Oeuvres par Maximilien Robespierre — Miscellaneous
Chapter 7
Pourquoi cette réflexion ne peut-elle pas s'appliquer à tous ceux qui ont brillé par de grands talents? Le génie et la vertu ne sont ils pas destinés à s'unir par une alliance immortelle? L'une et l'autre n'ont-ils pas une source commune dans l'élévation, dans la fierté, dans la sensibilité de lame? Par quelle fatalité avons nous donc vu si souvent le génie déclarer la guerre à la vertu? Ecrivains plus célèbres encore par vos écarts que par vos talents, vous étiez nés pour adoucir les maux de vos semblables; pour jeter quelques fleurs sur le passage de la vie humaine, et vous êtes venus en empoisonner le cours. Vous vous êtes l'ait un jeu cruel de déchaîner sur nous toutes les passions terribles qui font nos misères et nos crimes? Que nous avons payé cher vos chefs-d'oeuvre tant vantés! Ils nous ont coûté nos moeurs, notre repos, notre bonheur, et celui de toute notre postérité, à laquelle ils transmettront d'âge en âge la licence et la corruption du nôtre!
Mais au milieu de ces funestes désordres, c'était un grand spectacle de voir l'un des plus beaux génies, dont le siècle s'honore, venger la Religion et la Vertu par son courage à suivre leurs augustes lois, et les défendre, pour ainsi dire, par l'ascendant de son exemple contre les attaques de tant de plumes audacieuses.
Heureux poète! vous pouviez goûter les doux fruits de votre gloire! Vous pouviez vous dire à vous-même: Jamais la basse flatterie, ni l'odieuse satyre ne profanèrent ma plume; mon nom n'alarme point la pudeur, et ne fait point frémir l'innocence. Le père ne veille point pour écarter mes ouvrages des mains de ses enfants. On ne voit point l'époux craindre qu'ils ne portent un funeste poison dans le coeur de sa jeune épouse. Dans tous les âges, ils rendront un témoignage honorable du caractère de leur auteur; et formant le goût des citoyens, sans corrompre leurs moeurs, ils leur présenteront souvent sous l'attrait d'un plaisir honnête, les utiles leçons de la sagesse et de la vérité".
Mais plus encore que vos ouvrages, votre vie rendra votre nom respectable et cher à la postérité. L'image de votre âme gravée dans le coeur de vos compatriotes qui se montrent aujourd'hui si jaloux d'honorer votre mémoire, fera encore aimer la vertu chez les générations futures, lorsqu'animés d'un sentiment patriotique, ils citeront les productions de votre génie, comme des monuments glorieux à leur pays; ils ajouteront: "Son coeur était encore au-dessus de ses talents;" il fut quelque chose de plus qu'un écrivain célèbre; il fut juste, modeste, sensible, bienfaisant, ami sincère, tendre époux, excellent citoyen".
Parmi ces sublimes philosophes, qui censurent si amèrement la conduite de Gresset, en est-il beaucoup dont la postérité pourra faire un semblable éloge? Voilà une gloire qu'ils n'ont pas même songé à lui disputer. Bornant toute leur ambition au mérite de bien écrire, ils ont fait de vains efforts pour rabaisser ses talents; ils ont osé entreprendre de l'avilir par ses vertus mêmes, et c'est par elles qu'il s'est élevé au-dessus de tous ses rivaux. Quelques-uns d'eux sont parvenus à la célébrité; lui seul a su mériter l'estime et la vénération publique. Tandis que leur absurde jalousie s'exhalait en clameurs impuissantes, tranquille, inaccessible à leurs faibles traits, il ne fut pas même tenté de les écraser par la supériorité de ses talents. Eh! comment leur malignité aurait-elle troublé son repos? Lui ôtait-elle quelque chose de sa vertu? Touchait-elle aux véritables fondements de sa gloire et de son bonheur.
Je me livre. Messieurs, au plaisir de m'étendre sur ce sujet; mais vous seul peut-être pourriez le bien remplir. Qui peut connaître aussi bien que vous des vertus qui ont brillé sous vos yeux, et dont vous avez joui vous-mêmes dans le commerce de l'illustre citoyen que vous regrettez? Combien de faits intéressants ne pourriez-vous pas nous apprendre, qui sont perdus pour le public, et qui échappent nécessairement à une plume étrangère?
Mais comment s'occuper des vertus de Gresset, sans penser à ce respectable prélat, dont il fut le disciple et l'ami? LAMOTHE ET GRESSET, que vos noms soient toujours unis, comme vos âmes le furent autrefois. Qu'ils volent ensemble à la postérité pour l'honneur et pour l'instruction de l'humanité. Que Gresset soit à jamais le modèle des gens de lettres, et Lamothe l'exemple des prélats! Lamothe! Grâce à vos vertus, nous avons cru voir un de ces saints évêques qui, jadis, illustrèrent le berceau du Christianisme, revivre au milieu de nous pour consoler la Religion éplorée, et affermir la piété chancelante. Dévoué tout entier au bonheur du troupeau qui vous était confié, vous mettiez votre félicité à vivre auprès de lui, et votre gloire à faire son bonheur; l'éclat et les richesses attachées à votre dignité, ne furent entre vos mains que les instruments de votre bienfaisance et de votre charité. Illustre prélat, recevez l'hommage de toutes les âmes honnêtes et sensibles; la vertu chez vous n'eut rien de la rudesse que lui prête quelquefois une humeur dure et sauvage; sévère envers vous-même, vous fûtes indulgent pour les autres. Votre zèle était pur; votre coeur était doux, votre esprit aimable et éclairé; votre vie fut le modèle des peuples soumis à votre autorité, et votre mort fut honorée de leurs larmes. Qu'il était difficile de les consoler de votre perte! Vous leur laissâtes du moins un puissant motif pour adoucir leurs regrets dans le zèle et dans la piété d'un prélat dès longtemps associé par vous-même à vos nobles travaux; c'était la destinée de l'Eglise d'Amiens d'être gouvernée successivement par des évêques faits pour donner à un siècle corrompu le spectacle des vertus qui brillèrent dans des temps plus heureux.
J'ai trop cédé peut-être au sentiment qui vient d'entraîner ma plume; mais non, Messieurs, un hommage rendu à l'illustre ami de Gresset, n'est point étranger à son éloge; et j'oserai toujours compter sur votre indulgence pour un écart qui aurait sa source dans un juste sentiment d'admiration pour les objets de votre amour et de vos regrets.
Quoiqu'un homme qui trouvait en lui-même la paix et le bonheur, dût être peu tourmenté par le désir de la célébrité, le goût des lettres ne laissa jamais les talents de Gresset absolument oisifs.
Un événement intéressant avait réveillé sa muse. Ce prince étonnant qui avait fixé l'attention de l'Europe, lorsqu'il n'était encore que l'héritier de la couronne de Prusse, venait de monter sur un trône fondé par la politique de son père, et qu'il devait lui-même affermir et illustrer par des prodiges de courage et de génie. L'enthousiasme de Gresset s'alluma pour un tel héros. Il reprit la lyre pour annoncer ses hautes destinées sur un ton digne de la gloire du poète et de celle du monarque.
Ce prince pour qui nul des grands talents qui brillaient en Europe n'était étranger, sut apprécier à la fois et ses éloges et son génie. Plusieurs rois avant lui avaient honoré les savants par des largesses. _Frédéric_ sut donner à Gresset une preuve d'estime plus flatteuse et plus décisive; il composa lui-même une ode à sa louange, et lui accorda l'honneur d'être célébré à la face de l'Europe par un grand roi et par un héros. C'est ainsi que l'on vit, pour la première fois, peut-être, la poésie, dont la plus ordinaire fonction paraît être de flatter les princes, employée par un souverain à honorer le mérite d'un particulier. Pour produire ce phénomène, il fallait à la fois un monarque, qui au talent de vaincre et de régner, sût joindre encore le talent d'écrire, avec un noble enthousiasme pour les lettres, et un homme de lettres digne de justifier un si éclatant hommage de la part d'un tel monarque.
Parlerai-je, Messieurs, des charmantes productions dont Gresset n'a pas fait présent au public; mais dont vous fûtes les confidents? Qui n'a point désiré, par exemple, de lire l'Ouvroir? Celle pièce qui a fait une si vive sensation sur tous ceux qui en ont entendu la lecture, est-elle absolument perdue pour les lettres? Un ouvrage qui promettait une si douce jouissance à tous les gens de goût, ne leur causera-t-il que des regrets? Quelle main jalouse d'ajouter une nouvelle fleur à la couronne de Gresset, remplira enfin le voeu du public par ces dons précieux, auxquels il semble avoir tant de droits.
Je ne crois pas devoir passer sons silence des productions d'une autre espèce, qui me paraissent très intéressantes sous certains rapports; mais que d'autres pourraient bien ne pas voir du même oeil que moi.
La capitale voyait de temps on temps Gresset reparaître au milieu de l'Académie Française, dont il était membre. Chargé de porter la parole en qualité de Directeur à la tête de cette Compagnie, on sait quel langage il parla quelquefois et avec quelles dispositions il fut écouté.
Cette vigoureuse indignation que le vice inspira toujours aux âmes droites, était encore fortifiée dans celle de Gresset par l'habitude de cultiver la vertu au sein de la retraite, loin de cette ville immense dont les moeurs accoutument nécessairement nos yeux au spectacle de tous les excès, et ce sentiment profond se marqua quelquefois dans les discours dont je parle.
Ce fut sans doute pour le public une scène assez nouvelle de voir le Directeur de l'Académie Française, chargé de répondre à un discours de réception qui contenait le plus magnifique éloge de ce siècle, ne pas appuyer le sentiment de l'orateur; ne pas enrichir sur son enthousiasme; mais trouver que ce siècle n'est pas le meilleur des siècles possibles; croire, en dépit de toutes les lumières dont il se vante, que le plus fortuné de tous les âges n'est pas celui où un débordement de désolantes doctrines a renversé toutes les digues des passions irritées par les énormes besoins du luxe, et s'élever au nom de la raison et de la vérité, contre la corruption du goût et la dépravation des moeurs auxquelles il trouvait une origine commune.
Personne n'ignore que ce discours trouva beaucoup de censeurs, et personne n'en doit être surpris. La vérité des reproches qu'il fait à nos moeurs, eut peut-être été moins évidentes, s'il eût obtenu une approbation générale. On prétendit que le procédé de l'auteur était contraire à la bienséance; je ne vois aucun fondement à cette opinion, à moins qu'on ne dise qu'il est indécent de plaider la cause de la vertu dans un siècle où elle est devenue ridicule: car on ne voulait pas dire sans doute que le chef de l'Académie Française eût blessé la bienséance, pour avoir réclamé au milieu d'elle contre la corruption de la langue et du goût, ou pour avoir vengé les moeurs devant une Compagnie faite pour répandre les lumières, et, par conséquent les bonnes moeurs et les bons principes.
Au reste, Gresset n'était pas seulement destiné à faire la gloire de son pays, il devait encore en être le bienfaiteur. On sait combien son zèle contribua à l'établissement de l'Académie d'Amiens. Ainsi, Messieurs, les services que vous avez rendus, et que vous rendrez encore aux lettres et à votre patrie, sont autant de titres qui lui donnent des droits à la reconnaissance de ses concitoyens. Il dut goûter avec une vive satisfaction les fruits de cette heureuse entreprise, lorsqu'il vit vos lumières et votre zèle si puissamment secondés par les dépositaires de l'autorité dans votre province; vous n'oublierez jamais le nom de ce magistrat qui semble regarder le soin de contribuer aux succès et à la gloire de l'Académie, comme un des plus nobles devoirs de son administration. Ce n'est point assez pour lui d'encourager les Sciences, et de les exciter par ses bienfaits à des découvertes importantes au bien public; vous l'avez encore vu au milieu de vous, célébrer leurs merveilles avec noblesse et avec grâce; et joindre à la gloire de protéger les Lettres, celle de les cultiver lui-même avec succès.
Je rends sans scrupule cet hommage à votre Mécène, quelque répugnance qu'un écrivain honnête doive éprouver à louer un homme en place; il est toujours permis au citoyen de célébrer les protecteurs des Arts utiles à l'humanité.
Je ne quitterai point cette matière, sans rappeler un trait, qui me paraît également honorable à l'Académie et à Gresset. Cette Compagnie voulant lui donner un témoignage éclatant de son estime pour ses talents et de sa reconnaissance pour les obligations qu'elle avait à son zèle, le nomma Président perpétuel de l'Académie.
Gresset se montra digne de cette distinction en la refusant; et sa conduite prouva sa justice et son estime pour la Compagnie dont il était membre, autant que sa modestie. Il pensa que la dictature ne convenait pas à la constitution d'une république littéraire, et il se serait fait un scrupule d'accepter un litre de prééminence sur ceux dont il s'honorait d'être l'égal.
Au défaut de cette prérogative, il lui restait ses talents et sa gloire. Les distinctions et les récompenses semblaient le chercher dans sa retraite, à proportion du peu d'empressement qu'il montrait pour elles; aux marques d'estime dont le roi de Prusse l'avait comblé, notre auguste monarque daigna joindre les preuves les plus frappantes de sa bienveillance et de sa faveur.
Ce fut sans doute, un jour de triomphe pour les Lettres, que celui où M. d'Agui [d'Agai], Intendant de Picardie, dans une assemblée publique de l'Académie d'Amiens, fit solennellement la lecture des lettres de noblesse dont LOUIS XVI venait d'honorer Gresset.
Cette grâce, l'une des premières que ce monarque ait accordées, n'était pas un des traits les moins dignes de signaler le commencement d'un règne sur lequel la nation fondait de si douces espérances. Quel heureux présage pour les peuples, de voir le jeune prince qui allait faire leur destin, du haut du trône où il venait de monter, jeter, pour ainsi dire, les yeux autour de lui pour chercher les hommes illustres qui faisaient l'ornement de son empire, et distinguer dans la foule un citoyen modeste et paisible pour couronner à la fois dans sa personne, et les talents et les vertus. Il est beau, ce me semble, de voir le souverain annoncer lui-même dans le préambule des Lettres dont je parle, que Gresset doit à ce double litre celle éclatante faveur, et déclarer par là, comme à la lace de sa nation, que le génie ne peut prétendre à son estime, qu'à condition qu'il respectera lui-même la religion et les moeurs.
On sait que le roi ajouta bientôt à celle grâce un bienfait non moins flatteur, en accordant à Gresset le Cordon de son Ordre, et le titre d'Historiographe de celui de S. Lazare; et j'ose croire que ces distinctions fur ent pins honorables aux Lettres en général, et au monarque qui les donna, qu'au poète célèbre qui les reçut.
Elles n'ajoutaient rien à la véritable gloire de Gresset. Sans lettres de noblesse, le génie est toujours noble; il est illustre sans aucun signe extérieur d'illustration. Son nom et ses ouvrages: voilà ses litres de noblesse; c'est par eux qu'il est grand chez toutes les nations, et dans tous les siècles, tandis que ceux qui ne le furent que par des dignités, sont à jamais replongés dans le néant. Toutes les prérogatives qu'il a partagées avec eux, disparaissent aux yeux de la postérité, qui ne s'informe pas de ce qu'un grand homme a été, mais de ce qu'il a fait.
Mais cette équitable postérité n'en consacre pas moins la mémoire des rois, qui, mettant les avantages que les Lettres procurent à l'Etat au rang des services qui donnent droit à ses récompenses, savent encourager les talents, et relever à la fois l'éclat de la noblesse même, en l'associant au génie, et en la faisant le prix de ses sublimes travaux.
Gresset ne jouit pas longtemps de ces honneurs. Une mort prompte l'enleva à la littérature et à la patrie. Je n'arrêterai pas mes regards sur sa tombe, comme s'il y avait été enseveli tout entier. Celui qui fut à la fois homme de bien et homme de génie, n'est-il pas doublement immortel?
Mais un trait glorieux à ses compatriotes n'échappera pas à mon attention. Je n'oublierai pas la vivacité des regrets que sa perte excita pour honorer sa mémoire. On vit l'Académie en corps et les magistrats municipaux, accompagner solennellement sa pompe funèbre, et la douleur publique rendre au mérite d'un particulier des hommages que l'on n'accorde parmi nous qu'à la puissance et à la grandeur. Qui pourra voir d'un oeil indifférent ce noble enthousiasme d'un peuple sensible, qui semble expier par une telle conduite toutes ces honteuses persécutions que l'envie a tant de fois suscitées au génie?
Que dis-je, Messieurs, le sujet que je traite n'est-il pas lui-même un monument de ce sentiment généreux qui vous anime? Puis-je avoir été assez heureux pour le seconder? Mais le ton que j'ai adopté dans cet éloge, semble exiger de moi quelques réflexions.
J'ai loué Gresset d'une manière très décidée, non pour remplir le rôle d'un panégyriste, mais pour suivre ma propre conviction. Je méprise une plume complaisante qui peut prostituer à la médiocrité l'hommage qui n'est dû qu'au mérite éclatant; et je hais presqu'autant la méthode de ces écrivains qui prennent avec leurs héros la morgue d'un juge, et la ferté d'un censeur, relèvent minutieusement les plus faibles taches, parlent froidement des plus grandes beautés, et changent l'éloge d'un grand homme en une sèche et sévère critique.
J'ai fait un mérite à Gresset des choses mêmes qui lui ont attiré les sarcasmes d'un grand nombre de gens de lettres; j'ai osé insister sur sa vertu, sur son respect pour les moeurs; sur son amour pour la religion; je me suis donc exposé au ridicule aux yeux d'une foule de beaux esprits; mais en même temps, je me suis assuré deux suffrages faits pour me dédommager de cet inconvénient; celui de ma conscience et le vôtre.
Quant au mérite littéraire, je n'ai pas balancé à placer Gresset au rang des plus beaux génies qui aient illustré notre littérature. Je n'ai pas compté ses ouvrages; j'ai cru qu'il fallait les peser. J'ai été frappé de voir un poète débutant, dès l'âge le plus tendre dans la carrière des Lettres, par une production qui étonne les plus grands maîtres, parcourant ensuite rapidement tant de genres différents, et laissant presqu'autant d'ouvrages immortels que de coups d'essai. Ses succès dans la comédie, dans le drame, dans l'épître, dans l'ode même, un poème héroï-comique regardé comme le modèle de ce genre; la palme de la poésie légère remportée sur tant de poètes charmants, tout cela m'annonçait une prodigieuse variété de talents à laquelle on n'a, peut-être, pas fait assez d'attention; mais qui eût étonné le Public, si, au lieu de s'arrêter tout-à-coup au milieu de sa course brillante dans la vigueur de l'âge et du génie, il eût cédé à l'ambition d'étendre sa renommé par de nouveaux ouvrages.
Aussi, quelque réputation qu'il ait obtenue durant sa vie, le temps ne fera, sans doute, que l'étendre encore. Sa retraite, le soin qu'il sembla prendre de se faire oublier, l'écrit qu'il publia contre le théâtre; ses principes de religion si éloignés des idées de plusieurs écrivains qui donnaient le ton à la littérature, et qui s'armèrent à l'envi de ce prétexte, pour lui imprimer du ridicule; tout cela a obscurci l'éclat de sa gloire aux yeux de ses contemporains; mais la postérité, qui juge sans préjugés et sans passions, le lui rendra tout entier, et le vengera de l'injustice de ses rivaux, en le plaçant à son véritable rang.
Pour moi, je n'ai fait qu'annoncer son jugement et suivre celui du Public équitable et éclairé. Puissé-je avoir rendu à la mémoire de Gresset un hommage digne de lui. L'éloge d'un homme illustre est un monument élevé à la gloire de sa patrie, et la couronne que vous devez décerner m'a paru faite, Messieurs, pour exciter l'ambition d'une âme noble; parce que je l'ai moins regardée comme la récompense du talent, que comme le prix glorieux d'un acte patriotique. Ce sentiment a échauffé mon zèle, qu'un simple laurier littéraire eut laissé froid et languissant. Et si un sort flatteur attendait cet ouvrage, j'aurais lieu, sans doute, d'être content de moi-même: car je devrais ce succès au désir de remplir les nobles vues de la compagnie savante à laquelle il est offert, et à l'ambition d'obtenir l'estime de vos concitoyens auxquels je le consacre.
* * * * * * * * * *
[Transcriber's note: Maximilien Robespierre (1758-1794), _Les notes de Robespierre contre les Dantonistes_ (c. mars 1793)]
Observations: Le manuscrit a appartenu à Victorien Sardou. Il se compose de vingt-cinq pages. Il a été publié en fac-simile par l'éditeur France en 1841. Un manuscrit de quatre pages de la collection Morrison vol. 5 p. 282 permet de le compléter en partie. Albert Mathiez a estimé dans son _Robespierre terroriste_ (1921) qu'il s'agissait de notes écrites par Robespierre après avoir lu un premier état du discours de Saint-Just. Les commentaires en notes sont d'Albert Mathiez. Orthographe de l'original conservée. Seules les douze premières notes de Robespierre sont numérotées.
1. Depuis plusieurs années.
2. _Deleatur_.
3. A rectifier.
4. A retrancher.
5. A examiner.
6. Faux.
7. A expliquer.
8. A expliquer.
9. Leurs périls.
10. Danton se montra bien (1). L'ambassade de Fabre auprès de Dumouriez (2). Son frère loué dans les lettres de Dumouriez (3).
11. Le voyage de Chaumette dans la Nièvre, où commença l'intrigue religieuse, où la société de Moulins, par une adresse insolente, censure le décret de la Convention sur la liberté des cultes, et vante les principes de Hébert et de Chaumette (4). Fabre donna aussi dans l'intrigue religieuse (5); il provoqua une mention honorable des premiers actes qui furent faits à ce sujet (6), et s'élevoit contre ce système en parlant aux patriotes (7).
12. Tous se rendoient coupables de tous ces crimes à la fois (8).
Le plan de Fabre et de ses complices étoit de s'emparer du pouvoir et d'opprimer la liberté par l'aristocratie pour donner un tyran à la France (9).
Il y avoit une faction que Fabre connaissoit parfaitement: c'étoit celle de Hébert, Proli, Ronsin. Cette faction étoit le point d'appui que Fabre vouloit donner à la sienne; comme elle arboroit l'étendard du patriotisme le plus exalté, en l'attaquant (10), il espéroit décréditer le patriotisme, arrêter les mesures révolutionnaires et pousser la Convention en sens contraire, jusqu'au modérantisme et à l'aristocratie. Comme les chefs de cette faction se mêloient aux patriotes ardents, en les frappant, il se proposoit d'abattre du même coup les patriotes, surtout ceux qui auroient été soupçonnés d'avoir eu quelques relations avec eux (11), surtout ceux qui avoient des fonctions publiques importantes au succès de la Révolution (12).
Cependant, Fabre ne dénonça pas la conspiration avec énergie, il attaqua assez légèrement quelques individus, sans démasquer la faction; il ne les attaqua pas le premier, et ne leur porta pas les coups les plus forts (13); il aima mieux mettre en avant quelques hommes qu'il faisoit mouvoir (14).
C'est qu'un conspirateur ne peut mettre au jour (15) le fond d'une conspiration, sans se dénoncer lui-même. Sa réputation étoit si hideuse et ses crimes si connus (16) qu'il se seroit exposé à des répliques trop foudroyantes de la part de ses adversaires, s'il les avoit combattus sans ménagement, et s'il s'étoit interdit les moyens de rallier leurs partisans à sa propre faction. On seroit tenté de croire qu'il n'étoit pas si mal avec eux qu'il vouloit le paraître; car il les attaqua de manière à relever leur crédit (17).