Oliver Twist

Chapter 36

Chapter 364,059 wordsPublic domain

- Il vint me voir et me laissa entre autres choses un portrait, un portrait peint par lui-même, de cette pauvre jeune fille; il ne pouvait l'emporter avec lui et regrettait de le quitter. Il était miné par les soucis et par les remords; il me dit en termes vagues et incohérents qu'il avait perdu et déshonoré une famille; il me confia l'intention qu'il avait de convertir à tout prix sa fortune en espèces, d'assurer à sa femme et à vous une partie de sa nouvelle fortune et de s'expatrier pour toujours. Je ne devinai que trop qu'il ne s'expatrierait pas seul. Même à moi, son ami d'enfance, dont l'attachement pour lui avait pris racine sur la tombe de sa soeur chérie, même à moi, il ne fit aucun aveu plus complet. Il me promit de m'écrire, de tout me dire, et de venir ensuite me voir encore une dernière fois avant de s'éloigner pour toujours. Hélas! c'était ce jour-là même que je le voyais pour la dernière fois. Je n'ai reçu de lui aucune lettre, et je ne l'ai plus revu.

«Je me rendis, ajoute M. Brownlow, après un instant de silence, je me rendis sur le théâtre de son... (je puis parler ici le langage du monde, car l'indulgence et la rigueur du monde ne lui font plus rien à présent)... sur le théâtre de son coupable amour, décidé, si mes craintes se réalisaient, à offrir à cette pauvre enfant abandonnée un foyer pour l'abriter et un coeur pour la plaindre. Sa famille avait quitté le pays huit jours auparavant; ils avaient acquitté quelques petites dettes courantes et étaient partis pendant la nuit: nul ne put me dire le motif ni le but de leur voyage.»

Monks respira plus librement et regarda autour de lui avec un sourire de triomphe.

«Quand votre frère, dit M. Brownlow, en rapprochant sa chaise de Monks, quand votre frère, pauvre enfant abandonné, chétif et couvert de haillons, fut jeté sur mon chemin, non par le hasard, mais par la Providence, et sauvé par moi du vice et de l'infamie...

- Quoi! s'écria Monks en tressaillant.

- Par moi, dit M. Brownlow. Je vous disais bien que mon récit finirait par vous intéresser. Je vois que le juif, votre rusé complice, ne vous a pas dit mon nom, quoique du reste il dût croire qu'il vous était tout à fait inconnu. Quand cet enfant eut été sauvé par moi et qu'il se rétablit chez moi de sa maladie, sa ressemblance surprenante avec le portrait dont je vous parlais tout à l'heure me frappa d'étonnement. Dès la première fois que je le vis, malgré sa misère et ses haillons, je remarquai sur son visage une expression de langueur qui me rappela tout à coup, comme dans un rêve, les traits de celle qui m'avait été si chère. Je n'ai pas besoin de vous raconter comment il fut enlevé dans la rue avant que je connusse son histoire.

- Pourquoi? demanda vivement Monks.

- Parce que vous connaissez tous ces détails aussi bien que moi.

- Moi!

- Il serait inutile de chercher à le nier, répondit M. Brownlow; je vous montrerai que je sais encore bien d'autres choses.

- Vous n'avez aucune preuve à produire contre moi, balbutia Monks; je vous défie d'en produire une!

- Nous verrons, répondit le vieux monsieur en jetant sur Monks un regard scrutateur. Je perdis cet enfant, et tous mes efforts pour le retrouver furent inutiles; comme votre mère était morte, je savais que, si quelqu'un pouvait éclaircir ce mystère, c'était vous seul. J'appris que vous étiez parti pour vos propriétés des Indes occidentales, où vous vous êtes rendu, ai-je besoin de le dire? après la mort de votre mère, pour éviter ici de fâcheuses poursuites; je fis le voyage. Vous aviez quitté les Indes depuis quelques mois, et on supposait que vous étiez revenu à Londres; mais personne ne pouvait m'indiquer votre adresse. Je revins en Angleterre; vos correspondants n'avaient aucune donnée sur le lieu de votre résidence; vous alliez et veniez, me dirent-ils, d'une manière aussi irrégulière que vous l'aviez toujours fait; quelquefois vous restiez plusieurs jours de suite, quelquefois vous disparaissiez pendant des mois entiers. Vous hantiez, selon toute apparence, les mêmes lieux et les mêmes compagnies, compagnies infâmes dont vous aviez fait votre société quand vous étiez jeune et indomptable. Je les fatiguai de mes questions; je battis les rues nuit et jour; mais, il n'y a pas plus de deux heures, tous mes efforts étaient restés inutiles, et je ne vous avais pas aperçu une seule fois.

- Et maintenant vous me voyez tout à votre aise, dit Monks en se levant d'un air résolu. Eh bien! après? Vous parlez de fraude et d'escroquerie; ce sont là de grands mots, justifiés, à ce que vous paraissez croire, par je ne sais quelle ressemblance avec un petit misérable; vous dites que c'est mon frère! mais vous ne savez seulement pas si un enfant est résulté de ce beau couple; vous n'en avez aucune preuve.

- Je ne le savais pas, repartit M. Brownlow en se levant aussi; mais depuis quinze jours j'ai tout appris. Vous avez un frère, vous le savez; bien plus, vous le connaissez. Il y avait un testament; votre mère l'a détruit et vous a confié ce secret en mourant. Il était question dans ce testament d'un enfant qui était évidemment le fruit de cette malheureuse liaison; cet enfant, vous l'avez rencontré, et sa ressemblance avec son père a éveillé vos soupçons. Vous vous êtes rendu au lieu de sa naissance; il y avait des preuves (preuves longtemps cachées) de son origine et de sa parenté avec vous; ces preuves, vous les avez détruites, et voici les propres paroles que vous avez dites au juif, votre infâme complice: «Les seules preuves de l'identité de l'enfant sont au fond de la rivière, et la vieille sorcière qui les tenait de la mère pourrit dans son cercueil.» Fils dénaturé, lâche, menteur que vous êtes, vous qui tenez des conciliabules la nuit, dans de sombres bouges, avec des voleurs et des assassins; vous dont les infâmes complots ont causé la mort violente de quelqu'un qui valait mille fois mieux que vous; vous qui dès le berceau avez été une cause de chagrin et de désespoir pour votre père, et qui portez sur votre visage, vrai miroir de votre âme, les traces des maladies honteuses que vous devez aux plus viles passions, au vice et à la débauche... Édouard Leeford, me bravez-vous encore?

- Non, non, non! répondit le lâche, accablé sous ces charges multipliées.

- Il n'y a pas un mot, s'écria le vieux monsieur, pas un seul mot qui ne me soit connu. Ces ombres que vous avez vues sur le mur ont recueilli vos secrets et me les ont rapportés à l'oreille. La vue de cet enfant persécuté a ému le vice lui-même, et lui a donné le courage, sinon les attributs de la vertu. Un assassinat a été commis, dont vous êtes moralement, sinon réellement le complice.

- Non, non, interrompit Monks; je ne sais rien de ce qui s'est passé; j'allais m'enquérir de la vérité du fait quand vous m'avez surpris dans la rue; je ne connaissais pas la cause du meurtre; je pensais que c'était le résultat d'une querelle.

- Cette femme a été assassinée pour avoir révélé une partie de vos secrets, répondit M. Brownlow. Voulez-vous me les révéler tous?

- Oui.

- Voulez-vous me dresser de votre main une reconnaissance sincère des faits et les attester devant témoins?

- Oui, je le promets.

- Voulez-vous rester ici tranquille jusqu'à ce que ce document soit rédigé, et m'accompagner en tel lieu que je jugerai convenable, pour y faire cet aveu?

- Si vous y tenez, j'y consens aussi, répondit Monks.

- Vous devez faire plus encore, dit M. Brownlow: restituer à un enfant innocent la fortune qui lui était destinée. Vous n'avez pas oublié les clauses du testament. Mettez-les à exécution en ce qui concerne votre frère, et allez ensuite où vous voudrez: nous n'aurons plus besoin de nous revoir en ce monde.»

Monks, combattu entre la crainte et la haine, se promenait en long et en large, en réfléchissant d'un air sombre à la proposition qui lui était faite et à la possibilité de l'éluder, quand la porte s'ouvrit brusquement, et M. Losberne entra dans la chambre, en proie à une violente agitation.

«L'homme sera pris, s'écria-t-il. Il sera pris ce soir.

- L'assassin? demanda M. Brownlow.

- Oui, oui, répondit l'autre; on a vu son chien errer aux environs d'une vieille masure, et sans nul doute son maître y est déjà caché ou viendra s'y cacher à la faveur de la nuit. La police veille de tous côtés: j'ai causé avec les hommes chargés de le prendre, et ils m'ont dit qu'il est impossible qu'il s'échappe; ce soir, le gouvernement promet une récompense de cent livres sterling à qui le prendra.

- J'en offre cinquante de plus, et je vais le publier moi-même sur les lieux, si j'arrive à temps. Où est M. Maylie?

- Henry? répondit le docteur. Dès qu'il a vu votre ami ici présent monter sain et sauf en voiture avec vous, il est parti au galop pour se rendre à l'endroit on l'on traque l'assassin et se joindre à ceux qui le poursuivent.

- Et le juif? dit M. Brownlow; quelles nouvelles?

- Il n'était pas encore pris, mais il le sera, sans nul doute; il l'est peut-être déjà: on est sûr de l'avoir.

- Avez-vous pris votre parti? demanda M. Brownlow à voix basse à M. Monks.

- Oui, répondit celui-ci; vous... vous me garderez le secret?

- Oui; restez ici jusqu'à mon retour; c'est votre unique chance de salut.»

M. Brownlow et le docteur sortirent et refermèrent la porte à clef.

«Eh bien! où en êtes-vous? Qu'avez-vous fait? demanda tout bas le docteur.

- Tout ce que j'espérais, et même davantage: en réunissant les renseignements fournis par la jeune fille avec ceux que je possédais déjà, je ne lui ai laissé aucune échappatoire, et je lui ai montré clair comme le jour l'horreur de sa conduite. Veuillez écrire, je vous prie, et fixer le rendez-vous à après-demain soir, à sept heures; nous serons là quelques heures d'avance, mais il faudra se reposer, et surtout Mlle Rose, qui aura peut-être besoin de plus de courage que ni vous ni moi ne pouvons en ce moment le prévoir. Mais mon sang bout dans mes veines à la pensée de venger cette pauvre fille assassinée; quelle route ont-ils prise?

- Allez droit au bureau de police, et vous arriverez encore assez à temps, répondit M. Losberne. Moi, je reste ici.»

Les deux amis se séparèrent aussitôt, en proie l'un et l'autre à une agitation violente.

CHAPITRE L. Poursuite et évasion.

Au bord de la Tamise, près de l'église de Rotherhithe, à l'endroit où le fleuve est bordé des masures les plus délabrées et où les vaisseaux sont le plus noircis par la poussière de la houille et par la fumée qui s'échappe des toits abaissés des maisons, se trouve à l'heure qu'il est la plus sale, la plus étrange, la plus extraordinaire des nombreuses localités que recèle la ville de Londres, complètement inconnue, même de nom, au plus grand nombre des habitants de la capitale.

Pour arriver dans cet endroit, le visiteur est obligé de parcourir un dédale de rues étroites et fangeuses, où est entassée la population la plus misérable et la plus grossière des bords du fleuve, et où l'on ne vend que les objets nécessaires à la classe indigente.

Les vivres les moins chers et les plus grossiers sont entassés dans les boutiques; les vêtements les plus communs sont suspendus à la porte du brocanteur ou accrochés aux fenêtres. Coudoyé par des ouvriers sans ouvrage du plus bas étage, des porteurs de lest et de charbon, des femmes effrontées, des enfants en guenilles, enfin par le rebut de la population voisine du fleuve, le visiteur ne se fraye un chemin qu'avec peine, rebuté par le spectacle hideux et l'odeur infecte des allées étroites qui se détachent à droite et à gauche de la rue principale, et assourdi par le bruit des chariots lourdement chargés. Arrivé enfin dans des rues plus reculées et moins fréquentées que celles qu'il a traversées jusqu'ici, il s'avance entre des rangées de maisons dont les façades chancelantes surplombent sur le trottoir, des murs lézardés qui semblent prêts à s'écrouler, des cheminées en ruines qui hésitent à tomber tout à fait, des fenêtres garnies de barres de fer rongées par la rouille et par le temps, enfin tout ce qu'on peut imaginer de plus triste et de plus dégradé.

C'est dans cet affreux quartier, au delà de _Dockhead_, dans le faubourg de _Southtwark_, que se trouve l'île de Jacob, entourée d'un fossé fangeux, profond de six ou huit pieds, et large de quinze ou vingt à la marée haute, qu'on appelait jadis _Mill-Pond _et qui est connu maintenant sous le nom de _Folly-Ditch_. Ce fossé aboutit à la Tamise et peut toujours être rempli d'eau en ouvrant les écluses de _Lead-Mills_, d'où lui venait son ancien nom. Alors un étranger placé sur un des ponts de bois qui sont jetés sur le fossé à _Mill-Lane_, pourrait voir les habitants des maisons qui le bordent de chaque côté puiser l'eau dans des baquets, des seaux, des ustensiles de tout genre, qui descendent des portes ou des fenêtres; et, s'il porte ses regards sur les maisons elles-mêmes, son étonnement redoublera à la vue du spectacle étalé devant lui; des galeries de bois vermoulus s'étendant derrière une demi-douzaine de maisons et percées de trous à travers desquels on peut voir l'eau bourbeuse qui coule au-dessous; des fenêtres faites de pièces et de morceaux, laissant passer des perches à sécher le linge (comme s'il y avait du linge dans ces parages); des chambres si étroites, si resserrées et si sales, que l'air s'y corrompt en y entrant; des constructions en bois qui penchent sur le fossé et qui menacent d'y tomber pour imiter les autres, qui ont déjà pris ce parti; des murs noircis, des fondations dégradées; enfin tout ce que la pauvreté a de plus repoussant: tels sont les objets qui ornent les bords de _Folly- Ditch_.

Dans l'île de Jacob, les magasins sont vides et n'ont plus de toits; les murs s'écroulent de toute part, les fenêtres ne sont plus des fenêtres, les cheminées sont noires, mais il n'en sort plus de fumée. Il y a trente ou quarante ans, c'était un quartier assez commerçant, maintenant ce n'est plus qu'un désert; les maisons n'appartiennent à personne et servent de retraite à ceux qui ont le courage d'y vivre et d'y mourir. Pour chercher un refuge dans l'île de Jacob, il faut avoir de puissantes raisons de se cacher ou être réduit au plus affreux dénûment.

Dans une de ces maisons en ruine, dont les portes et les fenêtres étaient solidement barricadées, et qui donnait par derrière sur le fossé, comme nous venons de le décrire, étaient réunis trois hommes qui tantôt échangeaient entre eux des regards inquiets, comme s'ils étaient dans l'attente de quelque grave événement, et tantôt restaient immobiles et silencieux: c'étaient Tobie Crackit, M. Chitling et un voleur âgé de cinquante ans au moins, qui avait eu le nez brisé dans quelque ancienne rixe, et dont le visage était défiguré par une grande balafre, reçue probablement dans les mêmes circonstances: cet individu était un déporté en rupture de banc et se nommait Kags.

«Quand vous avez déguerpi de nos anciens domiciles, parce que ça chauffait, vous auriez bien dû chercher quelque autre tanière, dit Tobie en s'adressant à M. Chitling, au lieu de venir ici, mon bel ami.

- Et qui est-ce qui vous en empêchait, nigaud que vous êtes? dit Kags.

- Je m'attendais à être mieux reçu, répondit M. Chitling d'un air pensif.

- Voyez-vous, jeune homme, dit Tobie, quand on se donne la peine de vivre à l'écart comme je le fais, et d'avoir un chez-soi où personne ne met le nez, il est peu récréatif de recevoir la visite d'un jeune monsieur dans votre position, quelque agrément qu'on puisse avoir à faire avec vous une partie de cartes.

- Surtout, ajouta M. Kags, quand celui qui vit ainsi loin du monde, a avec lui un ami, arrivé de l'étranger à l'improviste, et trop modeste pour mettre sa carte chez les magistrats à son retour.»

Il y eut un court moment de silence, après quoi Tobie Crackit, sentant l'impossibilité de soutenir la conversation sur le ton plaisant, se tourna vers Chitling et dit:

«Quand Fagin a-t-il été pris?

- Juste au moment du dîner, à deux heures de l'après-midi: Charlot et moi, nous avons eu la chance de nous échapper par une cheminée; quant à Bolter, il avait retourné le cuvier et s'était blotti dessous; mais ses longues échasses l'ont fait découvrir, et il a été pincé comme le juif.

- Et Betsy?

- Pauvre Betsy! dit Chitling qui perdait de plus en plus contenance; elle est allée voir le cadavre et est sortie comme une folle en criant et en se frappant la tête contre les murailles, de sorte qu'on lui a mis la camisole de force, et qu'on l'a conduite à l'hôpital, où elle est à l'heure qu'il est.

- Qu'est devenu le jeune Charlot Bates? demanda Kags.

- Il est à rôder quelque part aux environs, en attendant qu'il fasse nuit noire, mais il sera bientôt ici, répondit Chitling. Il n'y a pas moyen d'aller ailleurs, car aux Trois Boiteux on a arrêté tout le monde; c'est une souricière; il y a des mouchards au comptoir; je les ai vus de mes yeux, quand j'y suis allé.

- Voilà qui est diabolique, observa Tobie en se mordant les lèvres; il y en aura plus d'un qui y passera cette fois-ci.

- On tient les assises en ce moment, dit Kags; si on instruit l'affaire à la vapeur, si Bolter charge Fagin, comme il le fera sans doute, d'après ce qu'il a déjà dit, on peut avoir la preuve de la complicité du juif, et rendre la sentence vendredi; et, dans six jours d'ici, il dansera, morbleu!

- Si vous aviez entendu la foule crier après lui! dit Chitling; les agents de police ont été obligés de lutter comme des diables pour empêcher qu'on ne le mît en pièces; il y eut un moment où on le renversa, mais ils formèrent un cercle autour de lui et parvinrent à se frayer un passage, Si vous l'aviez vu, couvert de boue et de sang, jeter autour de lui des regards effarés et se cramponner aux agents de police comme si c'étaient ses meilleurs amis! je les vois encore, serrés de tous côtés par la foule, et l'entraînant au milieu d'eux. Il y avait là des gens qui n'auraient pas mieux demandé que de le déchirer à belles dents; je le vois encore la barbe et les cheveux pleins de sang; j'entends les cris affreux que poussaient les femmes, en jurant qu'elles lui arracheraient le coeur.»

Chitling, frappé d'horreur au souvenir de cette scène, mit ses mains sur ses oreilles, et, les yeux fermés, arpenta la chambre en long et en large, comme un homme qui a perdu le sens.

Tandis qu'il se livrait à cet exercice et que les deux autres restaient silencieux, les yeux fixés sur le plancher, un bruit étrange se fit entendre dans l'escalier, et le chien de Sikes s'élança dans la chambre.

Ils coururent à la fenêtre, descendirent l'escalier, regardèrent dans la rue; le chien avait pénétré dans la maison par une fenêtre ouverte, il ne fit aucun mouvement pour les suivre: son maître n'était pas avec lui.

«Qu'est-ce que ça signifie? dit Tobie, quand ils furent rentrés dans la chambre; il n'est pas possible qu'il vienne ici, je... je compte bien qu'il ne viendra pas.

- S'il avait dû venir, il serait venu avec le chien, dit Kags en se penchant pour examiner l'animal, qui était couché haletant sur le plancher. Tenez, donnez-lui un peu d'eau, il est tout fatigué d'avoir couru.

- Voyez! il n'en a pas laissé une goutte, ajouta Kags, après avoir regardé le chien un instant sans rien dire; il est couvert de boue, il boite; il faut qu'il ait fait une grande trotte.

- D'où peut-il venir ainsi? s'écria Tobie; il aura été sans doute aux autres gîtes, et, n'y trouvant que des inconnus, il sera venu ici comme il l'a déjà fait si souvent. Mais où a-t-il quitté son maître et pourquoi arrive-t-il seul?

- Il n'est pas possible qu'il se soit tué, dit Chitling, sans oser prononcer le nom de l'assassin. Qu'en pensez-vous?»

Tobie hocha la tête.

«S'il s'était tué, dit Kags, le chien aurait essayé de nous conduire près du corps de son maître. Non, je crois plutôt qu'il a trouvé le moyen de quitter le pays et qu'il aura abandonné son chien; il faut qu'il l'ait planté là de manière ou d'autre: sans cela, l'animal n'aurait pas l'air si tranquille.»

Cette supposition paraissant la plus probable fut adoptée sans contestation: le chien, se glissant sous une chaise, s'y établit commodément pour dormir, et personne ne fit plus attention à lui.

La nuit était venue; on ferma les volets et l'on alluma une chandelle que l'on mit sur la table. Les terribles événements qui s'étaient succédé depuis deux jours avaient fait sur nos trois individus une profonde impression, accrue encore par le danger et l'incertitude de leur propre position. Ils s'assirent tout près les uns des autres, tressaillant au moindre bruit; ils parlaient peu et à voix basse, et, à les voir ainsi muets et terrifiés, on eût cru que le cadavre de la femme assassinée gisait dans la pièce voisine.

Ils étaient depuis quelque temps dans cette attitude, quand tout à coup on frappa à la porte de la rue à coups précipités.

«C'est le jeune Charlot,» dit Kags en regardant avec colère autour de lui pour se donner du courage.

On frappa de nouveau... Ce n'était pas Charlot... il ne frappait jamais ainsi.

Crackit alla à la fenêtre, se pencha pour regarder et fit un bond en arrière; il n'y avait plus besoin de demander qui était là: le visage pâle de Crackit le disait assez. Au même instant, le chien se remit sur ses pattes et courut vers la porte en grondant.

«Il faut lui ouvrir, dit Tobie en prenant la chandelle.

- Le faut-il absolument? demanda l'autre d'une voix étouffée.

- Oui, il faut le faire entrer.

- Ne nous laissez pas dans l'obscurité,» dit Kags en prenant une chandelle sur la cheminée et en l'allumant d'une main si tremblante que l'on frappa encore deux fois avant qu'il eût fini.

Crackit descendit ouvrir et rentra bientôt, suivi d'un homme dont la figure était presque entièrement cachée par un mouchoir. Il le dénoua lestement et laissa voir un visage livide, des yeux enfoncés, des joues caves, une barbe de trois jours: ce n'était plus que l'ombre de Sikes.

Il posa la main sur le dos d'une chaise qui se trouvait au milieu de la chambre, mais il tressaillit au moment de s'asseoir; il eut l'air de regarder par-dessus son épaule et tira la chaise près du mur... aussi près que possible... puis s'assit.

Pas une parole n'avait été échangée; il promenait silencieusement ses regards sur les trois autres, qui se détournaient avec effroi chaque fois qu'ils rencontraient son oeil. Lorsque d'une voix sourde il rompit le silence, tous trois tressaillirent: ils n'avaient jamais entendu une voix pareille.

«Comment ce chien est-il venu ici? demanda-t-il.

- Seul, il y a trois heures.

- Le journal de soir dit que Fagin est arrêté; est-ce vrai ou faux?

- Parfaitement vrai.»

Nouveau silence.

«Que le diable vous emporte tous! dit Sikes en passant sa main sur son front. N'avez-vous rien à me dire?»

Ils se regardèrent avec embarras, et personne ne répondit.

«Vous qui êtes ici chez vous, dit Sikes en s'adressant à Crackit, avez-vous l'intention de me livrer ou de me donner un asile pour laisser passer l'orage?

- Vous pouvez rester ici si vous vous y trouvez en sûreté, répondit Crackit après quelque hésitation.

Sikes dirigea lentement ses regards vers le mur auquel il était adossé.

Essayant plutôt de tourner la tête qu'il ne la tournait réellement, il dit: «Le corps... est-il... enterré...?»

Ils firent signe que non.

«Pourquoi ne l'a-t-on pas enterré? dit l'homme en regardant de nouveau derrière lui. Pourquoi garder de ces vilaines choses-là en vue?... Qui est-ce qui frappe ainsi?»

Crackit sortit en faisant un geste qui indiquait qu'il n'y avait rien à craindre; il rentra presque aussitôt suivit de Charlot Bates. Sikes était assis en face de la porte, de sorte que sa figure fut la première qui frappa les yeux du nouveau venu.

«Tobie! dit Charlot en reculant d'horreur, pourquoi ne m'avoir pas dit cela en bas?»

Il y avait eu quelque chose de si sinistre dans l'accueil que lui avaient fait les trois premiers interlocuteurs, que l'assassin voulut se rendre favorable le nouveau venu, et fit mine de lui tendre la main.