Oeuvres par Maximilien Robespierre — Miscellaneous

Chapter 12

Chapter 123,706 wordsPublic domain

Tel est le premier inconvénient attaché à cet absurde préjugé; il est fait pour nous effrayer. Nous regardons tout ce qui porte atteinte à la stabilité de nos propriétés comme un coup funeste qui ébranle les fondements du bonheur public; quelle idée nous formerons-nous donc d'un préjugé qui soumet aux caprices du hasard l'honneur même, sans lequel tous les autres biens sont sans prix et la vie n'est qu'un supplice?

Nous répétons tous les jours cette maxime équitable, qu'il vaut mieux épargner mille coupables que de sacrifier un seul innocent: et nous ne punissons pas un coupable, sans perdre plusieurs innocents!

La punition d'un scélérat, disons-nous, n'est qu'un exemple pour d'autres scélérats; mais le supplice d'un homme de bien est l'effroi de la société entière; et tous les jours nous donnons à la société ce spectacle horrible, qui doit porter la terreur dans l'âme de chacun de nous, puisque rien ne nous garantit que nous n'en serons jamais les déplorables objets et qu'oppresseurs aujourd'hui, nous pouvons demain être opprimés à notre tour.

Et quel tort pense-t-on que cause à l'Etat la flétrissure imprimée à tant de citoyens!

Les législateurs éclairés se sont toujours montrés avares du sang même le plus vil, lorsqu'ils ont pu le conserver à la patrie; ils n'ont pas voulu lui ôter les moindres avantages qu'elle pouvait tirer de la punition des criminels, qu'ils n'ont pas cru devoir condamner à la mort. De là les peines qui attachent aux travaux publics les auteurs de certains délits. Nos lois mêmes ont adopté ces principes; et nos préjugés les blessent ouvertement en rendant inutiles à l'Etat tous les citoyens irréprochables qui tiennent à un coupable.

Si, au lieu de leur imputer les fautes de leur parent, on leur faisait un mérite de ne pas lui ressembler, la condamnation de ce dernier serait pour eux un aiguillon puissant qui les forcerait à la faire oublier par leurs qualités personnelles; mais nos préjugés privent à jamais la société des services qu'ils pouvaient lui rendre. En leur ôtant l'honneur, ils les anéantissent, ils les frappent d'une espèce de mort civile non moins funeste que celle que la loi donne aux coupables qu'elle condamne.

Plût au Ciel encore qu'ils ne fussent qu'inutiles et qu'ils ne devinssent jamais dangereux!

L'opprobre avilit les âmes; celui que l'on condamne au mépris est forcé à devenir méprisable. De quel sentiment noble, de quelle action généreuse sera capable celui qui ne peut plus prétendre à l'estime de ses semblables? Privé sans retour des avantages attachés à la vertu, il faudra qu'il cherche un dédommagement dans les jouissances du vice.

Si la honte lui a laissé quelque ressort, craignons-le encore davantage. Craignons son énergie même qui va se tourner en haine et en désespoir... Je ne pense pas sens frémir aux mouvements terribles qui doivent agiter une âme forte dans cette inconcevable situation: je crois voir une de ces familles que le préjugé a précipitées à ce dernier degré des misères humaines.

C'étaient des hommes pleins de talents et d'honneur: enflammés par une noble ambition, encouragés par l'estime publique, ils marchaient à grands pas vers la gloire et vers la fortune... Tout a changé: un moment de délire a égaré quelqu'un de leurs proches, et les lois l'ont puni. Accablés de ce coup horrible, ils sont demeurés longtemps ensevelis dans un stupide abattement. Enfin il" ont levé les yeux en tremblant vers leurs concitoyens; leur faible voix n'a osé se faire entendre; mais un regard où la crainte se peignait avec la douleur a imploré pour eux la protection de ceux qui les environnaient... mais le terrible préjugé leur a défendu d'écouter la pitié; tous ont détourné les yeux, et les ont voués pour jamais à l'abandon, à la misère, à l'infamie... Que faites-vous, citoyens insensés? Comment osez-vous ravir à ces infortunés l'honneur et l'espérance, si vous ne pouvez leur arracher en même temps ce courage et cette ardente sensibilité que leur donna la nature? Que feront-ils désormais de ces âmes fières et actives dont ils portent tout le poids? Vous ne voulez plus qu'ils les exercent pour la gloire, pour la vertu, pour la patrie; à quoi les emploieront-ils donc? Au crime et à la vengeance. Tous les biens qui peuvent flatter le coeur de l'homme et occuper son activité, se sons tout-à-coup éclipsés pour eux; l'amitié, l'amour, la bienfaisance, toutes ces affections douces qui consolent et qui élèvent l'âme, leur sont désormais interdites; s'ils jettent les yeux autour d'eux, ils ne voient plus que des oppresseurs; s'ils rentrent au-dedans d'eux- mêmes, ils n'y trouvent que le sentiment amer de l'injustice atroce dont ils sont les victimes; leur âme sans cesse irritée par cet excès de barbarie, ne peut plus enfanter que des idées sinistres et des projets cruels... Ah! que dans cet état affreux, un nouveau _Catilina_ ne vienne point les inviter à conspirer avec lui pour la ruine d'une odieuse patrie! je crains bien qu'il ne les trouve trop disposés à surpasser ses fureurs. Dans une telle situation, les mêmes qualités qui devaient être une source de grandes actions, doivent nécessairement les conduire aux grands crimes. Pour combler tant d'horreurs, il ne manquerait plus que de les voir un jour, ces malheureux, expirer eux-mêmes sous le glaive de la justice. O citoyens! vous la verrez tôt ou tard cette sanglante catastrophe; après avoir puni en eux des crimes dont ils n'étaient point coupables, vous punirez ceux auxquels vous les aurez vous-mêmes forcés; vous les condamnerez à mourir sur ce même échafaud, encore teint du sang de ce parent coupable, dont leurs vertus auraient pu surpasser les forfaits. Que dis-je; vous y volerez peut-être en foule pour satisfaire une curiosité barbare; et qu'y verrez-vous? Un spectacle fait pour vous instruire sans doute, le triomphe de votre injustice et de votre folie, l'exemple le plus terrible des horreurs que traîne après lui le plus atroce de tous les préjugés.

Si nous considérons toute retendue des maux dont je viens de parler, nous nous estimerons heureux toutes les fois que les parents des coupables prendront le parti auquel ils ont assez souvent recours, de fuir loin d'une injuste patrie, pour aller cacher leur honte dans des contrées étrangères; et qu'ils ne feront point d'autre mal à l'Etat que de porter aux nations rivales leur industrie, leurs talents, leurs fortunes, avec la haine de la patrie qui les a persécutés.

Plus j'avance, et plus je découvre de nouvelles raisons de détester le préjugé que j'attaque. Je le vois partout élever un signal de discorde entre les citoyens; c'est par lui qu'une barrière insurmontable s'élève tout à coup entre deux familles prêtes à s'unir par une étroite alliance; c'est par lui que le dédain, le mépris, le deuil, le désespoir, succède à l'estime, à l'amour, à la joie, à l'ivresse du bonheur; c'est lui qui, arrachant l'un à l'autre des amants dont l'hymen allait combler les voeux, ordonne à l'un de trahir sa foi, et condamne l'autre à l'impuissance de remplir jamais un des devoirs les plus sacrés du citoyen. C'est ce même préjugé qui allume tant de querelles funestes. Ceux qu'il flétrit sont sans cesse exposés à des affronts, qu'ils ne souffrent pas toujours patiemment. La cause de leurs malheurs est un des textes d'injures les plus familiers à la haine, à l'insolence, à la brutalité, au faux honneur. De là les discussions, les rixes et surtout les duels. C'est ainsi que ce préjugé fournit un aliment inépuisable à cette autre frénésie, non moins funeste ni moins barbare que lui, et avec laquelle il est sans doute bien digne de s'allier.

Il produit encore un autre inconvénient, peut-être moins sensible, mais non moins réel.

J'ai vu des enfants pervers s'apercevoir qu'ils tenaient dans leurs mains la destinée de leurs parents, se prévaloir de cet odieux avantage pour leur arracher d'injustes complaisances, les forcer à se relâcher d'une sévérité nécessaire par la crainte de les pousser à des excès qui auraient déshonoré leur famille; et faire ainsi du préjugé dont je parle l'instrument de leurs passions et la sauvegarde de leur licence. Je ne doute pas que ces exemples soient beaucoup plus communs qu'on ne pense; ils ne demandent qu'un oeil attentif pour être aperçus.

Mais il est, Messieurs, un point de vue plus important, et digne de fixer toute votre attention, sous lequel on peut considérer ce préjugé.

Dans toute société bien constituée, il est des tribunaux établis par tes lois pour juger les crimes suivant des formes invariables, faites pour servir de sauvegarde à l'innocence et de rempart à la liberté civile, mais ces principes sacrés sur lesquels portent les premiers fondements du bonheur public, le préjugé permet-il de les suivre avec rigueur?

Un de ses premiers effets est de forcer les familles à solliciter sans cesse des ordres supérieurs contre les particuliers, dont les inclinations perverses ou les passions ardentes semblent leur annoncer un funeste avenir. C'est en vain que l'intérêt général semble réclamer contre leurs démarches; le voeu public invoque lui-même ce secours en faveur des citoyens honnêtes que menace cette opinion fatale. Car après tout nos moeurs en général ne sont point cruelles; le préjugé nous révolte en nous subjuguant; nous ne voyons pas sans épouvante les suites affreuses qu'il traîne après lui; l'intervention de l'autorité se présente à nous comme le seul moyen de les prévenir, et nous le saisissons avec empressement.

Nous connaissons les inconvénients qu'il entraîne; nous savons que les alarmes d'une famille peuvent être pour des parents malintentionnés un prétexte aux vengeances domestiques, un instrument d'injustice et d'oppression; nous sentons que la jalousie d'un frère ambitieux, la haine dune marâtre cruelle, les intrigues d'une perfide épouse, peuvent faire quelquefois tout le crime du malheureux contre qui l'on conspire au pied du trône: et nous ne pourrons nous défendre d'un sentiment d'effroi, si nous songeons qu'alors ces citoyens en butte à des accusations clandestines, ayant pour juges leurs adversaires mêmes, sont privés de tous les secours que les formes ordinaires de la justice présentent à l'innocence pour confondre la calomnie.

Mais ces inconvénients et tant d'autres nous paraissent encore préférables à tous les malheurs qui suivent le plus odieux des préjugés. Contre un mal si redouté, il n'est point de remède si violent que nous ne puissions employer sans effroi.

Cependant que faut-il penser d'un fléau qui a pu nous familiariser avec une pareille ressource, et qui seul perpétue encore parmi nous un usage si pernicieux en lui-même.

Oui, sans lui les _Lettres de cachet_ seraient ignorées parmi nous, et nous venions bientôt ce mot effacé de notre langue. La tranquillité publique et la puissance royale établies désormais fur des fondements inébranlables, ne nous permettent pas même de prévoir aucun de ces événements funestes, qui peuvent forcer le gouvernement à employer ces ressorts extraordinaires et violents. L'auguste bonté de nos souverains, qui se fait une loi d'en restreindre l'usage avec tant de sévérité, s'empresserait de l'abolir entièrement; mais aussi longtemps que nous conserverons l'habitude d'envelopper l'innocence dans la proscription du crime, il nous faudra des Lettres de cachet, et nous ne cesserons de les invoquer contre notre propre folie.

Que sera-ce lorsque les familles n'auront pu recourir à ces précautions funestes, et que le crime d'un particulier aura éveillé l'attention de la police? C'est alors que l'on verra tous ceux qui tiennent au coupable par quelque lien, se liguer pour l'arracher à la peine qui le menace. Tour ce que peut le crédit, la faveur, les richesses, l'amitié, la bienfaisance, le zèle, le courage, le désespoir, toutes les passions humaines exaltées par le plus puissant de tous les intérêts, tout est prodigué pour imposer silence à la loi; à chaque délit qu'elle veut réprimer, elle voit se former contre elle une nouvelle conspiration, plus ou moins redoutable, suivant le degré de crédit et de considération dont jouit la famille du criminel. Eh! qui pourrait faire un crime à ces infortunés de réunir toutes leurs forces pour échapper à un tel désastre? La commisération publique se range elle-même de leur parti. Quels étranges contrastes! L'intérêt de la société demande la punition du coupable; et la société elle-même est en quelque sorte contrainte à faire des voeux pour son salut. Une foule de citoyens irréprochables est placée entre les magistrats et l'accusé; pour frapper celui-ci, il faut qu'ils plongent dans le coeur des autres le glaive dont ils sont armés pour punir le crime. Que je plains un juge réduit à cette situation cruelle, où il ne peut déployer la sévérité de son ministère, sans immoler à la fois la vertu, l'innocence, les talents, la beauté! La loi, toujours inexorable, lui crie: Armez votre âme d'un triple airain; frappez sans faiblesse et sans pitié. Mais l'humanité, la nature, l'équité même, lui demandent grâce pour une famille que sa bienfaisance, ses moeurs, ses services, ont rendue respectable et chère à toute la contrée qu'elle habite; à leur voix touchante se mêlent les gémissements de tout un peuple, qui partage l'horreur de sa situation; au deuil, à la consternation qui glace tous les coeurs, vous diriez que tous les citoyens font la famille de l'accusé; le spectacle de la douleur publique redouble et justifie la sensibilité des magistrats. Ah! ce n'est point contre le vice qu'il faut ici se tenir en garde, c'est contre leurs propres vertus qu'ils ont à se défendre...

Je veux croire cependant que dans des combats si dangereux, l'inflexible sévérité triomphera toujours; je veux croire que tant de penchants impérieux ne mettront jamais le plus faible poids dans la balance de la justice; je veux croire qu'un juge ne se laissera jamais égarer par quelqu'une de ces illusions, qui séduisent si facilement l'homme même le plus vertueux; mais enfin malheur au peuple dont les préjugés semblent imprimer à la sagesse même des lois un caractère d'injustice et de férocité, et qui pour compter sur leur exécution a besoin que ses magistrats soient toujours capables de s'élever à l'héroïsme d'une vertu presque barbare.

Mais c'est surtout auprès du souverain que l'on fera les plus grands efforts, pour sauver les coupables: le pouvoir de faire grâce réside en ses mains. Il est vrai que le dépôt de la félicité d'un peuple dont il est chargé, élève son âme au-dessus des mouvements d'une sensibilité vulgaire, et lui inspire une sainte réserve dans la dispensation de cette sorte de bienfaits. Mais ici tant de circonstances impérieuses se réuniront souvent en faveur des familles! tant d'objets touchants s'offriront à l'humanité du Prince! tant de raisons séduisantes seront présentées même à sa sagesse... comment la clémence pourrait-elle demeurer toujours inexorable quand la justice elle-même tremble de punir? On lui arrachera la grâce du coupable; mais, dans le moment même où son coeur combattu la laissera échapper, il sera forcé de gémir sur la bizarrerie d'un peuple frivole, dont les préjugés font violence à la juste sévérité des lois, et ébranlent les principes salutaires qui font la base de l'ordre public.

TROISIEME PARTIE.

Ce que je viens de dire, Messieurs, me paraît suffisant, pour mettre tous les esprits à portée de décider si le préjugé dont il est question est plus nuisible qu'utile à la société.

J'ai fait voir que ses prétendus avantages sont chimériques et nuls, son injustice extrême et ses inconvénients affreux.

C'est dire assez que nous devons réunir toutes nos forces pour le détruire: mais la manière dont vous avez posé la question qui me reste à discuter m'a paru mériter une attention particulière.

Quels sont, demandez-vous, les moyens de détruire le préjugé, ou de parer aux inconvénients qui en résultent, si l'on jugeait qu'il fût nécessaire de le conserver en partie?

Cet énoncé nous invitait à examiner si le préjugé, restreint dans certaines bornes, ne pouvait pas produire quelques bons effets, et s'il ne serait pas encore plus utile de le modérer que de l'anéantir entièrement. Cette marche convenait qans doute à la sagesse d'une Compagnie savante, qui, cherchant à éclaircir une question importante au bien public, se proposait d'engager les Gens de Lettres à examiner un si grand sujet sous toutes les faces, et à le discuter avec toute l'exactitude et toute la profondeur qu'il demande.

Pour moi, l'idée que je me suis formée de l'abus dont je parle, ne me permet pas d'admettre ici aucun tempérament, et mes principes me conduisent directement à la destruction totale du préjugé.

Je sais qu'il est chez tous les hommes, comme je l'ai observé dans la première partie de ce discours, un sentiment équitable et naturel qui fait dépendre jusqu'à un certain point la considération attachée à une famille, du mérite ou des vices de chacun de ses membres. Cette manière de penser, commune à toutes les nations, est bonne, raisonnable, utile à la société; mais, encore un coup, ce n'est point là le préjugé dont il est ici question. Ce discours n'a pour objet que cette opinion meurtrière, particulière à certains peuples, qui, couvrant d'un opprobre éternel les parents d'un coupable que les lois ont puni, les rendent à jamais des objets de mépris et d'horreur pour le reste de la société: voilà l'abus qu'il faut anéantir.

En le frappant, ne craignons pas de détruire en même temps cette opinion primitive et modérée qui distribue avec équité le blâme et la honte aux familles des coupables. Elle survivra toujours à la ruine de notre préjugé: c'est à elle que tous nos efforts nous ramèneront naturellement, sans qu'il soit besoin de nous en occuper; il ne serait pas même en notre pouvoir de l'étouffer, elle tient à la nature même des choses. Jamais dans aucune société les grandes actions ou les crimes d'un particulier ne seront absolument indifférents à la gloire de fa famille. Mais si cette vaine terreur nous engageait à user de ménagements envers le préjugé, nous ne ferions contre lui que d'impuissantes tentatives; si nous craignons de passer le but, nous le manquons. Les précautions que nous prendrions pour conserver une partie du préjugé, ne feraient que l'affermir davantage.

Quoi! lorsque nous avons besoin de faire les plus grands efforts pour déraciner une opinion terrible, fortifiée par le temps, cimentée par l'habitude, entretenue par les causes les plus puissantes, la crainte d'obtenir un succès trop complet est-elle donc le soin qui nous doive inquiéter? Non, ne songeons point à modérer l'usage de nos forces quand nous ne saurions les déployer toutes avec trop de courage. Bannissons tous ces vains scrupules, dégageons-nous de toutes ces entraves, et marchons d'un pas ferme à la ruine du préjugé.

Mais ici une réflexion m'arrête. Ne nous flattons-nous point d'une vaine espérance ì Est-il vraiment quelque moyen de guérir les hommes d'un mal si invétéré? L'abus que nous attaquons n'est-il pas destiné à triompher éternellement de tous les efforts de la raison? Ainsi parle le vulgaire; maïs l'homme qui pense rejette ce funeste présage.

Les préjugés invincibles ne font faits que pour les temps d'ignorance, où l'homme, courbé sous le joug de l'habitude, regarde toutes les coutumes anciennes comme sacrées, parce qu'il n'a ni la faculté de les apprécier, ni même l'idée de les examiner; mais dans un siècle éclairé, où tout est pesé, jugé, discuté; où la voix de la raison et de l'humanité retentit avec tant de force; où devenus plus sensibles et plus délicats en raison du progrès de nos connaissances, nous nous appliquons sans cesse à diminuer nos misères et à augmenter nos jouissances, un usage atroce ne peut longtemps retarder sa ruine, s'il n'est protégé par les passions des hommes, ou par le crédit d'un trop grand nombre de citoyens intéressés à le perpétuer. Or, le préjugé dont nous parlons n'est utile a personne; il est redoutable à tous; la société entière demande qu'il périsse.

Oui, Messieurs, le seul progrès des lumières suffirait peut-être pour amener tôt ou tard cette heureuse révolution; mais nous ne devons pas employer avec moins de zèle tous les moyens nécessaires pour l'accélérer. Ne vous semble-t-il pas voir toutes les familles que le préjugé fatal peut frapper encore dans l'avenir, élever vers nous une voix touchante, pour nous inviter à précipiter, s'il est possible, l'époque de sa destruction? Heureux l'homme d'Etat qui pourra se dire à lui-même: J'ai trouvé au milieu de ma nation un monstre, qui avait désolé tous les siècles précédents; il menaçait de ses fureurs les générations futures, mais je Tai anéanti avant qu'il ait pu parvenir jusqu'à elles. Heureux aussi et non moins grand peut-être l'Homme de Lettres, qui saurait montrer à l'Homme d'Etat les traits dont il doit frapper ce monstre, et obtenir la plus douce récompense qui puisse couronner les travaux du génie, l'avantage de contribuer au bonheur de ses concitoyens.

La nature du préjugé dont il est question nous indique celle des moyens que nous devons employer contre lui.

Ce n'est point par des lois directes qu'il faut le combattre, ce n'est point par l'autorité qu'il faut l'attaquer; l'autorité n'a point de prise sur l'opinion: loin de détruire celle qui nous occupe, elle ne ferait peut-être que la fortifier. Cette opinion a sa source dans l'honneur, comme je l'ai prouvé; et l'honneur, loin de céder à la force, se fait un devoir de la braver. Essentiellement libre et indépendant, il n'obéit qu'a ses propres lois, il ne connaît d'autre maître ni d'antre juge que lui-même.

Nous n'avons pas besoin non plus de bouleverser tout le système de notre législation, pour chercher le remède d'un mal particulier dans une révolution souvent dangereuse; des moyens plus simples et en même temps plus sûrs vont bientôt s'offrir à nous.

Tout ce que l'on pourrait désirer, c'est qu'on s'efforçât de mieux éclairer l'opinion publique sur l'esprit de quelques-unes de nos institutions, que nous nous obstinons à regarder comme favorables au préjugé: telle est surtout l'opinion attachée à la confiscation. Quel en est donc l'objet? Est-ce le coupable qu'on veut punir? Non, la confiscation n'est pas la peine destinée à expier le crime, elle n'en est que la conséquence; et d'ailleurs quand le fisc s'empare des biens d'un criminel, ils ont pour l'ordinaire cessé de lui appartenir, parce que la juste sévérité des lois lui a ôté la vie; c'est donc sur sa famille que tombe cette peine; c'est à ses héritiers qu'elle enlève le patrimoine que l'ordre naturel des successions leur déférait; et, tandis qu'ils auraient besoin de toute la considération que le vulgaire attache à l'opulence, pour se défendre contre le mépris public qui les environne, nous ajoutons encore à leur avilissement par la misère... la misère et l'infamie! Ah! c'est trop de maux à la fois: craignons-nous donc qu'il ne reste à ces malheureux quelques moyens d'échapper au désespoir et au crime où tout semble les entraîner! La raison, l'intérêt public, la douceur de nos moeurs, tout nous invite donc à proscrire cet usage, que l'on peut regarder comme le plus puissant protecteur du préjugé.

Mais il en est encore un autre, qui doit avoir sur le préjugé que nous combattons une influence très réelle, quoique plus éloignée, c'est la honte attachée à la bâtardise.