Oeuvres par Maximilien Robespierre — Miscellaneous
Chapter 5
Vous, qui faites payer si cher les secours que le besoin vous arrache à force d'importunités; qui vous récriez sans cesse contre la foule des infortunés qui fatiguent vos yeux; venez apprendre à rougir de votre insensibilité! Savez-vous pourquoi il y a tant d'indigents? C'est parce que vous tenez toutes les richesses dans vos mains avides. Pourquoi ce père, cette mère cl ces enfants sont exposés à toute la rigueur des saisons, sans toit qui les couvre, souffrant les horreurs de la faim? C'est parce que vous habitez des maisons somptueuses où votre or appelle tous les arts pour servir votre mollesse, et occuper votre oisiveté: c'est parce que votre luxe dévore en un jour la substance d'un millier d'hommes.
Ce n'est que parmi les sages que l'on trouve les exemples touchants de la vraie amitié, qui fut toujours la compagne fidèle de la vertu. Ce sentiment sublime et tendre, qui adoucit tant d'amertume, n'est point fait pour les méchants. Jamais il n'entra dans les âmes viles et corrompues. Qui mérita plus que M. DIPATY d'avoir des amis? Les sacrifices ne lui coûtaient rien, lorsqu'il fallait les servir. Sévère pour lui-même, il était indulgent pour les autres. Modeste et doux dans le commerce de la société, on oubliait son génie pour mieux jouir de son coeur. Il connaissait trop le prix du temps pour aller le perdre dans un monde frivole qui n'offre le plus souvent que des ridicules, et où l'esprit est longtemps sans recueillir une pensée* [* Entre plusieurs torts ridiculement graves que la frivolité cérémonieuse de nos moeurs reprochait à M. Dupaty, elle ne pouvait surtout lui pardonner de ne prendre aucune part aux puériles riens qui occupent les cercles. Il avait la bonne foi de convenir qu'il préférait la naïve simplicité de ses enfants à l'esprit faux, leurs jeux innocents à l'art toujours en représentation dans les sociétés et l'intimité de ses amis vrais aux fades attentions de ces complaisants à qui l'intérêt et la vanité inspirent des protestations aussi fausses que serviles. Par une suite du même principe, il ne rendait que très peu de visites. Les sérieuses occupations de sa charge et les grandes méditations auxquelles il se livrait, remplissaient presque tout son temps. Il ne concevait pas d'ailleurs que deux indifférents, dont l'un se soucie aussi peu de faire des visites que l'autre d'en recevoir, s'obstinent à s'ennuyer mutuellement avec cette persévérance et cette ponctualité qu'on peut regarder comme un de nos ridicules.] Il aimait surtout l'entretien des gens de- lettres et des savants. Il les attirait chez lui, non par ostentation, ni pour avoir l'air de les protéger; mais pour profiter de leurs lumières: il était fait pour les entendre et les juger. Il avait pour eux cette considération et ce respect que méritent des hommes qui ne veulent pour toute récompense de leurs travaux, que la gloire d'avoir éclairé leur siècle* [* Il est rare que la carrière des lettres soit celle qui mène à la fortune. Occupé du monde idéal sur lequel il promène ses regards sublimes, le génie voit à peine le monde qui l'admire; et plein de grandes conceptions, il dédaigne les petites adresses, les intrigues sourdes, les combinaisons méprisables par où la médiocrité s'élève ou enrichit. Pénétré de la dignité des gens de lettres, et mettant après la vertu, le talent au-dessus de tout, M. Dupaty avait fait de sa maison celle de tous les hommes de mérite; il suffirait de porter ce titre pour y être admis avec bienveillance, traité avec distinction, et prévenu de toutes les manières que la générosité peut inventer pour secourir le besoin, sans faire rougir la délicatesse.].
Si l'on veut se donner le spectacle des vertus antiques, il faut suivre M. DUPATY dans le sein de sa famille. Il faut le voir entouré de ses jeunes enfants, contempler avec complaisance sa vertueuse épouse dont la sollicitude maternelle est sans cesse occupée à écarter loin d'eux les dangers qui menacent la faiblesse de leur âge, partager avec elle les soins de leur éducation, afin qu'ils soient dignes de servir un jour la patrie* [* Il y a longtemps que l'on a demandé si l'éducation domestique est préférable à l'éducation publique. Quintillien chez les anciens, et Rollin chez nous, se sont décidés pour la seconde. Malgré leur autorité qu'il respectait, M. Dupaty, avait adopté l'éducation particulière. On ne peut nier qu'avec quelques inconvénients pour les moeurs, faciles à prévenir, l'éducation publique n'ait de grands avantages du côté de l'émulation, du développement des caractères et de l'égalité qu'elle met entre les jeunes citoyens de toutes les conditions. Il faut convenir aussi que l'éducation, privée, par la difficulté de trouver d'excellents maîtres, et de les conserver quand on les a, n'a que trop souvent les dangers de l'éducation publique sans eu réunir les avantages. Mais M. Dupaty, et sa vertueuse épouse, étaient les premiers instituteurs de leurs enfants; et cela fait disparaître toutes les difficultés.], sourire à leurs jeux innocents, applaudir à leurs progrès, les prendre dans ses bras, faire des voeux au ciel pour lui demander, non qu'ils soient riches et puissants, mais bienfaisants et justes. C'est ainsi qu'en remplissant les devoirs de citoyen et de père, il se consolait de l'injustice des hommes et de la haine des méchants.
Chéri et respecté de sa famille dont il fait le bonheur, honoré par le suffrage de tous les gens de bien, admiré des étrangers qui veulent le voir et le connaître, son nom est mis à côté de celui des bienfaiteurs du genre humain. Les malheureux ne le prononcent qu'avec attendrissement. Il jouit déjà de cette gloire sur laquelle l'envie ne peut rien, et à peine il est parvenu au milieu de sa carrière.
L'humanité le regardait comme son soutien et son vengeur. Cet ordre le plus nombreux de citoyens, sur lequel les états s'appuient, et que l'on cherche toujours à opprimer, fondait les plus grandes espérances sur son courage et son amour pour la justice. Déjà il fixait ses regards sur lui, comme sur le défenseur éclairé de ses droits. La magistrature espérait jouir longtemps encore de ses lumières et de ses vertus; lorsqu'il est tout-à-coup atteint d'une maladie qui fait bientôt craindre pour ses jours. Les forces de ses organes, que de longs travaux, une sensibilité profonde, une imagination forte et active avaient épuisées, ne peuvent résister au mal qui le presse de toutes parts. Déjà les douleurs aiguës qui le tourmentent sans relâche l'avertissent qu'il touche à sa dernière heure* [* M. Dupaty est mort à Paris, le 17 septembre 1788, à l'âge de 42 ans.].
Ce moment fatal, si amer pour la plupart des hommes, n'a rien qui l'effraie. Ferme et tranquille sur le bord du tombeau, il met toute sa confiance en l'être suprême dont il a honoré l'ouvrage périssable. Il se pénètre des sentiments sublimes de la religion qui offre tant de consolations à l'homme vertueux, lorsqu'il est aux prises avec la mort. Sa vie n'a été qu'une suite continue de bonnes actions. Il a vécu en sage; il meurt sans regretter le présent qui lui échappe, et sans craindre l'avenir qui l'attend.
Faut-il que tant de vertus aient sitôt disparu de dessus la terre! que le bienfaiteur des hommes leur ait été enlevé lorsqu'il aurait pu encore remplir une longue carrière et leur être utile!
Vous, dont il a défendu l'innocence outragée avec tant de courage et de travaux, qui peut-être lui avez coûté une portion de sa vie; ah! le bruit de sa mort a sans doute retenti jusque dans les lieux de votre retraite! Que n'êtes vous accourus pour assister à sa pompe funèbre, pour suivre, jusque sur les bords de sa tombe, les tristes dépouilles de votre généreux libérateur! Votre présence, vos larmes, et vos gémissements l'eussent bien mieux loué, que les discours et que tous les efforts de l'éloquence.
O magistrat digne de nos regrets et de nos hommages, vos bienfaits ne sortiront jamais de ma mémoire! Quel que soit l'intervalle que le tombeau a mis entre vous et moi, vous serez toujours présent à ma pensée! En retraçant vos vertus, j'ai moins cherché à ajouter un nouveau lustre à votre gloire, qu'à satisfaire un besoin de mon coeur; celui de la reconnaissance. Mon âme était flétrie par le malheur, et vous y avez fait descendre l'espoir consolant; vous m'avez fait oublier de longues infortunes, vous avez été pour moi une seconde providence. Que ne suis-je aux lieux où l'on a déposé vos cendres. J'irais tous les jours, accompagné de ma douleur, les arroser de mes larmes; je dirais à la foule des infortunés qui s'empresse autour de votre tombeau: _C'est, ici que repose l'ami de l'humanité_.
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[Transcriber's notes: Maximilien Robespierre (1758-1794), Eloge de Gresset.
Texte en français moderne]
(Gresset fut à la fin du XVIIIe siècle un de ces poètes aimables qui savaient, quand ils le voulaient, faire parler avec grâce la raison et, comme on le disait alors, décorer des fleurs du badinage et des piquantes bagatelles les préceptes de la saine philosophie. Le souvenir de Gresset vivait encore à Arras; il y avait accompagné en effet en 1740 l'intendant de Picardie et d'Artois. L'Académie d'Amiens mettait chaque année au concours un sujet pour un prix de Lettres ou d'Eloquence; en 1784 elle proposa l'éloge de Gresset. Maximilien Robespierre concourut pour le prix, qui ne fut finalement pas décerné.)
(Le manuscrit est conservé par l'Académie d'Amiens. Il comporte 22 folios, il porte le n° 9 et fut reçu le 20 juin 1785. Comme pour le discours couronné par l'Académie de Metz, Robespierre fit des retouches avant de le faire imprimer.)
ELOGE DE GRESSET
Discours qui a concouru pour le prix proposé par l'Académie d'Amiens, en l'année 1785
Par M... Avocat en Parlement
Hunc lepidique sales lugent, veneresque pudicae, Sed mores prohibent, ingeniumque mori.
A LONDRES,
Et se trouve A PARIS.
Chez
ROYEZ, Libraire, quai des Augustins.
Les Marchands de Nouveautés.
M. DCC. LXXXVI.
ELOGE
DE GRESSET
Le véritable éloge d'un grand homme, ce sont ses actions et ses ouvrages: toute autre louange paraît assez inutile à sa gloire; mais n'importe: c'est un beau spectacle de voir une nation rendre des hommages solennels à ceux qui l'ont illustrée, contempler, pour ainsi dire, avec un juste orgueil, les monuments de sa splendeur et les titres de sa noblesse, et allumer une utile émulation dans le coeur de ses concitoyens par les éloges publics qu'elle décerne aux vertus et aux talents qui l'ont honorée.
Gresset était digne d'un tel hommage; et à qui, Messieurs, convenait-il aussi bien qu'à vous de le lui rendre? Sa gloire, qui brille avec éclat aux yeux de toute l'Europe, a pour vous quelque chose de plus touchant: vous la partagez avec lui. Cet illustre poète est né au milieu de vous, il a voulu vivre et mourir parmi vous; vous fûtes à la fois ses compatriotes, ses amis, les compagnons de ses travaux littéraires, les témoins de sa vie privée, les spectateurs de sa vertu; partout ailleurs on a admiré ses écrits; vous avez encore connu et chéri sa personne. C'est l'amitié qui semble aujourd'hui s'unir à la patrie pour honorer sa mémoire. En proposant son éloge à l'émulation publique, vous paraissez chercher une consolation à la douleur que vous cause sa perte dans les nouveaux monuments qu'elle s'empressera d'élever à sa gloire.
Oui, répandons des fleurs à l'envi sur la tombe du plus aimable des poètes. Quoiqu'aucun lien ne m'ait attaché à lui, mon zèle ne le cédera point au vôtre. Pour chérir sa mémoire, ne suffit-il pas d'avoir lu ses écrits, d'avoir entendu parler de ses vertus?
O Gresset, tu fus un grand poète. Tu fis beaucoup plus, tu fus un homme de bien. En vantant tes ouvrages, je ne serai point obligé de détourner mes yeux de ta conduite; la religion et la vertu ne s'indigneront pas contre les éloges donnés à tes talents. Heureux l'écrivain qui, comme toi, sait toujours les respecter et les suivre, et marquer leur auguste empreinte dans sa vie comme dans ses ouvrages!
Gresset entra de bonne heure dans cette société célèbre qui avait instruit sa jeunesse, et qui semblait offrir une retraite si douce aux hommes épris des charmes de l'étude et des lettres. Ce fut dans son sein que se forma le Poète des Grâces.
La voix publique lui a déféré ce titre, qui suffirait seul pour lui assurer le rang le plus distingué dans l'empire des Muses.
Tous les ouvrages qui portent le caractère du génie, semblent donner à leurs auteurs un droit égal aux hommages de la postérité. Les Muses partagent leurs présents entre leurs favoris; les couronnes qu'elles leur décernent sont différentes; il est difficile de décider quelles sont les plus brillantes. Les Sophocle, les Théocrite, les Tibulle, les Virgile, les Corneille, les la Fontaine, entrent ensemble au Temple de l'Immortalité; les roses qui couronnent Anacréon ne sont pas moins durables que les lauriers qui ceignent le front d'Homère; et si le grand caractère de ces poètes majestueux qui osèrent chanter les Héros et les Dieux impose plus de respect à la postérité, elle semble aussi sourire avec un plus doux sentiment de plaisir à ces poètes aimables, que les ris et les grâces ont inspirés.
Mais à combien peu de mortels elles accordent cette faveur? En vain un peuple de rimeurs ose se croire né pour jouer avec elles, ils inondent le public de leurs productions légères; mais elles meurent en naissant; ces fleurs délicates qu'ils veulent cueillir se fanent dès qu'ils les ont touchées; elles ne conservent un éclat immortel qu'entre les mains de ce petit nombre d'écrivains fortunés que la nature a doués d'un génie vraiment original. Le premier ouvrage qui lit connaître Gresset dans la République des Let tres le plaça incontestablement dans cette classe privilégiée. Ici, Messieurs, l'idée du _Ververt_ se présente d'elles-mêmes à vos esprits. A ce nom, un souris involontaire semble naître, excité par les images charmantes qu'il réveille dans noire mémoire; et c'est-là, sans doute, le plus bel éloge d'un ouvrage de ce genre.
Cette production parut, comme un phénomène littéraire. Avant cette époque, nous possédions plusieurs poèmes héroï-comiques justement admirés; et, par un contraste assez singulier, c'est aux plus imposants et aux plus graves d'entre les poètes, que nous devons ces productions badines. Le chantre d'Achille ne dédaigna pas de célébrer la guerre des rats et des grenouilles. Pope, ce poète philosophe, trouva dans une boucle de cheveux la matière d'une nouvelle Iliade. Boileau, le poète de la raison, emboucha la trompette héroïque pour chanter la discorde qu'un Lutrin avait allumée dans le sein d'une paisible église.
Tous les siècles réunis n'avaient produit que quatre ou cinq chefs-d'oeuvre en ce genre, et notre langue n'en possédait qu'un seul, lorsqu'un jeune poète, inconnu jusqu'alors, sembla les surpasser tous par un ouvrage encore plus étonnant.
Sa muse osa franchir les grilles des couvents, pour y observer ces riens importants nés de la frivolité du sexe. Cette matière neuve, mais aride, prêtait, sans doute, beaucoup moins à l'imagination que celle du _Lutrin_ et de _la Boucle de Cheveux enlevés_.
Pope et Boileau avaient d'ailleurs étendu les ressources de leurs sujets: le premier, par l'intervention des _Silphes_, qu'il intéresse à la destinée des cheveux de _Bélise_; l'autre, par l'introduction des divinités allégoriques auxquelles il fait prendre parti dans la querelle du _Lutrin_. Le chantre de Ververt néglige tous ces ressorts; au lieu d'adopter la marche imposante de l'épopée, dont la dignité, formant un contraste plaisant avec la petitesse du sujet, offre déjà par elle-même une source de beautés piquantes et faciles, il célèbre la gloire de son béros sur un ton plus simple, plus naïf, et par conséquent plus difficile. Il semble que son génie, rejetant tous appuis étrangers, cherche à multiplier les obstacles pour les vaincre, et veuille lutter avec ses seules forces contre toute la sécheresse de la matière.
Mais, avec cette unique ressource, quel poème ne fait-il point éclore d'un sujet qui semblait à peine susceptible de fournir quelques plaisanteries!
Quoique l'imagination n'ait peut-être jamais rien produit de si riant que les détails de ce poème, il est douteux, si le mérite de l'invention et de la richesse de la fiction ne sont pas encore au-dessus. Mais n'allais-je point entreprendre de développer les beautés du Ververt, comme si le discours pouvait exprimer des grâces que sa lecture seule peut faire sentir? Quelles paroles pourraient peindre la fraîcheur et l'éclat du coloris qui caractérise le style de cet ouvrage, cet heureux accord de la finesse avec la naïveté, de la plaisanterie la plus délicate avec toutes les richesses de la poésie; cotte imagination brillante qui, de l'idée la plus stérile et la plus triviale, sait faire sortir mille détails aussi nobles que gracieux; qui, à un trait ingénieux, fait succéder sans cesse un trait plus piquant encore, effacé lui-même par une saillie nouvelle qui achève d'étonner l'esprit, et de dérider le front le plus sévère? Quel éloge pourrait valoir cette impression de plaisir et d'admiration qu'il a laissée à tous ceux qui le connaisse? Et à qui est-il inconnu? Il est entre les mains de tous les âges et de toutes les conditions: il fait les délices des hommes lettrés, il procure des heures agréables aux hommes les moins instruits; ceux qui sont les plus étrangers aux autres chefs-d'oeuvre de notre littérature sont familiers avec le Ververt. Il rappelle à tous les esprits des souvenirs riants; il leur retrace l'idée du plus charmant ouvrage qu'aient produit le goût, l'imagination et la gaîté. Lisez le Ververt, vous qui aspirez au mérite de badiner et d'écrire avec grâce; lisez-le, vous qui ne cherchez que l'amusement; et vous à qui la nature semble avoir refusé la faculté de rire; lisez le Ververt, et vous connaîtrez une nouvelle source de plaisirs.
Oui, tant que la langue française subsistera, le Ververt trouvera des admirateurs. Grâce au pouvoir du génie, les aventures d'un perroquet occuperont encore nos derniers neveux. Une foule de héros est restée plongée dans un éternel oubli, parce qu'elle n'a point trouvé une plume digne de célébrer ses exploits; mais toi, heureux Ververt, puisqu'il a plu à un grand poète de l'immortaliser, ta gloire passera à la postérité la plus reculée. Dans plusieurs siècles, on parlera encore avec intérêt de tes prospérités et de tes revers, de tes charmes et de tes erreurs, des tendres soins que te prodiguèrent les douces maîtresses dont tu fus l'idole, et des plaisirs que tu leur procuras, et des larmes que lu leur fis répandre.
Aussi ne devons-nous pas nous étonner si cet ouvrage fit une si prodigieuse sensation dès sa naissance; les applaudissements qu'il excitait redoublaient encore lorsqu'on apprenait que ce chef-d'oeuvre était le coup d'essai d'un homme de vingt-six ans, renfermé dans l'enceinte d'un collège, et destiné à la vie monastique. Le grand Rousseau, frappé de l'éclat d'un tel début, annonçait dès lors le jeune auteur à son siècle comme un des plus beaux génies qui devaient l'illustrer. C'était, sans doute, un spectacle assez intéressant de voir un des plus célèbres poètes de nos jours applaudir au triomphe d'une muse naissante, faite pour partager avec lui l'attention du public, et confondre, par son exemple, les lâches complots de l'envie, qui veille toujours pour arrêter le grand homme à l'entrée de sa carrière.
Mais, tandis que Gresset jouit de la gloire attachée à ses premiers succès, quel orage s'est tout-à-coup formé sur sa tête? On conspire contre lui, on l'accuse d'attenter à l'honneur de l'Ordre de la Visitation, on crie au scandale, à la calomnie... Aimable poète, reprenez vos pinceaux; peignez-nous des évènements véritables, beaucoup plus plaisants que toutes les fictions du Ververt. Mais que dis-je? Le badinage n'est plus de saison, l'intrigue et le crédit ont secondé le courroux de ses ennemis; les Jésuites sont forcés de faire un sacrifice, et le jeune poète est condamné à s'ennuyer à la Flèche, pour expier le plaisir que procuraient au public les ingénieuses saillies du Ververt.
Mais les Muses le suivirent dans son exil, pour en adoucir la rigueur, et bientôt parurent _le Carême impromptu_ et _le Lutrin vivant_.
Censeurs austères, mélancoliques, dédaignez, tant qu'il vous plaira, la petitesse du sujet de ces deux productions; blâmez l'enjouement qui a imaginé le Lutrin vivant; mais pardonnez-moi si je ne puis rougir des ris qu'obtient de moi cet ingénieux badinage, et dont vous l'avez, sans doute, vous-mêmes honoré; souffrez que j'observe avec quel art l'auteur sait répandre tant de sel et d'agrément sur une matière qui semblait les exclure, et permettre, pour ainsi dire, à sa muse, de se livrer aux accès d'une gaieté folle, sans perdre ni la finesse ni la grâce qui la caractérise.
Quand on quitte le Lutrin vivant et le Carême impromptu pour lire _la Chartreuse_, on croit contempler un tableau du _Corrège_ après avoir examiné des peintures de _Calot_. Ce n'est plus seulement ici une production légère, c'est un ouvrage intéressant, qui n'a de commun avec les poésies qui portent ce nom que l'aisance et l'agrément. Quelle gaieté et quelle douceur de sentiment! Quelle heureuse négligence et quelle étonnante richesse! Quelles vives saillies et quelle philosophie! Jamais on ne vit la raison badiner avec tant de grâces et parler un langage si aimable, si propre à s'insinuer dans les coeurs, sous l'appas de l'enjouement.
Gresset est le premier qui ait présenté un si parfait modèle de ce genre de beautés, et cette épître charmante mérita d'être placée au rang des productions originales qui font époque dans noire littérature. Tel est le privilège du génie: un écrit agréable qui semble échapper à une plume facile et légère parvient à la célébrité des plus grands ouvrages; et l'auteur de la Chartreuse, avec ce seul titre, aurait pris sa place parmi nos plus illustres poètes. Telle était l'idée que s'en formait le grand Rousseau, lorsqu'il s'écriait en parlant de celle pièce: _Quel prodige dans un homme de vingt-six ans! Quel désespoir pour tons nos prétendus beaux esprits modernes!_
Cependant de tels ouvrages annonçaient assez que Gresset n'était point fait pour rester enseveli dans le cloître où il s'était renfermé. Son estime pour ses premiers maîtres, son goût pour l'étude, et son admiration pour les talents qui brillaient parmi eux, l'avaient d'abord enrôlé sous leur bannière; mais cet état ne convenait guères ni à l'amour de l'indépendance qui semble caractériser les hommes de génie, ni à la nature de ses travaux littéraires. Une muse aimable et légère n'était point faite pour habiter une maison religieuse. Comment aurait-elle pu librement placer une couronne de myrte sur le front d'un Cénobite?
Déjà le Ververt même lui avait attiré des disgrâces qui le déterminèrent à briser la chaîne dont elles lui avaient fait sentir tout le poids.
Mais, en quittant ceux auxquels il était uni par les liens de la fraternité, il n'abjura point les sentiments d'amitié qu'il leur avait voués. Il s'empressa de leur rendre un hommage public qui l'honore encore plus lui-même que ceux à qui il était adressé; il leur laissa, dans des vers dignes de son coeur et de ses talents, un gage immortel de son estime et de ses regrets. C'était ainsi qu'il convenait à Gresset de quitter les Jésuites; c'est ainsi qu'une congrégation où il laissait les _Brumoi_, les _Tournemine_, les _Bougeant_, et tant d'autres, méritait d'être quittée.