Chapter 28
- Pas une âme, répondit M. Crackit en relevant son collet; il y avait de quoi s'ennuyer à périr. Vous devriez me faire un beau cadeau, Fagin, pour me récompenser de garder la maison si longtemps. Je suis gros comme un juré, et j'aurais été dormir sur les deux oreilles, si je n'avais pas eu la bonté de rester pour distraire ce jeune novice. Je crève d'ennui, ma parole d'honneur.»
En même temps, M. Tobie Crackit, après toutes ces jérémiades, ramassa les enjeux, mit son gain dans la poche de son gilet d'un air dédaigneux, comme si cette menue monnaie était indigne d'un homme de son rang, et sortit avec une démarche si élégante et si distinguée, que M. Chitling, après avoir contemplé avec admiration ses jambes et ses bottes, jusqu'à ce qu'il les eût perdues de vue, déclara à la compagnie qu'il trouvait que ce n'était pas cher de faire sa connaissance à raison de quinze pièces de six pence l'entrevue, et qu'il ne se souciait pas plus de ce qu'il avait perdu que d'une chiquenaude.
«Quel drôle de corps vous faites, Tom! dit maître Bates, que cette déclaration amusait beaucoup.
- Pas du tout, répondit M. Chitling; n'est-ce pas, Fagin?
- Vous êtes un charmant garçon, mon cher, dit le juif en lui frappant doucement sur l'épaule et en clignant de l'oeil à ses autres élèves.
- Et M. Crackit est une fameuse lame, n'est-ce pas, Fagin? demanda Tom.
- Sans doute, mon cher, répondit le juif.
- Et c'est une belle affaire que d'avoir fait sa connaissance, n'est-ce pas, Fagin? poursuivit Tom.
- C'est évident, répondit le juif; laissez-les dire. Ne voyez-vous pas qu'ils sont jaloux de ce qu'il ne se familiarise pas avec eux comme avec vous?
- Ah! dit Tom d'un air triomphant, voilà ce que c'est. Il m'a nettoyé, par exemple; mais je puis aller réparer mes pertes quand je voudrai, n'est-ce pas, Fagin?
- Sans doute, dit le juif, et le plus tôt sera le mieux, Tom.
Je vous conseille d'y aller tout de suite et vivement. Matois, Charlot, vous devriez déjà être en campagne; il est près de dix heures, et vous n'avez encore rien fait.»
Les jeunes garçons obéirent aussitôt, firent un signe de tête à Nancy, mirent leurs chapeaux et sortirent, non sans dépenser en route beaucoup d'esprit aux dépens de M. Chitling. Il n'y avait pourtant rien d'extraordinaire dans sa conduite. Combien de jeunes messieurs du bon ton payent plus cher que M. Chitling pour se faire voir en bonne société, et combien d'élégants, qui forment cette bonne société, établissent leur réputation tout à fait sur le même pied que le fringant Tobie Crackit!
- Maintenant, Nancy, dit le juif dès qu'ils furent sortis, je vais vous compter la somme. Voici la clef d'un petit coffre où je serre le peu que me rapportent les jeunes gens; je ne mets jamais mon argent sous clef, car je n'en ai pas, ma chère; ah! ah! je voudrais bien en avoir à mettre sous clef. C'est un pauvre métier, Nancy, et bien ingrat; mais j'aime à voir cette jeunesse autour de moi, et je passe par-dessus tout ça... Chut! dit-il en cachant vivement la clef dans son sein; qu'est-ce? Écoutez!»
La jeune fille, qui était assise devant la table, les bras croisés, ne parut nullement s'occuper de l'arrivée d'un nouveau venu, ni s'inquiéter de savoir qui ce pouvait être, jusqu'à ce que le son d'une voix d'homme frappât ses oreilles. À l'instant elle ôta son chapeau et son châle avec la rapidité de l'éclair, et les jeta sur la table. Quand le juif se retourna, elle se plaignit de la chaleur, d'un air de nonchalance qui contrastait singulièrement avec l'extrême promptitude du geste qu'elle venait de faire, et qui avait échappé à Fagin.
«Bah! dit tout bas le juif, comme s'il était contrarié d'être dérangé, c'est l'homme que j'attendais plus tôt... Il descend l'escalier; pas un mot de l'argent tant qu'il sera là, Nancy. Il ne restera pas longtemps: pas plus de dix minutes, ma chère.»
Le juif mit son doigt décharné sur ses lèvres et s'en alla vers la porte, la chandelle à la main, tandis qu'on entendait les pas d'un homme sur l'escalier; le visiteur entra rapidement dans la chambre, et se trouva près de la jeune fille avant d'avoir remarqué sa présence.
C'était Monks.
«C'est une de mes élèves, dit le juif en voyant que Monks reculait à la vue d'une figure étrangère. Ne bougez pas, Nancy.»
Celle-ci se rapprocha de la table, regarda Monks d'un air insouciant et détourna les yeux; mais quand il se tourna vers le juif, elle lui lança un autre regard si perçant, si résolu, que, si un témoin eût pu voir ce changement de physionomie, il eût eu de la peine à croire que les deux regards vinssent de la même personne.
«Vous avez des nouvelles? demanda le juif.
- Importantes, répondit Monks.
- Et... et bonnes? demanda le juif en hésitant, comme s'il craignait de contrarier son interlocuteur par trop de vivacité.
- Pas mauvaises, répondit Monks en souriant; j'ai bien manoeuvré, cette fois... Je voudrais vous dire deux mots.»
La jeune fille se tenait contre la table et n'avait pas du tout l'air de vouloir quitter la chambre, quoiqu'elle vit bien que Monks la montrait du doigt au juif. Celui-ci, craignant peut-être qu'elle ne vînt à réclamer son argent, s'il cherchait à se débarrasser d'elle, fit signe à Monks de monter l'escalier et sortit avec lui. Nancy put entendre l'homme dire en montant les degrés:
«N'allons pas au moins dans cet infernal trou où vous m'avez déjà mené.»
Le juif se mit à rire, répondit quelques mots que la jeune fille ne put entendre, et, au craquement des marches dans l'escalier, elle comprit qu'il conduisait son compagnon au second étage.
Avant que le bruit de leurs pas eût cessé de se faire entendre, la jeune fille avait ôté ses souliers, ramené sa robe sur sa tête et, s'y cachant les bras, se tenait derrière la porte, écoutant avec une curiosité qui ne lui permettait pas même de respirer. Au moment où le bruit cessa, elle se glissa hors de la chambre, gravit l'escalier sans bruit, avec une incroyable légèreté, et disparut dans l'obscurité.
La chambre resta déserte pendant un quart d'heure environ; la jeune fille redescendit du même pas aérien, et presque au même instant, on entendit descendre aussi les deux hommes; Monks regagna aussitôt la rue, et le juif remonta pour chercher l'argent. Quand il rentra, Nancy mettait son châle et son chapeau et se préparait à sortir.
«Dieu! Nancy, s'écria le juif en reculant d'un pas après avoir posé la chandelle sur la table, que vous êtes pâle!
- Pâle? répéta-t-elle en mettant ses mains au-dessus de ses yeux comme pour regarder fixement le juif.
- Affreusement pâle, dit Fagin. Qu'est-ce que vous avez donc fait là, toute seule?
- Rien, que je sache, répondit-elle négligemment; c'est peut-être d'être restée immobile à cette place pendant si longtemps. Allons, voyons! que je m'en aille: ça n'est pas dommage.»
Le juif lui compta la somme, en poussant un soupir à chaque pièce d'argent qu'il lui mettait dans la main, et ils se séparèrent après avoir échangé le bonsoir.
Quand Nancy fut dans la rue, elle s'assit sur le pas d'une porte et parut pendant quelques instants complètement égarée et incapable de poursuivre sa route. Tout à coup elle se leva, et, s'élançant dans une direction tout opposée à celle du logement de Sikes, elle hâta le pas et finit par courir à toutes jambes; épuisée de fatigue, elle s'arrêta pour reprendre haleine; puis, comme si elle rentrait tout à coup en elle-même et déplorait l'impuissance où elle était de faire quelque chose qui la préoccupait, elle se tordit les mains et fondit en larmes.
Les larmes la soulagèrent peut-être, ou bien elle se résigna en sentant combien sa situation était désespérée; elle revint sur ses pas, se mit à courir presque aussi vite dans la direction opposée, soit pour rattraper le temps perdu, soit pour faire trêve aux pensées qui l'obsédaient, et atteignit bientôt la demeure où le brigand l'attendait.
Si son extérieur trahissait quelque agitation, M. Sikes n'en fit pas la remarque en la voyant; il lui demanda seulement si elle avait rapporté l'argent, et, sur sa réponse affirmative, il poussa un certain grognement de satisfaction, laissa tomber sa tête sur l'oreiller et continua son somme, que l'arrivée de Nancy avait interrompu.
Heureusement pour elle, Sikes, une fois en possession de l'argent, employa toute la journée du lendemain à boire et à manger, ce qui contribua singulièrement à lui adoucir le caractère; aussi n'eut- il ni le temps ni l'envie de faire la moindre remarque sur le trouble et la distraction de sa compagne. Nancy, pourtant, avait l'air inquiet et agité d'une personne qui va risquer un de ces coups hardis et périlleux auxquels on ne se résout qu'après une lutte violente. Le juif, avec son oeil de lynx, aurait facilement reconnu ces symptômes et s'en serait alarmé; mais Sikes n'était pas un finaud comme lui, et il ne montra d'autres soupçons que ceux qui tenaient à sa rude et grossière méfiance avec tout le monde. Il était d'ailleurs, contre son ordinaire, de bonne humeur ce jour-là, comme nous l'avons dit; il ne vit donc rien de singulier dans ses manières et s'occupa si peu de Nancy, que le trouble de celle-ci eût pu être mille fois plus visible sans éveiller son attention.
À mesure que le jour baissait, l'agitation de Nancy augmentait; quand la nuit fut venue, elle s'assit, attendant que le brigand aviné se fût endormi; ses joues étaient si pâles, son oeil si ardent, que Sikes lui-même s'en étonna.
Sikes, affaibli par la fièvre, était étendu dans son lit et buvait son grog pour se calmer; c'était la troisième ou quatrième fois qu'il tendait son verre à Nancy, quand il fut frappé du changement qui s'était opéré en elle.
«Le diable m'emporte, dit-il en se soulevant sur son bras pour regarder en face la jeune fille, on dirait un revenant. Qu'as-tu?
- Ce que j'ai? répondit-elle. Rien. Pourquoi me regardes-tu comme ça?
- Qu'est-ce que c'est que ces bêtises-là? fit Sikes en la secouant rudement par le bras. Hein? qu'est-ce que ça veut dire? À quoi penses-tu? Allons! Allons!
- À bien des choses, Guillaume, répondit la jeune fille toute frissonnante et se cachant le visage dans ses mains. Mais bah! qu'est-ce que ça fait?»
Ces mots furent prononcés d'un ton de gaieté feinte qui produisit sur Sikes une impression plus profonde que ne l'avaient fait les traits décomposés de la jeune fille.
«Écoute un peu, dit Sikes; si tu n'as pas la fièvre, il se passe quelque chose de drôle dans l'air; oui, quelque chose de mauvais. Tu n'irais pas par hasard...? Ah bien oui! n'y a pas de danger que tu fasses ça.
- Que je fasse quoi?
- Non, non, dit Sikes en la regardant fixement et en se partant à lui-même. N'y a pas de fille qui ait le coeur plus solide, ou il y a déjà trois mois que je lui aurais coupé le sifflet. C'est la fièvre qui la tient! voilà la chose.»
Cette idée qu'elle avait la fièvre le rassura, et il avala d'un seul trait son verre; puis, avec force jurons, il demanda sa médecine. La jeune fille s'élança avec promptitude et versa, en se détournant, la potion dans une tasse dont elle lui fit vider elle- même le contenu.
«Maintenant, dit le voleur, viens t'asseoir là, à côté de moi, et fais-moi une autre mine que ça, ou je t'arrangerai de façon que tu auras de la peine à te reconnaître dans la glace.»
Nancy obéit. Sikes lui serra la main dans la sienne et retomba sur son oreiller, les yeux fixés sur elle. Il les ferma, les rouvrit, les referma et les rouvrit de nouveau. Le brigand se retournait mal à l'aise; Il sommeillait deux ou trois minutes et s'éveillait avec un regard de terreur; puis il resta les yeux fixes, et, encore sur son séant, il tomba tout à coup dans un lourd et profond sommeil. Sa main lâcha celle de Nancy, son bras retomba languissamment; il avait l'air d'un homme tombé dans une profonde catalepsie.
«Le laudanum a enfin produit son effet, murmura la jeune fille en quittant le chevet du lit. Peut-être est-il déjà trop tard.»
Elle mit en toute hâte son chapeau et son châle, non sans jeter de temps en temps un regard de crainte autour d'elle. En dépit de la liqueur soporifique, elle semblait s'attendre à tous moments à sentir sur son épaule la lourde main de Sikes. Enfin, elle se baissa doucement sur le lit, embrassa le voleur et, ouvrant sans bruit la porte de la chambre qu'elle referma avec la même précaution, elle sortit de la maison en courant.
Un veilleur de nuit criait neuf heures et demie au bout d'un sombre passage qu'elle avait à traverser pour gagner la grand'rue.
«La demie est-elle sonnée depuis longtemps? demanda la jeune fille.
- L'heure va sonner dans un quart d'heure, dit l'homme en levant sa lanterne sur le visage de Nancy.
- Et il me faut au moins une heure pour y arriver,» murmura Nancy en disparaissant avec la rapidité de l'éclair.
On fermait déjà les boutiques dans les petites rues qu'elle suivait pour se rendre de Spitalfields dans le West-End. L'horloge, en sonnant dix heures, accrut son impatience. Elle glissait sur le trottoir, coudoyant les passants de droite et de gauche, se heurtant contre la tête des chevaux, et traversait, sans s'inquiéter, des rues encombrées où une foule de gens attendaient avec impatience le moment de traverser comme elle.
«C'est une folle!» disait-on en se retournant pour la regarder courir sur la chaussée.
Quand elle fut arrivée dans le beau quartier de la ville, les rues étaient en comparaison plus désertes, et sa course rapide sembla exciter plus de curiosité parmi les flâneurs au milieu desquels elle passait. Quelques-uns hâtaient le pas pour voir où elle se rendait si vite; d'autres, qui avaient pris l'avance sur elle, se retournaient pour la regarder, étonnés de la voir marcher toujours aussi vite; mais ils s'éloignaient l'un après l'autre. Quand elle eut atteint le lieu de sa destination, elle se trouvait tout à fait seule.
Elle s'arrêta devant un hôtel situé dans une de ces rues paisibles et bien habitées qui avoisinent Hyde-Park. Au moment où la brillante clarté du gaz qui éclairait la porte lui fit reconnaître la maison, onze heures sonnaient. Elle avait ralenti son pas un peu auparavant, d'un air irrésolu et ne sachant trop si elle devait avancer; mais l'heure la décida et elle s'arrêta dans le vestibule. La loge du concierge était vide; elle regarda autour d'elle avec incertitude et se dirigea du côté de l'escalier.
«Eh bien! jeune fille, dit une femme de chambre à la mise coquette, ouvrant une porte derrière elle et la regardant, qui demandez-vous?
- Une dame qui reste dans la maison.
- Une dame! répliqua l'autre d'un air dédaigneux. Quelle dame, s'il vous plaît?
- Mlle Maylie,» dit Nancy.
La domestique qui, pendant ce temps, l'avait toisée des pieds à la tête, ne répondit que par un regard de vertueux dédain; elle appela un laquais pour lui répondre. Nancy fit à celui-ci la même question.
«Qui dois-je annoncer? demanda le laquais.
- Mon nom est inutile.
- Ni le motif qui vous amène?
- Non plus. Il faut que je voie cette dame.
- Allons, dit le domestique en la poussant vers la porte, finissons-en; décampez, s'il vous plaît.
- En ce cas, il faudra que vous me portiez dehors, dit la jeune fille avec colère, et ce sera une besogne dont deux d'entre vous ne viendraient pas à bout, je vous en réponds. N'y a-t-il personne ici, dit-elle en regardant autour d'elle, qui veuille consentir à faire cette commission pour une pauvre malheureuse comme moi?»
Cet appel produisit de l'effet sur un bon gros cuisinier qui, au milieu de quelques autres domestiques, regardait ce qui se passait; il s'avança pour s'interposer.
«Faites sa commission, Joseph, voyons, dit-il.
- À quoi bon? répliqua l'autre. Ne croyez-vous pas que mademoiselle va recevoir une créature comme ça, hein?»
Cette allusion à la moralité douteuse de Nancy fit pousser à quatre servantes, témoins de la scène, des exclamations de pudeur révoltée.
«Une créature comme ça, disaient-elles, mais c'est la honte de notre sexe; ça n'est bon qu'à être jeté sans pitié au chenil.
- Faites de moi ce que vous voudrez, dit la jeune fille en se retournant vers les domestiques, mais rendez-moi d'abord le service que je vous demande. Pour l'amour de Dieu, faites-le!
Le sensible cuisinier joignit ses instances à celles de Nancy, et le laquais qui avait paru le premier consentit à faire la commission.
«Que dirai-je? fit-il, un pied sur la première marche de l'escalier.
- Vous direz qu'une jeune fille demande instamment à parler à Mlle Maylie en particulier, dit Nancy; que si mademoiselle consent à entendre seulement un seul mot de ce qu'on a à lui dire, elle pourra après écouter le reste ou faire jeter la jeune fille à la porte comme une menteuse.
- Diable! dit le laquais, comme vous y allez!»
- Montez toujours, dit la jeune fille avec fermeté, que je sache la réponse.»
Le domestique monta rapidement l'escalier, et Nancy attendit, toute pâle et respirant à peine. Elle écouta, les lèvres tremblantes et d'un air de profond mépris, les propos outrageants des chastes servantes qui ne se gênaient pas dans leurs discours, surtout quand le domestique revint annoncer qu'elle pouvait monter.
«Ce n'est pas la peine d'être une honnête femme en ce monde, dit la première servante.
- Il parait que le cuivre vaut mieux que l'or qui a passé au feu.» dit la seconde.
La troisième se contenta de dire: «Ce que c'est que les grandes dames!» Et la quatrième fit entendre un «fi donc!» répété à l'unisson par le choeur des chastes Dianes, qui gardèrent ensuite le silence.
Sans s'occuper de tout cela, Nancy, le coeur plein de choses plus sérieuses, suivit toute tremblante le domestique, qui l'introduisit dans une petite antichambre éclairée par une lampe suspendue au plafond; et là, s'étant retiré, il la laissa seule.
CHAPITRE XL. Étrange entrevue, qui fait suite au chapitre précédent.
La jeune fille avait traîné son existence dans les rues, dans les bouges et les repaires les plus dégoûtants de Londres; mais il lui restait encore cependant quelque chose des sentiments de la femme. Quand elle entendit un pas léger s'approcher de la porte opposée à celle par laquelle elle était entrée, quand elle pensa au contraste frappant dont la petite chambre allait être témoin, elle se sentit accablée sous le poids de sa propre honte et recula; elle semblait ne pouvoir supporter la présence de la personne qu'elle avait désiré voir.
Mais l'orgueil entra en lutte avec ces bons sentiments! l'orgueil, vice inhérent aux êtres les plus bas et les plus dégradés aussi bien qu'aux natures les plus nobles et les plus élevées. L'infâme compagne des brigands et des scélérats, le rebut de leurs cloaques impurs, la complice de tous ces habitués des prisons et des bagnes, cette femme qui vivait à l'ombre du gibet, cette créature avilie avait encore trop de fierté pour laisser percer un sentiment d'émotion qu'elle regardait comme une faiblesse. Et pourtant, ce sentiment était le seul lien qui la rattachât encore à son sexe, dont sa vie de débauche avait effacé le caractère dès sa plus tendre enfance.
Elle releva assez les yeux pour s'apercevoir que la figure qui était devant elle était celle d'une gracieuse et belle jeune fille; puis elle les baissa aussitôt, et secouant la tête en affectant la plus grande insouciance, elle dit:
«Il est bien difficile de pénétrer jusqu'à vous, mademoiselle. Si je m'étais fâchée, si j'étais partie comme beaucoup d'autres l'auraient fait, vous en auriez eu du regret un jour et pour cause.
- Je suis désolée qu'on vous ait mal reçue, répliqua Rose. N'y pensez plus. Mais dites-moi ce qui vous amène; c'est bien à moi que vous vouliez parler?»
Le ton bienveillant qui accompagna cette réponse, la voix douce et les manières affables de la jeune fille, qui ne trahissaient ni fierté ni mécontentement, frappèrent Nancy de surprise, et elle fondit en larmes.
«Oh! mademoiselle, mademoiselle, dit-elle en se cachant avec désespoir la figure dans les mains, s'il y en avait plus comme vous, il y en aurait moins comme moi. Oh! oui, bien sûr!
- Asseyez-vous, dit Rose avec empressement, vous me faites de la peine. Si vous êtes pauvre et malheureuse, ce sera pour moi un véritable bonheur que de venir à votre aide de tout mon pouvoir, croyez-le bien, et asseyez-vous, je vous en prie.
- Non, laissez-moi debout, mademoiselle, dit-elle en pleurant encore, et ne me parlez pas avec tant de bonté avant de me connaître... Il se fait tard... Cette porte... est-elle fermée?
- Oui, dit Rose, qui recula de quelques pas, comme pour être plus à portée de demander du secours à l'occasion. Pourquoi cette question?
- Parce que, dit la jeune fille, je vais mettre ma vie et celle de bien d'autres entre vos mains. C'est moi qui ai reconduit de force le petit Olivier chez le vieux Fagin, le juif, le soir que l'enfant a quitté Pentonville.
- Vous? dit Rose Maylie.
- Moi-même. Je suis la misérable créature dont vous avez entendu parler. C'est moi qui vis au milieu des brigands; jamais, aussi loin que vont mes souvenirs, je n'ai eu d'autre existence! Jamais je n'ai entendu de plus douces paroles que celles qu'ils m'ont adressées! Que Dieu ait pitié de moi! Ne cherchez pas à cacher l'horreur que je vous inspire, mademoiselle. Je suis plus jeune que je ne le parais, mais ce n'est pas la première fois que je fais peur! Les pauvresses mêmes reculent quand je passe près d'elles dans la rue.
- Quelles affreuses choses me dites-vous là! dit Rose, en s'éloignant involontairement de cette étrange femme.
- Ô chère demoiselle! s'écria la jeune fille, remerciez le ciel à genoux de ce qu'il vous a donné des amis pour surveiller et soigner votre enfance! Remerciez-le bien de ne vous avoir pas exposée au froid, à la faim, à une vie de désordre et de débauche, et à quelque, chose de pire encore, comme cela m'est arrivé à moi, depuis le berceau. Oui, depuis le berceau, je peux bien le dire. Le ruisseau d'une allée, voilà mon berceau, et probablement ce sera aussi mon lit de mort.
- Vous m'affligez dit Rose d'une voix émue et saccadée; mon coeur se serre, rien qu'à vous entendre.
- Soyez bénie pour votre bonté; si vous saviez ce que je suis parfois, vous me plaindriez bien davantage. Mais je me suis échappée d'entre les mains de ceux qui ne manqueraient pas de me tuer, s'ils me savaient ici; je me suis échappée pour vous révéler ce que je leur ai entendu dire. Connaissez-vous un homme appelé Monks?
- Non, dit Rose.
- Il vous connaît, lui; il savait que vous étiez ici, car c'est en lui entendant donner votre adresse que j'ai pu arriver jusqu'à vous.
- Jamais je n'ai entendu prononcer ce nom-là.
- C'est qu'alors il a changé de nom chez nous, reprit la jeune fille; je m'en étais déjà plus que doutée. Il y a quelque temps (peu de jours après qu'on eut introduit Olivier dans votre maison cette fameuse nuit du vol) j'ai entendu une convocation entre cet homme, dont je me méfiais déjà, et Fagin; un soir qu'ils étaient ensemble, j'ai découvert que Monks... donc, comme nous l'appelons, mais que vous...
- Oui, oui, dit Rose, je sais... après...
- Que Monks l'avait vu par hasard le jour où nous l'avons perdu pour la première fois, et qu'il l'avait aussitôt reconnu pour l'enfant qu'il cherchait. Pourquoi le cherchait-il, c'est ce que je ne me suis pas expliqué. Il a conclu avec Fagin un marché, par suite duquel celui-ci avait droit à une certaine somme dans le cas où il rattraperait Olivier; et la somme devait être plus forte, s'il en faisait un voleur. Monks en demandant cela avait un dessein à lui.
- Et quelle était son intention? demanda Rose.
- C'est ce que j'espérais savoir, dit la jeune fille, lorsqu'il aperçut mon ombre sur la muraille, et, à ma place, je vous jure qu'il n'y en aurait pas en beaucoup qui auraient pu se sauver comme je l'ai fait. Enfin, j'ai pu m'échapper; mais je ne l'ai plus revu qu'hier soir.
- Et qu'arriva-t-il alors?