Chapter 10
- Non, répondit M. Brownlow; je préfère que vous restiez ici.»
En ce moment entra un vieux monsieur, d'une belle corpulence, s'appuyant sur une grosse canne; il boitait d'une jambe, portait un habit bleu, un gilet rayé, un pantalon et des guêtres de nankin, et un chapeau à grands bords. De son gilet sortait un petit jabot plissé; une longue chaîne d'acier, à l'extrémité de laquelle il n'y avait qu'une clef, pendait négligemment de son gousset. Les deux bouts de sa cravate blanche étaient ramassés en un noeud de la grosseur d'une orange; quant à son maintien, il était si mobile qu'il est impossible de le décrire. Il avait en parlant une manière de tourner brusquement la tête de côté et de regarder du coin de l'oeil, qui rappelait à s'y méprendre la pose d'un perroquet. C'est dans cette attitude qu'il fit son entrée dans la chambre; et, tenant du bout des doigts un petit morceau de peau d'orange, il s'écria d'un ton de mauvaise humeur:
«Tenez! voyez un peu: n'est-ce pas étrange et prodigieux que je ne puisse pas entrer chez quelqu'un sans trouver sur l'escalier un de ces morceaux d'orange qui font la fortune des chirurgiens? C'est une peau d'orange qui m'a déjà rendu boiteux, et je suis sûr que c'est encore une peau d'orange qui causera ma mort. Oui, monsieur, je mourrai d'une peau d'orange; j'en mangerais ma tête, monsieur!»
C'était là l'expression favorite de M. Grimwig pour donner plus de poids à ses assertions; et ce qu'elle avait de bizarre dans sa bouche, c'est que, même en admettant que la science se perfectionne au point de permettre à un individu de manger sa tête si l'envie lui en prend, la tête de M. Grimwig était d'une dimension à faire désespérer de pouvoir l'avaler en une fois, sans compter qu'elle était poudrée à l'excès.
«Oui, monsieur, j'en mangerais ma tête, répéta M. Grimwig en frappant de sa canne le plancher. Tiens! qu'est-ce que c'est que ça? ajouta-t-il en apercevant Olivier, et en reculant de deux pas.
- C'est le jeune Olivier Twist, dont je vous ai parlé,» dit M. Brownlow.
Olivier fit un salut.
«Ce n'est pas au moins le garçon qui a eu la fièvre, j'espère? dit M. Grimwig en reculant encore. Un instant! ajouta-t-il brusquement, oubliant, dans la joie de sa découverte, sa crainte de gagner la fièvre: je parie que c'est ce garçon qui a pelé une orange et qui a jeté la peau sur l'escalier. J'en mangerais ma tête et la sienne avec.
- Non, ce n'est pas lui, dit M. Brownlow en riant. Il n'a pas eu d'orange. Voyons, posez là votre chapeau et parlez à mon jeune ami.
- Cela me donne terriblement à penser, dit l'irascible vieillard en ôtant ses gants; il y a toujours plus ou moins de peau d'orange sur le pavé de notre rue, et j'ai la certitude que c'est le garçon du chirurgien du coin qui en met à dessein; pas plus tard qu'hier soir, un de ces morceaux a fait glisser une jeune femme, qui est tombée contre la grille de mon jardin. Dès qu'elle se releva, je la vis qui regardait l'infernale lanterne rouge qui éclaire l'enseigne du chirurgien! N'y allez pas! lui criai-je par la fenêtre; c'est un assassin! un dresseur d'embûches. J'en...»
Ici l'irritable vieillard donna un grand coup de canne sur le plancher; c'était un geste qui chez lui était l'équivalent de son expression favorite. Puis, sans quitter sa canne, il s'assit, et, ouvrant un lorgnon qu'il portait attaché à un large ruban noir, il se mit à considérer Olivier. Celui-ci, se voyant l'objet d'un examen en règle, rougit et salua de nouveau.
«C'est là le garçon en question? dit enfin M. Grimwig.
- Lui-même, répondit M. Brownlow en faisant à Olivier un signe de tête amical.
- Comment ça va-t-il, mon garçon? dit M. Grimwig.
- Merci, monsieur, beaucoup mieux,» répondit Olivier;
M. Brownlow, craignant probablement que son fantasque ami n'ajoutât quelque parole désagréable, dit à Olivier de descendre et d'aller prévenir Mme Bedwin de monter le thé. Olivier, qui n'était pas enchanté des manières du nouveau venu, fut heureux d'avoir une occasion de sortir.
«C'est un charmant garçon, n'est-ce pas? demanda M. Brownlow.
- Je ne sais pas, répondit M. Grimwig d'un ton bourru.
- Comment cela?
- Non, je ne sais pas; pour moi tous les enfants se ressemblent. Je n'en connais que de deux sortes, les fluets et les joufflus.
- Et dans quelle catégorie placez-vous Olivier?
- Dans les fluets, j'ai un ami dont le fils est un gros joufflu; on appelle ça un bel enfant, avec une grosse tête ronde, des joues rouges et des yeux brillants. C'est horrible plutôt; on dirait toujours qu'il va faire craquer ses vêtements sur toutes les coutures; il a une voix de pilote et un appétit de loup; je le connais bien, le gredin!
- Allons, dit M. Brownlow, ce n'est pas là le type du jeune Olivier Twist; ainsi ne vous mettez pas en colère.
- C'est vrai, répondit M. Grimwig, mais il n'en vaut peut-être pas mieux.»
M. Brownlow toussa d'un air impatienté, ce qui parut causer une vive satisfaction à M. Grimwig.
«Oui, répéta-t-il, il n'en vaut peut-être pas mieux. D'où vient- il? Qu'est-il? Il a eu la fièvre... eh bien! après? il n'y a pas que les honnêtes gens qui aient la fièvre, n'est-ce pas? Les filous ont aussi quelquefois la fièvre, hein? J'ai connu un individu qui fut pendu à la Jamaïque pour avoir assassiné son maître; il avait eu la fièvre plus de six fois: croyez-vous qu'on lui ait fait grâce à cause de ça? Bast! sottises que tout ça!»
Le fait est qu'au fond du coeur M. Grimwig était parfaitement disposé à admettre que la mine d'Olivier prévenait beaucoup en sa faveur; mais il avait au plus haut point la manie de contredire, et plus que jamais en ce moment, depuis qu'il avait trouvé une peau d'orange sur l'escalier. Résolu à ne se laisser influencer par personne pour juger si un enfant avait l'air intéressant ou non, il avait, dès l'entrée, pris le parti de contredire son ami. Quand M. Brownlow lui avoua qu'il ne pouvait répondre d'une manière satisfaisante à aucune de ses questions, parce qu'il avait remis à interroger Olivier sur son histoire jusqu'au moment où il serait assez bien rétabli pour supporter cet examen, M. Grimwig prit un air narquois et malin, et demanda avec ironie si la ménagère avait l'habitude de compter l'argenterie le soir, parce que, si un beau jour elle ne trouvait pas une ou deux cuillers de moins, il en mangerait plutôt sa... etc.
M. Brownlow, bien que d'un caractère très vif, supporta tout cela avec beaucoup de gaieté, car il connaissait à fond les bizarreries de son ami.
De son coté, M. Grimwig eut la complaisance de trouver les _muffins_ excellents, et tout se passa doucement. Olivier, qui prenait le thé avec les deux amis, commença à se trouver plus à l'aise en présence du terrible vieux monsieur.
«Et à quand le récit complet, détaillé et véridique, de la vie et des aventures d'Olivier Twist?» demanda M. Grimwig à M. Brownlow après le thé.
En même temps il jetait sur Olivier un regard de côté.
«Demain matin, répondit M. Brownlow. je préfère que cela se passe dans le tête-à-tête. Vous viendrez dans mon cabinet demain matin à dix heures, mon ami.
- Oui, monsieur, dit Olivier.»
Il répondit avec un peu d'hésitation, parce qu'il était intimidé en voyant M. Grimwig le regarder fixement.
«Voulez-vous que je vous dise? dit tout bas celui-ci à M. Brownlow; il ne viendra pas demain matin, je l'ai vu hésiter; vous êtes floué, mon cher ami.
- Je jurerais bien que non, répondit M. Brownlow avec chaleur.
- Si vous ne l'êtes pas, dit M. Grimwig. J'en mangerais...»
Et il frappa de sa canne le plancher.
«Je jurerais sur ma vie que cet enfant est sincère, dit M. Brownlow en donnant un coup sur la table.
- Et moi sur ma tête qu'il est un fripon, répliqua M. Grimwig en frappant aussi du poing sur la table.
- Nous verrons, dit M. Brownlow en réprimant un mouvement de colère.
- Oui, nous verrons, repartit M. Grimwig avec un sourire ironique, nous verrons bien.»
Le hasard voulut qu'en ce moment Mme Bedwin entrât, tenant un petit paquet de livres que M. Brownlow avait achetés le matin, à ce même libraire qui a déjà figuré dans cette histoire; elle le posa sur la table et se préparait à sortir du cabinet.
«Faites attendre le commis, madame Bedwin, dit M. Brownlow; il y a quelque chose à reporter.
- Il est déjà parti, monsieur, répondit Mme Bedwin.
- Rappelez-le, dit M. Brownlow; j'y tiens; ce libraire n'est pas riche et les livres ne sont pas payés. Il y en a d'ailleurs quelques-uns à reporter.»
On courut à la porte d'entrée; Olivier arpenta la rue dans un sens, la servante dans l'autre, et Mme Bedwin, restant sur le seuil, appela le commis de toute sa force; mais il était déjà bien loin, Olivier et la servante revinrent tout essoufflés sans avoir pu le rejoindre.
«Cela me contrarie beaucoup, dit M. Brownlow; je tenais extrêmement à ce que ces livres fussent rendus ce soir même.
- Renvoyez-les par Olivier, dit M. Grimwig d'un ton moqueur; il les remettra consciencieusement, à coup sûr.
- Oui monsieur, laissez-moi les reporter, je vous prie, dit Olivier; je ne ferai que courir.»
Le vieux monsieur allait dire qu'Olivier ne devait sortir sous aucun prétexte; mais M. Grimwig toussa d'un air si malicieux, que M. Brownlow résolut de charger l'enfant de la commission, et de prouver ainsi à son vieil ami combien ses soupçons, sur ce point du moins, étaient mal fondés.
«Il faut y aller, mon ami, dit-il à Olivier. Les livres sont sur une chaise à côté de ma table. Allez les chercher.»
Olivier, enchanté de se rendre utile, revint bien vite, les livres sous le bras, et attendit, sa casquette à la main, les ordres de M. Brownlow.
«Vous direz, dit celui-ci en regardant fixement M. Grimwig, que vous rapportez ces livres de ma part, et que vous venez payer les quatre guinées et demie que je dois. Voici un billet de cinq guinées; vous aurez donc dix shillings à me remettre.
- Il ne me faudra pas dix minutes, monsieur,» répondit Olivier avec vivacité. Il mit le billet dans sa poche, boutonna sa veste jusqu'en haut, plaça avec soin les livres sous son bras, fit un salut respectueux et sortit. Mme Bedwin l'accompagna jusqu'à la porte de la rue, pour lui indiquer bien exactement le chemin le plus court, le nom du libraire, le nom de la rue, toutes choses qu'Olivier déclara saisir très clairement; et, après lui avoir répété à plusieurs reprises d'avoir bien soin de ne pas s'enrhumer, la prudente vieille dame le laissa enfin sortir.
«Le cher enfant! dit elle en le suivant des yeux; je n'aime pas, je ne sais pourquoi, à le perdre ainsi de vue.»
En ce moment Olivier se retourna et lui fit gaiement un signe d'adieu avant de tourner le coin de la rue; la vieille dame lui rendit son salut en souriant, ferma la porte et rentra dans sa chambre.
«Voyons, dit M. Brownlow en tirant sa montre et en la posant sur la table, il sera de retour dans vingt minutes, au plus; d'ici-là il fera nuit.
- Est-ce que vous pensez sérieusement qu'il reviendra? demanda M. Grimwig.
- En doutez-vous?» dit M. Brownlow en souriant.
L'esprit de contradiction tourmentait beaucoup en ce moment M. Grimwig, et le sourire confiant de son ami ne fit que l'affermir dans cette disposition.
«Oui, j'en doute, dit-il en donnant un coup de poing sur la table. L'enfant a sur le dos un vêtement neuf, sous le bras des livres de prix, et dans la poche un billet de cinq livres sterling. Il ira rejoindre ses anciens amis les voleurs, et se moquera de vous. S'il remet les pieds ici, je consens à manger ma tête.»
En parlant ainsi il rapprocha sa chaise de la table, et les deux amis restèrent dans une attente silencieuse, les yeux fixés sur la montre. Il est bon de remarquer, parce que cela montre bien l'importance que nous attachons à nos jugements, que M. Grimwig, bien qu'il ne fût nullement méchant, et qu'il fût désolé au contraire au fond de l'âme de voir son respectable ami dupe d'une supercherie, désirait pourtant de tout son coeur, en ce moment, qu'Olivier ne revint pas: tant notre pauvre nature est pétrie de contradictions.
La nuit tomba peu à peu, et l'on pouvait à peine distinguer les aiguilles sur le cadran. Les deux messieurs restaient pourtant immobiles et silencieux, les yeux fixés sur la montre.
CHAPITRE XV. Où l'on verra combien le facétieux juif et miss Nancy étaient attachés à Olivier.
Dans la salle obscure d'une misérable taverne, située dans la partie la plus sale de Little-Saffron-Hill, repaire ténébreux où pendant l'hiver un bec de gaz brûlait tout le jour, et où jamais pendant l'été ne brilla un rayon de soleil, un homme était assis devant un pot d'étain et un petit verre, absorbé dans ses pensées et imprégné d'une forte odeur de liqueur. À son vêtement de velours commun, à sa calotte de velours, à ses brodequins, un agent exercé l'eût reconnu sur-le-champ, malgré le demi-jour, pour M. Guillaume Sikes. À ses pieds était étendu un chien au poil blanc et aux yeux rouges, occupé tour à tour à cligner de l'oeil en regardant son maître, et à se lécher le museau, où une plaie large et saignante attestait un combat récent.
«Vas-tu te tenir tranquille, gredin!» dit M. Sikes en rompant brusquement le silence, Il était peut-être tellement plongé dans ses réflexions, que le seul mouvement des yeux du chien suffisait pour les troubler; ou bien l'irritation produite en lui par ces réflexions mêmes avait besoin de se traduire en mauvais traitements à l'égard d'une bête inoffensive. Quoi qu'il en soit, Sikes se mit à jurer contre son chien et en même temps lui allongea un coup de pied.
En général, le chien ne cherche pas à se venger des coups qu'il reçoit de son maître; mais celui de M. Sikes avait, comme son propriétaire, un assez méchant caractère, et, poussé à bout probablement en ce moment par la conviction de son innocence, il se jeta sans cérémonie sur le pied qui l'avait frappé, enfonça ses dente dans le brodequin, le secoua vivement, puis se sauva en grondant sous un banc, juste à temps pour éviter le pot d'étain que M. Sikes lui lança à la tête.
«Tu voudrais mordre, hein? dit Sikes, en saisissant d'une main les pincettes et en ouvrant de l'autre, d'un air résolu, un long couteau qu'il tira de sa poche. Ici, gredin! ici! m'entends-tu?»
Le chien entendait fort bien, car M. Sikes criait comme un sourd; mais il ne semblait pas du tout résigné à se laisser couper le cou; il resta où il était, grondant plus fort qu'auparavant et saisissant dans ses dents l'extrémité des pincettes, qu'il mordit avec rage.
Cette résistance ne fit qu'accroître la colère de M. Sikes. Il se mit à genoux et commença à attaquer le chien avec fureur. L'animal sautait de côté et d'autre, jappant, grondant, aboyant. L'homme jurait, frappait, blasphémait; la lutte allait devenir critique pour l'un ou l'autre des combattants, quand la porte s'ouvrit tout à coup, et le chien ne fit qu'un bond dehors, laissant Guillaume Sikes avec son couteau et ses pincettes à la main.
Pour se quereller, il faut être deux, dit un vieux proverbe. M. Sikes, désappointé de la fuite du chien, fit tomber sa colère sur le nouveau venu.
«Pourquoi diable venez-vous vous mettre entre mon chien et moi? demanda-t-il avec un geste menaçant.
- Je ne savais pas, mon ami, je ne savais pas,» répondit Fagin d'une voix humble.
C'était en effet le juif qui venait d'entrer.
«Vous ne saviez pas, vieux brigand! s'écria Sikes. Vous n'entendiez donc pas le vacarme?
- Pas le moins du monde, aussi vrai que je suis en vie, répondit le juif.
- C'est vrai, vous n'entendez rien, répliqua Sikes avec un rire menaçant. Vous vous faufilez partout, sans qu'on vous entende entrer ni sortir. J'aurais voulu, Fagin, que vous fussiez à la place de mon chien, il y a une minute.
- Pourquoi donc? demanda le juif avec un sourire forcé.
- Parce que le gouvernement, qui protège la vie d'êtres tels que vous, qui ont moins de coeur qu'un roquet, laisse un homme tuer son chien à sa fantaisie, répondit Sikes en fermant son couteau d'une manière très expressive. Voilà pourquoi.»
Le juif se frotta les mains et, s'asseyant devant la table, affecta de rire de la plaisanterie de son ami; néanmoins, il était visiblement mal à son aise.
«Allez rire ailleurs, dit Sikes en remettant les pincettes en place et en toisant le juif avec dédain; allez rire ailleurs, mais ne vous avisez pas de me rire au nez, voyez-vous, fût-ce derrière votre bonnet de coton. C'est moi qui vous tiens, Fagin, et du diable si je vous lâche. Tenez, si j'y passe, vous y passerez aussi. Ainsi ménagez-moi.
- Bien, bien, mon cher, dit le juif. Je sais tout cela. Nous...nous avons un intérêt réciproque, Guillaume, un intérêt réciproque.
- Hum! fit Sikes, comme s'il trouvait que le juif était bien plus intéressé que lui dans la question. Eh bien! qu'avez-vous à me dire?
- Tout s'est passé le mieux du monde, répondit Fagin, et voici votre part; elle est plus forte qu'elle ne devrait être, mon ami; mais, comme je sais que vous me revaudrez cela une autre fois, et...
- Assez de verbiage, interrompit le voleur avec impatience. Voyons, donnez vite.
- Oui, oui, Guillaume, laissez-moi le temps, laissez-moi le temps, répondit le juif d'un ton caressant. Tenez, voici le magot sain et sauf.»
En disant ces mots, il tira de sa poche un vieux mouchoir, défit un gros noeud à l'un des coins, et laissa voir un petit paquet enveloppé de papier gris, que Sikes lui arracha des mains; puis il l'ouvrit et se mit à compter les souverains qu'il renfermait.
«Est-ce tout? demanda Sikes.
- Tout, répondit le juif.
- Vous n'avez pas ouvert le paquet en route et escamoté une ou deux pièces? ajouta Sikes d'un air défiant. Ne prenez pas votre mine indignée; cela vous est arrivé plus d'une fois. Remuez le grelot.»
Ceci voulait dire en bon français: «Tirez la sonnette.»Un autre juif parut, plus jeune que Fagin, mais d'un extérieur presque aussi ignoble et repoussant.
Sikes ne fit que montrer du doigt le pot vide, et le juif, comprenant parfaitement le geste, sortit pour aller le remplir, après avoir échangé un singulier regard avec Fagin, qui leva les yeux un instant, comme s'il s'y attendait, et répondit par un signe de tête presque imperceptible. Sikes ne s'en aperçut pas, occupé qu'il était en ce moment à nouer le cordon de sa chaussure, que le chien avait arraché. Il est probable que, s'il eût observé ce court échange de signes d'intelligence, il n'en eût auguré rien de bon.
«Y a-t-il quelqu'un ici, Barney? demanda Fagin sans lever les yeux, maintenant que Sikes le regardait.
- Pas une âme, répondit Barney, dont les paroles, qu'elles vinssent du coeur ou non, sortaient invariablement par le nez.
- Bersonne? demanda Fagin d'un ton de surprise, qui signifiait peut-être que Barney pouvait dire la vérité sans crainte.
- Bersonne que badeboisselle Dadsy, répondit t'il.
- Nancy! s'écria Sikes; où est-elle? Que la peste m'étouffe, si je n'honore cette fille pour ses dispositions naturelles!
- Elle s'est fait servir une assiette de boeuf bouilli sur le comptoir, ajouta Barney.
- Faites-la venir, dit Sikes en versant un verre de liqueur; faites-la venir.»
Barney regarda timidement Fagin, comme pour lui demander son autorisation. Voyant que le juif ne disait mot et ne cessait pas d'avoir les yeux fixés à terre, il sortit et rentra presque aussitôt en introduisant Nancy, vêtue en cuisinière, avec un bonnet, un tablier, un panier, et une grosse clef à la main.
«Tu es sur la trace, n'est-ce pas, Nancy? demanda Sikes en lui offrant un verre.
- Oui, Guillaume, répondit la jeune dame en vidant le contenu, j'y suis, et assez fatiguée comme ça: le petit drôle a été malade et a gardé le lit, et...
- Ah! Nancy, ma chère!» dit Fagin en levant les yeux.
Peut-être le juif, en contractant ses sourcils roux et en fermant à demi ses yeux profondément encaissés dans leur orbite, donna-t- il à entendre à miss Nancy qu'elle était trop en veine de confidences; ce détail importe peu. Le fait est qu'elle s'arrêta court dans ses explications, et qu'après avoir adressé à M. Sikes plusieurs gracieux sourires, elle changea de conversation. Après dix minutes environ, M. Fagin fut pris d'une quinte de toux; sur quoi Nancy mit son châle, et déclara qu'il était temps de s'en aller. M. Sikes observa qu'il avait à faire un bout de chemin dans la même direction qu'elle, et manifesta l'intention de l'accompagner. Ils s'en allèrent ensemble, suivis à peu de distance par le chien, qui sortit d'une cour voisine sitôt que son maître fut hors de vue.
Le juif passa la tête hors de la porte au moment où Sikes venait de quitter la salle: il le suivit des yeux tandis qu'il franchissait l'obscur passage, le menaçant du poing, et murmurant d'horribles imprécations; puis, avec un affreux rire, il revint prendre place devant la table, où il se plongea dans l'intéressante lecture du _Journal des Tribunaux_.
Pendant ce temps Olivier Twist, qui ne se doutait pas qu'il fût si près du facétieux vieillard, se dirigeait vers l'étalage du libraire. Arrivé à Clerkenwell, il prit, sans y faire attention, une rue qui n'était pas comprise dans son itinéraire. Il l'avait à moitié franchie, quand il s'aperçut de sa méprise; mais sachant que cette rue devait aussi aboutir au point vers lequel il se dirigeait, il jugea inutile de revenir sur ses pas, et continua à marcher, les livres sous le bras, de toute la vitesse de ses jambes.
Il songeait, tout en marchant, au bonheur de sa nouvelle situation, au plaisir qu'il aurait à voir, ne fût-ce qu'un instant, le pauvre petit Richard, qui peut-être en ce moment, battu et affamé, pleurait amèrement, quand il fut tiré de sa rêverie par une jeune femme qui s'écria très haut:
«Oh! mon cher frère!» Et à peine avait-il levé les yeux pour voir ce que cela signifiait, qu'il sentit l'étreinte de deux bras étroitement serrés autour de son cou.
«Laissez-moi, s'écria Olivier en se débattant; laissez-moi tranquille. Qu'est-ce? Pourquoi m'arrêtez-vous?»
Pour toute réponse, la jeune femme qui le tenait embrassé, et qui avait à la main un petit panier et une grosse clef, se mit à pousser des cris et des gémissements.
«Oh! mon Dieu! disait-elle; je t'ai donc retrouvé; Olivier! Olivier! oh! vilain enfant, de m'avoir jetée dans de pareilles inquiétudes à ton sujet! Viens chez nous, mon ami, viens. Dieu soit loué! je t'ai enfin retrouvé!»
Après ces exclamations incohérentes, la jeune fille recommença ses gémissements de plus belle, avec un accès nerveux si violent, que plusieurs femmes qui étaient là demandèrent à un garçon boucher à la chevelure grasse et luisante, et qui regardait aussi, la scène, s'il ne croyait pas urgent de courir chercher un médecin. À quoi le garçon boucher, qui semblait d'une nature assez lente, pour ne pas dire indolente, répondit qu'il n'y avait pas d'urgence.
«Oh! non, non, ce n'est pas la peine, dit la jeune femme en serrant la main d'Olivier; je vais déjà mieux. Allons tout droit à la maison, cruel enfant! allons!
- Qu'est-ce qu'il y a donc, madame? demanda une des femmes.
- Oh! madame, répondit la jeune fille, il s'est sauvé il y a près d'un mois de chez ses parents, qui sont de bons ouvriers, pour aller courir avec une bande de filous et de mauvais garnements, et sa mère en est presque morte de chagrin.
- Petit misérable! dit la femme.
- Rentrez chez vous bien vite, petite brute, dit une autre.
- Ce n'est pas moi, répondit Olivier très alarmé; je ne la connais pas; je n'ai ni soeur, ni père, ni mère, je suis orphelin, je demeure à Pentonville.
«- Oh! voyez donc, est-il effronté! dit la jeune femme.
- Comment! c'est vous, Nancy! s'écria Olivier, en voyant la figure de la jeune femme qui s'était jusqu'alors tenue derrière lui; il recula d'étonnement et d'effroi.
- Voyez-vous qu'il me reconnaît! dit Nancy en s'adressant aux assistants. Il ne peut pas faire autrement Quelqu'un aurait-il la bonté de m'aider à l'emmener chez nous? sans quoi il fera mourir son père et sa pauvre mère, et me mettra au désespoir.