Oeuvres par Maximilien Robespierre — Miscellaneous
Chapter 8
Il n'articula contre eux que des faits vagues et minutieux, lorsqu'il pouvoit leur reprocher des crimes. Ils jouissaient d'une réputation de patriotisme et il les fit admettre brusquement en arrestation par on décret faiblement motivé, et qui sembloit dicté par la passion et décrédité par la renommée de ceux qui l'avoient provoqué (18). Les détenus sembloient être des patriotes ardents, opprimés par des intrigans qui arboraient les couleurs du modérantisme. Pouvoit-on mieux servir des conspirateurs, à la veille de consommer leurs attentats? On avoit promis des faits contre eux (19). Le Comité de Sûreté générale les attendit en vain pendant près de deux mois. Quand (20) il fit son rapport, Fabre avoit paru se désister de sa dénonciation: Danton les justifia, en se réservant le droit de (21) témoigner la même indulgence pour leurs adversaires, c'est-à-dire pour Chabot et ses complices et particulièrement pour Fabre, son ami (22).
Ce n'étoit pas, en effet, aux conspirateurs que Fabre en youloit directement: c'étoit aux vrais patriotes et au Comité de Salut public, dont il vouloit s'emparer (23) avec ses adhérents.
Ils (24) ne cessoient de calomnier Pache et Hanriot; ils intriguaient (25), ils déclamoient surtout contre le Comité de Salut public. Les écrits de Desmoulins, ceux de Philippeaux étoient dirigés vers ce but; dès le mois de... (26), on croyoit avoir préparé sa destruction; on proposa et on en fit décréter le renouvellement. Les noms des chefs de la faction composoient la liste des membres qui devoient le remplacer. La Convention révoqua son décret; on continua de l'entraver, de le calomnier. On l'accusait d'avance de tous les événements malheureux qu'on espéroit. Tous les ennemis de la liberté avoient répandu le bruit qu'il vouloit livrer Toulon et abandonner les départements au-delà de la Duranoe (27); et la calomnie circuloit partout au sein de la Convention. La victoire de Toulon, celle de la Vendée et du Rhin le défendirent seules; mais la faction continua d'ourdir dans l'ombre son système d'intrigues, de diffamations et de dissolution. Cet acharnement à dissoudre le gouvernement au milieu de ses succès, cet empressement à s'emparer de l'autorité avoit pour but le triomphe de l'aristocratie et la résurrection de la tyrannie. C'est au temps où on livroit ces attaques au Comité qu'on repandoit ces écrits liberticides où on demandoit l'absolution des contre-révolutionnaires, où l'on prêchoit la doctrine du feuillantisme le plus perfide. Fabre présidoit à ce système de contre-révolution: il inspiroit (28) Desmoulins; le titre même de cette brochure (29) étoit destiné à concilier l'opinion publique aux chefs de cette coterie qui cachoient leurs projets sous le nom de _Vieux Cordeliers_, de vétérans de la Révolution. Danton, en qualité de président de ce _Vieux Cardelier_, a corrigé les épreuves de ses numéros; il y a fait des changements, de son aveu. On reconnoît son influence et sa main dans ceux de Philippeaux, et même de Bourdon. Les dîners, les conciliabules, où ils présidoient, étoient destinés à propager ces principes (30), et à préparer le triomphe de l'intrigue. C'est dans le même temps qu'on accueilloit à la barre les veuves des conspirateurs lyonnais (31), qu'on fesoit décréter des pensions pour celles des contre-révolutionnaires immolés par le glaive de la justice (32), que l'on arrachoit des conspirateurs à la peine de leurs crimes par des décrets surpris (33), que l'on cherchoit à rallier à soi les riches et l'aristocratie. Que pouvoient faire de plus des conspirateurs dans les circonstances? Ceux qui firent de telles tentatives à cette époque auroient agi et parlé ouvertement comme La Fayette dans des circonstances plus favorables au développement de leur système.
Camille Desmoulins (34), par la mobilité de son imagination et par sa vanité, était propre à devenir le séide de Fabre et de Danton. Ce fut par cette route qu'ils le poussèrent jusqu'au crime; mais ils ne se l'étoient attaché que par les dehors du patriotisme dont ils se couvraient. Demoulins montra de la franchise et du républicanisme en censurant (35) avec véhémence dans ses feuilles Mirabeau, La Fayette, Barnave et Lameth, au temps de leur puissance et de leur réputation, après les avoir loués de bonne foi (36).
Danton (37) et Fabre vécurent avec Lafayette, avec les Lameth (38); il eut à Mirabeau une obligation bien remarquable: celui-ci lui fit rembourser sa charge d'avocat au conseil; on assure même que le prix lui en a été payé deux fois. Le fait du remboursement est facile à prouver (39).
Les amis de Mirabeau se vantoient hautement d'avoir fermé la bouche à Danton; et tant qu'a vécu ce personnage, Danton resta muet (40).
Je me rappelle une anecdote à laquelle j'attachai dans le temps trop peu d'importance: Dans les premiers mois de la Résolution, me trouvant à dîner avec Danton, Danton me reprocha de gâter la bonne cause, en m'écartant de la ligne où marchoient Barnave et les Lameth, qui alors commençoient à dévier des principes populaires (41).
A l'époque où parurent les numéros (42) du _Vieux Cordelier_, le père de Desmoulins (43) lui témoignait sa satisfaction et l'embrassait avec tendresse. Fabre, présent à cette scène, se mit à pleurer, et Desmoulins, étonné, ne douta plus que Fabre ne fut un excellent coeur et par conséquent un patriote (44).
Danton tâchait d'imiter le talent de Fabre, mais sans succès, comme le prouvent les efforts impuissants et ridicules qu'il fit pour pleurer, d'abord à la tribune des Jacobins, ensuite chez moi (45).
Il y a un trait de Danton qui prouve une âme ingrate et noire: il avoit hautement préconisé les dernières productions de Desmoulins: il avoit osé, aux Jacobins, réclamer en leur faveur la liberté de la presse, lorsque je proposai pour elles les honneurs de la brûlure (46). Dans la dernière visite dont je parle, il me parla de Desmoulins avec mépris: il attribua ses écarts à un vice privé et honteux, mais absolument étranger (47) à la Révolution (48). Laignelot était témoin (49). La contenance de Laignelot m'a paru équivoque: il a gardé à obstinément le silence (50). Cet homme (51) a pour principe de briser lui-même les instruments dont il s'est servi. Ils sont décrédités. Il n'a jamais défendu un seul patriote, jamais attaqué un seul conspirateur, mais il a fait le panégyrique de Fabre à l'assemblée électorale dernière (52); il a prétendu que les liaisons de Fabre avec les aristocrates et ses longues éclipses sur l'horizon révolutionnaire étaient un espionnage concerté entre eux pour connaître les secrets (53) de l'aristocratie.
Pendant son court ministère, il a fait présent à Fabre, qu'il avait choisi pour son secrétaire du sceau et pour son secrétaire intime, de sommes considérables puisées dans le Trésor public. Il a lui-même avancé 10 000 francs (54). Je l'ai entendu avouer les escroqueries et les vols de Fabre tels que des souliers appartenant à l'armée, dont il avoit chez lui magasin (55).
Il ne donna point asile à Adrien Duport, comme il est dit dans le rapport (56), mais Adrien Duport qui, le 10 août, concertoit avec la Cour le massacre du peuple, ayant été arrêté et détenu assez longtemps dans les prisons de Melun, fut mis en liberté par ordre du ministre de la justice Danton (57). Charles Lameth, prisonnier au Havre, fut aussi élargi, je ne sais comment (58). Danton rejeta hautement toutes les propositions que je lui fis d'écraser la conspiration et d'empêcher Brissot de renouer ses trames, sous le prétexte qu'il ne fallait s'occuper que de la guerre (59).
Au mois de septembre, il envoya Fabre en ambassade auprès de Dumouriez (60). Il prétendit que l'objet de sa mission étoit de réconcilier Dumouriez et Kellermann qu'il supposoit brouillés. Or, Dumouriez et Kellermann n'écrivoient jamais à la Convention nationale sans parler de leur intime amitié (61).
Dumouriez, lorsqu'il parut à la barre, appela Kellermann son intime ami (62), et le résultat de cette union fut le salut du roi de Prusse et de son armée (63). Et (64) quel conciliateur que Fabre pour deux généraux orgueilleux qui prétendoient (65) faire les destinées de la France!
C'est en vain que, dès lors, on se plaignoit à Danton et à Fabre de la faction girondine: ils soutenoient qu'il n'y avoit point là de faction et que tout étoit le résultat de la vanité et des animosités personnelles (66). Dans le même temps, chez Petion, où j'eus une explication sur les projets de Brissot (67), Fabre et Danton se réunirent à Petion pour attester l'innocence de leurs vues.
Quand je montrois à Danton le système de calomnie de Roland et des brissotins, développé dans tous les papiers publics, Danton me répondoit: "Que m'importe! L'opinion publique est une putain, la postérité une sottise!" (68).
Le mot de vertu faisoit rire Danton; il n'y avoit pas de vertu plus solide, disait-il plaisamment, que celle qu'il déployoit toutes les nuits (69) avec sa femme. Comment un homme, à qui toute idée de morale étoit étrangère, pouvoit-il être le défenseur de la liberté?
Une autre maxime de Danton étoit qu'il falloit se servir des fripons. Aussi étoit-il entouré des intrigans les plus impurs (70). Il professoit pour le vice une tolérance qui devoit lui donner autant de partisans qu'il y a d'hommes corrompus dans le monde (71). C'étoit (72) sans doute le secret de sa politique qu'il (73) révéla lui-même par un mot remarquable: "Ce qui rend notre cause foible, disoit-il à un vrai patriote, dont il feignoit de partager les sentimens (74), c'est que la sévérité de nos principes effarouche beaucoup de monde."
Il ne faut pas oublier les thés de Robert, où d'Orléans faisoit lui-même le punch, où Fabre, Danton et Wimpffen assistoient (75). C'était là qu'on cherchoit à attirer le plus grand nombre de députés de la Montagne qu'il étoit possible, pour les séduire ou pour les compromettre.
Dans le temps de l'assemblée électorale, je m'opposai de toutes mes forces à la nomination de d'Orléans, je voulus en vain inspirer (76) mon opinion à Danton; il me répondit que la nomination d'un prince du sang rendroit la Convention nationale plus imposante (77) aux yeux des rois (78) de l'Europe, surtout s'il étoit nommé le dernier de la députation. Je répliquai qu'elle seroit donc bien plus imposante encore s'il n'étoit nommé que le dernier suppléant; je ne persuadai point; la doctrine de Fabre d'Eglantine étoit la même que celle du maître ou du disciple, je ne sais trop lequel (79).
Chabot vota pour d'Orléans (80). Je lui témoignais tout bas ma surprise et ma douleur; il s'écria bien haut que son opinion étoit libre.
On a pu remarquer la consternation de Fabre d'Eglantine et de beaucoup d'autres, lorsque je fis sérieusement la motion de chasser les Bourbons, que les meneurs du côté droit avoient jetée en avant, avec tant d'artifice, et le concert des chefs brissotins et des intrigans de la Montagne pour la rejeter à cette époque. Cette contradiction est facile à expliquer: la motion venue (81) du côté droit popularisoit d'Orléans et échouait contre la résistance de la Montagne abusée par ce jeu perfide; faite par un montagnard, elle démasquait d'Orléans et le perdoit si le côté droit ne s'y étoit lui-même opposé. L'époque où je fis cette motion étoit voisine de celle où la conjuration de d'Orléans et de Dumouriez devoit éclater et éclata en effet (82). Ce fut alors que les brissotins continuèrent (83) de tromper la Convention et de rompre l'indignation publique en mettant sous la garde d'un gendarme d'Orléans et Silleri, qui riaient eux-mêmes de cette comédie qui leur donna le prétexte de parler à la tribune le langage de Brutus (84). C'est alors que Danton et Fabre, loin de dénoncer cette façon criminelle, se prêtèrent à toutes les vues de ses chefs (85). Joignez à cela le développement des trahisons de la Belgique.
Analysez (86) toute la conduite politique de Danton: vous verrez que la réputation de civisme qu'on lui a faite était l'ouvrage de l'intrigue et qu'il n'y a pas une mesure liberticide qu'il n'ait adoptée.
On le voit, dans les premiers jours de la Révolution, montrer à la Cour un front menaçant et parler avec véhémence dans le club des Cordeliers; mais bientôt il se lie avec les Lameth et transige avec eux: il se laisse séduire par Mirabeau et se montre aux yeux des observateurs l'ennemi des principes sévères. On n'entend plus parler de Danton jusqu'à l'époque des massacres du Champ-de-Mars: il avoit beaucoup appuyé aux Jacobins la motion de La Clos, qui fut le le prétexte de ce désastre et à laquelle je m'opposai. Il fut nommé le rédacteur (87) de la pétition avec Brissot. Deux mille patriotes sans armes furent assassinés par les satellites de La Fayette. D'autres furent jetés dans les fers. Danton se retira à Arcis-sur-Aube, son pays, où il resta plusieurs mois, et il y vécut tranquille. On a remarqué comme un indice de la complicité de Brissot que depuis la journée du Champ-de-Mars, il avoit continué de se promener paisiblement dans Paris; mais la tranquillité dont Danton jouissoit à Arcis-sur-Aube étoit-elle moins étonnante? Etoit-il plus difficile (88) de l'atteindre là qu'à Paris, s'il eût été alors pour les tyrans un objet de haine ou de terreur?
Les patriotes se souvinrent longtemps de ce lâche abandon de la cause publique; on remarqua ensuite que, dans toutes les crises, il prenait le parti de la retraite (89).
Tant que dura l'Assemblée législative, il se tut. Il demeura neutre dans la lutte pénible des jacobins contre Brissot et contre la faction girondine. Il appuya d'abord leur opinion sur la déclaration de guerre. Ensuite, pressé par le reproche des patriotes, dont il ne vouloit pas perdre la confiance usurpée, il eut l'air de dire un mot pour ma défense (90) et annonça qu'il observoit attentivement les deux partis et se renferma dans le silence. C'est dans ce temps-là que, me voyant seul, en butte aux calomnies et aux persécutions de cette faction toute-puissante, il dit à ses amis: "Puisqu'il veut se perdre, qu'il se perde; nous ne devons point partager son sort." Legendre lui-même me rapporta ce propos qu'il avoit entendu (91).
Tandis que la Cour conspiroit contre le peuple et les patriotes contre la Cour, dans les longues agitations qui préparèrent la journée du 10 août, Danton étoit à Arcis-sur-Aube; les patriotes désespéroient de le revoir. Cependant, pressé par leurs reproches, il fut contraint de se montrer et arriva la veille du 10 août; mais, dans cette nuit fatale, il vouloit se coucher, si ceux qui Tentouroient ne l'avoient forcé de se rendre à sa section où le bataillon (92) de Marseille étoit rassemblé. Il y parla avec énergie: l'insurrection étoit déjà décidée et inévitable. Pendant ce temps-là, Fabre parlementoit avec la Cour. Danton et lui ont prétendu qu'il n'étoit là (93) que pour tromper la Cour (94).
J'ai tracé quelques faits de son court ministère. Quelle (95) a été sa conduite durant la Convention? Marat fut accusé par les chefs de la faction du côté droit. Il commença par déclarer qu'il n'aimoit point Marat et par protester qu'il étoit isolé et qu'il se séparoit de ceux de ses collègues que la calomnie poursuivoit; et il fit son propre éloge ou sa propre apologie (96).
Robespierre fut accusé; il ne dit pas un seul mot si ce n'est pour s'isoler de lui (97).
La Montagne fut outragée chaque jour; il garda le silence. Il fut attaqué lui-même, il pardonna, il se montra sans cesse aux conspirateurs comme un conciliateur tolérant; il se fit (98) un mérite publiquement de n'avoir jamais dénoncé ni Brissot, ni Guadet, ni Gensonné, ni aucun ennemi de la liberté! (99). Il leur tendait sans cesse la palme de l'olivier et le gage d'une alliance contre les républicains sévères. La seule fois qu'il parla (100) avec énergie, ce fut la Montagne qui l'y força et il ne parla que de lui-même (101). Lorsque (102) Ducos lui reprocha de n'avoir pas rendu ses compte; il menaça le côté droit de la foudre populaire, comme d'un instrument dont il pouvoit disposer. Il termina son discours (103) par des propositions de paix. Pendant le cours des orageux débats de la liberté et de la tyrannie, les patriotes de la Montagne s'indignoient de son absence ou de son silence; ses amis et lui en cherchoient l'excuse dans sa paresse, dans son embonpoint, dans son tempérament. Il savoit bien sortir de son engourdissement lorsqu'il s'agissoit de défendre Dumouriez et les généraux ses complices (104); de faire l'éloge de Beurnonville, que les intrigues de Fabre avaient porté au ministère (105).
Lorsque quelque trahison nouvelle dans l'armée donnoit aux patriotes le prétexte de provoquer quelques mesures rigoureuses contre les conspirateurs du dedans et contre les traîtres de la Convention, il avoit soin de les faire oublier ou de les altérer, en tournant sans cesse l'attention de l'Assemblée vers de nouvelles levées d'hommes (106).
Il ne vouloit pas la mort du tyran (107); il vouloit qu'on se contentât de le bannir, comme Dumouriez qui étoit venu à Paris avec Westermann, le messager de Dumouriez auprès de Gensonné et tous les généraux, ses complices, pour égorger les patriotes et sauver Louis XVI. La force de l'opinion publique détermina la sienne et il vota contre son premier avis, ainsi que Lacroix, conspirateur décrié, avec lequel il ne put s'unir dans la Belgique que par le crime. Ce qui le prouve encore plus, c'est le bizarre motif qu'il donna de cette union: ce motif étoit la conversion de Lacroix, qu'il prétendoit avoir déterminé à voter la mort du tyran (108). Comment aurait-il fait les fonctions de missionnaire auprès d'un pécheur aussi endurci pour l'attirer à une doctrine qu'il réprouvoit lui-même (109)?
Il a vu avec horreur (110) la révolution du 31 mai; il a cherché à la faire avorter ou à la tourner contre la liberté, en demandant (111) la tête du général Hanriot, sous prétexte qu'il avoit gêné la liberté des membres de la Convention par une consigne nécessaire pour parvenir au but de l'insurrection qui étoit l'arrestation des conspirateurs (112).
Ensuite, pendant l'indigne procession qui eut lieu dans les Tuileries, Hérault, Lacroix et lui voulurent faire arrêter Hanriot, et lui firent ensuite un crime du mouvement qu'il fit pour se soustraire à un acte d'oppression qui devoit assurer le triomphe de la tyrannie. C'est ici que Danton déploya toute sa perfidie (113). N'ayant pu (114) consommer ce crime, il regarda Hanriot en riant et lui dit: "N'aie pas peur, va toujours ton train!", voulant lui faire entendre qu'il avoit eu l'air de le blâmer par bienséance et par politique, mais qu'au fond il étoit de son avis. Un moment après, il aborda le général à la buvette et lui présenta un verre d'un air caressant, en lui disant: "Trinquons, et point de rancune!" Cependant, le lendemain, irrité sans doute du dénouement heureux de l'insurrection, il osa la calomnier de la manière la plus atroce à la tribune et dit, entre autres choses, qu'on (115) avoit voulu l'assassiner, lui et quelques-uns de ses collègues. Hérault et Lacroix ne cessèrent de propager la même calomnie contre le général que l'on vouloit immoler (116).
J'ai entendu Lacroix et Danton dire: "II faudra que Brissot passe une heure sur les planches à cause de son faux passeport."
Lacroix disoit: "Si vous les faites mourir, la législature prochaine vous traitera de même (117)."
Danton fit tous ses efforts pour sauver Brissot et ses complices. Il s'opposa à leur punition: il vouloit qu'on envoyât des ôtages à Bordeaux (118). Il envoya un ambassadeur à Wimpfen dans le Calvados (119).
Danton et Lacroix vouloient dissoudre la Convention nationale et établir la Constitution (120).
Danton m'a dit un jour: "Il est fâcheux que l'on ne puisse pas proposer de céder nos colonies aux Américains; ce seroit un moyen de faire alliance avec eux." Danton et Lacroix ont depuis fait passer un décret dont le résultat vraisemblable étoit la perte de nos colonies (121).
Leurs vues furent de tout temps semblables à celles des Brissotins. Le 8 mars, on vouloit exciter une fausse insurrection pour donner à Dumouriez le prétexte qu'il cherchoit de marcher sur Paris, non avec le rôle défavorable de rebelle et de royaliste, mais avec l'air d'un vengeur de la Convention (122). Desfieux en donna le signal aux Jacobins: un attroupement se porta au club des Cordeliers, de là à la Commune. Fabre s'agitoit beaucoup dans le même temps, pour exciter ce mouvement dont les Brissotins tirèrent un si grand avantage. On m'a assuré que Danton avoit été chez Pache, qu'il avoit proposé d'insurger, en disant que, s'il falloit de l'argent, il avoit (123) la main dans la caisse de la Belgique (124).
Danton vouloit une amnistie pour tous les coupables; il s'en est expliqué ouvertement (125); il vouloit donc la contre-révolution. Il vouloit la dissolution de lia Convention, ensuite la destruction du gouvernement: il vouloit donc la contre-révolution (126).
Fabre, dans ses notes, indiquait comme une preuve de la conspiration de Hébert les dénonciations contre Dillon et Castellane (127), et Desmoulins, inspiré par Fabre, vantait Dillon (128).
Westermann est le héros de la faction; elle l'a mis au-dessus des lois, en faisant décréter qu'il ne pouvoit être arrêté (129). Westermann a été appelé par eux à Paris dans le moment de la conspiration. Westermann est un imposteur, un traître, un complice, un reste impur de la faction de Dumouriez. Quels rapprochements!
(Ici s'arrête la partie des Notes de Robespierre que le libraire France a publiées. Le manuscrit qui a été publié dans le catalogue d'autographes de la collection Morrison, t. V, p. 282-283 forme la suite naturelle des notes précédentes.)
Le 8 mars, Danton vouloit faire partir Paris (130), en laissant Dumourier à la tête de l'armée, moïen sûr de livrer Paris à la faction de Dumourier, sans arrêter les ennemis avec lesquels il s'entendoit et surtout sans étouffer la trahison; mesure qui fut accueillie facilement des Brissotins.
Le même jour, Danton, à la mairie, proposa une insurrection, moïen sûr de fournir à Dumourier le prétexte qu'il cherchoit de marcher contre Paris comme le défenseur de la Convention contre ce qu'il 'appeloit des anarchistes et des brigands (131).
Cette espèce d'insurrection eut lieu en effet le 10 mars telle qu'elle convenoit à la faction de Dumourier. Ce fut Desfieux (132) qui en donna le signal aux jacobins, qu'il s'efforça de précipiter dans une démarche inconsidérée. Un attroupement préparé entra dans cette société, se porta aux Cordeliers, de là au Conseil de la Commune pour demander qu'elle se mît à la tête de l'insurrection. Le maire et les membres du Conseil s'y opposèrent avec fermeté. Ce jour-là même, on vit Fabre s'agiter, courir de tout côté pour exciter ce mouvement, un député lui demandant dans les corridors de la Convention quelle étoit la situation de Paris, Fabre lui répartit: "Le mouvement est arrêté, il a été aussi loin qu'il le falloit (133)." En effet, le but de la faction de Dumourier étoit rempli. On lui avoit fourni le prétexte qu'il cherchoit de motiver sa rébellion par les mouvements de Paris, et il en fit la base des manifestes séditieux qu'il publia peu de temps après contre la Montagne et des adresses insolentes qu'il envoioit à la Convention (134).