. Le père, au désespoir, se retira avec ses enfants au fond du pays de Galles, et changea de nom pour que ses amis ne pussent jamais connaître le lieu de sa retraite. Quelque temps après on le trouva mort dans son lit. Sa fille s'était enfuie secrètement quelques semaines auparavant; il avait parcouru à pied les villes et les villages d'alentour, la cherchant partout, et, persuadé qu'elle avait mis fin à ses jours pour cacher son déshonneur, il était revenu chez lui et était mort de chagrin le soir même.»
Il y eut ici un court moment de silence, jusqu'à ce que M. Brownlow reprit le fil de la narration.