Oeuvres par Maximilien Robespierre — Miscellaneous

Chapter 3

Chapter 33,670 wordsPublic domain

O dieux! Que vois-je, mes amis? Un crime trop notoire Du nom charmant des Rosatis Va donc flétrir la gloire! O malheur affreux! O scandale honteux! J'ose le dire à peine Pour vous j'en rougis, Pour moi j'en gémis, Ma coupe n'est pas pleine

Eh! vite donc, emplissez-la De ce jus salutaire, Ou du Dieu qui nous le donna Redoutez la colère. Oui, dans sa fureur, Son thirse vengeur S'en va briser mon verre; Bacchus, de là-haut, A tous buveurs d'eau Lance un regard sévère.

Sa main, sur les fronts nébuleux Et sur leur face blême, En caractères odieux Grava cet anathème, Voiez leur maintien, Leur triste entretien. Leur démarche timide; Tout leur air dit bien Que comme le mien Leur verre est souvent vuide.

O mes amis, tout buveur d'eau Et vous pouvez m'en croire, Dans tous les temps ne fut qu'un sot, J'en atteste l'histoire, Ce sage effronté, Cynique vanté, Me paraît bien stupide. O le beau plaisir D'aller se tapir Au fond d'un tonneau vuide.

Encore s'il eût été plein. Quel sort digne d'envie, Alors dans quel plaisir divin Aurait coulé sa vie! Il aurait eu droit De braver d'un roi Tout le faste inutile, Au plus beau palais Je préférerais Un si charmant azile.

Quand l'escadron audacieux Des enfans de la terre Jusques dans le séjour des dieux Osa perler la guerre. Bacchus, rassurant Jupiter tremblant, Décida la victoire; Tous les dieux à jeun Tremblaient en commun, Lui seul avait su boire.

Il fallait voir dans ce grand jour Le puissant dieu des treilles, Tranquille, vidant tour à tour Et lançant des bouteilles; A coups de flaccons Renversant les monts Sur les fils de la terre: Ces traits, dans la main Du buveur divin, Remplaçaient le tonnerre.

Vous dont il reçut le serment Pour de si justes causes. C'est à son pouvoir bienfaisant Que vous devez vos roses; C'est lui qui forma Leur tendre incarnat. L'aventure est notoire J'entendis Momus Un jour à Vénus Rappeler cette histoire.

La rose était pâle jadis, Et moins chère à Zéphire, A la vive blancheur des lys Elle cédait l'empire. Mais, un jour, Bacchus Au sein de Vénus, Prend la fille de Flore, La plongeant soudain Dans des flots de vin, De pourpre il la colore.

On prétend qu'au sein de Cypris, Deux, trois gouttes coulèrent Et que dès lors, parmi les lis, Deux roses se formèrent, Grâce à ses couleurs, La rose des fleurs Désormais fut la reine; Cypris, dans les cieux, Du plus froid des dieux Devint la souveraine.

Amis, de ce discours usé Concluons qu'il faut boire. Avec le bon ami Ruzé Qui n'aimerait à boire? A l'ami Carnot A l'aimable Col, A l'instant, je veux boire; A vous, cher Fosseux, Au grouppe joyeux Je veux encor reboire.

Si jamais j'oubliais Morcant, Que ma langue séchée A mon gosier rude et brillant Soit toujours attachée. Pour fuir ce malheur. Trois fois de grand coeur Je veux vider mon verre. Pour l'avènement D'un frère charmant, On ne saurait mieux faire.

(Cette pièce a été publiée dans les _Mémoires authentiques [apocryphes] de Maximilien de Robespierre_, Moreau-Rosier, éditeur, 1830, à la page 293, du tome II, avec un fac-similé de deux strophes, reproduction des deux premiers couplets de l'autographe donné par Mlle La Roche à Agricol Moureau.)

- L'homme champêtre

Heureux l'homme de la nature Qui, loin de l'homme faux, loin de l'homme de coeur, Cultive un petit champ et peut, à son retour. Manger en paix, dans sa cabane obscure, Le pain que, sous le poids du jour. Son travail généreux a gagné sans murmure! Il voit avec plaisir sa femme et ses enfants Préparer, de leurs mains diligentes et chères, Le mets simple et les vêtements Qui lui sont devenus à la fin nécessaires.

Qu'il est riche! qu'il est heureux Celui qui vit dans l'indigence! Au ciel adresse-t-il des voeux? Ils sont formés par l'espérance. Joyeux, les voit-ils exaucés? Aussitôt la reconnaissance Dit: Je vis, Dieu bon! c'est assez Qu'ai-je besoin de l'opulence?

Son coeur pur ne connaît jamais Les craintes, le tourment d'un misérable avare. Si d'un travail trop long le dangereux excès Le fatigue, l'épuise, eh bien! la nuit répare Tous les maux que le jour a faits. Il ne voit pas en songe une effrayante image, Et du meurtre et du brigandage, Il veille en sage, il dort en paix.

La brillante rosée inonde et couvre encore Les fruits, la verdure et les fleurs. Du sommeil quittant les douceurs, Il se lève, il prévient l'aurore. Et, saluant le jour qui vient blanchir les cieux, Il reprend ses travaux et ses propos joyeux.

Il n'est point des remords la renaissante proie. Ni le crime, ni la terreur Ne troublent un moment son innocente joie. Chaque idée est pour lui l'image du bonheur; Il vit, sa famille est contente. Qu'a-t-il à désirer? Rien. Pendant tout le cours Du long jour de sa vie, il vit, travaille, et chante: Lui seul peut être heureux, et lui seul l'est toujours.

[signé M. Drobecq]

(Cette poésie a été publiée pour la première fois dans _Le Censeur universel anglais_ (p. 152) du samedi 12 août 1786; publiée une première fois par M. Jean-Bernard, dans _La Révolution Française_ Revue historique, t. IX, 1885, p. 396 sous le litre: "Une poésie de Maximilien Robespierre" et, à nouveau, à la page 66 de son ouvrage: _Quelques vers de Robespierre_.) 16

- Loin d'ici la cérémonie

Loin d'ici la cérémonie Avec la morne dignité. Que les plaisirs et la folie Accourent avec la gaieté. Aux jeux de cette fête aimable Aucun profane n'est admis; Mes yeux autour de cette table Ne voient qu'une troupe d'amis

Vainement un Crésus stupide Me donne un superbe festin: A sa table l'ennui préside, L'ennui plus cruel que la faim. Toutefois sa magnificence A nos yeux ne déplairoit pas Si son importune présence Ne gatoit ses meilleurs repas.

Ici tout conspire à nous plaire, L'aimable amitié, le bon vin, La liberté, la bonne chère; Surtout le maitre du festin. Son humeur, sa mine fleurie Sçavent inspirer la gaieté Mieux que cette liqueur chérie Qu'on nous verse à coup répété.

O mes amis que notre zèle Par le doux Champagne excité Pour cet ami cher et fidèle Eclate en buvant sa santé, Qu'une mousse vive et brillante Lançant vingt bouchons vers les cieux De notre allégresse éclatante Soudain aille informer les dieux.

(Pièce publiée par M. Lucien Peise, _Quelques vers de Maximilien Robespierre_, p. 27.)

- Fragment d'un poème sur le mouchoir

...... Mais pour ce noble emploi je ne veux point vous voir Déploier, avec grâce, un superbe mouchoir, Des moeurs de l'Orient évitez la mollesse Et sçachez de vos doigts emploier la souplesse. Dès longtems, je le sçais, un luxe dangereux A ce honteux usage asservit nos ayeux: Mais jadis les humains instruits par la nature Sous un chêne fécond recueillant leur pâture Se mouchoient sans mouchoir et vivoient plus heureux. Le père des humains dans ses doigts vigoureux Pressant bien mieux que nous son nés souple et docile Sçavoit le dégager d'une humeur inutile.

...... Le coupable intérêt divise les familles; On aime le bon vin, on caresse les filles; Des cuisiniers trompeurs les perfides apprêts Succédèrent au gland que donnoient les forêts. Alors pour déjeuner il fallut des serviettes; Mais nul du bien d'autrui ne gardoit ses mains nettes Las du cristal des eaux on chercha des miroirs Et pour comble d'horreurs on voulut des mouchoirs. Cependant j'en conviens, ces sages républiques, Illustres par l'éclat de leurs vertus antiques, Ces peuples, dont la terre admire les exploits De ce désordre affreux garantis par les loix Ne subirent jamais ce honteux esclavage. Si Rome humiliant son superbe courage Eût souffert dans son sein ces nés efféminés. Eût-elle vu des Rois à ses piés enchaînés, L'histoire en retraçant ses moeurs et sa puissance D'un seul mouchoir jamais n'atteste l'existence. Scipion, ce héros de l'Afrique fatal N'avoit point de mouchoirs, et vainquit Annibal. Un mouchoir! Scipion! Quel contraste risible! Non jamais d'un romain le courage inflexible N'eût permis que son nés libre et majestueux Apprit à s'amollir dans un cotton moelleux. Si vous pouvez donner un mouchoir à Pompée A Cornélie aussi prêtez une poupée, Un manchon à Brutus (mot rayé dans le manuscrit : Sylla) des gands à Cicéron, Un col à Paul-Emile, un jabot à Caton. D'autres tems, d'autres moeurs; un funeste génie Parmi nous des mouchoirs a soufflé la manie. Moi-même je le sens; c'est en vain que mes vers Sur ce honteux abus gourmandent l'univers! Je lui demande en vain ces justes sacrifices, Le pire de nos maux, c'est de chérir nos vices; Que dis-je? nous pouvons à peine concevoir Qu'une société peut fleurir sans mouchoir. De nos usages vains ambitieux esclaves Nous aimons à traîner nos absurdes entraves; Nous appelons grossiers, les hommes ingénus Qui pouvant dédaigner des secours superflus Sçavent à leurs doigts seuls demander un service, Qui pour nous d'un mouchoir exige encore l'office, Voulez-vous dans le monde être deshonoré! Je vais vous en donner un moïen assuré! Mouchez-vous par vos doigts en bonne compagnie; En vain à la vertu vous joindrez le génie, Le faquin le plus vil, l'homme le plus taré Chez les honnêtes gens vous sera préféré!

(Cette pièce a été publiée par M. Lucien Peise, dans sa brochure _Quelques vers de Maximilien Robespierre_, p. 31.) (Le manuscrit entier de ce poème figura dans une vente d'autographes (avril 1835; catalogue Laverdet).)

- Le seul tourment du juste

Le seul tourment du juste, à son heure dernière, Et le seul dont alors je serai déchiré, C'est devoir, en mourant, la pâle et sombre envie Distiller sur mon front l'opprobre et l'infamie, De mourir pour le peuple et d'en être abhorré.

(Cette pièce a été reproduite dans les _Mémoires de Charlotte Robespierre sur ses deux frères_; par M. Jean Bernard dans _Quelques poésies de Robespierre_, p. 63.)

Note: Charlotte Robespierre, dans ses _Mémoires_, écrit, au sujet de la composition de cette ultime oeuvre poétique: "Une seule crainte le tourmentait, c'était que les méchants après l'avoir assassiné, ne déversassent sur lui la calomnie. Il fit à ce sujet quelques vers dont je ne me rappelle que les cinq suivants."

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[Transcriber's Notes: Maximilien Robespierre (1758-1794), Eloge de messire Charles-Marguerite-Jean-Baptiste Mercier Dupaty président à mortier au parlement de Bordeaux (1789)

Transcrit en français moderne]

(Magistrat et homme de lettres, Dupaty (1744-1758) avait dévoilé les erreurs judiciaires, défendu les veuves accusées, protesté contre les arrestations arbitraires. Pour honorer le héros qui avait été l'un de ses membres, l'un de ses enfants, l'Académie de la Rochelle mit son Eloge au concours. En 1789, parut sans nom d'éditeur un Eloge de messire Charles-Marguerite-Jean-Baptiste Mercier Dupaly, président à mortier au Parlement de Bordeaux par M. R. avocat en Parlement. Certains historiens (Stefane-Pol, Quérard) l'attribuent à Robespierre. Le manuscrit de l'Académie de La Rochelle a malheureusement disparu.)

ELOGE DE MESSIRE CHARLES-MARGUERITE-JEAN-BAPTISTE MERCIER DUPATY PRESIDENT A MORTIER AU PARLEMENT DE BORDEAUX

Nous ne sommes plus dans ces temps d'ignorance et de barbarie où la magistrature, loin de recevoir les honneurs qui lui sont dus, était, au contraire, dans l'avilissement et dans l'oubli. Les nobles qui ne voulaient que des esclaves, méprisaient les magistrats. Le peuple tremblant sous ses tyrans, n'ayant d'autre sentiment que celui de sa faiblesse, ne pouvait apprécier tout le bien que devaient opérer, pour son bonheur, ceux qui, par leurs fonctions augustes, sont chargés de rendre la justice.

Guidés par le flambeau de la philosophie, nous commençons enfin à croire, d'après les peuples les plus sages et les plus éclairés de l'antiquité, que la valeur qui défend la patrie, et la vertu qui est un gage assuré de sa durée et de sa prospérité, ont également droit à nos éloges: que si le guerrier qui garantit nos remparts des insultes de l'ennemi, mérite toute notre reconnaissance, le magistral, le citoyen vertueux qui veille dans la cité à l'exécution des lois, et qui y entretient l'ordre et l'harmonie, n'en est pas moins digne.

Dans Athènes et dans Rome on voyait à côté des monuments élevés à la gloire des héros, ceux qui étaient consacrés à rappeler à la nation le souvenir des législateurs et des philosophes; de ces hommes rares et privilégiés, de ces amis de l'humanité, qui semblent n'avoir été placés sur la terre que pour le bonheur de ceux qui l'habitent.

Il m'est donc permis aujourd'hui de célébrer le magistrat dont nous pleurons la perte, de payer h sa mémoire un tribut de reconnaissance et d'admiration, et de jeter quelques fleurs sur sa tombe. Si en montrant le zèle ardent qui l'animait pour la justice, dont il a été longtemps l'organe, et son amour pour l'humanité, qu'il a défendue avec tant de force et de constance; si, en rendant un hommage public à ses talents et à ses vertus, je ne remplis point assez dignement la tâche imposée à l'orateur, j'aurai du moins l'avantage d'avoir offert un grand exemple et des leçons utiles.

Je ne crains pas que l'envie se soulève ici contre moi; celui qu'elle a poursuivi n'est plus; elle doit donc se taire; et c'est maintenant à la vérité seule qu'il appartient de se faire entendre. Rien dans cet éloge ne sera désavoué par elle: je me croirais indigne de louer celui qui s'est tant occupé à la chercher, qui a eu le courage de la dire, si je pouvais avoir recours à la flatterie et au mensonge.

Lorsqu'on veut parler d'un philosophe et d'un sage, on n'a pas besoin d'aller fouiller dans les siècles les plus reculés pour savoir quels ont été ses ancêtres, s'ils ont obtenu des distinctions éclatantes, s'ils ont ajouté à leurs noms des -titres fastueux. Ces avantages, si imposants pour le vulgaire, qui flattent tant l'ambition, mais qui ne supposent pas toujours le mérite, sont peu de chose aux yeux de la raison et de la sagesse.

CHARLES-MARGUERITE-JEAN-BAPTISTE MERCIER DUPATY, Président à Mortier au Parlement de Bordeaux, naquit à la Rochelle de parents nobles, et surtout recommandables par leurs vertus* [* Son aïeul était conseiller au conseil supérieur du Cap Français, et son père, qui occupait une charge de trésorier de France, fut reçu en 1744 à l'Académie de la Rochelle, où il a fourni plusieurs mémoires utiles et remplis de vues patriotiques. Ils avaient l'un et l'autre ce qui vaut encore mieux que l'illustration, un mérite héréditaire, des qualités éminentes et de longs services rendus à la société.]. Son père, qui avait des lumières, qui connaissait tout le prix d'une bonne éducation, qui savait qu'elle décide souvent de ce qu'on doit être un jour, cultiva l'enfance d'un fils qui lui était cher, et qui donnait de grandes espérances. Il ne vécut pas assez pour jouir du fruit de ses soins; mais il laissa une épouse dont l'âme sensible et grande était faite pour réparer cette perte* [* Mlle Carré fut digne, par ses rares vertus, d'être associée à cette respectable famille; sa piété tendre, mais indulgente, sa bienfaisance généreuse, mais éclairée, lui méritèrent tous les suffrages pendant sa vie, et les regrets des gens de bien après sa mort.].

M. DUPATY avait reçu de la nature ce désir impatient de savoir et de s'instruire, qui annonce toujours les grands talents. Dans cet âge où les plaisirs laissent à peine quelques heures à la réflexion, où, sans songer au temps qui suivra, l'on ne pense qu'à jouir, il faisait une étude raisonnée de l'histoire qui n'offre aux esprits vulgaires qu'un simple récit de faits et de raisonnements; mais d'où l'homme de génie sait faire naître une source abondante de réflexions utiles. Il méditait les ouvrages immortels de cet écrivain célèbre, dont les lumières ont tant influé sur celles de son siècle, et qui a si bien saisi la chaîne par où sont liés les sujets avec les souverains, et les nations avec les nations. Il admirait les vues sublimes de ces bienfaiteurs des hommes qui, en donnant au genre humain des lois pleines de sagesse, lui ont fait le plus grand bien qu'il puisse recevoir.

C'est ainsi qu'en recueillant des lumières de toutes parts, M. DUPATY se préparait à devenir lui-même un jour utile à la patrie. Ses talents et ses vertus lui acquirent bientôt une grande réputation; et quoique très jeune encore, la justice lui ouvrit son temple pour être son défenseur et son organe* [* Il est généralement vrai qu'une âme élevée, qu'un talent décidé se décèlent dès les premiers jours de l'adolescence. M. Dupaty avait annoncé de bonne heure ce qu'il devait être; il n'avait que vingt-six ans lorsqu'il fut nommé à la place d'avocat-général au Parlement de Bordeaux. Son début répondit aux grandes espérances qu'il avait données. Le premier discours qu'il prononça fut universellement applaudi, et regardé comme un gage de cette éloquence profonde et rapide, qui, dans la suite a caractérisé ses écrits. Dès lors il se dévoue au bien public, il se pénètre des fonctions augustes dont il est chargé; il y consacre tous les instants de sa vie; il ne s'occupe plus que de l'élude des lois; il cherche à les comparer entre elles; à saisir les rapports qu'elles ont ou qu'elles doivent avoir avec les moeurs: il a le courage d'éclaircir le chaos de toutes les matières que renferme notre Jurisprudence: il parcourt avec les yeux d'un philosophe ce champ immense, souvent stérile, et qui n'offre presque toujours que des dégoûts à l'homme de génie.

Faire triompher la justice de tous les obstacles dont la méchanceté des hommes s'efforce de l'envelopper, écarter les nuages que la cupidité et le vil intérêt cherchent à répandre sur elle, la démêler à travers le choc des opinions, faire une étude profonde du coeur humain, connaître les ressorts auxquels les passions peuvent donner du mouvement, découvrir la vérité, souvent cachée dans le labyrinthe des procédures, la saisir et la montrer avec ce courage qui ne craint rien, l'embellir des charmes de l'éloquence pour lui attirer plus de partisans, confondre l'erreur et le mensonge, qui voudraient se décorer de son nom et se parer de ses avantages; enfin, suppléer, parla réflexion, aux progrès tardifs de l'expérience: tels sont les grands objets auxquels M. DUPATY consacre ses veilles et ses travaux.

Vous qui l'avez entendu; qui êtes venus mêler vos applaudissements à tous ceux dont retentissait le temple de la justice lorsqu'il y portait la parole; dites si quelques considérations ont jamais pu lui faire négliger la défense du faible que le puissant voulait opprimer* [* Le talent est peu de chose sans le courage qui le rend utile. M. Dupaty réunissait l'un et l'autre. Entre plusieurs faits qui pourraient être apportés en preuve, nous ne citerons que celui-ci. Un père de famille obscur et sans protection, est emprisonné par l'autorité injuste, qui souvent peut tout ce qu'elle veut dans les provinces. Le malheureux proteste devant le parlement contre la violence qui lui a été faite; M. Dupaty, chargé de sa défense, comme avocat-général, fait tomber ses chaînes par son éloquence. Uniquement occupé des devoirs que lui impose sa charge, il ne songe pas même qu'il s'expose à la haine d'un favori courroucé.]; si le pauvre, à qui la cupidité du riche disputait les malheureux restes de ses dépouilles, n'a point trouvé en lui un soutien et un vengeur: dites avec quelle fermeté il protégeait la vertu poursuivie par le vice; de quels traits il peignait ces coups de l'autorité arbitraire si effrayants pour la liberté et qui, annonçant le renversement des lois, présage la chute prochaine des empires.

Celui qui aspire à la gloire d'être utile à ses concitoyens, qui fait un usage si grand et si sublime de ses talents, qui ose dire aux puissants de la terre, vous avez commis une injustice, et qui s'élève ainsi au dessus des autres hommes, doit s'attendre, sans doute, à avoir des ennemis dangereux: il doit croire que la haine et la vengeance se ligueront avec l'envie pour le perdre. Tel a été de tous les temps la destinée des grands hommes.

On vit bientôt l'intrigue s'élever contre M. DUPATY, lui faire un crime aux yeux du souverain, de sa fermeté et de son attachement pour le maintien de l'ordre public; et la récompense de tant de zèle et de vertu fut un exil* [* Cet exil fut un triomphe pour M. Dupaty; la vénération et les regrets de tous les gens de bien l'accompagnèrent dans sa retraite. Le parlement, qui regardait sa détention comme une sorte de calamité publique, lit des remontrances pour obtenir son rappel. M. Dupaty revint de son exil avec la même sérénité qu'il avait montré en y allant. Un mot peindra ce qui se passait dans sa grande âme: "Je regarde, dit-il publiquement et dans un discours d'éclat, je regarde mon rappel, non comme une grâce, mais comme une justice".]. Le coup qui le frappe n'altère point la tranquillité de son âme; il part avec cette assurance de l'homme juste qui n'a aucun reproche à se faire; il a pour lui la patrie, sa gloire et ses vertus. Le sénat qui se vit privé d'un de ses plus beaux ornements, s'empressa de le justifier auprès du trône, d'éclairer le souverain sur la surprise faite à sa religion, et bientôt M. DUPATY fut rendu à ses fonctions.

On n'a point encore oublié avec quels transports de joie il fut accueilli des citoyens; tous voulurent le voir, tous lui prodiguèrent cet hommage si doux pour un coeur généreux et sensible et qui console le magistrat vertueux de l'injustice des hommes. On vit alors l'envie se cacher en frémissant, et il ne resta à ses ennemis que la honte d'avoir fait des efforts impuissants pour perdre un grand homme.

La disgrâce que M. DUPATY venait d'essuyer, loin de lui rien ôter de son zèle, le rendit plus fidèle à ses devoirs et à ses principes; son âme était trop grande pour être vaincue par les obstacles lorsqu'il s'agissait du bien public. Du moment où il était devenu le défenseur des lois, où la balance de la justice avait été remise dans ses mains, il s'était dit: "Je suis une victime dévouée à la patrie, je dois lui sacrifier mon repos, ma santé, ma vie même: la crainte ni les menaces des hommes tic pourront désormais rien sur moi: j'en fais le serment."

O citoyen généreux! il en a coûté, sans doute, à votre bonheur et à votre tranquillité pour être demeuré fidèle à vos promesses; mais avez-vous obtenu le suffrage de tous les gens de bien qui vous ont honoré; les cris de l'admiration ont souvent étouffé pour vous ceux de l'envie; et la postérité, qui est toujours impartiale, vous rendra justice: elle vous comptera parmi les grands magistrats.