Oliver Twist

Chapter 3

Chapter 33,870 wordsPublic domain

En entendant ces deux manières de parler un peu contradictoires, Olivier regarda ingénument M. Bumble avec de grands yeux; mais celui-ci prévint toute observation de la part de l'enfant, en l'introduisant tout de suite dans une pièce voisine, dont la porte était ouverte. C'était une grande salle avec une grande fenêtre. Derrière un bureau élevé, siégeaient deux vieux messieurs à tête poudrée, dont l'un lisait un journal, tandis que l'autre, à l'aide d'une paire de lunettes d'écaille, parcourait un petit parchemin étalé devant lui. Devant le bureau, M. Limbkins était debout d'un côté, et de l'autre M. Gamfield, avec sa figure noire de suie, tandis que deux ou trois gros gaillards à bottes à revers paradaient dans la salle.

Le vieux monsieur à lunettes s'assoupit peu à peu sur le petit morceau de parchemin, et il y eut une courte pause, après qu'Olivier eut été placé par M. Bumble en face du bureau.

«Voici l'enfant, Votre Honneur,» dit M. Bumble.

Le vieux monsieur qui lisait le journal leva un instant la tête, et éveilla son voisin en le tirant par la manche.

«Ah! voici l'enfant? dit le vieux monsieur.

- Oui, monsieur, répondit M. Bumble. Saluez le magistrat, mon ami.

Olivier s'arma de courage et salua de son mieux. Les yeux fixés sur la perruque poudrée des magistrats, il se demandait s'ils venaient tous au monde avec cette étoupe blanche sur la tête, et si c'était à cela qu'ils étaient redevables d'être magistrats.

«Eh bien! dit le vieux monsieur, je suppose qu'il a du goût pour l'état de ramoneur?

- Il en raffole, Votre Honneur, répondit Bumble en pinçant sournoisement Olivier, pour lui faire comprendre qu'il ne devait pas dire le contraire.

- Il veut être ramoneur, n'est-ce pas? demanda le vieux monsieur.

- Si demain on voulait lui faire embrasser un autre état, il se sauverait immédiatement, répondit Bumble.

- Et voici l'homme qui doit être son maître? Vous, monsieur? Vous le traiterez bien, n'est-ce pas? Vous le nourrirez, enfin vous en aurez bien soin? dit le vieux monsieur.

- Quand je dis oui, c'est oui, répondit M. Gamfield d'un air rébarbatif.

- Vous avez le ton brusque, mon ami, mais vous avez l'air d'un honnête homme plein de franchise, dit le vieux monsieur en tournant ses lunettes vers le candidat à la prime de cinq livres sterling, dont l'extérieur hideux respirait la cruauté; mais le magistrat était presque aveugle et moitié en enfance: aussi ne pouvait-on s'attendre qu'il vit aussi clair que tout le monde.

- Je m'en flatte, monsieur, dit M. Gamfield avec un affreux sourire.

- Je n'en doute pas, mon ami, répondit le vieux monsieur en affermissant ses lunettes sur son nez et en cherchant des yeux l'encrier.

C'était le moment critique de la destinée d'Olivier. Si l'encrier s'était trouvé à la place où le vieux monsieur le cherchait, il y eût trempé sa plume, il eût signé l'acte d'apprentissage, et Olivier eût été emmené sur l'heure. Mais le hasard voulut que l'encrier fût précisément sous son nez, et qu'il le cherchât des yeux de tous côtés sans l'apercevoir. Pendant cette recherche, il jeta les yeux en face de lui, et son regard rencontra la figure pâle et bouleversée d'Olivier Twist, qui, en dépit des coups d'oeil significatifs et des pinçons de Bumble, considérait l'extérieur affreux de son futur maître avec une expression d'horreur et de crainte, trop visible pour échapper même à un magistrat à demi aveugle.

Le vieux monsieur s'arrêta, posa sa plume et regarda M. Limbkins qui prit une prise de tabac, en affectant un air de gaieté et d'indifférence.

«Mon enfant,» dit le vieux monsieur en se penchant sur le bureau.

Olivier tressaillit à cette parole, et on peut excuser son trouble, car ces mots étaient dits d'un ton bienveillant, et un bruit inconnu effraye toujours; il trembla de tout son corps et fondit en larmes.

«Mon enfant, dit le vieux monsieur, vous avez l'air pâle et épouvanté; pourquoi cela?

- Éloignez-vous un peu de lui, bedeau, dit l'autre magistrat en posant son journal et en se penchant vers Olivier d'un air d'intérêt. Voyons, mon enfant, qu'avez-vous? n'ayez pas peur.»

Olivier tomba à genoux, et, joignant les mains, supplia les magistrats d'ordonner qu'on le ramenât au cachot, disant qu'il aimait mieux mourir de faim, être battu, être tué même, si on voulait, plutôt que d'être remis à cet homme qui le faisait trembler.

«Bien! dit M. Bumble levant les yeux et les mains de l'air le plus majestueux. Bien, Olivier! De tous les orphelins rusés et trompeurs que j'aie jamais vus, tu es bien un des plus effrontés.

- Taisez-vous, bedeau, dit le second magistrat, quand M. Bumble eût achevé ce superlatif.

- Je demande pardon à Votre Honneur, dit M. Bumble, qui ne pouvait en croire ses oreilles; est-ce à moi que s'adresse Votre Honneur?

- Oui, taisez-vous.»

Bumble demeura stupéfait: ordonner à un bedeau de se taire! c'était le monde renversé!

Le vieux monsieur à lunettes d'écaille regarda son collègue, et lui fit un mouvement de tête qui témoignait de son approbation.

«Nous refusons notre sanction à cet acte d'apprentissage, dit le magistrat, et en même temps il jeta de côté la feuille de parchemin.

- J'espère, balbutia M. Limbkins, j'espère que, sur le témoignage sans valeur d'un enfant, les magistrats ne suspecteront pas la conduite des autorités.

- Les magistrats ne sont pas appelés à se prononcer sur ce sujet, dit d'un ton bref le vieux monsieur; reconduisez cet enfant au dépôt et traitez-le bien, il paraît en avoir besoin.»

Le soir même, le monsieur au gilet blanc affirma de la manière la plus nette et la plus formelle qu'Olivier, non seulement se ferait pendre, mais écarteler par-dessus le marché. M. Bumble hocha la tête d'un air sombre et mystérieux et dit qu'il souhaitait que l'enfant tournât bien; à quoi M. Gamfield répondit qu'il aurait souhaité que l'enfant lui fût confié. Ce souhait semblait en contradiction directe avec celui du bedeau, bien que Bumble et Gamfield fussent d'accord sur beaucoup de points.

Le lendemain matin, le public fut informé de nouveau qu'Olivier Twist était encore à louer, et que quiconque voudrait s'en charger recevrait cinq livres sterling.

CHAPITRE IV. Olivier trouve une place et fait son entrée dans le monde.

Dans les grandes familles, quand un jeune homme prend des années et qu'on ne peut lui obtenir une place avantageuse par achat, succession, réversibilité ou survivance, on a coutume de l'envoyer sur mer. Le conseil d'administration, pour suivre un exemple si sage et si salutaire, délibéra sur l'opportunité d'embarquer Olivier Twist à bord de quelque bâtiment marchand en destination d'un bon petit port bien malsain. Ce parti semblait aux administrateurs le meilleur que l'on pût suivre; il était probable en effet que le patron s'amuserait un jour après son dîner à fouetter l'enfant jusqu'à ce que mort s'ensuivit, ou à lui faire sauter la cervelle avec une barre de fer; on sait que pour les gens de cette classe ce sont là deux passe-temps ordinaires qui ne manquent pas d'agrément. Plus le conseil envisageait la chose à ce point de vue plus il y trouvait d'avantage. La conclusion fut que le seul moyen d'assurer l'avenir d'Olivier était de l'embarquer sans délai.

M. Bumble avait été dépêché pour faire quelques recherches préliminaires, afin de découvrir un capitaine ou autre qui voulût d'un mousse auquel âme qui vive ne s'intéressait; il revenait au dépôt de mendicité pour rendre compte du résultat de sa mission, quand il rencontra à la porte l'entrepreneur des pompes funèbres da la paroisse, M. Sowerberry en personne.

M. Sowerberry était un homme grand, maigre, fortement charpenté, vêtu d'un habit noir râpé, avec des bas de coton rapiécés de même couleur et des souliers à l'avenant. La nature n'avait pas donné à sa physionomie une expression souriante; mais, comme il trouvait dans son métier ample matière à plaisanterie, sa démarche était pour ainsi dire élastique et sa figure enjouée, quand il aborda M. Bumble et lui donna une cordiale poignée de main.

«Je viens de prendre la mesure des deux femmes qui sont mortes la nuit dernière, monsieur Bumble, dit l'entrepreneur.

- Vous ferez fortune, monsieur Sowerberry, dit le bedeau en introduisant le pouce et l'index dans la tabatière que lui présentait l'entrepreneur, laquelle offrait ingénieusement l'image d'un petit cercueil breveté, sans garantie du gouvernement. Je vous dis que vous ferez fortune, monsieur Sowerberry, répète M. Bumble en lui donnant amicalement sur l'épaule un léger coup de canne.

- Vous croyez? dit l'entrepreneur d'un ton qui ne voulait dire ni oui ni non; les prix fixés par l'administration sont bien minces, monsieur Bumble.

- Et vos cercueils aussi,» répondit le bedeau d'un air qui approchait de la plaisanterie, autant qu'il convenait à un fonctionnaire important.

M. Sowerberry fut ravi, comme il devait l'être, de la finesse de ce mot, et partit d'un long éclat de rire. «C'est vrai, monsieur Bumble, dit-il enfin. Il faut l'avouer, depuis la mise en vigueur du nouveau système de nourriture, les cercueils sont un peu plus étroits et moins profonds que par le passé; mais il faut bien gagner quelque chose, monsieur Bumble; le bois sec coûte fort cher, monsieur, et les attaches de fer viennent de Birmingham par le canal.

-- Bah! dit M. Bumble, chaque métier a ses avantages et ses inconvénients, et un beau profit est bien aussi quelque chose.

- Sans doute, répondit l'entrepreneur; si je ne gagne rien sur chaque article en particulier, je me rattrape sur l'ensemble, voyez-vous. Eh! eh! eh!

- Justement, dit-il, Bumble.

- Il faut pourtant dire, continua M. Sowerberry en reprenant le fil de son discours que le bedeau avait interrompu; il faut pourtant dire, monsieur Bumble, que j'ai contre moi un grand désavantage: c'est que les gens robustes s'en vont les premiers. Je veux dire que les gens qui ont vécu à leur aise, qui ont payé leurs contributions pendant longtemps, sont les premiers à succomber quand ils entrent au dépôt; et, voyez-vous, monsieur Bumble, trois ou quatre pouces de plus qu'on n'avait calculé font une grande brèche dans les profits, surtout quand on a une famille à soutenir, monsieur.»

Comme Sowerberry disait cela du ton indigné d'un homme qui a lieu de se plaindre, et que M. Bumble sentait que cela pourrait amener quelques réflexions défavorables aux intérêts de la paroisse, ce dernier crut prudent de parler d'autre chose; et Olivier Twist lui fournit un sujet de conversation.

«Vous ne connaîtriez pas par hasard, dit M. Bumble, quelqu'un qui aurait besoin d'un apprenti? C'est un enfant de la paroisse qui est en ce moment une grosse charge, une meule de moulin, pour ainsi dire, pendue au cou de la paroisse! Offres avantageuses, monsieur Sowerberry, offres avantageuses.»

Et en parlant M. Bumble dirigeait sa canne vers l'affiche en question et frappait trois petits coups sur les mots: _cinq livres sterling_, qui étaient imprimés en majuscules de la plus grande dimension.

- Ma foi! dit l'entrepreneur en prenant M. Bumble par le pan à garniture dorée de son habit; voici précisément ce dont je voulais vous parler. Vous savez... Quel joli bouton vous avez là, mon cher monsieur Bumble! je ne l'avais jamais remarqué.

- Oui, il est assez bien, dit le bedeau en regardant avec orgueil les gros boutons de cuivre qui ornaient son habit; le sujet est le même que celui du sceau paroissial: le bon Samaritain pansant le voyageur blessé. Le conseil me l'a donné pour mes étrennes, monsieur Sowerberry. La première fois que je l'ai mis, c'était pour assister à l'enquête relative à ce marchand sans ressources, qui mourut la nuit sous une porte cochère.

- Je m'en souviens, dit l'entrepreneur; le jury déclara qu'il était mort de froid et de faim, n'est-ce pas?»

«Et le verdict ajoutait, je crois, d'une manière spéciale, dit l'entrepreneur, que si l'officier de secours...

- Bast! sottise que cela! dit le bedeau avec humeur; si le Conseil faisait attention à toutes les niaiseries que débitent ces ignorants de jurés, il aurait fort à faire.

- C'est bien vrai, dit l'entrepreneur.

- Les jurés, dit M. Bumble en serrant fortement sa canne, ce qui était chez lui signe de colère, les jurés sont des êtres sans éducation, des êtres vils et rampants.

- C'est encore vrai, dit l'entrepreneur.

- Ils n'ont pas plus de philosophie et d'économie politique à eux tous que ça, dit le bedeau en faisant claquer ses doigts avec dédain.

- Non, sans doute, reprit Sowerberry.

- Je les méprise, dit le bedeau, dont la figure se colorait de plus en plus.

- Et moi aussi, répondit l'entrepreneur.

- Et je voudrais seulement tenir ces jurés, si indépendants, au dépôt pendant une semaine ou deux; les règlements de l'administration leur rabattraient bien vite leur caquet.

- Enfin, laissons-les pour ce qu'ils sont,» reprit l'entrepreneur; et en même temps il souriait d'un air approbateur, pour calmer la colère croissante du bedeau courroucé.

M. Bumble ôta son tricorne, en tira un mouchoir, essuya la sueur que la colère faisait ruisseler sur son front, remit son tricorne; puis, se tournant vers l'entrepreneur, il dit d'un ton plus calme:

«Eh bien! et cet enfant?

- Oh! vous savez, monsieur Bumble, répondit le fabricant de cercueils; je paye une forte taxe pour les pauvres.

- Hem! fit M. Bumble; eh bien?

- Eh bien! reprit M. Sowerberry, je songeais que, si je paye beaucoup pour les pauvres, j'ai le droit de les exploiter aussi de mon mieux, monsieur Bumble; ainsi... ainsi je crois que cet enfant fera mon affaire.»

M. Bumble saisit le bras de l'entrepreneur et le fit entrer au dépôt. M. Sowerberry resta en conférence avec les administrateurs pendant cinq minutes, et il fut convenu qu'Olivier entrerait chez lui le soir venu à l'essai, c'est-à-dire que si, au bout de quelque temps, il trouvait que l'enfant lui rapportait plus par son travail qu'il ne lui coûtait pour sa nourriture, il le prendrait pour un nombre d'années déterminé, avec le droit de l'employer à sa fantaisie.

Le petit Olivier fut amené le soir devant les administrateurs et informé qu'il allait entrer immédiatement en qualité d'apprenti chez un fabricant de cercueils, et que, s'il se plaignait de sa position, s'il retombait encore à la charge de la paroisse, on l'embarquerait pour être noyé ou assommé. Il ne manifesta aucune émotion. Ces messieurs déclarèrent tous que c'était un petit garnement sans coeur, et ordonnèrent à M. Bumble de l'emmener sur le champ.

Quoiqu'il soit naturel de penser que les administrateurs plus que qui que ce soit au monde, devaient éprouver un légitime sentiment d'horreur à la moindre marque d'insensibilité, ils se trompaient cependant complètement dans la circonstance actuelle. Le fait est qu'Olivier, loin de manquer de sensibilité, en avait au contraire une trop forte dose et n'était en train d'arriver à un état de stupidité et d'abrutissement pour le reste de sa vie, que par suite des mauvais traitements qu'il avait endurés. Il apprit sa nouvelle destination sans dire un mot; mit sous son bras son petit bagage, qui n'était pas lourd à porter, car il tenait dans un morceau de papier d'un demi-pied carré sur trois pouces d'épaisseur, enfonça sa casquette sur ses yeux, et s'accrochant encore une fois au parement de M. Bumble, il fut conduit par ce fonctionnaire à un nouveau lieu de souffrances.

Pendant quelque temps M. Bumble traîna ainsi Olivier après lui sans faire attention à l'enfant: car le bedeau marchait la tête haute, comme il sied à un bedeau. Il faisait du vent; le petit Olivier était complètement caché par les basques de l'habit, qui en s'entr'ouvrant laissaient voir avec avantage le gilet à revers et la culotte courte du bedeau. Au moment d'arriver, M. Bumble jugea convenable de jeter un coup d'oeil sur l'enfant pour voir s'il était présentable, et il le fit de l'air capable et entendu qui convient à un protecteur bienveillant.

«Olivier! dit M. Bumble.

- Oui, monsieur, répondit l'enfant d'une voix faible et tremblante.

- Ne mettez pas votre casquette sur vos yeux et levez la tête, monsieur.»

Olivier obéit tout de suite, en passant bien vite la main sur ses yeux; mais une larme y roulait encore quand il regarda son guide, et elle coula sur ses joues tandis que M. Bumble le considérait d'un oeil sévère; cette larme fut suivie d'une autre, et d'une autre encore. L'enfant eut beau vouloir prendre sur lui, ses efforts furent vains; il lâcha la manche du bedeau, mit ses deux mains sur sa figure, et un torrent de larmes coula à travers ses doigts décharnés.

«Bien! s'écria M. Bumble s'arrêtant court, et lançant à son petit protégé un regard plein de méchanceté. C'est bien; de tous les enfants les plus ingrats, les plus vicieux que j'aie jamais vus, vous êtes...

- Non, non, monsieur, s'écria Olivier en sanglotant et en se cramponnant à la main qui tenait la fameuse canne; non, non, monsieur; je veux être bon; oui, je serai bien sage, monsieur! je suis si jeune, monsieur, et je suis si... si...

- Si quoi? demanda M. Bumble étonné.

- Si abandonné, monsieur, si complètement abandonné, s'écria l'enfant. Tout le monde me déteste; oh! monsieur, je vous en prie, ne soyez plus fâché contre moi.»

L'enfant en même temps se frappait la poitrine, sanglotait et regardait le bedeau avec angoisse.

Pendant quelques instants, M. Bumble contempla avec étonnement la mine piteuse et désolée d'Olivier; il toussa trois ou quatre fois, comme un homme enroué, en se plaignant entre ses dents de cette toux importune, et dit à Olivier de s'essuyer les yeux et d'être sage. Puis lui prenant la main, il continua à marcher en silence.

Le fabricant de cercueils venait de fermer les volets de sa boutique, et était en train d'inscrire quelques entrées sur son livre de compte, à la lueur d'une mauvaise chandelle, quand M. Bumble entra.

«Ah! dit-il en levant les jeux et arrêtant sa plume au milieu d'un mot; c'est vous, monsieur Bumble?

- En personne, monsieur Sowerberry, répondit le bedeau, tenez, je vous amène l'enfant.»

Olivier fit un salut.

«Ah! voici l'enfant en question, dit l'entrepreneur des pompes funèbres en levant la chandelle pour voir à fond Olivier. Madame Sowerberry, voulez-vous venir un instant, ma chère?»

Mme Sowerberry sortit d'une petite pièce derrière la boutique; c'était une femme petite, maigre, pincée, une vraie mégère.

«Ma chère, dit M. Sowerberry avec déférence; voici l'enfant du dépôt, dont je vous ai parlé.»

Olivier salua de nouveau.

«Dieu! dit la femme, qu'il est maigre!

- En effet, il n'est pas fort, répondit M. Bumble en regardant Olivier sévèrement, comme si c'était sa faute; Il n'est pas fort, il faut l'avouer; mais il poussera, madame Sowerberry, il poussera.

- Oui, dit la femme avec humeur, grâce à notre boire et à notre manger. Qu'y a-t-il à gagner avec ces enfants de la paroisse? Ils coûtent toujours plus qu'ils ne valent. Mais les hommes veulent n'en faire qu'à leur tête; allons, descends, petit squelette.» À ces mots elle ouvrit une porte, poussa Olivier vers un escalier fort roide qui conduisait à une petite cave, sombre et humide, attenante au bûcher, qu'on nommait la _cuisine_, et où se trouvait une fille malpropre, avec des souliers éculés, et de gros bas bleus en lambeaux. «Charlotte, dit Mme Sowerberry qui avait suivi Olivier, donnez à cet enfant quelques-uns des restes qu'on a mis de côté pour Trip; il n'est pas revenu à la maison de toute la journée, ainsi il s'en passera. Je suppose que tu ne feras pas le dégoûté, hein, petit?»

Olivier, dont les yeux s'allumaient à l'idée de manger de la viande et qui mourait d'envie de la dévorer, répondit que non, et un plat de restes grossiers fut placé devant lui.

Je voudrais que quelque philosophe bien nourri, chez qui la bonne chère n'engendre que de la bile, de ces philanthropes au sang glacé, au coeur de fer, eût pu voir Olivier Twist se jeter sur ces restes dont le chien n'avait pas voulu, et contempler l'affreuse avidité avec laquelle il déchirait et avalait les morceaux. Il n'y a qu'une chose que je préférerais à cela; ce serait de voir ce philosophe faire le même repas, et avec le même plaisir.

«Eh bien! dit la femme, quand Olivier eut fini son souper, auquel elle avait assisté avec une horreur silencieuse, épouvantée de l'appétit futur de l'enfant; as-tu fini?»

Comme il n'y avait plus rien à avaler, Olivier répondit que oui.

«Alors, viens avec moi,» dit-elle. Elle prit une lampe sale et fumeuse et le conduisit au haut de l'escalier. «Ton lit est sous le comptoir. Tu n'as pas peur de coucher au milieu des cercueils, je suppose? D'ailleurs, qu'importe que cela te convienne ou non? Tu ne coucheras pas ailleurs. Arrive. Ne vas-tu pas me tenir là toute la nuit?»

Olivier, sans perdre de temps, suivit docilement sa nouvelle maîtresse.

CHAPITRE V. Olivier fait de nouvelles connaissances, et, la première fois qu'il assiste à un enterrement, il prend une idée défavorable du métier de son maître.

Laissé seul dans la boutique du fabricant de cercueils, Olivier posa la lampe sur un banc et jeta un regard timide autour de lui, avec un sentiment de terreur dont bien des gens plus âgés que lui peuvent facilement se rendre compte. Un cercueil inachevé, posé sur des tréteaux noirs, occupait le milieu de la boutique et avait une apparence si lugubre, que l'enfant était pris de frisson chaque fois que ses yeux se portaient de ce côté; il s'attendait presque à voir se dresser lentement la tête d'un horrible fantôme dont l'aspect le ferait mourir de frayeur. Le long de la muraille était disposée une longue rangée de planches de sapin coupées uniformément, qui avaient l'air dans le demi-jour d'autant de spectres à larges épaules, avec les mains dans leurs poches; des plaques de métal, des copeaux, des clous à tête luisante, des morceaux de drap noir jonchaient le plancher. Derrière le comptoir on voyait figurés en manière d'enjolivement, sur le mur, deux croque-morts, à cravate empesée, debout devant la porte d'une maison, et dans le lointain un corbillard traîné par quatre chevaux noirs. La boutique était fermée et chaude; l'atmosphère semblait chargée d'une odeur de cercueil; sous le comptoir, le trou où était jeté le matelas d'Olivier avait l'air d'une fosse.

Il n'y avait pas que ce spectacle lugubre qui impressionnât l'enfant; il était seul dans ce lieu étrange; et nous savons tous combien les plus vaillants d'entre nous se trouveraient parfois affectés dans une telle situation. L'enfant n'avait point d'ami auquel il s'intéressât ou qui s'intéressât à lui; il n'avait pas à pleurer la mort récente d'une personne aimée; son coeur n'avait pas à gémir de l'absence d'un visage chéri: et pourtant il était profondément triste; en se glissant dans sa couche étroite, il eut souhaité d'être dans son cercueil, et de pouvoir dormir pour toujours dans le cimetière, tandis que l'herbe haute se balancerait doucement sur sa tête, et que les tristes sons de la vieille cloche charmeraient son sommeil.

Il fut réveillé le matin par le bruit d'un grand coup de pied lancé du dehors dans la porte de la boutique, et qu'on réitéra vingt-cinq fois avec colère pendant qu'il s'habillait à la hâte; quand il commença à tirer les verrous, les pieds cessèrent de frapper, et une voix se fit entendre.

«Vas-tu ouvrir la porte? criait-on.

- Oui, monsieur, tout de suite, répondit Olivier tirant le verrou et faisant tourner la clef dans la serrure.

- Tu es le nouvel apprenti, n'est-ce pas? dit la voix à travers le trou de la serrure.

- Oui, monsieur, répondit Olivier.

- Quel âge as-tu?

- Dix ans, monsieur, dit Olivier.

- Alors je vais te secouer, dit la voix; tu vas voir, méchant bâtard que tu es!»

Après cette promesse gracieuse, la voix se mit à siffler.

Olivier avait trop souvent éprouvé les effets de semblables promesses pour douter que celui qui parlait, quel qu'il fût, manquât à sa parole. Il tira les verrous d'une main tremblante et ouvrit la porte.