Oliver Twist

Chapter 19

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M. Bumble avait donc compté et recompté les cuillers à thé, pesé et repesé la pince à sucre, examiné scrupuleusement le pot au lait, et procédé à l'inspection minutieuse du mobilier, jusqu'à s'assurer de la manière dont les chaises étaient rembourrées. Il avait bien renouvelé cet examen cinq ou six fois avant de songer que Mme Corney allait rentrer. Une idée en amène une autre; et, comme nul bruit n'indiquait le retour de Mme Corney, M. Bumble s'imagina qu'il ne pouvait mieux faire pour passer le temps que de satisfaire complètement sa curiosité, et de jeter un rapide coup d'oeil dans la commode de Mme Corney.

Il approcha d'abord son oreille du trou de la serrure pour s'assurer que personne ne venait, puis, commençant par le bas, il procéda à la visite de trois longs tiroirs, bien garnis d'effets en bon état, soigneusement recouverts d'une couche de journaux, parsemés de lavande sèche. À cette vue, M. Bumble parut enchanté; il arriva, dans le cours de ses recherches, au tiroir du haut, à main droite, où était la clef, et aperçut une petite boîte bien fermée; il la secoua, et elle fit entendre un son métallique fort agréable; cela fait, M. Bumble regagna lentement la cheminée, reprit sa première attitude, et dit d'un air grave et résolu: «Mon parti est pris!» Après cette exclamation remarquable, il se mit à balancer sa tête comme un homme content de lui, et à contempler ses jambes, de profil, d'un air satisfait.

Il était encore en train de s'admirer quand Mme Corney entra précipitamment dans la chambre, se jeta, hors d'haleine, sur une chaise près du feu, et mit une main sur ses yeux, l'autre sur son coeur, comme une femme qui étouffe.

«Madame Corney, dit M. Bumble en se penchant sur la matrone; qu'y a-t-il, madame? Vous serait-il arrivé quelque chose, madame? Répondez-moi, je vous en conjure. Je suis sur, sur des...» M. Bumble, dans son trouble, ne trouva pas de suite le mot «charbons»; aussi dit-il: «Je suis sur des bouteilles cassées.

- Oh! monsieur Bumble, dit la dame, j'ai été si bouleversée.

- Bouleversée! madame, s'écria M. Bumble... Qui aurait eu l'audace de?... Je comprends! ajouta-t-il en reprenant son air majestueux; ce sont ces horreurs de pauvresses!

- C'est affreux d'y penser! dit la dame en frissonnant.

- Alors n'y pensez plus, madame, répondit M. Bumble.

- Je n'en puis plus, dit la dame en pleurnichant.

- Alors, prenez quelque chose, madame, dit M. Bumble de sa voix la plus douce. Un peu de vin?

- Pour rien au monde! répondit Mme Corney. Impossible... Oh! le rayon du haut, à droite. Oh!»

En même temps la bonne dame montrait du doigt l'armoire et retombait dans ses spasmes. M. Bumble s'élança vers l'armoire, prit une bouteille verte sur le rayon indiqué, remplit une tasse à thé de la liqueur qu'elle contenait, et l'approcha des lèvres de la dame.

«Je suis mieux à présent,» dit Mme Corney en retombant dans son fauteuil, après avoir vidé la tasse à moitié.

M. Bumble leva pieusement les yeux au plafond en signe d'actions de grâce, puis les reporta sur la tasse et se mit à flairer la liqueur.

«C'est de la menthe poivrée, dit Mme Corney d'une voix faible en souriant agréablement au bedeau. Goûtez-la: il y a un peu... un peu d'autre chose avec.»

M. Bumble goûta le breuvage d'un air indécis, fit claquer ses lèvres, le goûta de nouveau et vida la tasse.

«C'est très réconfortant, dit Mme Corney.

- Très réconfortant, en effet, madame, dit le bedeau; puis il approcha sa chaise de celle de la matrone, et lui demanda d'une voix tendre ce qui lui était arrivé de fâcheux.

- Rien, répondit Mme Corney: c'est que je suis une créature si impressionnable, si sensible, si faible!

- Oh non! pas faible, madame, répliqua M. Bumble en rapprochant encore sa chaise: est-ce que vous êtes une faible créature, madame Corney?

- Nous sommes tous de faibles créatures, dit Mme Corney, émettant un principe général.

- C'est bien vrai,» dit le bedeau.

Pendant une ou deux minutes on garda le silence de part et d'autre, et au bout de ce temps M. Bumble avait donné raison au principe, en ramenant son bras gauche, du dos de la chaise de la matrone, où il l'avait d'abord posé, autour de la taille de la dame, qu'il enlaça peu à peu.

«Nous sommes tous de faibles créatures,» dit M. Bumble.

Mme Corney soupira.

«Ne soupirez pas, madame Corney, dit M. Bumble.

- C'est plus fort que moi, dit Mme Corney, et elle poussa un nouveau soupir.

- Cette chambre est très confortable, madame, dit M. Bumble en promenant ses regards autour de lui, Une autre chambre ajoutée à celle-ci ferait un appartement complet.

- Ce serait trop pour une seule personne, murmura la dame.

- Oui, mais pas trop pour deux, reprit M. Bumble d'une voix tendre: qu'en dites-vous, madame Corney?»

À ces mots au bedeau, Mme Corney baissa la tête, et le bedeau baissa aussi la sienne pour voir la figure de Mme Corney.

Celle-ci, avec beaucoup de présence d'esprit, détourna la tête et dégagea sa main pour chercher son mouchoir, puis la remit insensiblement dans celle de M. Bumble.

«L'administration vous fournit le charbon, n'est-ce pas? demanda le bedeau en serrant affectueusement la main de Mme Corney.

- Et la chandelle, répondit Mme Corney en rendant légèrement la pression.

- Le charbon, la chandelle et le logement, dit M. Bumble. Oh! madame Corney, vous êtes un ange.»

La dame ne put tenir contre cet élan de tendresse. Elle tomba dans les bras de M. Bumble, et celui-ci, dans son émotion, déposa un baiser passionné sur le chaste nez de la matrone.

«Quelle perfection paroissiale! s'écria M. Bumble avec transport. Vous savez, mon adorée, que M. Stout va plus mal ce soir.

- Oui, répondit timidement Mme Corney.

- Il ne passera pas la semaine, à ce que dit le médecin, poursuivit M. Bumble. Il est à la tête de cette maison; sa mort amènera une vacance, et il faudra pourvoir à la vacance. Oh! madame Corney! quelle perspective! quelle occasion pour unir deux coeurs et ne faire qu'un ménage!»

Mme Corney sanglota.

«Dites le petit mot! continua M. Bumble en se penchant vers cette beauté timide. Prononcez-le seulement, ce tout petit mot, ma charmante Corney!

- Ou....i...., soupira la matrone.

-- Un autre encore, continua le bedeau. Surmontez votre émotion pour me répondre encore un mot seulement... À quand la chose?»

Deux fois Mme Corney essaya de parler, et deux fois la voix lui manqua. Enfin, rappelant tout son courage, elle jeta ses bras autour du cou de M. Bumble, en lui disant: «Aussitôt que vous voudrez, car il est impossible de vous résister, mon cher petit canard.

Les affaires étant ainsi réglées à l'amiable et à la satisfaction des deux parties contractantes, on ratifia solennellement la convention en vidant une nouvelle tasse de menthe poivrée, qui ne pouvait pas venir plus à propos dans l'état d'agitation et d'émotion où se trouvait la dame. Tout en versant la liqueur, elle informa M. Bumble de la mort de la vieille femme.

«Très bien, dit le bedeau en savourant sa menthe poivrée; je vais passer, en m'en allant, chez Sowerberry, pour qu'il envoie le cercueil demain matin. Est-ce que c'est cela qui vous a fait peur, mon amour?

- Pas précisément, mon ami, répondit évasivement la matrone.

- Il faut pourtant que ce soit quelque chose, mon amour, dit M. Bumble en insistant; ne voulez-vous pas le dire à votre Bumble?

- Pas maintenant, répondit-elle; un de ces jours, quand nous serons mariés, mon ami.

- Quand nous serons mariés! s'écria M. Bumble. Est-ce que par hasard un de ces mendiants-là aurait eu l'impudence de...

- Non, non, cher ami, se hâta de dire la matrone.

- Si je le croyais, continua M. Bumble, si je pouvais supposer que l'un de ces misérables eût eu l'audace de jeter un regard effronté sur cet aimable visage...

- Ils n'auraient pas osé, mon amour, dit la dame.

- Et ils font bien, dit M. Bumble en montrant le poing. Je voudrais bien voir qu'un individu, paroissial ou extra paroissial, se permît une pareille liberté! j'ose dire qu'il ne la prendrait pas deux fois.»

Si des gestes violents n'avaient pas embelli ces paroles, la dame aurait pu les trouver médiocrement flatteuses pour ses charmes; mais, comme M. Bumble proférait cette menace d'un air belliqueux, elle fut vivement touchée de cette preuve de dévouement, et déclara avec admiration que c'était un vrai tourtereau.

Le tourtereau releva le collet de son habit, mit son tricorne, échangea avec sa future moitié un long et tendre baiser, et sortit pour aller affronter une seconde fois la bise glaciale du soir. À peine s'arrêta-t-il quelques instants dans la salle des indigents pour les brutaliser un peu, afin de bien s'assurer qu'il avait toute la rudesse nécessaire pour s'acquitter comme il faut des fonctions de directeur d'un dépôt de mendicité. Sûr de posséder cette aptitude, M. Bumble sortit du dépôt le coeur léger, et, tout occupé de la brillante perspective d'un avancement prochain, il n'eut point d'autre pensée le long du chemin, jusqu'à la boutique de l'entrepreneur de pompes funèbres.

M. et Mme Sowerberry étaient allés prendre le thé en ville, et, comme le sieur Noé Claypole n'était jamais enclin à se donner plus de mouvement qu'il n'en fallait pour bien remplir ses fonctions digestives, la boutique n'était pas encore fermée, quoique l'heure ordinaire de clôture fût déjà passée. M. Bumble frappa à plusieurs reprises, de sa canne sur le comptoir; mais personne ne vint; il aperçut une légère lueur derrière la porte vitrée de l'arrière- boutique, et se décida à aller voir ce qui se passait par là; et, quand il vit ce qui se passait par là, il ne fut pas peu ébahi.

La nappe était mise pour le souper, et sur la table il y avait du pain, du beurre, des assiettes, des verres, un cruchon de porter et une bouteille de vin. Au bout de la table, M. Noé Claypole se prélassait mollement dans un fauteuil, les jambes pendantes sur un des bras de fauteuil, un couteau dans une main, une longue tartine de beurre dans l'autre. À côté de lui était Charlotte, occupée à ouvrir des huîtres que M. Claypole lui faisait l'amitié d'avaler avec un empressement remarquable. Son nez plus rouge qu'à l'ordinaire et un certain clignotement de l'oeil droit annonçaient qu'il était un peu lancé, et ce qui confirmait ces symptômes, c'était l'avidité avec laquelle il faisait disparaître les huîtres, dont il appréciait, sans nul doute, les propriétés rafraîchissantes, dans les cas d'inflammation interne.

«Tenez, Noé, dit Charlotte, en voici une belle, bien grasse. Goûtez-moi ça... Encore celle-là pour finir.

- Quelle délicieuse chose qu'une huître! observa M. Claypole après l'avoir avalée; quel dommage qu'on ne puisse en manger beaucoup sans se faire mal! n'est-ce pas, Charlotte?

- C'est une vraie cruauté, dit Charlotte.

- C'est bien vrai, continua M. Claypole. Est-ce que vous n'aimez pas les huîtres?

- Pas beaucoup, répondit Charlotte. J'aime mieux vous voir les manger, cher Noé, que de les manger moi-même.

- Tiens! dit Noé après réflexion, c'est vraiment bizarre!

- Encore une, dit Charlotte; en voici une avec une barbe si belle et si délicate!

- Pas une seule de plus, dit Noé; c'est impossible et je le regrette bien. Venez ici, Charlotte, que je vous embrasse.

-- Comment! dit M. Bumble en s'élançant dans la chambre. Répétez cela, monsieur.»

Charlotte poussa un cri et se cacha la figure dans son tablier, tandis que M. Claypole, sans bouger autrement que pour mettre ses pieds à terre, considérait le bedeau de l'air d'un ivrogne épouvanté.

«Répétez cela, misérable, effronté que vous êtes! dit M. Bumble. Comment osez-vous tenir un pareil propos, monsieur? Et comment osez-vous l'encourager, coquine? L'embrasser! s'écria M. Bumble au comble de l'indignation. Fi donc!

- Je n'avais pas l'intention de le faire, dit Noé, les larmes aux yeux! c'est elle qui veut toujours m'embrasser bon gré mal gré.

- Oh! Noé! s'écria Charlotte d'un ton de reproche.

- Si vraiment, vous savez bien que si, répliqua Noé: c'est elle qui vient me prendre le menton, monsieur Bumble, et me fait un tas de caresses.

- Silence! dit sévèrement le bedeau; descendez à la cuisine, mademoiselle! Et vous, Noé, fermez la boutique, et pas un mot de plus; quand votre maître rentrera, dites-lui que M. Bumble est venu le prévenir d'envoyer demain après déjeuner un cercueil pour une vieille femme; entendez-vous, monsieur? Un baiser! ajouta-t-il en levant les mains; la perversité, l'immoralité des basses classes est affreuse dans cette circonscription paroissiale. Si le parlement ne prend pas en considération ces abominables déportements, le pays est perdu, et les anciennes moeurs des villageois disparaîtront pour jamais!» Là-dessus le bedeau sortit de la boutique d'un air sombre et majestueux.

Et maintenant que nous l'avons suivi presque jusqu'à sa porte, et que nous avons fait tous les préparatifs nécessaires pour les funérailles de la vieille pauvresse, nous allons nous informer du sort du jeune Olivier Twist, et savoir s'il est toujours gisant dans le fossé où Tobie Crackit l'a laissé.

CHAPITRE XXVIII. Olivier revient sur l'eau... Suite de ses aventures.

«Que le diable vous étrangle! murmura Sikes en grinçant des dents; je voudrais bien vous tenir, les uns ou les autres, je vous ferais hurler encore plus fort.»

En proférant ces imprécations avec toute la fureur que comportait sa nature féroce, il posa sur son genou l'enfant blessé, et tourna un instant la tête pour voir s'il apercevait ceux qui le poursuivaient.

Il n'y avait pas moyen, au milieu du brouillard et des ténèbres; mais de tous côtés retentissaient les cris des hommes, les aboiements des chiens, les tintements de la cloche d'alarme.

«Arrête, poltron! s'écria le brigand en couchant en joue Tobie Crackit, qui, mettant à profit ses longues jambes, avait déjà pris les devants; arrête!»

Tobie s'arrêta court; car il n'était pas sûr d'être hors de la portée du pistolet, et Sikes n'était pas en train de plaisanter.

«Viens donner la main à l'enfant, cria Sikes en faisant un geste furieux à son complice; ici, vite!»

Tobie fit mine de revenir sur ses pas, mais en grommelant tout bas, d'une voix essoufflée, et de l'air le moins empressé.

«Plus vite que ça, s'écria Sikes en posant l'enfant dans un fossé sans eau qui se trouvait là, et en tirant un pistolet de sa poche. Ne va pas faire la bête avec moi.»

En ce moment le bruit devint de plus en plus fort, et Sikes, en jetant les yeux autour de lui, put entrevoir que ceux qui lui donnaient la chasse avaient déjà escaladé la barrière du champ où il se trouvait, et lancé deux chiens à ses trousses.

«Sauve qui peut, Guillaume, dit Tobie; laisse là l'enfant, et montre-leur les talons.» En même temps M. Crackit, préférant la chance d'être tué par son ami à la certitude d'être pris par ses ennemis, tourna casaque et s'enfuit à toutes jambes.

Sikes, grinçant des dents, lança un coup d'oeil rapide autour de lui, jeta sur Olivier inanimé le collet dans lequel il l'avait enveloppé à la hâte, s'avança, en courant le long de la haie, comme pour détourner l'attention de ceux qui le poursuivaient de l'endroit où gisait l'enfant, s'arrêta une seconde devant une autre baie qui joignait la première à angle droit, déchargea son pistolet en l'air et s'enfuit.

«Holà! holà! cria dans le lointain une voix tremblante, Pincher, Neptune, ici, ici!»

Les chiens, qui ne semblaient pas prendre plus de goût à ce jeu que leurs maîtres, obéirent au premier ordre; et trois hommes, qui s'étaient avancés à quelque distance dans le champ en question, s'arrêtèrent pour délibérer.

«Mon avis, ou pour mieux dire mon ordre, dit le plus gros des trois, est que nous retournions tout de suite à la maison.

- Tout ce qui convient à M. Giles me convient aussi, répondit un petit homme à la mine rebondie, qui était très pâle, et aussi très poli, comme le sont presque toujours les gens qui ont peur.

- Je ne serais pas assez malhonnête pour vous contredire, messieurs, dit le troisième, qui avait rappelé les chiens; M. Giles sait ce qu'il fait.

- Sans doute, reprit le petit homme, et ce n'est pas à nous à aller à l'encontre de ce que dit M. Giles; non, non, je connais ma position, Dieu merci, je connais ma position.»

À dire vrai, le petit homme semblait se rendre très bien compte de sa position, et savoir parfaitement qu'elle n'était nullement enviable, car la peur lui faisait claquer les dents.

«Vous avez peur, Brittles, dit M. Giles.

- Non, dit Brittles.

- Si, dit Giles.

- C'est faux, monsieur Giles, dit Brittles.

- C'est vous qui mentez, Brittles,» dit M. Giles.

C'était l'observation moqueuse de M. Giles qui lui avait attiré ces reparties un peu vives, et, si M. Giles s'était moqué de Brittles, c'est qu'il était indigné de ce qu'on rejetait sur lui seul, sous forme de compliment, la responsabilité de la retraite, le troisième individu mit fin à la discussion par une observation très philosophique:

«Tenez! messieurs, si vous voulez que je vous le dise, nous avons tous peur.

- Parlez pour vous, monsieur, dit M. Giles, qui était le plus pâle des trois.

- C'est aussi ce que je fais, répondit-il; rien de plus simple, de plus naturel, que d'avoir peur dans de telles circonstances; pour moi, j'ai peur.

- Et moi aussi, dit Brittles; mais on ne vient pas dire cela à un homme, de but en blanc.»

Ces aveux pleins de franchise apaisèrent M. Giles, qui reconnut qu'il avait peur comme les autres. Alors tous trois firent volte- face et se mirent à fuir, avec une unanimité touchante, jusqu'à ce que M. Giles, qui avait la respiration courte, et qui était gêné dans sa course par une fourche dont il s'était armé, demandât poliment un moment de halte pour s'excuser de ses vivacités de langage.

«C'est une chose étonnante, dit-il, après avoir fait agréer ses explications, que ce qu'un homme est capable de faire quand il est monté; j'aurais commis un meurtre, j'en suis sûr, si nous avions attrapé un de ces gredins.»

Comme les deux autres étaient du même avis, et qu'ils étaient maintenant, ainsi que M. Giles, tout à fait calmés, ils se mirent à chercher quelle cause avait pu amener un changement si soudain dans leur tempérament.

«Je sais ce que c'est, dit M. Giles, c'est la barrière.

- Cela ne m'étonnerait pas, s'écria Brittles, s'arrêtant tout de suite à cette idée.

- Soyez sûr, dit Giles, que c'est la barrière qui a mis un frein à notre ardeur; j'ai senti la mienne m'abandonner tout à coup au moment où j'escaladais la barrière.»

Par une coïncidence digne de remarque, les deux autres avaient éprouvé la même sensation désagréable, juste au même moment. Il fut donc évident pour tous trois que c'était la barrière, d'autant plus qu'il n'y avait nul doute à avoir sur le moment précis où ce changement s'était produit en eux: car tous trois se souvenaient que c'était en escaladant la barrière qu'ils avaient aperçu les voleurs.

Ce dialogue avait lieu entre les deux hommes qui avaient surpris les brigands, et un chaudronnier ambulant, qui avait couché sous un hangar, et qu'on avait réveillé ainsi que ses deux chiens barbets pour prendre part à la poursuite. M. Giles remplissait à la fois les fonctions de sommelier et d'intendant près de la vieille dame, propriétaire de l'habitation, et Brittles était pour tout faire; comme il était entré tout enfant dans la maison, on le traitait toujours comme un jeune garçon qui promettait, bien qu'il eût quelque chose comme trente ans passés.

Ils causaient donc, comme nous l'avons vu pour se donner du courage; mais ils marchaient serrés les uns entre les autres, et jetaient autour d'eux un regard inquiet, pour peu que le vent agitât les branches; ils se portèrent avec précipitation vers un arbre au pied duquel ils avaient laissé leur lanterne, qu'ils enlevèrent dans la crainte que la lueur n'indiquât aux voleurs le point vers lequel il fallait faire feu. Puis ils continuèrent à se diriger vers la maison, plutôt courant que marchant, et, longtemps après qu'il ne fut plus possible de les distinguer, on entrevoyait encore leur ombre mobile s'agiter et danser dans le lointain, assez semblable à une vapeur qui s'élève d'un sol humide et détrempé.

L'air devint plus froid à mesure que le jour avança lentement, et le brouillard couvrit la terre comme d'un épais nuage de fumée. L'herbe était trempée, les sentiers et les bas-fonds n'étaient que boue et que fange, et un vent de pluie malsain faisait entendre son triste sifflement. Olivier était toujours immobile et privé de sentiment, à l'endroit où Sikes l'avait laissé.

Le jour se leva lentement; une pâle lueur éclaira le ciel, marquant plutôt la fin de la nuit que le commencement du jour. Les objets qui, dans l'obscurité, semblaient effrayants et terribles, devenaient de plus en plus distincts et reprenaient peu à peu leur aspect habituel. La pluie tombait fine et serrée, et battait les buissons dégarnis de feuilles; mais Olivier ne la sentait pas, et restait gisant, sans connaissance et loin de tout secours, sur sa couche d'argile.

Enfin, un faible cri de douleur rompit ce long silence, et en le poussant l'enfant s'éveilla. Son bras gauche, grossièrement enroulé dans un châle, pendait sans force à son côté, et la bande était couverte de sang. Il était si faible qu'il eut de la peine à se mettre sur son séant, et, quand il en fut venu à bout, il regarda languissamment autour de lui pour chercher du secours, et la douleur lui arracha des gémissements. Tremblant de froid et d'épuisement, il fit un effort pour se lever; mais le frisson le saisit de la tête aux pieds, et il retomba à terre.

Après être revenu quelques instants à l'état de stupeur dans lequel il avait été si longtemps plongé, Olivier, sentant un affreux malaise, présage d'une mort certaine s'il restait où il était, se remit sur pied et essaya de marcher. Il avait la tête embarrassée, et il chancelait comme un homme ivre; il parvint néanmoins à se tenir sur ses pieds, et, la tête pendante sur la poitrine, il s'avança d'un pas incertain, sans savoir où il allait.

Une foule d'idées bizarres et confuses se croisaient dans son esprit; il lui semblait qu'il marchait encore entre Sikes et Crackit, qui se disputaient violemment, et que leurs paroles frappaient son oreille; si, dans son délire, il faisait un violent effort pour s'empêcher de tomber, il se trouvait tout à coup qu'il était en conversation réglée avec eux; puis il était seul avec Sikes, arpentant le terrain comme il l'avait fait la veille, et il croyait sentir encore l'étreinte du brigand chaque fois que quelqu'un passait à côté d'eux. Tout à coup il tressaillait au bruit d'une détonation d'arme à feu, et il entendait de grands cris; des lumières brillaient devant ses yeux; tout était bruit et tumulte, et il lui semblait qu'il était enchaîné par une main invisible; à ces visions rapides venait se joindre un sentiment vague et pénible de souffrance qui le tourmentait sans relâche.

Il s'avança ainsi en chancelant, se frayant machinalement passage entre les barrières et les baies qui se trouvaient sur son chemin, et enfin il arriva à une route; là, la pluie commença à tomber si fort qu'il revint à lui.

Il regarda tout à l'entour et vit à peu de distance une maison, jusqu'à laquelle il pourrait peut-être se traîner. En voyant son état on aurait sans doute pitié de lui, et dans le cas contraire, mieux valait encore, pensait-il, mourir près d'un toit habité par des êtres humains, que dans la solitude des champs, à la belle étoile. Il réunit tout ce qui lui restait de force pour cette dernière tentative, et s'avança d'un pas incertain.

En approchant de cette maison, il lui sembla vaguement qu'il l'avait déjà vue; il ne se souvenait d'aucun détail, mais la forme et l'aspect de cette maison ne lui étaient pas inconnus.

Ce mur de jardin! sur la pelouse, de l'autre côté, il était tombé à genoux la nuit dernière, et avait imploré la merci des deux brigands; c'était bien là la maison qu'ils avaient essayé de dévaliser.