Oeuvres par Maximilien Robespierre — Miscellaneous
Chapter 4
M. DUPATY joignait à l'activité de son zèle, une santé faible et délicate; les veilles et les travaux auxquels il s'était livré de bonne heure, faisaient craindre qu'il n'y succombât bientôt; il se devait à une épouse* [* M. Dupaty avait épousé Mlle de Freteau, digne d'appartenir à une famille où la solide piété, la religion éclairée et la bienfaisance sont héréditaires, qui, de nos jours, vient de donner un nouveau lustre à la magistrature, et de grands exemples de patriotisme à la société. J'aimerais a retracer ici les grandes vertus de Mme Dupaty; mais, sa modestie encore plus grande, m'impose silence, et d'ailleurs, la renommée l'a déjà associée à son illustre époux.], à des enfants qui lui étaient chers; il se devait à la patrie qui comptait sur ses lumières et sur son courage; à l'humanité qui le regardait comme son plus grand défenseur. Forcé de renoncer à des fonctions qu'il remplit avec tant de gloire, ce ne sera point pour se livrer à un repos indigne de lui. S'il ne lui est plus permis d'être l'organe des lois, il veut partager les travaux de ce corps auguste et respectable qui en est le dépositaire, et qui est chargé de les faire exécuter.
LOUIS XVI, à qui l'amour du bien apprend, comme à tous les rois justes, le grand art de mettre chacun à sa place, le pourvut d'une des charges les plus distinguées dans l'ordre de la magistrature. Tous les citoyens applaudirent au choix du monarque, tous se félicitèrent de pouvoir désormais compter _Aristide_ au nombre de leurs juges.
Je ne dois pourtant pas le dissimuler: il se trouva des magistrats qui voulurent lui interdire l'entrée du sanctuaire de la justice. Quoi! l'envie ferait-elle aussi couler son poison dans le coeur de ceux même dont le premier devoir est de commander à toutes les passions? Des yeux accoutumés à la lumière, peuvent-ils donc être blessés par son éclat? M. DUPATY pourrait opposer à l'injure qu'on veut lui faire, ses travaux passés; son amour pour la justice, les voeux de toute une province: il n'oppose que la modération de l'homme de bien dont la conscience est pure; que la fermeté d'un magistrat qui n'a rien à redouter, parce qu'il n'a aucun reproche à se faire. C'est ainsi qu'il imposa silence à ceux qui voulaient lui nuire; et ils furent forcés de rendre hommage à ses vertus.
Dans le rang où M. DUPATY vient d'être élevé, il ne voit que l'étendue de ses obligations; il rend grâces au ciel de ce qu'il lui est encore permis d'être utile à la patrie. Il sait que celui qui est chargé de la fonction honorable, mais terrible, de rendre la justice aux hommes, doit les peser dans la même balance* [* Après avoir exercé douze ans la charge d'avocat-général, M. Dupaty fut pourvu d'une charge de président à mortier au Parlement de Bordeaux. Dans celle place il sentit que les lois étant une barrière opposée aux entreprises des puissants, il est du devoir spécial du magistrat de protéger la faiblesse opprimée. Jamais les sollicitations n'eurent accès auprès de lui. Deux parties adverses n'étaient à ses yeux que deux citoyens et deux hommes. Il se fit une loi particulière de soustraire un criminel le plus promptement possible aux maux inséparables de l'emprisonnement. Lorsqu'il présidait la tournelle, il faisait toujours appeler les causes à tour de rôle; il eût cru prévariquer et trahir son ministère, s'il eût fait verser une larme inutile. Un homme en place lui ayant demandé un jugement de faveur, il lui répondit, en lui faisant l'exposé de ses principes: "si vous croyez voire demande juste, ajouta-t-il, ordonnez-moi ce que ma conscience ne me permet pas de faire de moi-même". On doit dire à l'éloge de l'homme en place que l'illustre président ne reçut point de réponse.]; il tourne, il fixe surtout ses regards sur cette classe malheureuse de citoyens qui n'est comptée pour rien dans la société, tandis qu'elle lui prodigue ses peines et ses sueurs, que l'opulence regarde avec dédain, que l'orgueil appelle la lie du peuple, mais à qui la justice doit une protection, d'autant plus spéciale, qu'elle est son seul soutien et son unique appui.
Oh! magistrat humain et sensible! les malheureux vous approchaient toujours avec l'assurance qu'ils seraient favorablement accueillis; ils trouvaient auprès de vous un accès doux et facile; ils vous quittaient avec cette pensée consolante que tous les coeurs n'étaient pas encore fermés à la pitié; le poids de leur infortune devenait alors moins accablant pour eux.
M. DUPATY avait approfondi en homme de génie, la science des lois; celles qui nous gouvernent avaient surtout fixé son attention. Il avait été frappé des vices et du contraste choquant qui règnent dans notre législation, entre nos moeurs et nos lois. En les rapprochant de celles des nations voisines, en les comparant surtout avec celles du peuple célèbre qui a donné au monde le spectacle de toutes les grandes choses, qui a influé sur la destinée de tous les autres peuples, il avait vu que celles-ci accordaient à l'accusé la liberté de se défendre, tandis que parmi nous l'innocence doit être effrayée de cette inquisition secrète qui ne lui laisse aucune ressource pour sa justification, et qui ne fait que favoriser les coupables adroits ou puissants.
Nous n'avons pris, en effet, des Romains, que les petitesses, et les subtilités de leurs lois; et nous n'avons pas su saisir ces grands principes d'humanité, ces leçons sublimes d'équité et de douceur qui ont fait survivre l'empire de leur législation à l'anéantissement de leur puissance. Nous nous sommes fait une triste et cruelle habitude de regarder comme juste ce qui est autorisé par une loi injuste. Nous avons même cru que nous nous conformerions mieux à l'esprit du législateur, en ajoutant à l'atrocité de la loi.
Tandis que tous les bons citoyens gémissent à la vue des atteintes portées à la liberté civile, que les vrais magistrats désirent et cherchent un remède à tant de maux, M. DUPATY ne s'en tient point à des voeux stériles, il ose dénoncera la nation les attentats de notre législation criminelle* [* Il y a longtemps que l'on se plaint des abus dont notre code pénal est rempli. Les lois criminelles en France se sont beaucoup occupées des accusateurs et presque point des accusés; elles semblent avoir été faites pour un peuple barbare et non pour un peuple doux et civilisé. M. Dupaty travaillait depuis longtemps à un ouvrage sur cette matière si importante. On regrettera toujours qu'il n'ait pas assez vécu pour y mettre la dernière main et en enrichir la patrie.]. Il ne craint pas de dire hautement la vérité, lorsqu'elle importe au bonheur public. C'est dans ces écrits sublimes et touchants, où son âme et son génie respirent encore, où la vie d'un homme est appréciée ce qu'elle vaut, où tout est consacré au bien de l'humanité, où l'on retrouve partout le philosophe profond et le magistrat vertueux, que nous pouvons puiser des lumières et des vérités utiles; car il ne nous est plus permis de nous endormir sur le sein de tant d'abus révoltants, aujourd'hui que notre souverain, uniquement occupé du bonheur de son peuple, nous invite avenir déposer dans son coeur paternel le sujet de nos plaintes; aujourd'hui qu'il nous consulte dans une assemblée auguste de la nation et cherche avec nous les moyens les plus sages et les plus prompts de remédier aux maux qui nous environnent de toutes parts. C'est donc le moment de mettre sous ses yeux tous les vices dont nos lois criminelles sont infectées, tous les pleurs qu'elles ont arrachés à l'innocence, tout le sang qu'elles ont injustement répandu sur les échafauds.
Il est des hommes qui désirent le bien, qui ont assez de lumières pour apercevoir le chemin qui y conduit, mais dont l'âme faible et sans caractère est effrayée par les obstacles que leur présente la corruption de leur siècle: ils craignent de déplaire; ils n'ont pas assez de courage pour s'engager dans une route dont les sentiers sont pénibles et dangereux; ils ne voient que les difficultés sans être animés de la gloire qu'il y aurait à les vaincre. Leurs coeurs se sentent émus à la vue des malheureux sur lesquels pèsent l'injustice et l'oppression; mais ils n'ont point la force d'alléger le fardeau qui les accable. C'est ainsi que les abus s'enracinent et se multiplient, que les maux de toute espèce se perpétuent; voilà comment les droits de l'homme sont abandonnés et anéantis.
Combien M. DUPATY était au dessus de ces craintes qui ne sont faites que pour les petites âmes! Faut-il combattre les préjugés barbares qui, en interceptant la lumière, s'opposent aux progrès de la raison; approcher de nos lois le flambeau de la philosophie; attaquer les erreurs qui sont la source de presque tous les maux qui affligent le genre humain; venger l'humanité des outrages qu'elle a reçus; alors son âme s'élève avec transport, elle semble prendre de nouvelles forces; aucune considération ne l'arrête; il brave, et les traits de l'envie, et les injustices de l'amour-propre. Il n'est pas retenu par les plaintes et les murmures de ces esprits faibles et timides qui appellent innovation, ce qui n'est que le rétablissement de l'ordre, et un meilleur état des choses.
Avec quelle fermeté héroïque il entreprend la justification de trois accusés, dont l'innocence avait été envoyée au supplice! Condamnés par un tribunal supérieur, à subir la peine réservée aux scélérats; sans appui, sans défense, parce qu'ils sont pauvres et obscurs, ils vont bientôt grossir la foule des malheureuses victimes de nos lois criminelles. Déjà la barre fatale est levée, elle est prête à frapper... Le protecteur magnanime des opprimés court se jeter aux pieds du Trône; il implore, il obtient, au nom de la justice et de l'humanité, que les coups terribles soient suspendus; que le sang des trois citoyens ne coule point avant qu'un nouveau jour ait versé une lumière pure et sans tache, sur les preuves du crime dont on les accuse.
Arrêtez, magistrat sensible et généreux: vous allez faire un acte de courage, vous voulez épargner un crime à la justice; mais peut-être vous ne voyez pas tous les dangers auxquels vous vous exposez, tous les chagrins qui vous attendent. On va vous taxer de présomption et de témérité; on ira même jusqu'à vous accuser d'être l'ennemi de la magistrature; la calomnie réunira tous ses efforts pour vous perdre.
Mais, malheur à celui qui calcule froidement ce qu'il doit lui en coûter pour faire le bien! De pareilles considérations ne sont point faites pour ralentir le zèle de M. DUPATY. Il ne balance point entre une action vertueuse et des difficultés à vaincre; il n'examine point ce qu'il a à craindre, il ne voit que le glaive de la justice suspendu sur des têtes innocentes; il jure de faire tous ses efforts pour détourner ce glaive funeste, dût-il exposer son repos, sa vie même. Ses yeux ne sont fixés que sur le sort des malheureux qui lui ont inspiré un intérêt si vif et si tendre.
Déjà convaincu de leur innocence, il se méfie encore de ses lumières. Il craint que son coeur ne l'abuse. Il veut les voir et les entendre. Il descend dans ces demeures souterraines où l'innocent est souvent confondu avec le coupable. Il les approche, il les rassure, il les interroge, il consulte leurs regards; il lit dans leur pensée, il sonde leurs coeurs flétris par l'injustice et les revers: au lieu dos remords du crime, il n'y trouve que le calme et la sécurité d'une conscience sans reproche. Son âme s'ouvre alors à toutes les émotions de la sensibilité: en vain il veut retenir les larmes qui roulent dans ses yeux. "Mes amis, mes amis! leur dit-il, que l'espérance ne vous abandonne point; encore un peu de patience et de courage, et la fin de vos maux approche".
O digne ami de l'humanité! quel mortel mérita plus que vous nos respects et nos hommages! Vous vous attendrissez à la vue dos infortunés; vous répandez des pleurs sur leur triste destinée; vous les appelez vos amis, tandis que tout le monde les abandonne et les repousse. Ah! que ces hommes durs qui n'ont jamais senti la pitié, viennent donc apprendre de vous à respecter le malheur, à ne point détourner leurs yeux à son approche, à ne pas du moins l'insulter par l'outrage et le mépris.
On lira toujours avec un nouveau plaisir ces mémoires célèbres où M. DUPATY répand un si grand jour sur l'innocence des trois malheureux accusés qu'il défend; où il les justifie avec ce courage qui sied si bien à la vérité; où il se récrie, avec le noble enthousiasme de la vertu, contre les barbares maximes de nos criminalistes; où il fait partager à ses lecteurs toute son indignation, lorsqu'il parcourt la cruelle liste de tous les innocents qu'elles ont fait condamner; lorsqu'il fait le récit touchant de tous les maux qu'elles ont causé, de toutes les injustices qu'elles ont fait commettre.
On crut entendre l'orateur romain, quand M. DUPATY prononça, devant le sénat d'une grande province, en présence de tout un peuple, ce discours à jamais célèbre dans l'histoire de l'éloquence. L'impression qu'il fit sur les auditeurs fut telle, qu'ils ne pouvaient retenir leurs larmes ni leurs transports; il semblait que chacun eût voulu participer à la gloire de détacher les fers des infortunés dont la défense était un véritable dévouement. L'orateur fut souvent obligé de s'interrompre par le bruit des applaudissements qui se mêlaient aux cris de l'admiration. Jamais peut-être l'humanité n'obtint un plus beau triomphe; on bénit, on entoure celui qui vient de sauver la vie à trois citoyens: il est obligé de se dérober à la foule, pour aller annoncer aux malheureux, dont il est le libérateur, qu'ils sont rendus à l'honneur et à la vie. Qui pourrait peindre le moment où il les voit tomber à ses pieds, les baigner de leurs larmes, et les tenir embrassés sans proférer une parole?
"Allez, leur dit ce grand homme, hâtez-vous, mes amis, de rejoindre vos femmes et vos enfants qui souffrent depuis longtemps de votre absence. Allez ensevelir le reste de votre déplorable vie dans le travail, le silence et la vertu. Partez, mais en passant par la capitale, ne manquez pas d'aller dans ma maison; que la vue de votre bonheur console enfin la vertueuse compagne de ma destinée, et mes jeunes enfants à qui vos malheurs ont appris la pitié, qui ont arrosé vos fers de leurs premières larmes compatissantes".
Vous tous à qui la nature a donné une âme sensible, que ne fûtes vous témoins de la scène touchante qui se passa dans le sein de cette respectable famille à la vue des infortunés dont le héros magistrat venait de briser les fers! Vous auriez vu sa digne épouse arroser de ses pleurs les mains reconnaissantes que lui tendaient ces trois malheureux; les faire asseoir à sa table, les servir elle-même, et offrir à ses enfants attendris le spectacle de la vertu qui console le malheur des outrages de l'injustice.
M. DUPATY joignait aux rares qualités qui font le vrai magistrat, un goût sûr, un espoir prompt à saisir le beau dans tous les genres, et orné des connaissances qu'il avait puisées dans les grands modèles de la littérature. Il s'était livré, de très bonne heure, à l'étude des sciences et des lettres; on l'avait vu, dans l'âge de la dissipation et des plaisirs, concourir aux progrès des lumières, encourager le talent par de nobles récompenses, inviter les orateurs à célébrer ce roi, l'idole des français, que le ciel avait donné à la terre dans les jours de sa miséricorde* [* M. Dupaty fut reçu à l'Académie des Belles-Lettres de la Rochelle, à un, âge où à peine le reste des hommes commence à avoir le sentiment du beau et de l'utile. Son début, comme homme de lettres, fut un hommage à la vertu. Il proposa pour sujet d'un prix extraordinaire, l'éloge de Henri IV, dont il voulut faire les Irais. Il fit frapper une médaille d'or qui représente ce grand roi. Ce prix fut adjugé au discours de M. Gaillard, orateur distingué, qui a su faire un choix heureux parmi le nombre de grandes actions qu'il avait à peindre.].
Les heures de ses délassements étaient consacrées à la lecture des grands poètes, des historiens et des philosophes qui, en nous transmettant leurs pensées, ont voulu être utiles, lors même qu'ils ne seraient plus.
Quoique les fonctions de sa charge lui laissassent très peu de temps, il en trouvait encore pour assister aux assemblées d'un corps respectable de savants qui s'était empressé de l'associer à ses travaux, et dont les vues sont toujours dirigées du côté des découvertes utiles* [* L'Académie des sciences, belles-lettres et arts de Bordeaux fut jalouse de s'associer à M. Dupaty. Il y fut reçu le 9 février 1769. En 1770, il proposa pour sujet d'un prix que l'Académie aurait à distribuer, l'éloge de Michel de Montagne, et il demanda d'en faire les fonds. C'est ainsi qu'il portait partout la générosité et l'enthousiasme pour les lettres, et qu'il donnait l'exemple rare de faire servir la fortune à la gloire des talents et aux progrès des vertus.].
Passionné pour la vérité qui se cache aux yeux du vulgaire, et ne se montre même à l'homme de génie qu'après qu'il s'est livré à des recherches constantes et pénibles, il attendait avec impatience que des circonstances plus favorables lui permissent de voyager. Ce n'était pas pour satisfaire une vaine curiosité, mais pour aller recueillir, comme les _Solon_, les _Descartes_ et les _Montesquieu_, chez les peuples les plus éclairés, des connaissances utiles à ses concitoyens. Il avait une âme trop active pour se borner à de simples méditations, toujours trop lentes pour le génie qui veut comparer et saisir les grands résultats. Il voulait interroger les nations, étudier, observer leurs gouvernements et leurs lois, chercher les savants de tous les pays, puiser, dans leur commerce et leur entretien des lumières que la réflexion ne donne pas toujours.
Pourquoi faut-il qu'une vie trop courte l'ait empêché d'exécuter ce projet? Quel fruit nous aurions recueilli de ses voyages! Quels regrets ne nous laissent point ses lettres sur l'Italie, où il peint avec celle énergie qui lui est propre, les profondes impressions faites sur son âme, à la vue de ces lieux autrefois habiles par les maîtres de l'univers!
Cet ouvrage d'un genre neuf a été beaucoup critiqué; on a même cherché à le déprécier; et c'est déjà d'un heureux présage. L'envie ne déchire que ce qu'elle croit pouvoir devenir un droit à la gloire et un titre aux hommages de la postérité. Il n'y a que les hommes d'un goût solide, d'un esprit juste, d'une culture raisonnée, qui osent s'élever au-dessus de l'opinion vulgaire, et trouver les beautés là où elles se font remarquer.
Quoi qu'on ait dit des lettres sur l'Italie, on se plaît à suivre l'auteur dans sa marche; on aime à partager avec lui les divers sentiments qu'il éprouve.
Il soupire à Vaucluse, respire à Nice, admire à Gênes, s'instruit à Florence, et trouve réunies à Rome toutes les idées, toutes les sensations qui doivent naître au milieu d'une ville qui fut longtemps la capitale du monde; qui est encore le centre de l'univers, comme elle sera toujours le point le plus brillant dans la durée des siècles. Naples élève sa pensée; le Vésuve l'étonné et l'épouvante; et Poestum, où Sibaris n'est plus, le remplit d'une tendre mélancolie.
Avec quelle finesse il rapproche les idées faites pour se donner mutuellement du jour! Avec quel goût il démêle le vrai partout où il est! Avec quelle vivacité il sait le peindre! Comme son génie se plie facilement à tous les tons, s'élève, descend, plane, s'égare avec les objets, et apprécie tout, depuis le sublime jusqu'au gracieux, depuis le Panthéon jusqu'à un tableau du Correge! Que de philosophie répandue là où l'on ne s'attendait à trouver que des réflexions de goût! Il se pénètre du sentiment du beau qu'il retrouve partout, jusque dans les ruines; mais qui n'est nulle part mieux que dans son imagination grande et profonde, et surtout dans son âme sublime, digne de pleurer les _Caton_ et les _Tite_, dont il foule les cendres avec respect.
Qu'on aime à voir le philosophe et le grand homme rendre hommage aux premiers sentiments de la nature, découvrir les racines par où il tient à l'espèce humaine, et établir, sur cette base, ses jouissances el son bonheur! Transporté dans une terre étrangère, s'il voit un mariage heureux, il songe à l'épouse qu'il aime; s'il rencontre un paysage riant el paisible, il désire que ses enfants y puissent jouer devant lui! s'il trouve des peuples qui chérissent l'hospitalité, son coeur se serre, il se rappelle qu'en se séparant de ses amis, il a laissé la moitié de lui-même; si ses regards sont frappés de grands exemples et de grandes leçons, il les recueille pour les siens avant d'en enrichir sa patrie.
On admire surtout le magistrat, qui ne perd jamais de vue les fonctions auxquelles il s'est généreusement consacré. Convaincu par une longue expérience, et plus encore par de profondes réflexions, que c'est des lois que dépendent le bonheur et la durée des empires, et que naissent tous les désordres tant reprochés à la méchanceté humaine, il se remplit des idées de réforme et d'amélioration, que sa bienfaisance et ses talents ont fait espérer à la France, et annoncé à toute l'Europe. Il n'entre point dans une ville, il ne traverse point une province, il ne visite point un gouvernement nouveau, qu'il n'examine les moeurs, les usages, les opinions du peuple, l'influence des grands, le génie ou le manège des ministres, les opérations grandes et franches, ou les petites combinaisons adroites et détournées des pouvoirs souverains: et l'on ne sait s'il est plus admirable dans cette étendue d'esprit qui saisit les détails, dans cette finesse qui démêle les nuances les plus déliées, dans cet instinct indéfinissable, quand on ne sait pas qu'une âme aimante le donne à un esprit juste; ou dans cette sagesse profonde qui pèse au poids de la raison, les abus et les ridicules, dans cette philosophie toujours douce et raisonnable qui souffre les préjugés en même temps qu'elle les condamne et les censure et dans cette sagacité longtemps exercée par la méditation qui lui fait démêler les ressorts cachés, d'où résultent chez le même peuple tant de mouvements contradictoires en apparence, et qu'on s'étonne de voir ramener à une cause unique, avec cette simplicité qui caractérise le génie.
Il y a des hommes célèbres, dignes de nos hommages et des regards de la postérité; mais dont l'éloge est fini lorsqu'on a une fois parlé où des batailles qu'ils ont gagnées, ou des grands talents qu'ils ont montrés dans l'administration de la chose publique, ou des services qu'ils ont rendus à la patrie dans les fonctions de la magistrature.
On ne connaîtrait qu'imparfaitement M. DUPATY, si l'on ignorait les précieuses qualités de son âme. Bon père, bon époux, ami sûr: les talents, qui deviennent parfois un présent funeste par le mauvais usage qu'on en fait, semblaient ne lui avoir été donnés que pour mieux pratiquer les devoirs de l'homme et les vertus du sage.
Dans un siècle où tant d'antres tourmentés par l'ambition, épient tous les moments, recherchent toutes les occasions de s'élever, emploient la plus grande partie de leur temps à briguer des places qui conduisent à la fortune ou au pouvoir, il montre ce noble désintéressement qui caractérisait les premiers philosophes; il foule aux pieds les richesses auxquelles on sacrifie tout depuis qu'un luxe sans bornes a porté la corruption dans tous les ordres de la société.
Généreux et compatissant, il regarde l'inégalité des fortunes comme une injustice que l'on doit réparer en secourant l'indigence. Il suffit d'être malheureux pour avoir un droit à ses bienfaits. Il ne fait point rougir ceux à qui il les offre. Comment pourraient-ils en être humiliés? il n'en exige aucune reconnaissance. Il veut surtout qu'ils restent ignorés.