Chapter 1
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OEUVRES POÉTIQUES DE CHRISTINE DE PISAN
PUBLIÉES
MAURICE ROY
TOME PREMIER
BALLADES VIRELAIS, LAIS, RONDEAUX, JEUX A VENDRE ET COMPLAINTES AMOUREUSES
PARIS LIBRAIRIE DE FIRMIN DIDOT ET Cie RUE JACOB, 56
M DCCC LXXXVI
Reprinted with the permission of the Société des Anciens Textes Français
JOHNSON REPRINT CORPORATION 111 Fifth Avenue, New York, N.Y. 10003 JOHNSON REPRINT COMPANY LIMITED Berkeley Square House, London. W. 1
INTRODUCTION
Une vie complète de Christine de Pisan ne pourra être utilement élaborée que le jour où les oeuvres de cette célèbre femme auront été entièrement publiées et seront enfin sorties de l'oubli dans lequel elles demeurent injustement depuis plus de quatre siècles. Nous tenterons de l'écrire si nous réussissons à mener à bonne fin la tâche que nous nous sommes imposée. A l'heure présente il semble plus prudent de donner seulement au lecteur un simple aperçu biographique, contenant quelques notions indispensables, et de lui indiquer rapidement les sources principales auxquelles il pourra puiser de plus amples informations:
Jean Boivin.--Vie de Christine de Pisan (_Mémoires de l'Académie des Inscriptions et Belles-Lettres_, II (1736), p. 704-14).
Abbé Sallier.--Notice sur Christine de Pisan (_Mémoires de l'Académie des Inscriptions_, XVII (1751), p. 515-25).
Mlle de Kéralio.--_Collection des meilleurs ouvrages composés par des dames_. Paris, 1787, II.
Raimond Thomassy.--_Essai sur les écrits politiques de Christine de Pisan_. Paris, 1838.
Robineau.--_Christine de Pisan, sa vie et ses oeuvres_. Saint-Omer, 1882.
Friedrich Koch.--_Leben und Werke der Christine de Pizan_. Goslar, 1885.
Indépendamment des indications fournies par les ouvrages précités, de nombreuses et consciencieuses recherches, tant dans les archives de France que dans celles d'Italie, pourront seules donner des détails biographiques ignorés jusqu'ici.
Une étude approfondie de l'ensemble de l'oeuvre de Christine apportera en même temps un précieux contingent à l'histoire de sa vie, de son influence littéraire. Car dans ses travaux mêmes l'auteur s'est plu à parler de ses propres impressions, à soulever discrètement le voile de sa vie, à retracer ses joies et ses malheurs; mais de toutes ses compositions la _Mutation de Fortune_ et la _Vision_ ont été surtout les dépositaires de ses sentiments personnels.
Voici quant à présent les grands traits de la vie de notre poète:
Christine de Pisan naquit à Venise vers 1363. Son père, homme distingué, avait épousé la fille d'un conseiller de la République vénitienne, charge à laquelle l'appelèrent bientôt lui-même l'estime et la considération de ses compatriotes. Thomas de Pisan jouissait en même temps d'une grande réputation de philosophe et d'astrologue. La renommée de son savoir et de son mérite étant parvenue jusqu'à la cour de France, Charles V lui fit des offres avantageuses pour l'attirer et l'attacher à sa personne. Notre savant italien ayant obtenu, avec les bonnes grâces du souverain, une place dans le Conseil royal, se résolut bientôt à adopter une nouvelle patrie et fit venir auprès de lui toute sa famille. Sa femme et la jeune Christine, âgée seulement de cinq ans, magnifiquement parées de riches costumes vénitiens, arrivèrent au Louvre (1368) et furent présentées au roi qui leur fit le plus gracieux accueil.
Élevée au milieu de cette cour de France, alors aussi renommée par sa magnificence que par la distinction des personnes qui la fréquentaient, Christine de Pisan y développa par une instruction soignée, par une éducation empreinte du meilleur ton et des sentiments les plus recherchés, les précieuses dispositions dont la nature avait si heureusement doté son intelligence supérieure. A peine fut-elle parvenue à sa quinzième année (1378) que les charmes de son esprit et de sa personne la firent rechercher d'un grand nombre de gentilshommes, mais son père fixa son choix sur un jeune homme d'une bonne maison de Picardie, Etienne du Castel, dont les qualités et le mérite tenaient lieu des avantages de la fortune.
L'avenir qui semblait s'ouvrir plein de promesses heureuses pour ces jeunes époux, réservait cependant à Christine de dures épreuves; les premières années de son mariage furent le point de départ de ses infortunes et de ses malheurs. Le roi mourut le 16 septembre 1380. Thomas de Pisan, déchu de son crédit et éloigné de la Cour, ne survécut que quelques années à son maître et à son bienfaiteur. Étienne du Castel, par sa valeur personnelle et par l'influence que lui donnait sa charge de secrétaire du roi, continuait encore les traditions de la famille de son beau-père, lorsqu'il fut emporté lui-même par une maladie contagieuse à l'âge de 34 ans (1389). Christine qui n'avait que 25 ans reste veuve avec trois enfants. Plongée dans sa profonde douleur elle est encore attristée par de nombreux procès avec des débiteurs de mauvaise foi et par des pertes d'argent qui en furent la conséquence; c'est alors qu'elle demande au travail, à la poésie, à la littérature, la consolation et l'oubli de ses peines. Elle commence une vie nouvelle, entièrement consacrée à l'étude, mais plus heureuse en douces satisfactions. Son talent se révélera d'abord dans des poésies légères, pleines de charme et de saveur, jusqu'au jour où l'essor de son génie l'élèvera à la hauteur des grandes compositions qui ont immortalisé son nom.
DESCRIPTION DES MANUSCRITS
Christine de Pisan, que sa situation précaire avait engagée à tirer parti de son instruction et de son remarquable talent, devait rechercher avec empressement toute occasion destinée à lui procurer quelques ressources. Aussi fit-elle exécuter un grand nombre de copies de ses oeuvres, afin de les offrir aux princes et aux riches seigneurs auxquels leur amour pour les lettres et la réputation de l'auteur faisaient un devoir d'apprécier ces gracieux hommages à leur juste valeur. Cette multiplicité de manuscrits rend aujourd'hui plus lourde et plus difficile la tâche que doit s'imposer tout éditeur consciencieux. En raison de cette considération nous avons cru préférable de préparer pour chaque tome une préface donnant la liste et l'appréciation des manuscrits renfermant les oeuvres que nous devons publier.
Notre riche Bibliothèque nationale possède plusieurs recueils contenant les poésies dont nous offrons le texte dans ce premier volume.
_A¹_.--(Bibl. Nat. F. français 835, 606, 836 et 605). Ces quatre volumes forment le ms. qui doit servir de base à cette édition, l'exécution en fut préparée et surveillée par Christine elle-même qui le destinait au duc de Berry; il est ainsi décrit dans les Inventaires publiés par M. L. Delisle[1].
[Note 1: _Le Cabinet des manuscrits de la Bibliothèque nationale_, III, p. 193.]
«Un livre compilé de plusieurs balades et ditiés, fait et composé par damoiselle Cristine de Pisan, escript de lettre de court, bien historié et enluminé, lequel Monseigneur a acheté de la dite damoiselle 200 escus.--_Tous mes bons jours._--50 liv. (Évaluation faite à la requête des exécuteurs testamentaires du duc de Berry).--_Inventaire de l'année 1413, Arch. nat. KK 258._--_Inventaire de l'année 1416, Bibl. Sainte-Geneviève, mss. L. 54 f._--Baillé à la Duchesse de Bourbonnais».
M. L. Delisle n'a pas rapporté cette mention au ms. de la Bibl. nat. qui porte actuellement le n° 835 du fonds français parce qu'une interversion de feuillets l'a empêché d'établir la concordance du premier vers du second feuillet, «_Tous mes bons jours._»
Cette identification reconnue, nous devons en outre faire remarquer que le ms. de la bibliothèque du duc de Berry est aujourd'hui divisé en quatre fragments portant les numéros 835, 606, 836 et 605. Les oeuvres que renferment ces quatre tomes offrent une numérotation continue, ainsi qu'il suit:
Le ms. 835 contient les articles 1 à 13:
1 Cent Ballades. 2 Virelais. 3 Ballades «d'estrange façon». 4 Lais. 5 Rondeaux. 6 Jeux à vendre. 7 Ballades de divers propos. 8 Épitre au dieu d'Amours. 9 Complainte amoureuse. 10 Le Débat de deux Amants. 11 Le Dit des trois jugements amoureux. 12 Le Dit de Poissy. 13 Les Épitres sur le Roman de la Rose.
Le ms. 606 renferme l'art. 14:
14 L'Épitre d'Othéa.
Le ms. 836 comprend les art. 15 à 21:
15 Le Chemin de long estude. 16 Les Enseignements moraux. 17 Oraison Notre Dame. 18 Les quinze joies Notre Dame. 19 Le Dit de la «Pastoure». 20 Oraison Notre Seigneur. 21 Le duc des vrais amants.
Enfin le ms. 605 complète le vol. par les art. 22 à 25.
22 Épitre à la Reine Isabelle. 23 Épitre à Eustache Morel. 24 Proverbes moraux. 25 Le livre de Prudence.
Ces divers numéros d'articles, indiquant l'ordre dans lequel les différentes pièces ont été transcrites, permettent ainsi de reconstituer d'une façon certaine l'ensemble du ms. tel qu'il était à l'origine. D'ailleurs, si quelque doute subsistait encore après ce rapprochement pourtant bien caractéristique, il serait vite dissipé par un examen sommaire de l'écriture, de la disposition identique des quatre fragments, de l'enluminure des miniatures ou des lettres ornées, dues certainement à la même plume et au même pinceau.
M. Paulin Paris[2] avait déjà reconnu l'ancienne composition du ms. pour les fractions portant les numéros 835, 836 et 605, mais il n'a pas reconstitué la totalité du volume. M. L. Delisle a également soupçonné cette corrélation sans l'expliquer et en l'étendant plus qu'il n'est légitime, car il semble faire rentrer dans la même famille des mss. tout à fait disparates[3].
[Note 2: _Manuscrits françois de la Bibl. du Roi_, V, 180, et VI, 399, 402.]
[Note 3: _Inventaire des mss. français_, I, p. 74.]
Cette division existait d'ailleurs dès le commencement du XVIe siècle, ainsi qu'il est permis de le constater par trois mentions que la même main a tracées à cette époque sur le premier feuillet de garde collé aujourd'hui à la reliure des mss. 835, 606 et 605. La première note indique les oeuvres contenues dans le fragment 835, la seconde (ms. 606) est ainsi conçue: «En ce livre a cent une hystoire et XLVI feuilletz escriptz, et fut reveu par frere ____ le IIe jour de avril Mil V c et dix», la troisième mention donne la même date. Il est donc probable qu'à l'origine le ms. se trouvait en cahiers simplement rattachés entre eux, mais non recouverts d'une reliure, et que pour le consulter plus facilement on le sépara bientôt en plusieurs parties qui furent reliées et inventoriées comme autant de livres différents. Le fragment 835 fut d'abord relié en velours rouge, aujourd'hui il l'est en maroquin rouge aux armes de France sur les plats, à la fleur de lis sur le dos; le ms. 836 était également recouvert de velours rouge, et aujourd'hui de veau racine au chiffre de Louis XVIII sur le dos. Quant à la reliure des autres fractions elle paraît avoir été identique, ainsi qu'il résulte des renseignements que l'on trouvera plus loin dans l'inventaire de la Bibliothèque des ducs de Bourbon.
Ces différents fragments réunis forment un superbe ms. composé des principales poésies de Christine, ne comprenant pas moins de 269 feuillets et illustré de 125 jolies miniatures.
Cette reconstitution nous permet en outre de fixer d'une façon précise l'époque de la confection du recueil. En effet, l'oeuvre la plus récente qui y soit insérée doit être sans aucun doute les _Épitres sur le Roman de la Rose_ en tête desquelles se trouve la lettre d'envoi adressée à la reine Isabelle et datée de l'avant-veille de la Chandeleur 1407. C'est donc dans un intervalle de quatre ans, entre 1408 et 1413 (date du premier inventaire mentionnant le vol. de Christine) que notre ms. a été préparé et offert au duc de Berry. L'importance de l'ouvrage et la valeur des oeuvres qu'il renferme expliquent maintenant tout le prix que Jean de Berry devait y attacher et la générosité (200 écus) avec laquelle il sut reconnaître l'hommage de l'auteur. Il avait du reste accueilli avec beaucoup de grâce et de largesse le _Livre du Chemin de longue étude_ le 20 mars 1403, le _Livre de la Mutation de Fortune_ en mars 1404[4], les _Faits et Bonnes moeurs de Charles V_, le 1er janvier 1405, les _Sept Psaumes_, le 1er janvier 1410; il reçut encore plus tard, les _Faits d'Armes et de Chevalerie_, le 1er janvier 1413, et le _Livre de la Paix_ le 1er janvier 1414; sa riche bibliothèque renfermait aussi un exemplaire distinct de l'_Épitre d'Othéa_ et le livre de la _Cité des Dames_[5]; Christine lui avait donc offert successivement presque tous ses ouvrages.
[Note 4: Ce ms. est aujourd'hui à la Bibl. royale de La Haye, n° 701.]
[Note 5: Fonds français, n° 607.]
Le précieux ms., dont nous avons reconstitué l'ensemble, fut recueilli dans la succession du duc de Berry (inventaire de 1416), par sa fille Marie, épouse de Jean Ier duc de Bourbon; cette princesse, très versée dans l'étude des lettres, conserva de la superbe collection de son père 41 mss. qui lui furent attribués pour une somme de 2,500 liv.[6]; on estima 50 liv. l'exemplaire des oeuvres de Christine. Notre ms. prit désormais place dans la librairie que les ducs de Bourbon avaient installée dans leur château de Moulins, et pendant tout le XVe siècle resta entre les mains de ces princes qui se distinguèrent autant par la noblesse de leur race que par leur goût des livres et les encouragements qu'ils aimaient à donner aux savants leurs contemporains. En 1523 lorsque François Ier fit saisir les biens du connétable de Bourbon, on dressa l'inventaire de la librairie de Moulins. Un commissaire du roi, Pierre Antoine, en constata l'état le 19 septembre 1523 et se servit à cet effet d'anciens inventaires qui lui furent communiqués par Mathieu Espinete, chanoine de Moulins, commis à la garde des livres du duc de Bourbon. Parmi les nombreux mss. qui ornaient cette riche bibliothèque, nous trouvons sous la rubrique suivante (correspondant justement à la date des mentions inscrites sur les feuillets de garde des volumes et que nous avons signalées plus haut), une description détaillée et exacte des oeuvres comprises dans les divers fragments qui formaient à l'origine le ms. offert par Christine au duc de Berry.
[Note 6: Voy. Delisle, le _Cabinet des manuscrits_, I, 167.]
«Ce sont les livres qui ont été restituez et aportez de Paris l'an M. V c X. C'est assavoir:
--Ung volume ou a cent ballades, plusieurs laiz et virelay, l'espitre au dieu d'amours, le débat des deux amans, les troys jugemens, le dit de Poissy, les espitres sur le rommant de la Roze, en parchemin, à la main.
--Ung autre ou est le livre du chemin de long estude, les ditz de la Pastour, une belle oraison de Sainct Gregoires, et le livre du duc des vraiz amans, en parchemin, à la main.
--Ung autre volume contenant les troys livres de la cité des Dames, en parchemin, à la main (ms. indiqué à l'inventaire du duc de Berry, n° 293, auj. f. fr. 607.)
--Ung autre volume des espitres que Othea deesse de prudence envoya à Hector de Troye, en parchemin, à la main.
--Ung autre volume ou est ecrit le livre de Prudence, les proverbes moraulx, une espitre à la Royne de France, une autre à Eustace Morel, en parchemin, à la main.
Lesdits cinq livres sont touz couvers de veloux rouge et tenné, garnys de fermaus de leton, de boulhons et carrées».
(_Inventaire des livres qui sont en la librairie du chasteau de Molins, 19 sept. 1523._--Bibl. Nat. coll. Dupuy; vol. 438.--Publié par M. Le Roux de Lincy, Paris, 1850, dans les _Mélanges de la Société des bibliophiles français_.--Réimprimé par M. Chazaud à la suite des _Enseignements d'Anne de France_. Moulins, 1878, in-4°, p. 255-6).
Ces mss. furent ensuite transportés au château de Fontainebleau où François Ier se glorifiait d'avoir formé une des collections les plus considérables de l'Europe. La Bibliothèque du Roi revint à Paris à la fin du règne de Charles IX; notre ms. y est conservé depuis cette époque, il figure en effet dans les inventaires de 1620 (Rigault) sous les cotes 593, 672, 673; de 1645 (Dupuy) comme portant les numéros 408, 409, 466, 862, et enfin dans le catalogue de 1682 sous les numéros 7088, 7089, 7216, 7217.
* * * * *
_A²_--Musée britannique, Harl. 4431.--Ornée de riches miniatures et d'une exécution très soignée, cette belle copie a été préparée pour être offerte à la reine Isabelle de Bavière, comme le témoigne la Dédicace de Christine de Pisan. Il est probable qu'à l'époque des malheurs qui affligèrent la France au XVe siècle ce ms. fut transporté en Angleterre. Une mention inscrite sur un feuillet de garde permet de constater qu'au XVIIe siècle il faisait partie de la collection du duc de Newcastle; cette indication est ainsi conçue «Henry Duke of Newcastle, his booke, 1676.» Le volume renferme 398 feuillets et est illustré de superbes miniatures[7]. Ce bel exemplaire est d'un grand prix en raison de son origine, de sa richesse et de la qualité de son texte, mais ce qui lui donne surtout une valeur exceptionnelle, c'est qu'il renferme un certain nombre de poésies qui n'existent pas dans les divers mss. des dépôts publics de notre pays; il nous fournit le texte de cinq nouvelles ballades et de quatre rondeaux, plus une complainte amoureuse inconnue jusqu'ici; il contient, en outre, un poème tout entier intitulé «_Cent Balades d'Amant et de Dame_», véritable peinture des impressions délicates et variées de deux amoureux dont les sentiments sont tracés avec beaucoup de grâce et d'expression. Cette oeuvre assez considérable a dû être composée uniquement pour la reine Isabelle de Bavière, ainsi que peuvent le laisser supposer quelques mots de la Dédicace et de la première ballade[8]. Ce recueil de ballades n'est mentionné dans aucune des publications qui comprennent l'énumération des compositions poétiques de Christine de Pisan et nous serons heureux d'en offrir la primeur dans l'un des volumes suivants. Nous donnons dès à présent la Dédicace à la reine Isabelle:
[Note 7: Voy. _Bibliographer's Decameron_, par Rev. T. F. Dibdin, London, 1817, p. 134.--Schaw. _Dresses and Decorations of the Middle Age_, London, 1843; et _The Illuminator's Magazine_, 1862, numéros 8 et 9.]
[Note 8: Voy. vers 50 à 60 de la Dédicace à la reine Isabelle et le passage suivant des «_Cent Balades d'amant et de dame_»:
Quoy que n'eusse corage ne pensée Quant a present de dits amoureux faire, Car autre part adès suis a pensée, Par le command de personne, qui plaire Doit bien a tous, ay empris a parfaire D'un amoureux et sa dame ensement, Pour obeïr a autrui et complaire, Cent balades d'amoureux sentement. ]
Trés excellent, de grant haultesse Couronnée, poissant princesse, Trés noble roÿne de France, Le corps enclin vers vous m'adresce 4 En saluant par grant humblece; Pry Dieu qu'il vous tiengne en souffrance Lonc temps vive, et après l'oultrance De la mort vous doint la richece 8 De Paradis, qui point ne cesse, Et au monde sanz decevrance Paix, joye et toute recouvrance De quanqu'il affiert a leece. 12
Haulte dame, en qui sont tous biens, Et ma trés souvraine, je viens Vers vous, comme vo creature, Pour ce livre cy que je tiens 16 Vous presenter, ou il n'a riens, En histoire n'en escripture, Que n'aye en ma pensée pure Pris ou stile que je detiens 20 Du seul sentement que retiens Des dons de Dieu et de nature, Quoy que mainte aultre creature En ait plus en fait et maintiens. 24
Et sont ou volume compris Plusieurs livres es quieulx j'ay pris A parler en maintes manieres Differens, et pour ce l'empris 28 Que on en devient plus appris D'oÿr de diverses matieres, Unes pesans, aultres legieres, A qui se delitte ou pourpris 32 Des livres, qui maint ont en pris Fait monter et prendre manieres Belles; si doit on avoir chieres Escriptures, non en despris. 36
Car, si que les sages tesmoignent En leurs escrips, les gens qui songnent De lire en livres voulentiers, Ne peut qu'aucunement n'eslongnent 40 Ygnorence, que ceulx ressongnent Qui de sens suivent les sentiers, Si en valent mieulx ceulx le tiers, Voire plus qui s'en embesongnent 44 Et qui la peine ne ressongnent D'apprendre, il n'est si beaulx mestiers Ne qui face gens si entiers, Quoy que les folz, peut estre, en grongnent. 48
Si l'ay fait, ma dame, ordener Depuis que je sceus qu'assener Le devoye a vous, si qu'ay sceu Tout au mieulx et le parfiner 52 D'escripre et bien enluminer, Dès que vo command en receu, Selons qu'en mon cuer j'ay conceu Qu'il faloit des choses finer 56 Pour bien richement l'affiner A fin que fust apperceü Que je mets pouoir, force et sceu, Pour vo bon vueil enteriner. 60
Dont vous plaise, trés haulte et digne, Le prendre en gré, tout soye indigne Que mon euvre estre presentée Vous doye, mais vostre benigne 64 Condicion qui ne decline D'umilité, trés redoubtée Dame, tout soiez hault montée, Ne vous seuffre en fait ne en signe 68 Que ne soyez, comme roÿne Doit estre, humaine et arrestée; Et pour ce ne me suis doubtée Que vous l'ayés a ce termine. 72
De mon labour et lonc travail Du livre que mes en vo bail, Qui contient grant euvre et penible, Combien que peut estre g'y fail 76 En maint lieux parce que je vail Trop pou en sens, bien est possible, Ne vueillez pas, dame sensible, Pour tant prendre garde au deffail, 80 Mais a ce que je me travail Voulentiers de ce que possible M'est a faire en chose loisible, Qu'a haulte gent voulentiers bail. 84
Si suppli en conclusion, Haulte dame d'atraction D'empereurs de digne memoire, Qu'en benigne devocion 88 Vous plaise mon entencion Prendre en gré, qui loyale et voire Est et sera, et si notoire Ceste mienne posicion 92 Vous soit qu'a tousjours mencion Soit de moy en vostre memoire, Si que vostre grace m'avoire Qu'ayés a moy affection. 96
Le ms. du Musée Britannique contient les mêmes formes de langue que nous rencontrons dans le ms. de la Bibl. Nat. Comme ce dernier il renferme 50 ballades «_de divers propos_», tandis que 29 seulement se trouvent dans les autres mss.; de plus il n'apporte pour ainsi dire pas de variantes au texte du ms. que nous avons reconstitué plus haut et paraît avoir été confectionné sur le même plan ou d'après les mêmes documents, mais à une époque un peu postérieure. Il contient en effet des oeuvres qui ne se trouvent pas dans le ms. du duc de Berry, à côté duquel nous le jugeons cependant digne à tous égards de prendre place.
Toutefois, malgré les avantages que peut offrir le ms. du Musée britannique, nous n'avons pas eu d'hésitation pour adopter dans cette édition le texte du ms. du duc de Berry et lui donner la préférence pour toutes les poésies qu'il renferme. Il est facile du reste d'invoquer en sa faveur les meilleures considérations, tirées non seulement de son origine bien établie, mais surtout de l'excellence de son texte. Enfin une dernière raison, et elle a bien son importance, il est de tous les mss. que nous ayons retrouvés, celui qui se rapproche le plus de la date de composition des différentes pièces dont il donne le texte[9].