Oeuvres poétiques Tome 1

Chapter 2

Chapter 23,205 wordsPublic domain

[Note 9: La confection du ms. du Musée britannique ne peut en aucune façon être considérée comme antérieure à celle du ms. du duc de Berry. Ces recueils contiennent tous deux les Epîtres sur le Roman de la Rose renfermant une pièce datée de la fin de l'année 1407, or nous avons vu que notre ms., figurant à l'inventaire de 1413, a dû être composé entre cette dernière date et 1408, on pourrait tout au plus admettre que les deux mss. sont absolument contemporains, mais comme le ms. de Londres se trouve complété de diverses poésies nouvelles, il est logique d'en inférer qu'il est plus jeune de quelques années que son frère de la Bibl. Nat. (Voy. plus loin ce que nous disons au sujet des ballades _de divers propos_, _Autres Balades_ § VII, p, XXXVI.)]

Ce ne sera donc que pour mémoire, et afin d'établir une généalogie complète, que nous signalerons les mss. suivants, exécutés vers le milieu du XVe siècle et bien inférieurs sous tous les rapports aux deux mss. précédents:

* * * * *

_B¹_.--Le ms. 604 du fonds français, sur vélin, très volumineux (314 feuillets), mais incomplet de plusieurs feuillets, contient la plus grande partie des oeuvres poétiques de Christine; cependant sa préparation est restée inachevée, la place des miniatures est en blanc et les lettres initiales, destinées à recevoir une ornementation ne sont même pas indiquées[10]. Il était coté dans l'ancien fonds (Inventaire de 1682) sous le n° 7087-2 et provenait de la collection De La Mare n° 413.

[Note 10. C'est d'après ce ms. inférieur que M. Guichard a donné le texte des Cent Ballades dans le _Journal des savants de Normandie_ (année 1844, p. 371 et s.). Cette publication est, en outre, parsemée de fautes ou de mauvaises lectures.]

* * * * *

_B²_.--Le ms. 12779 (174 feuillets), à peu près de la même époque que le précédent, mais plutôt de la seconde moitié du XVe siècle, ne présente pas grand intérêt; défectueux de quelques feuillets, il renferme des miniatures très médiocres. Il a appartenu à La Curne de Sainte-Palaye qui en fit faire deux copies, l'une conservée aujourd'hui à la Bibliothèque de l'Arsenal sous le n° 3295 (provenant de la collection Mouchet, n° 6), et l'autre à la Bibl. Nat. Fonds Moreau, 1686 (Mouchet, n° 8).

* * * * *

_B³_.--Nous devons indiquer en même temps un autre ms. faisant partie de la même famille, et déposé par M. le comte de Toustain chez MM. Morgand et Fatout, libraires.[11] Il contient en deux volumes presque toutes les poésies de Christine, mais il est absolument identique pour le texte aux mss. 604 et 12779. Nous ferons également remarquer que ce ms. porte, comme ses deux contemporains de la Bibl. nat., la rubrique suivante inscrite sur la feuille de garde:

«Cy commencent les rebriches de la table de ce présent volume, fait et compilé par Christine de Pisan, demoiselle, commencié l'an de grâce Mil c.c.c. iiij xx xix, Eschevé et escript en l'an Mil quatre cens et deux, la veille de la nativité Saint Jean-Baptiste.»

[Note 11: Voir le Répertoire général de la librairie Morgand et Fatout, 1882, p. 190 (n° 1482).]

Cette mention, qui ne peut se rapporter qu'à la date de composition des premières poésies contenues dans ces trois mss., nous fournit une indication certaine pour établir la parenté rapprochée qui existe entre eux. Cette alliance se manifeste sous bien d'autres rapports. Nous en trouvons la preuve dans l'ordre identique suivi pour la transcription des différentes pièces, dans le nombre des ballades _de divers propos_ qui est le même dans les trois mss., dans la forme orthographique des mots, dans la similitude des variantes, et enfin dans certaines lacunes et quelques vers faux qui se trouvent rectifiés dans les mss. _A_[12].

[Note 12: Voici quelques renvois qui prouvent en faveur de l'excellence du texte donné par la famille _A_:

Ainsi les vers suivants manquent dans la famille _B_: _Cent Ballades_, XI vers 22 à 25, XXIX v. 12 et 21, LXXII v. 22 à 25; _Virelais_, IX v. 10; _Ier Lai_, v. 73 et 74, 77, 208, 213, 241; _IIe Lai_, v. 55, 61, 74 à 76, 212; etc.

De plus, les vers indiqués ci-dessous se trouvent justes dans _A_ tandis qu'ils sont faux dans _B_: _Cent Ballades_, III vers 5, XV v. 16, XX v. 7, XXIX v. 3, XXXVIII v. 13, XLIX v. 18; _Virelais_, XIII v. 5; _Autres Ballades_, VI v. 6, XII v. 6, etc.

Nous pourrions multiplier les exemples, mais ces indications nous semblent suffisantes pour édifier le lecteur.]

Ces divers rapprochements nous ont permis de reconstituer dans le tableau suivant la généalogie probable des mss. contenant les oeuvres que nous publions dans ce premier volume:

ORIGINAL /\ A¹ A² «B» /--------\ B¹ B² B³

Les quelques indications données plus haut sur la disposition des différentes oeuvres d'après les familles de manuscrits et sur le nombre variable des compositions, principalement des _ballades de divers propos_, ressortiront plus clairement encore des deux tableaux ci-joints, qui seront en même temps les meilleures pièces justificatives de la généalogie que nous venons d'établir.

_Ordre suivant lequel sont disposées les diverses oeuvres contenues dans les manuscrits des familles A et B._

A¹ A² B¹ B² B³

I. 1.--CENT BALLADES. 1.--CENT BALLADES. 1.--CENT BALLADES.

II. 2.--16 VIRELAIS. 2.--16 VIRELAIS. 2.16 VIRELAIS

III. 3.--4 BALLADES 3.--4 BALLADES 3.--3 BALLADES D'ESTRANGE FAÇON. D'ESTRANGE FAÇON. D'ESTRANGE FAÇON. La 4e se trouve reportée au milieu des autres Ballades, sous le n° XXI.

IV. 4.--2 LAIS. 4.--2 LAIS. 4.--29 BALLADES DE DIVERS PROPOS (29 ballades seulement).

V. 5.--67 RONDEAUX. 5.--67 RONDEAUX. 5.--COMPLAINTE AMOUREUSE. Les rondeaux 59, 62, Le même ordre 63 et 64 manquent sauf pour les dans B. rondeaux XXVII et XXVIII qui portent ici les numéros XLVII et XLVIII.

VI. 6.--70 JEUX A VENDRE. 6.--70 JEUX A VENDRE. 6.--2 LAIS.

VII. 7.--50 AUTRES BALLADES ou 7.--50 BALLADES DE 7.--65 RONDEAUX BALLADES DE DIVERS DIVERS PROPOS. Les rondeaux 54 et PROPOS 69 manquent dans A. La ballade 44 de A2 manque Même ordre et même et est nombre, mais la remplacée par une autre (45) ballade 46 de A1 qui ne manque et est se trouve pas dans A2. remplacée par une nouvelle.

VIII. 8.--ÉPITRE AU DIEU 8.--UNE COMPLAINTE 8.--70 JEUX A D'AMOURS. AMOUREUSE. VENDRE.

IX. .................. 9.--ENCORE AUTRES .................. BALLADES.

X. 9.--COMPLAINTE AMOUREUSE 10.--ÉPITRE AU DIEU 9.--LE DÉBAT DE DEUX D'AMOURS. AMANTS.

XI. .................. 11.--UNE AUTRE .................. COMPLAINTE AMOUREUSE.

XII. 10.--LE DÉBAT DE DEUX 12.--LE DÉBAT DE DEUX 10.--ÉPITRE AU DIEU AMANTS. AMANTS. D'AMOURS.

XIII. .................... .................... 11.--LE DIT DE LA ROSE. XIV. 11.--LE DIT DES 11.--LE DIT DES 12.--LE DIT DES TROIS JUGEMENTS TROIS JUGEMENTS TROIS JUGEMENTS AMOUREUX. AMOUREUX. AMOUREUX.

XV. 12.--LE DIT DE POISSY. 14.--LE DIT DE POISSY. 13.--LE DIT DE POISSY.

XVI. 13.--LES ÉPITRES SUR 15.--L'ÉPITRE D'OTHEA. 14.--L'ÉPITRE LE ROMAN DE LA ROSE. D'OTHEA.

XVII. 14.--L'ÉPITRE D'OTHEA. 16.--LE DUC DES VRAIS 15.--LES ÉPITRES SUR AMANTS. LE ROMAN DE LA ROSE.

XVIII. 15.--LE CHEMIN DE LONGUE 17.--LE CHEMIN DE 16.--LES ÉTUDE. LONGUE ÉTUDE. ENSEIGNEMENTS MORAUX.

XIX. 16.--LES ENSEIGNEMENS 18.--LE DIT DE LA 17.--ORAISON NOTRE MORAUX. PASTOURE. DAME[13].

XX. 17.--ORAISON NOTRE DAME. 19.--LES ÉPITRES SUR 18.--LES QUINZE LE ROMAN DE LA ROSE. JOYES NOTRE DAME[13].

XXI. 18.--LES QUINZE JOYES 20.--ÉPITRE A EUSTACHE 19.--ORAISON NOTRE NOTRE DAME. MOREL. SEIGNEUR[14].

XXII. 19.--LE DIT DE LA 21.--ORAISON NOTRE 20.--LE DIT DE LA PASTOURE. SEIGNEUR. PASTOURE[15]. B¹ B³

XXIII. 20.--ORAISON NOTRE 22.--PROVERBES MORAUX. 21.--LE CHEMIN DE SEIGNEUR. LONGUE ÉTUDE[16].

XXIV. ............... ................... 22.--LA MUTATION DE FORTUNE. B¹

XXV. 21.--LE DUC DES VRAIS 23.--LES ENSEIGNEMENTS 23.--ÉPITRE A LA AMANTS. MORAUX. REINE ISABELLE (incomplet) (feuillets arrachés).

XXVI. 22.--ÉPITRE A LA REINE 24.--ORAISON NOTRE DAME. ISABELLE.

XXVII. 23.--ÉPITRE A EUSTACHE 25.--LES QUINZE JOYES MOREL. NOTRE DAME.

XXVIII. 24.--PROVERBES MORAUX. 26.--LE LIVRE DE PRUDENCE.

XXIX. 25.--LE LIVRE DE 27.--LA CITÉ DES DAMES. PRUDENCE.

XXX. 28.--CENT BALLADES D'AMANT ET DE DAME.

[Note 13: Ces deux pièces manquent dans le ms B¹ par suite de feuillets arrachés, mais sont indiquées dans les «rebriches» de la table de ce manuscrit.]

[Note 14: Le ms. B¹ ne renferme qu'un fragment de cette oraison; dans B² plusieurs feuillets ont été arrachés à la place qu'elle devait occuper; seul B³ dans la famille en donne le texte complet.]

[Note 15: Quelques feuillets ont été coupés dans B¹ à l'endroit qui devait contenir «le Dit de la Pastoure»; dans B² l'oeuvre n'est pas complète, tous les derniers feuillets du volume ayant été enlevés.]

[Note 16: Dans B¹ les 100 premiers vers du poème manquent, plusieurs feuillets ayant été coupés.]

TABLEAU PRÉSENTANT LA CONCORDANCE DES BALLADES DE DIVERS PROPOS SELON LES FAMILLES DE MANUSCRITS _A_ ET _B_

(N) REFRAINS DES BALLADES (A) (B)

I. --Car qui est bon doit estre appelle riche 1 1 II. --Si com tous vaillans doivent estre 2 3 III. --Et Dieux vous doint leur bon droit soustenir 3 2 IV. --Et honneur en toutes querelles 4 4 V. --Avisons nous qu'il nous convient morir 5 5 VI. --Ne les princes ne les daignent entendre 6 6 VII. --Car de Juno n'ay je nul reconfort 7 7 VIII. --Il veult trestout quanque je vueil 8 » IX. --Amours le veult et la saison le doit 9 8 X. --Amours le veult et la saison le doit 10 9 XI. --Assez louer, ma redoubtée dame 11 10 XII. --Si qu'a tousjours en soit memoire 12 11 XIII. --Vous semble il que ce fausseté soit? 13 12 XIV. --Juno me het et meseür me nuit 14 13 XV. --Se Dieu et vous ne la prenez en cure 15 14 XVI. --Ce premier jour que l'an se renouvelle » 15 XVII. --N'on n'en pourroit assez mesdire 16 16 XVIII. --Ce jour de l'an, ma redoubtée dame 17 17 XIX. --Ce jour de l'an vous soiez estrené 18 18 XX. --Ce plaisant jour premier de l'an nouvel 19 19 XXI. --Si le vueillez recepvoir pour estreine 20 » XXII. --Si le vueilliez, noble duc, recevoir 21 20 --[17] Aime le; si feras que sage » 21 XXIII. --Faittes voz faiz à voz ditz accorder 22 22 XXIV. --Le corps s'en va, mais le cuer vous demeure 23 23 XXV. --Fleur de printemps, muguet et fleur d'amours 24 » XXVI. --Et certes le doulz m'aime bien 25 » XXVII. --Et ce vous fait à tout le monde plaire 26 24 XXVIII. --En ce jolis plaisant doulz moys de May » 25 XXIX. --De hault honneur et de chevalerie 27 26 XXX. --Sera retrait de leur haulte vaillance 28 27 XXXI. --On vous doit bien de lorier couronner 29 28 XXXII. --A pou que mon cuer ne font? 30 » XXXIII. --D'entreprendre armes et peine 31 29 XXXIV à LIII. Ces ballades existent seulement dans les 32 à 50 » mss. de la famille _A_ et suivant un ordre identique; remarquons en outre, que l'écriture de _A¹_ se modifie d'une façon très sensible à partir de la ballade XL (fol. 41 v°) ---- --

50 29

[N] Numéros des ballades dans la présente édition [A] Numéros des ballades dans la famille _A_ [B] Numéros des ballades dans la famille _B_.

[Note 17: Cette ballade se trouve dans _A_ sous la rubrique «_Balades d'estrange façon_».]

L'ordre dans lequel nous donnons les poésies de Christine de Pisan est sensiblement le même que celui adopté dans tous les mss.; nous avons d'ailleurs suivi exactement la disposition du ms. du duc de Berry, il nous a été seulement indispensable d'intercaler les pièces nouvelles heureusement retrouvées dans le ms. du Musée britannique, et de faire un simple rapprochement nécessaire à la composition du cadre du volume[18].

[Note 18: C'est ainsi que nous avons dû réunir à la fin du volume les deux _Complaintes amoureuses_, bien que la première de ces complaintes soit placée dans le ms. du duc de Berry après l'_Epitre au dieu d'amours_.]

Les petites poésies reproduites dans les pages qui suivent forment le début de la carrière poétique de Christine, encore tout émue de son veuvage prématuré. Elles ont établi sa réputation en lui attirant de puissants protecteurs tels que la reine Isabelle de Bavière; le duc de Berry; la duchesse de Bourbon; le duc d'Orléans; Philippe le Bon, duc de Bourgogne; Charles d'Albret, connétable de France, etc. Leur place en tête de cette édition était donc tout indiquée. Nous allons du reste passer en revue les différentes oeuvres contenues dans notre premier volume et esquisser rapidement l'impression que nous a produite leur lecture.

I.--CENT BALLADES

Les Cent Ballades doivent être considérées comme les premiers essais de Christine. Elles ne sont certainement pas postérieures aux rondeaux et autres petites pièces que l'auteur a composées dans sa jeunesse; d'ailleurs dans tous les mss. elles occupent le premier rang. Rassemblées à la prière d'un ami resté inconnu (voy. ballade C) les ballades qui forment ce recueil traitent de sujets fort différents et paraissent avoir été inspirées à des époques diverses ou tout au moins à des intervalles de temps assez notables. Car la date de la mort d'Etienne du Castel étant connue[19], il a été possible de fixer d'une façon précise l'époque de la composition de deux ballades, en premier lieu la ballade IX, écrite cinq ans après la mort de l'époux regretté, c'est-à-dire en 1394, puis la ballade XX, par laquelle nous apprenons que le coeur de la veuve n'a éprouvé aucune impression de joie depuis près de dix ans, ce qui permet d'assigner à cette pièce la date de 1399. Nous pensons donc que c'est dans un intervalle d'au moins cinq ou six années qu'ont dû être composés la plupart de ces morceaux poétiques. Il était d'ailleurs d'usage à cette époque de réunir ainsi des pièces détachées, inspirées dans les circonstances les plus diverses et traduisant les impressions les plus opposées. On les rassemblait en nombre suffisant pour former un livre sous la rubrique «_Cent Ballades_». C'est ainsi que la cour d'amour de Louis d'Orléans nous a donné _le livre des Cent Ballades_[20] et que notre poète lui-même, comme nous l'avons annoncé plus haut, a désigné sous un titre analogue ses Ballades «_d'Amant et de Dame_».

[Note 19: Il y a lieu d'adopter, selon toute vraisemblance, l'année 1389 comme celle de la mort d'Etienne du Castel. Au commencement de son livre du _Chemin de long estude_, Christine nous apprend en effet que son deuil remonte à environ 13 ans, et comme un peu plus loin elle ajoute qu'elle a commencé à écrire ce poème au mois d'octobre 1402, la date de 1389 s'obtient logiquement de ce simple rapprochement.]

[Note 20: _Le livre des Cent Ballades_, publié par M. le marquis de Queux de Saint-Hilaire. Paris, 1868.]

Dès les premiers vers Christine nous prévient qu'elle cède à de pressantes sollicitations et que ses poésies refléteront la douleur qui s'est emparée d'elle depuis la mort de celui en qui consistait tout son bonheur; «_Seulette_», tel est l'écho de ses vers!

Les premières ballades sont en effet empreintes de la plus profonde tristesse, et l'auteur semble se complaire à retracer longuement ses regrets amers et son désespoir, mais à partir de la vingt-et-unième ballade la veuve éplorée, s'abandonnant à des inspirations plus séduisantes, élève ses pensées vers les régions de l'amour le plus pur, et peint avec une exquise sensibilité les sentiments si divers qui peuvent agiter les coeurs de ceux qui ont aimé ou qui aiment encore.

Christine révèle dans cette poésie toute la richesse de son talent et de son art des développements; elle déploie ses pensées en modulations infinies, et exprime sous les formes les plus variées les effets d'un même sentiment; vingt fois elle refait chaque pièce sans se répéter, et les ballades se succèdent, traduisant sans cesse la même idée, et cependant ce sont toujours des ballades nouvelles.

Ces impressions sont touchantes de vérité et de simplicité, mais nous ne pouvons y voir, comme l'a supposé M. Paulin Paris[21], l'image des sentiments personnels de l'auteur. Car l'aimable poète a pris soin lui-même de nous prévenir contre toute pensée de ce genre. Ne fallait-il pas d'ailleurs expliquer l'étrange contraste que produisent ces chants d'amour succédant à des cris d'infortune et de douleur?

[Note 21: Voy. _Manuscrits françois de la Bibliothèque du roi_, V, p. 152 et 153.]

La ballade L doit faire disparaître les moindres doutes, Christine y fait allusion à ses scrupules et s'excuse de traiter de sujets d'amours qui paraissent se rapporter à elle, craignant que ce ne soit un motif d'insinuations malveillantes[22]; elle ajoute que ces pensées n'ont nullement les tendances que l'on pourrait supposer; car, bien que de grands seigneurs aient montré pour elle de l'affection, son coeur ne ressent aucune impression d'amour ni de dépit, elle fait d'ailleurs appel, dans le refrain de sa ballade, au jugement de «_tous sages ditteurs_». Plus loin (ballade C) la même préoccupation se traduit encore dans ses deux vers:

[Note 22: Les différentes pièces des _Cent Ballades_ doivent être considérées essentiellement comme des jeux d'esprit et de sentiment. Il est possible que certaines d'entre elles traduisent les impressions ressenties par quelques personnages de l'époque ou aient été composées à l'intention de seigneurs familiers de la cour de Charles VI, mais la révélation de l'auteur à la ballade C

Ne les ay faittes pour merites Avoir ne aucun paiement

nous interdit de penser qu'il ait pu transformer son talent en officine de compliments et de complaintes favorables à des intrigues amoureuses.]

Qu'on le tiengne à esbatement Sans y gloser mauvaisement.

Le soin que la célèbre femme met à défendre sa réputation pourrait, jusqu'à un certain point, paraître exagéré, si l'on ne tenait justement compte des récriminations violentes qu'avait dû susciter son ardente polémique contre l'oeuvre la plus estimée et la plus admirée de son époque, le Roman de la Rose.

Celle qui excellait à retracer dans ses vers la défense de l'honneur des femmes et la louange de leurs vertus[23], devait bien être jalouse pour elle-même de semblables éloges. N'avait-elle pas d'ailleurs le droit de dissiper les moindres doutes qui auraient pu planer sur son veuvage irréprochable et d'étouffer à l'avance les calomnies de ses adversaires? C'est, comme nous le verrons par la suite, la préoccupation constante d'une vie pleine de candeur que tous les historiens se sont accordés à nous représenter comme le modèle de la douce et simple vertu.

[Note 23: Voy. l'_Epitre au dieu d'amours_, le _Dit de la Rose_,... etc...]

Les pensées d'amour ne forment pas exclusivement les sujets de toutes les ballades de Christine de Pisan. On trouve parsemées çà et là les idées les plus diverses, et l'auteur sait varier avec un art accompli l'expression et le tour de ses poésies: ici le sentiment des tristesses produites par la maladie (Ball. XLIII), là l'éloge finement ironique d'un personnage contemporain (Ball. LVIII), puis une dissertation sur les qualités des bons chevaliers (Ball. LXIV), plus loin une pièce satirique contre les maris jaloux (Ball. LXXVIII). Mentionnons encore, en raison de leur mérite et de leur originalité, la louange d'un grand chevalier (Ball. XCII), les angoisses causées par la maladie du roi Charles VI (Ball. XCV), enfin l'aspiration à la félicité éternelle (Ball. XCIX), comme placée en opposition avec les sentiments les plus délicats d'amour et de bonheur que l'on puisse éprouver sur cette terre.

II.--VIRELAIS

Les virelais, au nombre de 16, n'ont pas le même mérite que les ballades. Il importe cependant de signaler le premier qui traduit heureusement les efforts pénibles du poète pour dissimuler sa douleur, et le dixième qui nous offre une jolie pièce sur la Saint-Valentin.