Oeuvres par Maximilien Robespierre — Miscellaneous

Chapter 6

Chapter 63,803 wordsPublic domain

Rendu au monde et à la liberté, Gresset voyait la plus riante carrière s'ouvrir devant lui. Annoncé par sa réputation et par ses ouvrages, il était attendu dans la société avec impatience, et il pouvait s'y montrer sans rien redouter de cet empressement curieux avec lequel on observe les hommes célèbres. On sait que peu de gens de lettres ont su réunir, aussi bien que lui, au talent d'écrire, le don d'être aimable, qui n'accompagne pas toujours le génie. On retrouvait dans sa conversation le plaisir que donne la lecture de ses ouvrages, et ceux qui l'ont connu avaient peine à décider lequel en lui était le plus sûr de plaire, ou de l'homme ou de l'auteur. Son amabilité ne tenait pas seulement à l'enjouement et à la délicatesse de son esprit; elle était surtout attachée à la simplicité de ses moeurs, à la franchise et à l'aménité de son caractère, à cette sensibilité d'une âme expansive et tendre, qui est la source de la vraie politesse et le charme le plus fort par lequel l'homme puisse attirer son semblable. Aussi, répandu, recherché dans le plus grand monde, accueilli des grands, qui s'honoraient de son amitié, chéri de tous ceux qui le connaissaient, il goûtait, dans un âge où tous les sentiments sont vifs, tous les agréments qu'un nom célèbre peut donner dans une capitale passionnée pour les talents; il trouvait dès l'entrée de sa carrière, dans ce triomphe continuel, des jouissances plus douces et plus réelles, sans doute, que ce fantôme imposant de l'immortalité, qui couronne les travaux du grand homme qui n'est plus.

Cependant de nouveaux ouvrages, dignes de la plume qui avait tracé le Ververt et la Chartreuse, venaient de temps en temps réveiller l'attention du public en multipliant ses plaisirs. L'imagination brillante de Gresset éclate avec toute sa pompe dans son Epître à sa muse. Toute la sensibilité de son âme respire dans son Epître à sa soeur; la tendre amitié qui dicta cet ouvrage y a laissé une empreinte que le génie seul n'imitera jamais. Je retrouve la même âme dans l'inexprimable douceur du pinceau qui traça l'image de la vie pastorale et des plaisirs de l'âge d'or. Non, cette expression touchante n'a pu sortir que d'un coeur pur, digne de goûter le calme et le bonheur de l'innocence qu'il décrit si bien.

Un mérite frappant distingue, ce me semble, les Poésies Fugitives de Gresset des autres productions du même genre. Les _Anacréon_ et leurs successeurs ont chanté les plaisirs de Bacchus et les charmes de l'Amour. Gresset, s'ouvrant une roule nouvelle, sut unir la raison au badinage et associer les ris à la sagesse. La poésie légère a pris entre ses mains un plus grand caractère; jusque-là, uniquement bornée au soin de plaire, elle avait été peu scrupuleuse sur les moyens de parvenir à son but. Amie de la licence et de la volupté, elle semblait avoir acquis le privilège d'attaquer, en se jouant, le bon sens cl la morale, dont la gravité paraissait faite pour détruire toute sa grâce et toute sa gaité. Gresset sut lui donner une décence et une noblesse dont on la croyait à peine susceptible, sans lui ôter aucun de ses agréments naturels. C'est ainsi qu'en l'élevant au-dessus d'elle-même par le nouvel essor qu'il lui a imprimé, il s'est lui-même placé au-dessus de tous les poètes qui l'avaient cultivée avec le plus de succès, par les beautés dont il a su l'enrichir autant que par le mérite de la difficulté vaincue.

A Dieu ne plaise que je veuille imiter la manie de ces panégyristes déterminés, qui semblent se faire un devoir d'immoler à la grandeur de leur héros tous ceux qui se sont signalés par les mêmes talents; j'ose croire que le goût et l'équité ne démentiront pas le jugement que je viens de porter.

Aimable _Chapelle_, tendre _Chaulieu_, puissé-je être à jamais privé du plaisir de lire vos écrits si j'osais entreprendre d'obscurcir votre gloire! Mais vous avoueriez vous-même qu'au feu qui anime vos riants tableaux, à la mollesse, à la légèreté de votre pinceau, Gresset a joint la précision, la correction, l'élégance continue, avec une élévation et une philosophie que vous ne possédez point au même degré. Satisfaits de votre destinée, contents de jouer entre _Bacchus_ et _Glycère_, vous verriez, sans murmurer, les Grâces lui composer une couronne plus brillante que les vôtres.

Un poète contemporain, semblait offrira Gresset un rival plus redoutable. Entraîné par une ambition ardente vers toutes les espèces de gloire, _Voltaire_ avait embrassé toutes les parties de la littérature; mais, de tous les genres dans lesquels il s'était exercé, la poésie légère était celui où il avait obtenu le succès le plus complet et déployé le talent le plus décidé. Vainqueur de tous ceux qui l'avaient précédé dans la même carrière, il avait acquis une réputation désespérante pour ceux qui seraient tentés d'y marcher après lui, lorsque Gresset osa lui disputer le prix. Ce jeune poète, que l'amusement et l'instinct du génie, plutôt que l'ambition, semblaient conduire vers la gloire, fut peut-être étonné lui-même de partager avec son brillant rival l'attention et les suffrages du public.

Il serait hardi, peut-être, de décider entre ces deux poètes, dont les productions sont distinguées par un caractère différent. Peut-être trouvera-t-on dans Voltaire plus d'esprit, de variété, de finesse, de correction; dans Gresset, plus d'harmonie, d'abondance, de naturel: on y sentira plus cette aimable négligence, cet heureux abandon, qui fait le premier charme de ce genre de poésie. Les grâces de Voltaire paraîtront plus brillantes, plus parées, plus vives, plus sémillantes; celles de Gresset plus simples, plus naïves, plus gaies et plus touchantes. Le premier amuse, surprend, enchante mon esprit; le second porte à mon coeur une plus douce volupté; et s'il m'était permis de peindre par des images sensibles les impressions que produisent sur moi les ouvrages de ces deux grands Poêles, je dirais que les Pièces Fugitives de Voltaire me causent un plaisir semblable à celui que fait naître l'aspect d'un jardin délicieux, embelli parle goût d'un propriétaire opulent; je comparerais les sensations qu'excitent en moi celles de Gresset à la douce émotion que donne la vue de ces paysages enchanteurs où la Nature semble prodiguer tous ses charmes et faire passer jusqu'à l'âme le sentiment de sa beauté touchante.

Tant de succès encouragèrent Gresset à en obtenir de nouveaux, il osa entreprendre de s'élever jusqu'à l'ode.

Tout le monde convient qu'il n'a point échoué dans cette tentative, comme plusieurs poètes, fameux dans d'autres genres; mais peut-être la réputation de ses odes est-elle au-dessous de leur mérite. La supériorité du _Méchant_, du Ververt, et de ses Poésies légères, semble les avoir éclipsées, et s'être emparé de toute l'attention du public, qu'elles méritaient de partager. Si l'on n'y trouve point la sublimité et le divin enthousiasme de Rousseau, on ne peut au moins y méconnaître une chaleur, une noblesse qui soutient dignement l'éclat et la majesté de l'ode, et surtout une douce sensibilité que l'on chercherait en vain dans Rousseau lui-même, chez qui la magnificence des images et la hauteur des idées dominent beaucoup plus que le sentiment. Ce n'est point assez, sans doute, pour placer Gresset à côté de Rousseau; mais c'en est trop pour le tirer de la foule de nos poètes lyriques, et pour compter ses Odes au nombre des ouvrages qui ont honoré ses talents, et enrichi notre littérature.

Sa célébrité et le voeu public, semblaient l'appellera courir une nouvelle carrière.

L'éclat attaché parmi nous aux couronnes dramatiques, dirige presqu'infailliblement vers le théâtre, l'ambition de tout écrivain qui sent ou qui croit sentir l'impulsion du talent. De là tous ces chefs-d'oeuvre qui font la gloire de la scène française; et cette foule encore plus nombreuse d'ouvrages infortunés qui ne s'y montrent quelques moments que pour subir l'arrêt du public redoutable, qui leur imprime le sceau d'une éternelle réprobation. De là le concours tumultueux de ce peuple d'auteurs qui se pressent à l'entrée du Temple de Thalie ou de Melpomène, attendant avec une ardeur persévérante, que la porte fatale s'ouvre enfin devant eux.

Gresset ne s'y présenta pas avec cet empressement inquiet. Peut-être même l'appât de la gloire n'eut-il pas suffi pour l'y conduire, si la force des circonstances et les pressantes sollicitations de ses amis n'avaient triomphé pour quelques moments de la rigueur de ses principes, et de cette douce paresse dont il vante si souvent les charmes dans ses écrits.

La plus fière et la plus imposante des deux Muses qui règnent sur le théâtre, obtint son premier hommage. Cette voix légère qui avait fait entendre des sons si gracieux, osa essayer de faire retentir la Scène des accents terribles de Melpomène.

L'accueil favorable que le public fit à la tragédie d'_Edouard_, sembla justifier cette entreprise; mais, quelque succès qu'elle ait obtenu, je ne ferai point un mérite à Gresset d'en être l'Auteur. Ce n'est pas qu'elle n'eut pu honorer un talent moins illustre que le sien. L'invention du sujet, le plus heureux peut-être qui soit au théâtre, le plus fécond en vertus héroïques et en situations tragiques, le caractère sublime de Worcestre, celui d'Arondel, non moins grand et plus original encore; les traits mâles et fiers, les beautés neuves et hardies qui brillent dans ces deux rôles; si tout cela ne suffit pas pour faire d'Edouard un chef-d'oeuvre tragique, c'en est assez, peut-être, pour prouver que le génie de son auteur n'était point incapable de s'élever à la hauteur de la tragédie, et pour nous faire regretter que d'autres ouvrages du même genre n'aient point suivi son premier essai.

Mais il dirigea bientôt après ses travaux vers un autre but.

Nous avons vu de nos jours le domaine du théâtre s'agrandir par la naissance de ces productions, connues sous le nom de _drames_. Mais je ne sais quelle manie poussa une foule de critiques à déclamer contre ce nouveau genre avec une sorte de fanatisme. Ces fougueux censeurs, persuadés que la Nature ne connaissait que des tragédies et des comédies, prenaient tout ouvrage dramatique, qui ne portait pas l'un de ces deux noms, pour un monstre en littérature, qu'il fallait étouffer dès sa naissance: comme si cette inépuisable variété de tableaux intéressants que nous présentent l'homme et la société, devait être nécessairement renfermée dans ces deux cadres; comme si la Nature n'avait que deux tons, et qu'il n'y eut point de milieu pour nous entre les saillies de la gaité, et les transports des plus furieuses passions.

Mais les drames et le bon sens ont triomphé de toutes leurs clameurs. C'est en vain qu'ils ont voulu nous faire honte du plaisir que ces ouvrages nous procuraient, et nous persuader qu'il n'était permis de s'attendrir que sur les catastrophes des rois et des héros: tandis qu'ils faisaient des livres contre les drames, nous courrions au théâtre les voir représenter, et nous éprouvions que nos larmes peuvent couler avec douceur pour d'autres malheurs que ceux d'Oreste et d'Andromaque; nous sentions que plus l'action ressemble aux événements ordinaires de la vie, plus les personnages sont rapprochés de notre condition, et plus l'illusion est complète, l'intérêt puissant, et l'instruction frappante.

C'est, ce me semble, dans la classe des drames que l'on doit ranger _Sydnei_; mais quelque nom qu'on lui donne, cette pièce sera toujours un des plus beaux titres de la gloire de Gresset. Ce n'était point l'ouvrage d'un talent médiocre, d'oser le premier développer sur la scène française la situation d'un homme fatigué de la vie, occupé des tristes apprêts d'une mort volontaire; de traiter avec succès un sujet si lugubre, si étranger à nos moeurs et à notre théâtre. C'est cependant dans le seul développement de ce caractère, que Gresset a trouvé la matière d'un de nos meilleurs drames. On a admiré l'art avec lequel il a su le faire ressortir par le contraste de la mélancolie du principal personnage avec la gaîté qui brille dans le rôle du valet: on a été frappé de la force et de l'élégance qui distingue le style de cet ouvrage; ce qui me paraît sur tout digne des plus grands éloges, c'est l'intrigue, intéressante malgré son extrême simplicité, et malgré la philosophie qui domine dans toute la pièce. Il est vrai que cette philosophie naît du fond même du sujet; qu'elle est liée à l'action, et qu'elle parle au coeur le langage du sentiment, en même temps qu'elle présente à l'esprit les plus justes et les plus nobles idées. Il n'est peut-être point de pièce en ce genre qui offre un si heureux accord du mérite théâtral avec la solidité des plus graves raisonnements. On croirait quelquefois lire un Dialogue de Platon, si l'intérêt du roman, croissant toujours de scène en scène jusqu'au dénouement le plus satisfaisant et le plus naturel, ne mettait _Sydnei_ au rang des ouvrages dramatiques les plus estimables.

Cependant, le dirai-je? le mérite même de cette pièce, simple, belle, touchante, mais peu éclatante à la représentation, jointe à la nature du sujet, qui a trop peu de rapport avec l'humeur de notre nation, fera peut-être qu'elle sera beaucoup lue et jouée rarement, différente en cela de plusieurs drames célèbres que l'on voit souvent, et qu'on se garde bien de lire. Tandis que la foule se portera aux représentations de ces romans absurdes, où le faste des déclamations philosophiques, les explosions d'une chaleur factice, et le fracas des coups de théâtre redoublés, tiennent lieu des vraies et solides beautés qu'elle ne sait guère apprécier; les hommes de goût pourront se renfermer avec _Sydnei_, et le relire dans le silence du cabinet, avec un plaisir toujours nouveau.

C'était la destinée de Gresset de cueillir, comme en passant, toutes les palmes que présente le théâtre.

La comédie semblait attendre depuis longtemps un successeur aux grands écrivains qui l'avaient illustrée. La gaîté et la délicatesse du génie français, favorable à ce genre de productions, enfanta de tout temps de jolies pièces dignes d'amuser le loisir d'une nation spirituelle et polie: mais ces comédies à caractères, ces magnifiques tableaux, où les travers de l'esprit humain, et les moeurs de la société, sont dessinés à grands traits, et peints avec autant de finesse que de profondeur, ils furent toujours rares, même parmi nous. Qui a remplacé _Molière?_ L'auteur du Joueur et celui du Glorieux, s'étaient placés assez près de lui; mais à cette époque brillante, n'ont succédé que des temps de stérilité. Nos plus illustres poètes ont échoué dans cette carrière. Rousseau n'y fit que des chutes humiliantes. _Voltaire_, si léger, si gai, si ingénieux, si agréable même dans les sujets les plus graves; Voltaire, si habile à manier la plaisanterie, à saisir et à peindre le ridicule, semble déployer partout le talent comique, excepté dans ses comédies. Cette contrariété (pour le dire en passant) présente une espèce de phénomène digne de fixer l'attention d'un observateur éclairé, et qui lui fournirait, peut-être, le plus sûr moyen de déterminer la trempe du génie de ce célèbre écrivain.

Quoi qu'il en soit, par tant de malheureuses tentatives, Voltaire prouva que la comédie exige de grandes ressources qui lui manquaient absolument; et par un seul ouvrage, Gresset fit voir qu'il les réunissait toutes dans un degré éminent. Retenu, pour ainsi dire malgré lui, dans la carrière dramatique; entraîné par l'amitié vers une gloire qu'il semblait fuir, il consentit à composer une comédie, et la scène française compta un chef-d'oeuvre de plus.

Cette pièce excita au même degré l'admiration et l'envie. Une foule de gens de lettres dont elle mit l'amour-propre au désespoir, écrivit, intrigua, cabala contre elle, et le public l'applaudit avec transport. Les critiques et les cabales ont disparu, et la pièce durera aussi longtemps que la langue française.

Je ne m'amuserai point ici à en relever les beautés; je ne répéterai point tout ce que les gens de goût ont tant de fois observé sur la finesse et l'énergie avec lesquelles les caractères sont tracés et approfondis; sur l'aisance, le naturel et la vivacité du dialogue; sur la conduite de l'action, que certains censeurs ont trouvée un peu faible et languissante, parce qu'elle était simple, et qui n'en mérite que plus d'éloge, puisqu'elle réunit cette qualité précieuse à l'intérêt soutenu et gradué avec le plus grand art, jusqu'au dénouement. Je n'ajouterai point que cette pièce l'emporte, peut-être, sur nos plus belles comédies par la vigueur, l'éclat, la facilité et les grâces du style; qu'il n'en est aucune dont on retienne, et dont on cite plus de vers; qui fournisse un plus grand nombre de ces traits frappants, de ces pensées à la fois délicates et profondes; de ces expressions neuves et originales que la raison publique érige en proverbes: nommer _le Méchant_, c'est dire plus que tout cela, et le plus inutile de tous les soins serait, à mon avis, de louer une production qui est déjà parvenue à la réputation de ces ouvrages immortels, que l'admiration de plusieurs siècles a consacrés.

Le Méchant mit le sceau à la gloire de Gresset; il le plaçait au rang des grands maîtres de l'art Dramatique, et semblait le destiner à faire renaître les jours les plus brillants de la scène comique. Bientôt l'Académie Françoise confirma le choix du public, en l'admettant au nombre de ses membres; celle de _Berlin_ crut s'honorer elle-même en l'adoptant: ses qualités aimables, jointes à sa célébrité, réunissaient pour lui tout ce que le commerce du monde a de flatteur, à tout ce que la gloire a d'éclatant; il était parvenu à cet âge où l'ambition domine avec plus d'empire, et où le génie, ayant acquis toute sa force, sans avoir encore rien perdu de son ardeur et de son éclat, semble devoir enfanter ses plus heureuses productions, quand s'arrêtant tout-à-coup au milieu de sa carrière, il quitta le théâtre où ses talents avaient triomphés tant de fois, pour aller chercher le repos dans le sein de sa patrie. Que dis-je! On le vit dans la suite abjurer solennellement l'art dramatique, et condamner lui-même dans un écrit public, les succès qu'il avait obtenus dans ce genre.

Comment traiter cet endroit de l'histoire de Gresset? J'écris peut-être dans un temps où il n'est permis de parler de cette démarche, que pour lui faire le procès. Je crois entendre les sarcasmes qu'une foule de gens de lettres lui a prodigués; je vois le plus célèbre d'entre eux lui lancer des traits plus absurdes encore qu'injurieux; je vois l'auteur de _Chariot_, _du Droit du Seigneur_, _de la Princesse de Navarre_, oser contestera celui du _Méchant_, le mérite d'avoir fait une comédie, et tourner en ridicule une résolution dont s'applaudissait en secret son inquiet orgueil, alarmé par des talents qui brillaient avec trop d'éclat.

Ce n'est point avec de pareils yeux que j'examinerai la conduite de Gresset. Quel parti prendrai-je donc ici? Celui qui convient à un homme qui aime la vertu encore plus que les lettres, et pour qui toutes les productions du génie ne vaillent pas une belle action. Je ne prétends point décider entre les philosophes qui ont combattu les spectacles, et ceux qui les ont loués; je veux bien ne point examiner si Gresset eut raison, lorsqu'il composa d'excellents ouvrages dramatiques, ou lorsqu'il se repentit de les avoir faits. L'ami des Lettres peut regretter les productions dont il aurait pu enrichir encore la littérature; le citoyen qui gémit de voir la scène trop souvent occupée par des pièces qui la changent en une école publique de mauvaises moeurs, peut voir avec peine qu'elle ait été sitôt privée d'un génie qui, dans tous ses ouvrages, aurait laissé l'empreinte d'un coeur honnête et pur: mais qui osera faire un crime à l'homme de bien, des sacrifices qu'il croit devoir à la délicatesse de sa conscience, et lui marquer les bornes qu'il doit donner à son amour pour la vertu?

Que les principes de Gresset aient été trop sévères, ou non, peu m'importe: ils étaient les siens, et il eut le courage de les suivre; il crut voir d'un côté sa gloire, et de l'autre son devoir; et comme il était beaucoup moins philosophe que ses ennemis, la gloire fut immolée au devoir. Esprits fiers et sublimes qui foulez aux pieds ce que vous appeliez les préjugés avec tant de hauteur, le sentiment généreux qui produisit un tel sacrifice, vous paraît donc digne de votre mépris et de vos censures? Eh bien! je me dévoue moi-même à vos épigrammes, je déclare que ce qu'il y a de grand et d'héroïque, rachète amplement à mes yeux le tort de n'avoir pas eu une aussi haute idée que vous des études dont vous êtes épris; je le préfère à tous les ouvrages qui ont illustré Gresset, à tous ceux qui auraient pu l'illustrer encore; et la gloire d'être le premier des poètes comiques, ne balance point à mes yeux le mérite de savoir dédaigner ce titre.

Au reste, le parti que prit Gresset de se dérober au tourbillon, et de cultiver les Muses avec moins d'empressement, n'étonnera point ceux qui auront une juste idée de son caractère.

Qu'un homme qui joint à de grands talents une âme petite et vaine, sans cesse affamé de louanges et de célébrité, passe sa vie entière à s'enivrer de cette douce fumée; cela est dans l'ordre. Que peut-il faire de mieux? S'il n'était plus auteur, il ne serait plus rien; il se survivrait à lui-même, s'il cessait de rimer et d'écrire avant sa mort; mais une âme noble et sensible est au-dessus de la gloire que lui ont acquise ses succès littéraires. Ces brillants trophées qui sont pour l'homme vulgaire l'unique but de ses vieux et de ses travaux, ne sont pour elle que de simples amusements; elle est faite, pour goûter des biens plus doux et plus précieux, elle sait aspirer à une destinée plus grande et plus digne d'elle; celle de vivre en homme avec Dieu et la nature; celle de jouir de sa raison dans le sein de l'amitié, de la paix et de la vertu.

Le coeur droit et sain de Gresset avait conservé ces puissantes affections de la nature, effacées chez la plupart des hommes par le goût des biens factices qu'ont créés l'opinion et la vanité. Tel fut le mobile de sa conduite, qui dût paraître extraordinaire, précisément parce qu'elle était raisonnable et trop étrangère aux principes qui déterminent les actions du vulgaire.

L'amour de la patrie avait fixé son séjour dans le lieu de sa naissance; les liens qu'il y forma le lui rendirent encore plus cher. Son âme sensible lui avait fait connaître le besoin de se choisir une compagne digne de lui; il la trouva dans une de ces familles honorables, où le mérite et la probité sont héréditaires, et coula des jours heureux dans une tendre union, que l'inclination et l'estime avaient formée: car s'il est sur la terre un sort digne d'envie, c'est sans doute celui de l'homme de bien, qui a l'inestimable avantage de pouvoir rentrer avec délices au fond de son coeur, joint encore le charme de l'épancher dans une âme noble et pure comme la sienne, à laquelle il se sent lié par une chaîne aussi douce qu'indissoluble.

Si le reste de sa carrière m'offre pou de productions littéraires, je m'en console facilement; elle me présente des objets plus intéressants: le bonheur et la vertu. L'éloge de beaucoup d'écrivains finit avec la liste de leurs ouvrages; ceux de Gresset sont la moindre partie du sien.