Oeuvres de Marcel Schwob. Volume 2 of 2, La lampe de Psyché; Il libro della mia memoria

Part 3

Chapter 33,765 wordsPublic domain

--Voici, dit Chloé. Je viens de prendre dans une fleur pourpre une abeille qui dormait. Je l'ai regardée: elle est rousse et laide, et je n'aime pas les cercles noirs de son ventre. Autrefois, je croyais l'abeille un baiser avec des ailes. Je viens de tremper mon doigt dans un rayon de miel et tout le parfum du miel nouveau s'est envolé. J'ai cessé d'aimer le miel.

--Chloé, donne-moi un baiser, dit Daphnis.

--Voici, mon Daphnis.

Et les deux ombres blanches furent troublées, sans rien oser dire. Car leur baiser n'avait plus d'aiguillon, ni d'odeur sauvage; et comme le désir des brebis, des chèvres, des oiseaux et des cigales diminuait dans leur cœur, le plaisir de toucher leurs corps ne les agita plus d'un frémissement.

--O Chloé, ici nous avions des fromages gras sur des claies vertes.

--Et je n'aime presque plus les fromages, mon Daphnis.

--O Chloé, là nous avons cueilli les premières violettes de notre dernière année.

--Et je n'aime presque plus les violettes, mon Daphnis.

--O Chloé, regarde ce petit bois où tu m'as donné ton premier baiser.

Et Chloé, détournant la tête, ne répondit rien.

Alors, silencieux, ils maudirent dans leur cœur la nuit qui semblait avoir teint les choses d'amertume. Et ils prièrent sans paroles le Conducteur d'Ames de venir les reprendre avec les songes légers, pour les ramener par la porte pâle de l'Erèbe dans les prairies d'asphodèles où ils avaient la tendre douleur de se souvenir.

Mais la Bonne Déesse n'exauça pas leur prière.

Ils restèrent penchés, chacun à part, sur les statues tombées.

Lorsque la nuit bleue devint faiblement dorée, à l'Orient, ils entendirent un bruit de rames le long des côtes. Ils levèrent la tête, sachant qu'ils allaient voir des pirates-matelots, qui ravissent tout sur les rivages de Lesbos, et qui crient d'une voix retentissante, chaque fois qu'ils plongent les rames: roup-pa-paï.

Et cependant, bien que la brume fût légère, ils n'aperçurent pas de vaisseau. Mais il y eut un grand écho, qui fit frissonner l'écume sur la grève:

--Le grand Pan est mort! Le grand Pan est mort! Le grand Pan est mort!

Alors la cité nacrée de Mitylène s'écroula, et les statues se renversèrent toutes, et l'île devint noire, et les petites âmes des sources s'échappèrent, et les dieux minuscules s'envolèrent du cœur des arbres, de la moëlle des plantes, du centre animé des fleurs, et le silence s'étendit sur les morceaux de marbre blanc.

Les ombres de Daphnis et de Chloé s'évanouirent, subitement très vieilles, au jour nouveau; et la Bonne Déesse, dont la puissance souterraine était abolie, les prit tandis qu'elle s'enfuyait au-dessus des prairies vers la région inconnue où les dieux sont retirés. Elle féconda Lesbos de son haleine, et rendit à la terre Daphnis et Chloé; car l'île, parmi les canaux blancs qui la sillonnent, est couverte de leur âme multipliée, tant les lauriers et les oseraies verdoyantes ont jailli de son cœur enseveli.

LA CROISADE DES ENFANTS

(1896)

_Circa idem tempus pueri sine rectore sine duce de universis omnium regionum villis et civitatibus versus transmarinas partes avidis gressibus cucurrerunt, et dum quaereretur ab ipsis quo currerent, responderunt: Versus Jherusalem, quaerere terram sanctam... Adhuc quo devenerint ignoratur. Sed plurimi redierunt, a quibus dum quaereretur causa cursus, dixerunt se nescire. Nudae etiam mulieres circa idem tempus nihil loquentes per villas et civitates cucurrerunt..._

RÉCIT DU GOLIARD

Moi, pauvre goliard, clerc misérable errant par les bois et les routes pour mendier, au nom de Notre Seigneur, mon pain quotidien, j'ai vu un spectacle pieux et entendu les paroles des petits enfants. Je sais que ma vie n'est point très sainte, et que j'ai cédé aux tentations sous les tilleuls du chemin. Les frères qui me donnent du vin voient bien que je suis peu accoutumé à en boire. Mais je n'appartiens pas à la secte de ceux qui mutilent. Il y a des méchants qui crèvent les yeux aux petits, et leur scient les jambes et leur lient les mains, afin de les exposer et d'implorer la pitié. Voilà pourquoi j'ai eu peur en voyant tous ces enfants. Sans doute, Notre Seigneur les défendra. Je parle au hasard, car je suis rempli de joie. Je ris du printemps et de ce que j'ai vu. Mon esprit n'est pas très fort. J'ai reçu la tonsure de clergie à l'âge de dix ans, et j'ai oublié les paroles latines. Je suis pareil à la sauterelle: car je bondis, de ci, de là, et je bourdonne, et parfois j'ouvre des ailes de couleur, et ma tête menue est transparente et vide. On dit que saint Jean se nourrissait de sauterelles dans le désert. Il faudrait en manger beaucoup. Mais saint Jean n'était point un homme fait comme nous.

Je suis plein d'adoration pour saint Jean, car il était errant et prononçait des paroles sans suite. Il me semble qu'elles devraient être plus douces. Le printemps aussi est doux, cette année. Jamais il n'y a eu tant de fleurs blanches et roses. Les prairies sont fraîchement lavées. Partout le sang de Notre Seigneur étincelle sur les haies. Notre Seigneur Jésus est couleur de lys, mais son sang est vermeil. Pourquoi? Je ne sais. Cela doit être en quelque parchemin. Si j'eusse été expert dans les lettres, j'aurais du parchemin, et j'écrirais dessus. Ainsi je mangerais très bien tous les soirs. J'irais dans les couvents prier pour les frères morts et j'inscrirais leurs noms sur mon rouleau. Je transporterais mon rouleau des morts d'une abbaye à l'autre. C'est une chose qui plaît à nos frères. Mais j'ignore les noms de mes frères morts. Peut-être que Notre Seigneur ne se soucie point non plus de les savoir. Tous ces enfants m'ont paru n'avoir pas de noms. Et il est sûr que Notre Seigneur Jésus les préfère. Ils emplissaient la route comme un essaim d'abeilles blanches. Je ne sais pas d'où ils venaient. C'étaient de tout petits pèlerins. Ils avaient des bourdons de noisetier et de bouleau. Ils avaient la croix sur l'épaule; et toutes ces croix étaient de maintes couleurs. J'en ai vu de vertes, qui devaient être faites avec des feuilles cousues. Ce sont des enfants sauvages et ignorants. Ils errent vers je ne sais quoi. Ils ont foi en Jérusalem. Je pense que Jérusalem est loin, et Notre Seigneur doit être plus près de nous. Ils n'arriveront pas à Jérusalem. Mais Jérusalem arrivera à eux. Comme à moi. La fin de toutes choses saintes est dans la joie. Notre Seigneur est ici, sur cette épine rougie, et sur ma bouche, et dans ma pauvre parole. Car je pense à lui et son sépulcre est dans ma pensée. Amen. Je me coucherai ici au soleil. C'est un endroit saint. Les pieds de Notre Seigneur ont sanctifié tous les endroits. Je dormirai. Jésus fasse dormir le soir tous ces petits enfants blancs qui portent la croix. En vérité, je le lui dis. J'ai grand sommeil. Je le lui dis, en vérité, car peut-être qu'il ne les a point vus, et il doit veiller sur les petits enfants. L'heure de midi pèse sur moi. Toutes choses sont blanches. Ainsi soit-il. Amen.

RÉCIT DU LÉPREUX

Si vous voulez comprendre ce que je vais vous dire, sachez que j'ai la tête couverte d'un capuchon blanc et que je secoue un cliquet de bois dur. Je ne sais plus quel est mon visage, mais j'ai peur de mes mains. Elles courent devant moi comme des bêtes écailleuses et livides. Je voudrais les couper. J'ai honte de ce qu'elles touchent. Il me semble qu'elles font défaillir les fruits rouges que je cueille et les pauvres racines que j'arrache paraissent se flétrir sous elles. _Domine ceterorum libera me!_ Le Sauveur n'a pas expié mon péché blême. Je suis oublié jusqu'à la résurrection. Comme le crapaud scellé au froid de la lune dans une pierre obscure, je demeurerai enfermé dans ma gangue hideuse quand les autres se lèveront avec leur corps clair. _Domine ceterorum, fac me liberum: leprosus sum._ Je suis solitaire et j'ai horreur. Mes dents seules ont gardé leur blancheur naturelle. Les bêtes s'effraient, et mon âme voudrait fuir. Le jour s'écarte de moi. Il y a douze cent et douze années que leur Sauveur les a sauvées, et il n'a pas eu pitié de moi. Je n'ai pas été touché avec la lance sanglante qui l'a percé. Peut-être que le sang du Seigneur des autres m'aurait guéri. Je songe souvent au sang: je pourrais mordre avec mes dents; elles sont candides. Puisqu'Il n'a point voulu me le donner, j'ai l'avidité de prendre celui qui lui appartient. Voilà pourquoi j'ai guetté les enfants qui descendaient du pays de Vendôme vers cette forêt de la Loire. Ils avaient des croix et ils étaient soumis à Lui. Leurs corps étaient Son corps et Il ne m'a point fait part de son corps. Je suis entouré sur terre d'une damnation pâle. J'ai épié pour sucer au cou d'un de Ses enfants du sang innocent. _Et caro nova fiet in die iræ._ Au jour de terreur, ma chair sera nouvelle. Et derrière les autres marchait un enfant frais aux cheveux rouges. Je le marquai; je bondis subitement; je lui saisis la bouche de mes mains affreuses. Il n'était vêtu que d'une chemise rude; ses pieds étaient nus et ses yeux restèrent placides. Et il me considéra sans étonnement. Alors, sachant qu'il ne crierait point, j'eus le désir d'entendre encore une voix humaine et j'ôtai mes mains de sa bouche, et il ne s'essuya pas la bouche. Et ses yeux semblaient ailleurs.

--Qui es-tu? lui dis-je.

--Johannes le Teuton, répondit-il. Et ses paroles étaient limpides et salutaires.

--Où vas-tu? dis-je encore.

Et il répondit:

--A Jérusalem, pour conquérir la Terre Sainte.

Alors je me mis à rire, et je lui demandai:

--Où est Jérusalem?

Et il répondit:

--Je ne sais pas.

Et je dis encore:

--Qu'est-ce que Jérusalem?

Et il répondit:

--C'est Notre Seigneur.

Alors, je me mis à rire de nouveau et je demandai:

--Qu'est-ce que ton Seigneur?

Et il me dit:

--Je ne sais pas; il est blanc.

Et cette parole me jeta dans la fureur et j'ouvris mes dents sous mon capuchon et je me penchai vers son cou frais et il ne recula point, et je lui dis:

--Pourquoi n'as-tu pas peur de moi?

Et il dit:

--Pourquoi aurais-je peur de toi, homme blanc?

Alors de grandes larmes m'agitèrent, et je m'étendis sur le sol, et je baisai la terre de mes lèvres terribles, et je criai:

--Parce que je suis lépreux!

Et l'enfant teuton me considéra, et dit limpidement:

--Je ne sais pas.

Il n'a pas eu peur de moi! Il n'a pas eu peur de moi! Ma monstrueuse blancheur est semblable pour lui à celle de son Seigneur. Et j'ai pris une poignée d'herbe et j'ai essuyé sa bouche et ses mains. Et je lui ai dit:

--Va en paix vers ton Seigneur blanc, et dis-lui qu'il m'a oublié.

Et l'enfant m'a regardé sans rien dire. Je l'ai accompagné hors du noir de cette forêt. Il marchait sans trembler. J'ai vu disparaître ses cheveux rouges au loin dans le soleil. _Domine infantium, libera me!_ Que le son de mon cliquet de bois parvienne jusqu'à toi, comme le son pur des cloches! Maître de ceux qui ne savent pas, délivre-moi!

RÉCIT DU PAPE INNOCENT III

Loin de l'encens et des chasubles, je puis très facilement parler à Dieu dans cette chambre dédorée de mon palais. C'est ici que je viens penser à ma vieillesse, sans être soutenu sous les bras. Pendant la messe, mon cœur s'élève et mon corps se roidit; le scintillement du vin sacré emplit mes yeux, et ma pensée est lubrifiée par les huiles précieuses; mais en ce lieu solitaire de ma basilique, je peux me courber sous ma fatigue terrestre. _Ecce homo!_ Car le Seigneur ne doit point entendre vraiment la voix de ses prêtres à travers la pompe des mandements et des bulles; et sans doute ni la pourpre, ni les joyaux, ni les peintures ne lui agréent; mais dans cette petite cellule il a peut-être pitié de mon balbutiement imparfait. Seigneur, je suis très vieux, et me voici vêtu de blanc devant toi, et mon nom est Innocent, et tu sais que je ne sais rien. Pardonne-moi ma papauté, car elle a été instituée, et je la subis. Ce n'est pas moi qui ai ordonné les honneurs. J'aime mieux voir ton soleil par cette vitre ronde que dans les reflets magnifiques de mes verrières. Laisse-moi gémir comme un autre vieillard et tourner vers toi ce visage pâle et ridé que je soulève à grand'peine hors des flots de la nuit éternelle. Les anneaux glissent le long de mes doigts amaigris, comme les derniers jours de ma vie s'échappent.

Mon Dieu! je suis ton vicaire ici, et je tends vers toi ma main creuse, pleine du vin pur de ta foi. Il y a de grands crimes. Il y a de très grands crimes. Nous pouvons leur donner l'absolution. Il y a de grandes hérésies. Il y a de très grandes hérésies. Nous devons les punir impitoyablement. A cette heure où je m'agenouille, blanc, dans cette cellule blanche dédorée, je souffre d'une forte angoisse, Seigneur, ne sachant point si les crimes et les hérésies sont du pompeux domaine de ma papauté ou du petit cercle de jour dans lequel un vieil homme joint simplement ses mains. Et aussi, je suis troublé en ce qui touche ton sépulcre. Il est toujours entouré par des infidèles. On n'a point su le leur reprendre. Personne n'a dirigé ta croix vers la Terre-Sainte; mais nous sommes plongés dans la torpeur. Les chevaliers ont déposé leurs armes et les rois ne savent plus commander. Et moi, Seigneur, je m'accuse et je frappe ma poitrine: je suis trop faible et trop vieux.

Maintenant, Seigneur, écoute ce chuchotement chevrotant qui monte hors de cette petite cellule de ma basilique et conseille-moi. Mes serviteurs m'ont apporté d'étranges nouvelles depuis les pays de Flandres et d'Allemagne jusqu'aux villes de Marseille et de Gênes. Des sectes ignorées vont naître. On a vu courir par les cités des femmes nues qui ne parlaient point. Ces muettes impudiques désignaient le ciel. Plusieurs fous ont prêché la ruine sur les places. Les ermites et les clercs errants sont pleins de rumeurs. Et je ne sais par quel sortilège plus de sept mille enfants ont été attirés hors des maisons. Ils sont sept mille sur la route portant la croix et le bourdon. Ils n'ont point à manger; ils n'ont point d'armes; ils sont incapables et ils nous font honte. Ils sont ignorants de toute véritable religion. Mes serviteurs les ont interrogés. Ils répondent qu'ils vont à Jérusalem pour conquérir la Terre-Sainte. Mes serviteurs leur ont dit qu'ils ne pourraient traverser la mer. Ils ont répondu que la mer se séparerait et se dessécherait pour les laisser passer. Les bons parents, pieux et sages, s'efforcent de les retenir. Ils brisent les verrous pendant la nuit et franchissent les murailles. Beaucoup sont fils de nobles et de courtisanes. C'est grand'pitié. Seigneur, tous ces innocents seront livrés au naufrage et aux adorateurs de Mahomet. Je vois que le soudan de Bagdad les guette de son palais. Je tremble que les mariniers ne s'emparent de leurs corps pour les vendre.

Seigneur, permettez-moi de vous parler selon les formules de la religion. Cette croisade des enfants n'est point une œuvre pie. Elle ne pourra gagner le Sépulcre aux chrétiens. Elle augmente le nombre des vagabonds qui errent sur la lisière de la foi autorisée. Nos prêtres ne peuvent point la protéger. Nous devons croire que le Malin possède ces pauvres créatures. Elles vont en troupeau vers le précipice comme les porcs sur la montagne. Le Malin s'empare volontiers des enfants, Seigneur, comme vous savez. Il se donna figure, jadis, d'un preneur de rats, pour entraîner aux notes de la musique de son pipeau tous les petits de la cité de Hamelin. Les uns disent que ces infortunés furent noyés dans la rivière de Weser; les autres, qu'il les enferma dans le flanc d'une montagne. Craignez que Satan ne mène tous nos enfants vers les supplices de ceux qui n'ont point notre foi. Seigneur, vous savez qu'il n'est pas bon que la croyance se renouvelle. Sitôt qu'elle parut dans le buisson ardent, vous la fîtes enfermer dans un tabernacle. Et quand elle se fut échappée de vos lèvres sur le Golgotha, vous ordonnâtes qu'elle fût enclose dans les ciboires et dans les ostensoirs. Ces petits prophètes ébranleront l'édifice de votre Église. Il faut le leur défendre. Est-ce au mépris de vos consacrés, qui usèrent dans votre service leurs aubes et leurs étoles, qui résistèrent durement aux tentations pour vous gagner, que vous recevrez ceux qui ne savent ce qu'ils font? Nous devons laisser venir à vous les petits enfants, mais sur la route de votre foi. Seigneur, je vous parle selon vos institutions. Ces enfants périront. Ne faites pas qu'il y ait sous Innocent un nouveau massacre des Innocents.

Pardonne-moi maintenant, mon Dieu, pour t'avoir demandé conseil sous la tiare. Le tremblement de la vieillesse me reprend. Regarde mes pauvres mains. Je suis un homme très âgé. Ma foi n'est plus celle des tout petits. L'or des parois de cette cellule est usé par le temps. Elles sont blanches. Le cercle de ton soleil est blanc. Ma robe est blanche aussi, et mon cœur desséché est pur. J'ai dit selon ta règle. Il y a des crimes. Il y a de très grands crimes. Il y a des hérésies. Il y a de très grandes hérésies. Ma tête est vacillante de faiblesse: peut-être qu'il ne faut ni punir, ni absoudre. La vie passée fait hésiter nos résolutions. Je n'ai point vu de miracle. Éclaire-moi. Est-ce un miracle? Quel signe leur as-tu donné? Les temps sont-ils venus? Veux-tu qu'un homme très vieux, comme moi, soit pareil dans sa blancheur à tes petits enfants candides? Sept mille! Bien que leur foi soit ignorante, puniras-tu l'ignorance de sept mille innocents? Moi aussi, je suis Innocent. Seigneur, je suis innocent comme eux. Ne me punis pas dans mon extrême vieillesse. Les longues années m'ont appris que ce troupeau d'enfants ne _peut_ pas réussir. Cependant, Seigneur, est-ce un miracle? Ma cellule reste paisible, comme en d'autres méditations. Je sais qu'il n'est point besoin de t'implorer, pour que tu te manifestes; mais moi, du haut de ma très grande vieillesse, du haut de ta papauté, je te supplie. Instruis-moi, car je ne sais pas. Seigneur, ce sont tes petits innocents. Et moi, Innocent, je ne sais pas, je ne sais pas.

RÉCIT DE TROIS PETITS ENFANTS

Nous trois, Nicolas qui ne sait point parler, Alain et Denis, nous sommes partis sur les routes pour aller vers Jérusalem. Il y a longtemps que nous marchons. Ce sont des voix blanches qui nous ont appelés dans la nuit. Elles appelaient tous les petits enfants. Elles étaient comme les voix des oiseaux morts pendant l'hiver. Et d'abord nous avons vu beaucoup de pauvres oiseaux étendus sur la terre gelée, beaucoup de petits oiseaux dont la gorge était rouge. Ensuite nous avons vu les premières fleurs et les premières feuilles et nous en avons tressé des croix. Nous avons chanté devant les villages, ainsi que nous avions coutume de faire pour l'an nouveau. Et tous les enfants couraient vers nous. Et nous avons avancé comme une troupe. Il y avait des hommes qui nous maudissaient, ne connaissant point le Seigneur. Il y avait des femmes qui nous retenaient par les bras et nous interrogeaient, et couvraient nos visages de baisers. Et puis il y a eu de bonnes âmes qui nous ont apporté des écuelles de bois, du lait tiède et des fruits. Et tout le monde avait pitié de nous. Car ils ne savent point où nous allons et ils n'ont point entendu les voix.

Sur la terre il y a des forêts épaisses, et des rivières, et des montagnes, et des sentiers pleins de ronces. Et au bout de la terre se trouve la mer que nous allons traverser bientôt. Et au bout de la mer se trouve Jérusalem. Nous n'avons ni gouvernants ni guides. Mais toutes les routes nous sont bonnes. Quoique ne sachant point parler, Nicolas marche comme nous, Alain et Denis, et toutes les terres sont pareilles, et pareillement dangereuses aux enfants. Partout il y a des forêts épaisses, et des rivières, et des montagnes, et des épines. Mais partout les voix seront avec nous. Il y a ici un enfant qui s'appelle Eustace, et qui est né avec ses yeux fermés. Il garde les bras étendus et il sourit. Nous ne voyons rien de plus que lui. C'est une petite fille qui le mène et qui porte sa croix. Elle s'appelle Allys. Elle ne parle jamais et ne pleure jamais; elle garde les yeux fixés sur les pieds d'Eustace, afin de le soutenir quand il trébuche. Nous les aimons tous les deux. Eustace ne pourra pas voir les saintes lampes du sépulcre. Mais Allys lui prendra les mains, afin de lui faire toucher les dalles du tombeau.

Oh! que les choses de la terre sont belles! Nous ne nous souvenons de rien, parce que nous n'avons jamais rien appris. Cependant nous avons vu de vieux arbres et des rochers rouges. Quelquefois nous passons dans de longues ténèbres. Quelquefois nous marchons jusqu'au soir dans des prairies claires. Nous avons crié le nom de Jésus dans les oreilles de Nicolas, et il le connaît bien. Mais il ne sait pas le dire. Il se réjouit avec nous de ce que nous voyons. Car ses lèvres peuvent s'ouvrir pour la joie, et il nous caresse les épaules. Et ainsi ils ne sont point malheureux: car Allys veille sur Eustace et nous, Alain et Denis, nous veillons sur Nicolas.

On nous disait que nous rencontrions dans les bois des ogres et des loups-garous. Ce sont des mensonges. Personne ne nous a effrayés; personne ne nous a fait de mal. Les solitaires et les malades viennent nous regarder, et les vieilles femmes allument des lumières pour nous dans les cabanes. On fait sonner pour nous les cloches des églises. Les paysans se lèvent des sillons pour nous épier. Les bêtes aussi nous regardent et ne s'enfuient point. Et depuis que nous marchons, le soleil est devenu plus chaud, et nous ne cueillons plus les mêmes fleurs. Mais toutes les tiges peuvent se tresser en mêmes formes, et nos croix sont toujours fraîches. Ainsi nous avons grand espoir, et bientôt nous verrons la mer bleue. Et au bout de la mer bleue est Jérusalem. Et le Seigneur laissera venir à son tombeau tous les petits enfants. Et les voix blanches seront joyeuses dans la nuit.

RÉCIT DE FRANÇOIS LONGUEJOUE, CLERC