Oeuvres de Marcel Schwob. Volume 2 of 2, La lampe de Psyché; Il libro della mia memoria
Part 11
--Viens avec nous, dit-elle, et sois heureuse dans le mensonge.
Et Louvette courut parmi les enfants et fut vêtue pareillement de blanc.
* * * * *
--Nous allons, reprit celle qui nous guidait, et nous mentons à tout venant afin de donner de la joie.
Nos jouets étaient des mensonges, et maintenant les choses sont nos jouets.
Parmi nous, personne ne souffre et personne ne meurt; nous disons que ceux-là s'efforcent de connaître la triste vérité, qui n'existe nullement. Ceux qui veulent connaître la vérité s'écartent et nous abandonnent.
Au contraire, nous n'avons aucune foi dans les vérités du monde; car elles conduisent à la tristesse.
Et nous voulons mener nos enfants vers la joie.
Maintenant, les grandes personnes pourront venir vers nous, et nous leur enseignerons l'ignorance et l'illusion.
Nous leur montrerons les petites fleurs des champs, telles qu'ils ne les ont point vues; car chacune est nouvelle.
Et nous nous étonnerons de tout pays que nous verrons; car tout pays est nouveau.
Il n'y a point de ressemblances en ce monde, et il n'y a point de souvenirs pour nous.
Tout change sans cesse, et nous nous sommes accoutumés au changement.
Voilà pourquoi nous allumons un feu chaque soir dans un endroit différent; et autour du feu nous inventons pour le plaisir de l'instant les histoires des pygmées et des poupées vivantes.
Et quand la flamme s'est éteinte, un autre mensonge nous saisit; et nous sommes joyeux de nous en étonner.
Et le matin nous ne connaissons plus nos visages: car peut-être que les uns ont désiré apprendre la vérité et les autres ne se souviennent plus que du mensonge de la veille.
Ainsi nous passons à travers les contrées, et on vient vers nous en foule et ceux qui nous suivent deviennent heureux.
Alors que nous vivions dans la ville, on nous contraignait au même travail, et nous aimions les mêmes personnes; et le même travail nous lassait, et nous nous désolions de voir les personnes que nous aimions souffrir et mourir.
Et notre erreur était de nous arrêter ainsi dans la vie, et, restant immobiles, de regarder couler toutes choses, ou d'essayer d'arrêter la vie et de nous construire une demeure éternelle parmi les ruines flottantes.
Mais les petites lampes menteuses nous ont éclairé le chemin du bonheur.
Les hommes cherchent leur joie dans le souvenir, et résistent à l'existence, et s'enorgueillissent de la vérité du monde, qui n'est plus vraie, étant devenue vérité.
Ils s'affligent de la mort, qui n'est pourtant que l'image de leur science et de leurs lois immuables; ils se désolent d'avoir mal choisi dans l'avenir qu'ils ont calculé suivant des vérités passées, où ils choisissent avec des désirs passés.
Pour nous, tout désir est nouveau et nous ne désirons que le moment menteur; tout souvenir est vrai, et nous avons renoncé à connaître la vérité.
Et nous regardons le travail comme funeste, puisqu'il arrête notre vie et la rend semblable à elle-même.
Et toute habitude nous est pernicieuse; car elle nous empêche de nous offrir entièrement aux mensonges nouveaux.
* * * * *
Telles furent les paroles de celle qui nous guidait.
Et je suppliai Louvette de revenir avec moi chez ses parents; mais je vis bien dans ses yeux qu'elle ne me reconnaissait plus.
* * * * *
Toute la nuit, je vécus dans un univers de songes et de mensonges et j'essayai d'apprendre l'ignorance et l'illusion et l'étonnement de l'enfant nouveau-né.
Puis les petites flammes dansantes s'affaissèrent.
Alors, dans la triste nuit, j'aperçus des enfants candides qui pleuraient, n'ayant pas encore perdu la mémoire.
Et d'autres furent pris soudainement par la frénésie du travail, et ils coupaient des épis et les liaient en gerbes dans l'ombre.
Et d'autres, ayant voulu connaître la vérité, tournèrent leurs petites figures pâles vers les cendres froides, et moururent frissonnants dans leurs robes blanches.
* * * * *
Mais quand le ciel rose palpita, celle qui nous guidait se leva et ne se souvint pas de nous, ni de ceux qui avaient voulu connaître la vérité, et elle se mit en marche, et beaucoup d'enfants blancs la suivirent.
Et leur bande était joyeuse et ils riaient doucement de toutes choses.
Et lorsque le soir arriva, ils bâtirent de nouveau leur feu de paille.
Et de nouveau les flammes s'abaissèrent, et vers le milieu de la nuit les cendres devinrent froides.
* * * * *
Alors Louvette se souvint, et elle préféra aimer et souffrir, et elle vint près de moi avec sa robe blanche, et nous nous enfuîmes tous deux à travers la campagne.
IL LIBRO DELLA MIA MEMORIA
LA «RUBRIQUE» DES IMAGES
_In quella parte del libro della mia memoria, dinanzi alla quale poco si potrebbe leggere, si trova una rubrica..._
DANTE D'ALIGHIERI.
I
_LE CHRIST AU ROSSIGNOL_
Le Vendredi-Saint.
Le Christ est sur la croix, agonisant.
Les disciples, terrifiés, se sont enfuis.
Marie est retournée, épuisée de larmes.
Il doit ressusciter.
Mais ce n'est pas lui qui ressuscite.
Les disciples en ont trouvé un autre, qui lui ressemble;
C'est celui-là qui apparaîtra à Marie, à Madeleine, et aux pélerins incrédules.
Le Christ est abandonné.
Il va mourir sur la croix, dans une lande brûlée, où il y a des ravins comblés de ronces.
C'est le dimanche matin.
Voici que l'imposteur a resurgi, et le Christ, dans son agonie, entend la rumeur au lointain et les voix joyeuses qui chantent: _Kyrie eleison_.
Puis tout est silencieux encore.
Le silence nouveau du saint dimanche.
Alors paraît au bord d'un trou pierreux un petit lièvre.
Et sur la branche d'une ronce un petit rossignol vient et regarde.
Et le petit rossignol parle à Jésus.
II
_LE SOUVENIR D'UN LIVRE_
Le souvenir de la première fois où on a lu un livre aimé se mêle étrangement au souvenir du lieu et au souvenir de l'heure et de la lumière. Aujourd'hui comme alors, la page m'apparaît à travers une brume verdâtre de décembre, ou éclatante sous le soleil de juin, et, près d'elle, de chères figures d'objets et de meubles qui ne sont plus. Comme, après avoir longtemps regardé une fenêtre, on revoit, en fermant les yeux, son spectre transparent à croisières noires, ainsi la feuille traversée de ses lignes s'éclaire, dans la mémoire, de son ancienne clarté. L'odeur aussi est évocatrice. Le premier livre que j'eus me fut rapporté d'Angleterre par ma gouvernante. J'avais quatre ans. Je me souviens nettement de son attitude et des plis de sa robe, d'une table à ouvrage placée vis-à-vis de la fenêtre, du livre à couverture rouge, neuf, brillant, et de l'_odeur_ pénétrante qu'il exhalait entre ses pages: une odeur âcre de créosote et d'encre fraîche que les livres anglais nouvellement imprimés gardent assez longtemps. De ce livre je reparlerai plus tard: j'y ai appris à lire. Mais son odeur me donne encore aujourd'hui le frisson d'un nouveau monde entrevu, et la faim de l'intelligence. Encore aujourd'hui je ne reçois pas d'Angleterre un livre nouveau que je ne plonge ma figure entre ses pages jusqu'au fil qui le broche, pour humer son brouillard et sa fumée, et aspirer tout ce qui peut rester de ma joie d'enfance.
III
_LE LIVRE ET LE LIT_
Lire dans son lit est un plaisir de sécurité intellectuelle mêlée de bien-être. Mais il change de nature avec l'âge.
Souvenez-vous de la page la plus intéressante du gros roman que vous dévoriez après coucher, le soir, vers quinze ans, dans le moment où elle se brouille, s'assombrit, s'efface, tandis que la bougie brûlée à fond crépite, palpite bleue dans le bougeoir et s'éteint. Je m'éveillais le matin avant cinq heures pour tirer de leur cachette sous mon traversin les petits livres à cinq sous de la Bibliothèque Nationale. C'est là que j'ai lu les _Paroles d'un croyant_ de Lamennais, et l'_Enfer_ de Dante. Je n'ai jamais relu Lamennais; mais j'ai l'impression d'un terrible souper de sept personnages (si j'ai bonne mémoire) où résonnait comme un son de fer fatal, que je reconnus plus tard dans un conte de Poe. Je mettais le petit livre sur l'oreiller pour recevoir la première pauvre lumière du jour; et, couché sur le ventre, le menton soutenu par les coudes, j'aspirais les mots. Jamais je n'ai lu plus délicieusement. Il n'y a pas longtemps que j'ai essayé, un soir, de reprendre ma vieille position de cinq heures. Elle m'a paru insupportable.
Une charmante dame slave se plaignait un jour devant moi de n'avoir jamais trouvé la position «idéale» pour lire. Si on s'assied à une table, on ne se sent pas en «communion» avec le livre; si on s'en approche, la tête entre les mains, il semble qu'on s'y noie, dans une sorte d'afflux sanguin. Dans un fauteuil, le livre pèse vite. Au lit, sur le dos, on prend froid aux bras; souvent la lumière est mauvaise; il y a de la gêne pour tourner les pages et, sur le côté, la moitié du livre échappe: ce n'est plus la véritable possession.
Voilà pourtant où il faut se résoudre. «C'est détestable pour les yeux», disent les bonnes gens. Ce sont de bonnes gens qui n'aiment point lire.
Seulement l'âge diminue le plaisir de l'acte défendu où on ne sera pas surpris, et de la sécurité où toutes les audaces de la fantaisie peuvent danser à l'aise. Restent la solitude douillette et tiède, le silence de la nuit, la dorure voilée que donne sous la lampe aux idées et aux meubles luisants l'approche du sommeil, la joie sûre d'avoir à soi, près de son cœur, le livre qu'on aime. Quant à ceux qui lisent au lit, «contre l'insomnie», ils me font l'effet de pleutres, admis à la table des dieux et qui demanderaient à prendre le nectar en pilules.
IV
_LES «HESPÉRIDES»_
Lire Herrick, c'est lire des abeilles et du lait. Les mots sont luisants d'huile de fleurs, frottés de nard et diaprés de gouttelettes parfumées. Ses vers volent à l'éternité avec de petites ailes d'or battu. Il ne faut pas plus qu'ouvrir les _Hespérides_ et y tremper vite les yeux comme dans une vapeur de benjoin. Toute ligne apparue est peinte d'odeur qu'on hume du regard. Cire vierge et givre, riche pollen de pistils, nacre de papillons, pulpe de marguerites rosées. Sa tête frisée et aquiline, toute convergente vers la bouche, soufflait des bulles d'or. Il était ivre d'un vin qui pétillait en mousse de poésie. Buvez ses chansons dans des lacrymatoires de verre très mince. Pour une seconde vous serez entouré du printemps le plus blanc et de l'été le plus jaune. Mais ne lisez pas longtemps: vous seriez noyé dans un océan de roses.
V
_ROBINSON, BARBE-BLEUE ET ALADDIN_
Le plus haut plaisir du lecteur, comme de l'écrivain, est un plaisir d'hypocrite. Quand j'étais enfant, je m'enfermais au grenier pour lire un voyage au Pôle Nord, en mangeant un morceau de pain sec trempé dans un verre d'eau. Probablement j'avais bien déjeuné. Mais je me figurais mieux prendre part à la misère de mes héros.
Le vrai lecteur construit presque autant que l'auteur: seulement il bâtit entre les lignes. Celui qui ne sait pas lire dans le blanc des pages ne sera jamais bon gourmet de livres. La vue des mots comme le son des notes dans une symphonie amène une procession d'images qui vous conduit avec elles.
Je vois la grosse table mal équarrie où mange Robinson. Mange-t-il du chevreau ou du riz? Attendez... nous allons voir. Tiens, il s'est fait un plat tout rond, en terre rouge. Voilà le perroquet qui crie: on lui donnera tout à l'heure un peu de blé nouveau. Nous irons en voler dans le tas de réserve, sous l'appentis. Le rhum que Robinson buvait, quand il était malade, était dans une grosse bouteille noire, avec des côtes. Le mot «_fowling piece_» (pièce à volailles), que je ne comprenais pas trop me donnait les imaginations les plus extraordinaires sur le fusil de Robinson. (Longtemps je me suis figuré que les «icoglans stupides» des _Orientales_ étaient une espèce de caméléons. Encore aujourd'hui je fais violence à ma fantaisie pour lui persuader que ce ne sont que des gendarmes).
Comment était faite la lampe d'Aladdin? A mon idée, un peu comme les lampes à huile de notre salle d'études. Aussi étais-je anxieux de la manière dont s'y prendrait Aladdin pour la vider. L'endroit où il fallait la frotter avec du sable fin--les mots ne sont nulle part dans le texte, mais je ne puis les en dissocier, et c'est encore avec du sable fin que la femme de Barbe-Bleue essaye d'effacer la tache de sang sur la clef--se trouvait quelque part sur le renflement du ventre en métal. Je sais maintenant que la lampe d'Aladdin était une lampe de cuivre, à bec, toute ronde et ouverte, comme les lampes grecques et arabes; mais je ne la «vois» plus.
Revenons à la clef de Barbe-Bleue. Ce qui m'y plaisait c'est qu'elle était «fée», chose qui m'intriguait prodigieusement. Je n'y comprenais rien. Mais j'y pensais bien souvent. Hélas! c'est une faute d'impression devenue traditionnelle. Dans l'ancienne édition (elle est bien rare) vous lirez que la clef était «fée»--_fata_,--enchantée, qu'on y avait fait œuvre de fée. C'est très clair: seulement je ne peux plus y rêver.
La pantoufle de verre de Cendrillon,--comme ce verre me paraissait précieux, translucide, délicatement filé, à la manière des petits bougeoirs de Venise avec lesquels nous avions joué,--la pantoufle est en étoffe, en _vair_. Je ne la «vois» plus du tout.
Je me figurais avec une grande précision les olives vertes et luisantes, saupoudrées avec de la poudre d'or dans les vases de Camaralzaman; le mur un peu délabré, veiné de lierre, gris de mousse, empli de soleil, au pied duquel le prince travaillait chez le jardinier; la boutique de Brededdin Hassan, devenu pâtissier; l'arête fixée dans la gorge du petit bossu; le gros livre empoisonné avec ses pages collées l'une contre l'autre et la tête de Durban soudée à la couverture de cuir brun du livre par le sang figé, comme un bout de bougie sur du suif glacé... Chères, chères images dont j'aime tant à revoir les couleurs quand je les trouve sous leur rubrique _nel libro della mia memoria_.
TABLE DES MATIÈRES
LA LAMPE DE PSYCHÉ
MIMES
Prologue 11 I. Le Cuisinier 13 II. La fausse Marchande 15 III. L'Hirondelle de bois 17 IV. L'Hôtellerie 19 V. Les Figues peintes 21 VI. La Jarre couronnée 23 VII. L'Esclave déguisé 24 VIII. La Veillée nuptiale 26 IX. L'Amoureuse 28 X. Le Marin 30 XI. Les six Notes de la flûte 32 XII. Le Vin de Samos 34 XIII. Les trois Courses 35 XIV. L'Ombrelle de Tanagra 37 XV. Kinné 39 XV*. Sismé 41 XVI. Les Présents funéraires 43 XVII. Hermès Psychagôgos 45 XVIII. Le Miroir, l'Aiguille, le Pavot 47 XIX. Akmé 49 XX. L'Ombre attendue 51 Épilogue 53
LA CROISADE DES ENFANTS
Récit du Goliard 61 Récit du Lépreux 64 Récit du Pape Innocent III 68 Récit de trois petits Enfants 73 Récit de François Longuejoue, Clerc 76 Récit du Kalandar 78 Récit de la petite Allys 82 Récit du Pape Grégoire IX 84
L'ÉTOILE DE BOIS
L'Étoile de Bois 91
LE LIVRE DE MONELLE
I. Paroles de Monelle 119
II. Les Sœurs de Monelle:
L'Égoïste 133 La Voluptueuse 138 La Perverse 143 La Déçue 148 La Sauvage 154 La Fidèle 159 La Prédestinée 163 La Rêveuse 167 L'Exaucée 172 L'Insensible 176 La Sacrifiée 181
III. Monelle:
De son Apparition 189 De sa Vie 193 De sa Fuite 198 De sa Patience 203 De son Royaume 208 De sa Résurrection 213
IL LIBRO DELLA MIA MEMORIA
LA «RUBRIQUE» DES IMAGES
I. Le Christ au Rossignol 221 II. Le Souvenir d'un Livre 223 III. Le Livre et le Lit 225 IV. Les «Hespérides» 227 V. Robinson, Barbe-Bleue et Aladdin 228
ACHEVÉ D'IMPRIMER Le Quinze Novembre mil neuf cent vingt et un PAR Félix LAINÉ A CHARTRES pour le MERCVRE DE FRANCE
NOTE DU TRANSCRIPTEUR
Dans _Mimes_, les mots grecs et le titre de chaque chapitre sont situés dans l'original au pied de la première page de chaque mime (le grec à gauche, le titre à droite), et non en tête de chapitre.
On a transcrit entre signes _soulignés_ les passages mis en exergue par une typographie en italique (ou par l'usage de caractères droits au sein d'un texte en italique).