Oeuvres de Marcel Schwob. Volume 2 of 2, La lampe de Psyché; Il libro della mia memoria

Part 2

Chapter 24,044 wordsPublic domain

Or, celle qui dort aujourd'hui attendit la septième note, qui ne résonna pas. Les jours enveloppèrent le bois d'amandiers avec leur brouillard blanc, et les crépuscules avec leur brouillard gris et les nuits avec leur brouillard pourpre et bleu. Peut-être que le pâtre attend la septième note, au bord d'une mare lumineuse, dans l'ombre grandissante des soirs et des années; et, assise sur le siège de pierre noire, celle qui attendait le pâtre s'est endormie.

le vin de Samos

λήκυθος

MIME XII. Le tyran Polycrate commanda qu'on lui apportât trois flacons scellés contenant trois vins délicieux d'espèce différente. L'esclave diligent prit un flacon de pierre noire, un flacon d'or jaune, et un flacon de verre limpide; mais l'échanson oublieux versa dans les trois flacons le même vin de Samos.

Polycrate considéra le flacon de pierre noire et fit mouvoir ses sourcils. Il brisa le sceau de gypse et flaira le vin. «Le flacon, dit-il, est de matière basse, et l'odeur de ce qu'il renferme m'est peu engageante.»

Il souleva le flacon d'or jaune et l'admira. Puis, l'ayant descellé: «Ce vin, dit-il, est certainement inférieur à sa belle enveloppe, riche de grappes vermeilles et de pampres lumineux.»

Mais, saisissant le troisième flacon de verre limpide, il le tint contre le soleil. Le vin sanglant scintilla. Polycrate fit sauter le cachet, vida le flacon dans sa coupe, et but d'un seul trait. «Ceci, dit-il avec un soupir, est le meilleur vin que j'aie goûté.» Puis, plaçant sa coupe sur la table, il heurta le flacon qui tomba en poussière.

les trois courses

μῆλον

MIME XIII. Les figuiers ont laissé tomber leurs figues et les oliviers leurs olives; car il est arrivé une étrange chose dans l'île de Skyra. Une jeune fille fuyait, poursuivie par un jeune homme. Elle avait relevé le pan de sa tunique et on voyait le bord de son caleçon de gaze. Comme elle courait, elle laissa tomber un petit miroir d'argent. Le jeune homme releva le miroir et s'y mira; il contempla ses yeux emplis de sagesse, aima leur raison, cessa sa poursuite et s'assit sur le sable. Et la jeune fille commença de nouveau à fuir, poursuivie par un homme dans la force de l'âge. Elle avait relevé le bas de sa tunique et ses cuisses étaient semblables à la chair d'un fruit. Dans sa course, une pomme d'or roula de son giron. Et celui qui la poursuivait releva la pomme d'or, la cacha sous sa tunique, l'adora, cessa sa poursuite et s'assit sur le sable. Et la jeune fille s'enfuit encore; mais ses pas étaient moins rapides. Car elle était poursuivie par un vieillard chancelant. Elle avait baissé sa tunique, et ses chevilles étaient enveloppées d'étoffe diaprée. Mais, tandis qu'elle courait, l'étrange chose arriva: car un à un ses seins se détachèrent, et tombèrent sur le sol, comme des nèfles mûres. Le vieillard les huma tous deux; et la jeune fille, avant de s'élancer dans la rivière qui traverse l'île de Skyra, poussa deux cris d'horreur et de regret.

l'ombrelle de Tanagra

πῆλος

MIME XIV. Ainsi tendue sur des baguettes moulées, tressée avec de la paille qui est de l'argile ou tissée avec des étoffes de terre que la cuisson a faites rouges, je suis tenue en arrière et vers le soleil par une jeune fille aux beaux seins. De l'autre main elle soulève sa tunique de laine blanche, et on aperçoit au-dessus de ses sandales persiques des chevilles modelées pour des anneaux d'électron. Ses cheveux sont ondulés et une grande épingle les traverse près de la nuque. En détournant la tête, elle montre sa crainte du soleil et Aphrodite semble être venue incliner son cou.

Telle est ma maîtresse, et auparavant nous errâmes dans les prairies tachées d'hyacinthes, quand elle était de chair rose et moi de paille jaune. La couleur blanche du soleil me baisait au dehors, et j'étais baisée sous mon dôme par le parfum des cheveux de la vierge. Et la déesse qui change les formes m'ayant exaucée, semblable à une hirondelle d'eau qui tombe, les ailes étendues, pour caresser du bec une plante née au milieu d'un étang, je m'abattis doucement sur sa tête; je perdis le roseau qui me tenait loin d'elle, dans les airs, et je devins son chapeau qui la couvrait d'un toit frémissant.

Mais un potier qui pétrit aussi des jeunes filles, nous ayant aperçues dans un faubourg de la cité, nous pria d'attendre et tourna rapidement sous ses pouces une petite figure de terre. Ouvrier des formes inférieures, il nous a portées dans son langage d'argile; et, certes, il a su me tresser délicatement, et plier avec mollesse la tunique de laine blanche, et onduler la chevelure de ma maîtresse; mais, ne comprenant pas le désir des choses, il m'a cruellement séparée de la tête que j'aimais; et, redevenue ombrelle dans ma seconde vie, je me balance loin de la nuque de ma maîtresse.

Kinné

στήλη

MIME XV. Je consacre cet autel à la mémoire de Kinné. Ici, près des rochers noirs où tremble l'écume, nous avons erré tous les deux. La grève trouée le sait, et le bois de sorbiers, et les joncs des sables, et les têtes jaunes des pavots de la mer. Elle avait les mains pleines de coquilles dentelées et j'emplissais les conques frémissantes de ses oreilles avec des baisers. Elle riait des oiseaux à huppe qui se perchent sur les algues et hochent de la queue. Je voyais dans ses yeux la longue ligne de lumière blanche qui marque la frontière de la terre brune et de la mer bleue. Ses pieds se mouillaient jusqu'aux chevilles et les petites bêtes marines sautaient sur sa tunique de laine.

Nous aimions l'étoile brillante du soir et le croissant humide de la lune. Le vent qui passe l'Océan nous apportait les parfums de pays épicés. Nos lèvres étaient blanches de sel, et nous regardions luire, à travers l'eau, des animaux transparents et mous, comme des lampes vivantes. L'haleine d'Aphrodite nous entourait.

Et je ne sais pourquoi la Bonne Déesse a endormi Kinné. Elle tomba entre les pavots jaunes des sables, à la lueur rose de l'étoile de l'Aurore. Sa bouche saignait et la lumière de ses yeux s'éteignit. Je vis entre ses paupières la longue ligne noire qui marque la séparation de ceux qui se réjouissent au soleil et de celles qui pleurent près des marécages. Maintenant, Kinné marche seule au bord de l'eau souterraine, et les conques de ses oreilles sont sonores du bruissement des ombres qui volent, et sur la grève infernale se balancent des pavots tristes à tête noire, et l'étoile du ciel obscur de Perséphone n'a pas de soir ni d'aurore; mais elle est semblable à une fleur d'asphodèle flétrie.

Sismé

δακτύλιος

MIME XV*. Celle que tu vois ici desséchée se nommait Sismé, fille de Thratta. Elle connut d'abord les abeilles et les brebis; puis elle goûta le sel de la mer; enfin, un marchand la mena dans les maisons blanches de Syrie. Maintenant elle est serrée comme une statuette précieuse dans sa gaîne de pierre. Compte les anneaux qui brillent à ses doigts: elle eut autant d'années. Regarde le bandeau qui étreint son front: là elle reçut timidement son premier baiser d'amour. Touche l'étoile de rubis pâles qui dort où furent ses seins: là reposa une tête chère. Près de Sismé on a mis son miroir terni, ses osselets d'argent, et les grandes épingles d'électron qui traversaient ses cheveux; car, au bout de vingt années (il y a vingt anneaux), elle fut couverte de trésors. Un riche suffète lui donna tout ce que les femmes désirent. Sismé ne l'oublie point, et ses petits ossements blancs ne repoussent pas les bijoux. Or le suffète lui construisit ce sépulcre orné pour protéger sa mort tendre, et l'entoura de vases à parfums et de lacrymatoires d'or. Sismé le remercie. Mais toi, si tu veux connaître le secret d'un cœur embaumé, desserre les phalangettes de cette main gauche: tu y trouveras une simple petite bague de verre. Cette bague fut transparente; elle est depuis des années fumeuse et obscure. Sismé l'aime. Tais-toi et comprends.

* _Sismé_ (hors série) a paru pour la première fois dans l'édition américaine de _Mimes_. Portland. Maine, 1901.

les présents funéraires

ποτήριον

MIME XVI. J'ai placé dans la tombe de Lysandre une claie verte, une lampe rouge et une coupe d'argent.

La claie verte lui rappellera un peu de temps (car une saison la détruira) notre amitié, l'herbe molle des pâturages, le dos arqué des brebis qui paissent, et l'ombre fraîche où nous nous sommes endormis. Et il se souviendra de la nourriture terrestre, et de l'hiver où on entasse les provisions dans les amphores.

La lampe rouge est ornée de femmes nues qui se tiennent les mains et dansent, les jambes entrelacées. Le parfum de l'huile s'évaporera, et la terre dont fut façonnée la lampe se brisera dans les années. Ainsi Lysandre n'oubliera pas aussitôt, dans sa vie souterraine, ses nuits heureuses et les corps blancs que la lampe éclaira; et elle servit aussi à tondre de sa langue vermeille le duvet des bras et des cuisses pour le plus grand plaisir du toucher et de la vue.

La coupe d'argent est couronnée de pampres et de grappes d'or; un dieu insensé y agite son thyrse, et les naseaux de l'âne de Silène semblent encore frémir. Elle fut pleine de vin acide, pur et mêlé; de vin de Chios parfumé par la peau des chèvres, et de vin d'Égine rafraîchi dans des vases d'argile pendus au vent. Lysandre y a bu dans les festins où il récitait des vers et l'âme du vin lui a donné le démon poétique et l'oubli des choses terrestres. Ainsi la forme du démon habitera encore près de lui; et, quand la claie sera pourrie et la lampe brisée, l'argent subsistera encore dans sa sépulture. Puisse-t-il vider souvent cette coupe pleine d'oubli en souvenir de ses meilleurs moments parmi nous!

Hermès Psychagôgos

ὁδὸς

MIME XVII. Que les morts soient enfermés dans des sarcophages de pierre sculptée, ou contenus dans le ventre d'urnes en métal ou en terre, ou dressés, dorés et peints de bleu, sans cervelle et sans viscères, enveloppés avec des bandelettes de lin, je les emmène en troupe et je guide leur marche de ma baguette conductrice.

Nous avançons par un sentier rapide que les hommes ne peuvent voir. Les courtisanes se pressent contre les vierges, et les meurtriers contre les philosophes, et les mères contre celles qui refusèrent d'enfanter, et les prêtres contre les parjures. Car ils se repentent de leurs crimes, soit qu'ils les aient imaginés dans leurs têtes, soit qu'ils les aient exécutés de leurs mains. Et n'ayant point été libres sur terre, parce qu'ils étaient liés par les lois, les coutumes, ou leur propre souvenir, ils craignent l'isolement et ils se soutiennent les uns aux autres. Celle qui coucha nue dans les chambres dallées parmi les hommes console une jeune fille morte avant ses noces, et qui rêva impérieusement d'amour. Un qui tuait sur les routes, la face souillée de cendre et de suie, pose la main sur le front d'un penseur qui voulut régénérer le monde et prêcha la mort. La dame qui aima ses enfants et souffrit par eux cache sa tête au sein d'une hétaïre qui fut volontairement stérile. L'homme vêtu d'une robe longue qui se persuada de croire à son dieu, et se contraignit à des génuflexions, pleure sur l'épaule du cynique qui rompit tous les serments de chair et d'esprit sous les yeux des citoyens. Ainsi ils s'aident entre eux pendant leur route, marchant sous le joug du souvenir.

Puis ils viennent sur la rive du Léthé où je les place le long de l'eau qui coule en silence. Et les uns y plongent leur tête qui contint de mauvaises pensées, les autres y trempent leur main qui fit le mal. Ils se relèvent, et l'eau du Léthé a éteint leur souvenir. Aussitôt ils se séparent et chacun sourit pour soi, se croyant libre.

le miroir, l'aiguille, le pavot

κόρη

MIME XVIII. Le Miroir parle:

J'ai été façonné d'argent par un ouvrier habile. D'abord je fus creux comme sa main, et mon autre face était semblable au globe d'un œil terne. Mais ensuite je reçus l'incurvation propre à rendre les images. Enfin Athéné a soufflé la sagesse en moi. Je n'ignore pas ce que désire la jeune fille qui me tient, et je lui réponds d'avance qu'elle est jolie. Cependant elle se lève la nuit, et allume sa lampe de bronze. Elle dirige vers moi l'aigrette dorée de la flamme, et son cœur veut un autre visage que le sien. Je lui montre son propre front blanc, et ses joues modelées, et la naissance gonflée de ses seins, et ses yeux pleins de curiosité. Elle me touche presque de ses lèvres tremblantes; mais l'or qui brûle éclaire seulement son visage et tout le reste en moi est obscur.

L'Aiguille d'or parle:

Comme je traversais sans gloire une trame de byssos, ayant été volée chez un Tyrien par un esclave noir, je fus saisie par une hétaïre parfumée. Elle me plaça dans ses cheveux et je piquai les doigts des imprudents. Aphrodite m'a instruite et a aiguisé ma pointe avec la volupté. Je suis arrivée enfin dans la coiffure de cette jeune fille, et j'ai fait frémir ses torsades. Elle bondit sous moi comme une génisse folle, et elle ne voit pas la cause de son mal. Pendant les quatre parties de la nuit, j'agite les idées dans sa tête et son cœur obéit. La flamme inquiète de la lampe fait danser des ombres qui courbent leurs bras ailés. Ainsi tumultueuses, elle aperçoit des visions rapides, et elle se précipite vers son miroir. Mais il ne lui montre que son visage tourmenté par le désir.

La Tête du pavot parle:

Je suis née aux champs souterrains, parmi des plantes dont les couleurs sont inconnues. Je sais toutes les nuances de l'obscurité; j'ai vu les fleurs lumineuses des ténèbres. Perséphone m'a tenue sur son giron et je m'y suis endormie. Quand l'aiguille d'Aphrodite blesse la jeune fille de curiosité, je lui montre les formes qui errent dans la nuit éternelle. Ce sont de beaux jeunes gens parés avec des grâces qui n'existent plus. Aphrodite sait donner leurs désirs, et Athéné montre aux mortels l'inanité de leurs rêves; mais Perséphone tient les clefs mystérieuses des deux portes de corne et d'ivoire. Par la première porte elle envoie dans la nuit les ombres qui hantent les hommes; et Aphrodite s'en empare, et Athéné les tue. Mais par la seconde porte la Bonne Déesse reçoit ceux et celles qui sont las d'Aphrodite et d'Athéné.

Akmé

καρδία

MIME XIX. Akmé mourut, tandis que je pressais encore sa main sur mes lèvres, et les pleureuses nous entourèrent. Le froid se glissa dans ses membres inférieurs, et ils devinrent pâles et glacés. Puis il monta jusqu'à son cœur, qui cessa de palpiter, semblable à un oiseau sanglant qu'on trouve étendu, les pattes serrées contre son ventre, par un matin de gelée. Puis le froid parvint sur sa bouche qui fut comme de la pourpre sombre.

Et les pleureuses frottèrent son corps avec du baume de Syrie, et compassèrent ses pieds et ses mains, afin de la placer sur le bûcher. Et la flamme rousse s'élança vers elle comme une amante terrible des nuits d'été, pour la manger sous ses baisers noircissants.

Et des hommes mornes, qui ont cet office, apportèrent dans ma maison deux vases d'argent, où sont les cendres d'Akmé.

Adonis mourut trois fois, et trois fois les femmes se lamentèrent sur les toits. Et cette troisième année, dans la nuit des fêtes, j'eus un songe.

Il me sembla que ma chère Akmé paraissait à mon chevet, étreignant sa poitrine de la main gauche. Elle sortait du royaume des ombres: car son corps était étrangement transparent, si ce n'est à l'endroit du cœur où elle appuyait sa main.

Alors la douleur m'éveilla et je me lamentai comme les femmes qui pleuraient Adonis.

Et les pavots amers du sommeil m'assoupirent de nouveau. Et de nouveau il me sembla que ma chère Akmé, près de mon lit, pressait sa main sur son cœur.

Alors je me lamentai encore et je priai le cruel gardien des songes de la retenir.

Mais elle vint une troisième fois et fit un signe de la tête.

Et je ne sais par quel chemin obscur elle me conduisit dans la prairie des morts, qui est entourée par la ceinture fluide du Styx où crient des grenouilles noires. Et là, s'étant assise sur un tertre, elle ôta sa main gauche dont elle se couvrait le sein.

Or, l'ombre d'Akmé était transparente ainsi que le béryl, mais je vis dans sa poitrine une tache rouge formée comme un cœur.

Et elle me supplia sans paroles de reprendre son cœur sanglant, afin qu'elle pût errer sans douleur parmi les champs de pavots qui ondulent aux enfers comme les champs de blé sur la terre de Sicile.

Alors je l'entourai de mes bras, mais je ne sentis que l'air subtil. Et il me sembla que du sang fluait vers mon cœur; et l'ombre d'Akmé se dissipa en toute transparence.

Maintenant j'ai écrit ces vers, parce que mon cœur est gonflé du cœur d'Akmé.

l'ombre attendue

πόπανον

MIME XX. La petite gardienne du temple de Perséphone a placé dans les corbeilles des gâteaux au miel saupoudrés de graine de pavots. Elle sait dès longtemps que la déesse n'y goûte point, parce qu'elle l'a guettée derrière les pilastres. La Bonne Déesse reste grave et mange sous la terre. Et si elle se nourrissait de nos aliments, elle préférerait le pain frotté d'ail et le vin aigre; car les abeilles infernales font un miel parfumé de myrrhe et les promeneuses dans les prairies violettes souterraines agitent sans cesse des pavots noirs. Ainsi le pain des ombres est confit dans le miel qui sent l'embaumement et les graines qui y sont répandues donnent le désir du sommeil. Voilà pourquoi Homère a dit que les morts, gouvernés par le glaive d'Odysseus, venaient boire en foule le sang noir des agneaux dans une fosse carrée creusée en terre. Et cette fois seulement les morts ont bu du sang, afin d'essayer de revivre: mais d'ordinaire ils se repaissent de miel funèbre et de pavots sombres et le liquide qui coule dans leurs veines est l'eau du Léthé. Les ombres mangent le sommeil et boivent l'oubli.

Pour cette raison, non pour une autre, les hommes ont choisi ces offrandes destinées à Perséphone; mais elle ne s'en inquiète point, car elle est abreuvée d'oubli et rassasiée de sommeil.

La petite gardienne du temple de Perséphone attend une ombre solitaire qui viendra peut-être aujourd'hui, peut-être demain, peut-être jamais. Si les ombres gardent un cœur aimant comme les jeunes filles sur terre, cette ombre n'a pu oublier pour l'eau morne du fleuve d'oubli, ni sommeiller pour les pavots tristes du champ du sommeil.

Mais sans doute elle désire oublier, selon le désir des cœurs terrestres. Alors, elle viendra quelque soir, quand la lune rose montera au ciel, et elle se tiendra près des corbeilles de Perséphone. Elle rompra avec la petite gardienne du temple les gâteaux au miel saupoudrés de graine de pavots et lui apportera au creux de sa paume un peu d'eau morne du Léthé. L'ombre goûtera des pavots de la terre et la jeune fille s'abreuvera de l'eau des enfers; puis ils se baiseront au front et l'ombre sera heureuse parmi les ombres et la jeune fille sera heureuse parmi les hommes.

ασφόδελος, μέλισσα, δάφνη

EPILOGVE. La longue nuit pendant laquelle Daphnis et Chloé restèrent éveillés comme des hiboux les mena jusque chez Perséphone la lumineuse. L'indulgent dieu des amants les fit mourir de bonne heure, semblables à des enfants pieux. Il craignit la jalousie des nymphes ou de Pan, ou de Zeus. Il fit envoler leurs âmes durant leur sommeil du matin; et elles arrivèrent dans le royaume d'Hadès, et, blanches, traversèrent sans se souiller l'infernal marécage, entendirent les grenouilles, fuirent devant le triple aboiement des gueules rouges de Cerbère. Puis, sur les prairies sombres qui sont obscurément éclairées par un crépuscule d'astres, les deux ombres blanches s'assirent et cueillirent le crocos jaune, et l'hyacinthe; et Daphnis tressa pour Chloé une couronne d'asphodèles. Mais ils ne mangèrent pas le lotus bleu qui croît sur les bords du Léthé, ni ne burent de l'eau qui fait perdre la mémoire. Chloé ne voulait pas oublier. Et la reine Perséphone leur donna des sandales de glace à semelle de feu pour traverser le courant enflammé des fleuves rouges.

Cependant, malgré les grandes fleurs jaunes, bleues et pâles des prairies souterraines, Chloé s'ennuyait. Elle ne voyait sur l'herbe ténébreuse que des papillons de nuit, très lourds, dont les ailes noires étaient coupées de croissants ensanglantés. Daphnis ne caressait que des bêtes nocturnes, dont les yeux avaient des lueurs de lune, dont le poil était doux comme le pelage des souris-chauves. Chloé avait peur des chouettes qui huaient dans les bois sacrés. Daphnis regrettait la blancheur des choses sous le soleil. Ils se souvenaient tous deux, n'ayant pas mouillé leurs mentons aux rives du Léthé; ils pleuraient la vie et invoquaient la grave bienfaisance de Perséphone.

Et comme les songes sortent tous de l'Erèbe par la porte d'ivoire, le sommeil des ombres est sans rêves. D'ordinaire, comme elles sont enveloppées d'oubli, elles ne pourraient songer dans leurs têtes vaines et légères qu'aux plaines indécises qui entourent le Tartare; mais Daphnis et Chloé souffraient infiniment de ne point réaliser en dormant leurs souvenirs de la vie passée.

La Bonne Déesse eut pitié d'eux, et elle permit au Conducteur d'Ames de les consoler.

Par une nuit bleue, il feignit de les confondre avec les Songes; et, parmi les êtres multicolores, chevauchant et volant, criant, riant ou pleurant, qui passent sous nos paupières quand ils se sont échappés de la porte pâle de l'Erèbe, Daphnis et Chloé, l'un contre l'autre étroitement serrés, revinrent voir l'île de Lesbos.

L'ombre était azurée, les arbres clairs, les taillis lumineux. La lune semblait un miroir d'or. Chloé s'y fût mirée avec un collier d'étoiles. Mitylène se dressait au loin comme une cité de nacre. Les canaux blancs traversaient la prairie. Quelques statues de marbre, renversées, buvaient la rosée. On voyait étinceler dans l'herbe leurs chevelures en torsade, teintes de jaune. L'air tremblait d'une lumière vague.

--Hélas! dit Chloé, où est le jour? Le soleil est-il mort? Où faut-il aller, mon Daphnis? Je ne sais plus la route. Ah! il n'y a plus nos bêtes, Daphnis: elles se sont perdues depuis que nous sommes partis.

Et Daphnis répondit:

--O Chloé, nous revenons errer comme les songes qui visitaient nos prunelles dans le sommeil des prés ou dans le repos des étables. Nos têtes sont vides comme les pavots mûrs. Nos mains sont chargées des fleurs de la nuit éternelle. Ton cher front est ceint d'asphodèles, et tu portes contre ton sein le crocos qui pousse dans l'île des Bienheureux. Il vaut peut-être mieux ne pas se souvenir.

--Mais voici que je me souviens, mon Daphnis, dit Chloé. La route qui mène à la grotte des nymphes longe cette prairie. Je reconnais la pierre plate où nous nous asseyions. Vois-tu le bois d'où sortit le loup, qui nous fit si grand peur? Ici, tu me tressas pour la première fois une cage à cigales. Là, dans ce buisson, tu pris pour moi une des stridentes cigales, et tu la posas sur mes cheveux, où elle chantait sans discontinuer. Elle était plus belle que les cigales d'or des Athéniennes d'autrefois: car elle chantait. Je voudrais en avoir une encore.

Et Daphnis répondit:

--La cigale bruit à l'heure de midi, quand le vent fore des trous sanglants au cœur du chaume, quand la ciguë à taille verte éploie son ombelle blanche pour se mettre au frais. Maintenant elles dorment et je ne saurais en trouver. Mais vois, Chloé, l'antre du dieu Pan; et j'aperçois le bassin où la vue de ton corps nu m'a troublé; et près de là le taillis où ton premier baiser me rendit délirant, où je venais te guetter tandis que j'engluais les pièges à oiseaux, dans l'hiver, et que toi, au milieu de la haute salle, tu rangeais les fruits dans les grandes amphores.

O Chloé, la maison n'est plus là, et le bois de sorbier est solitaire, car les huppes et les roitelets n'y viennent plus, et Perséphone a éteint nos âmes qui brûlaient.