Oeuvres de Marcel Schwob. Volume 2 of 2, La lampe de Psyché; Il libro della mia memoria
Part 1
ŒUVRES DE MARCEL SCHWOB
LA LAMPE DE PSYCHÉ MIMES--LA CROISADE DES ENFANTS--L'ÉTOILE DE BOIS LE LIVRE DE MONELLE IL LIBRO DELLA MIA MEMORIA
PARIS MERCVRE DE FRANCE XXVI, RVE DE CONDÉ, XXVI
M CM XXI
IL A ÉTÉ TIRÉ:
39 exemplaires sur vergé d'Arches numérotés à la presse de 1 à 39.
550 exemplaires sur papier vergé pur fil Lafuma numérotés de 40 à 589.
JUSTIFICATION DU TIRAGE
LA LAMPE DE PSYCHÉ
Lo, in yon brilliant window niche How statue-like I see thee stand, Thy agate lamp within thy hand. Ah, Psyche, from the regions which Are holy land!
EDGAR ALLAN POE
VNICAE DILECTAE AC SVPER VITAM PRETIOSAE MARGARITAE SVAE PROPTER VITAM VITAÏ CAVSAE D. D. MARCELLVS SVEVIVS
MIMES
(1894)
τέττιξ, διόπτρον, ἄνθος
PROLOGVE. Le poète Herondas, qui vivait dans l'île de Cos sous le bon roi Ptolémée, envoya vers moi une fluette ombre infernale qui avait aimé ici-bas. Et ma chambre fut pleine de myrrhe; et un souffle léger refroidit ma poitrine. Et mon cœur devint pareil au cœur des morts: car j'oubliai ma vie présente.
L'ombre aimante secoua du pli de sa tunique un fromage de Sicile, une frêle corbeille de figues, une petite amphore de vin noir et une cigale d'or. Aussitôt j'eus le désir d'écrire des mimes et mes narines furent chatouillées par l'odeur du suint des laines nouvelles et la fumée grasse des cuisines d'Agrigente et le parfum âcre des étals de poisson à Syracuse. Dans les rues blanches de la ville passèrent des cuisiniers haut retroussés, et des joueuses de flûte aux gorges savoureuses, et des entremetteuses aux pommettes ridées, et des marchands d'esclaves aux joues gonflées d'argent. Par les pâturages bleus d'ombre glissèrent des pâtres siffleurs, portant des roseaux luisants de cire, et des pétrisseuses de lait couronnées de fleurs rousses.
Mais l'ombre aimante n'écouta point mes vers. Elle tourna sa tête dans la nuit et secoua du pli de sa tunique un miroir d'or, des pavots mûrs, une tresse d'asphodèles, et me tendit un des joncs qui croissent sur les bords du Léthé. Aussitôt j'eus le désir de la sagesse et de la connaissance des choses terrestres. Or je vis dans le miroir la tremblante image transparente des flûtes et des coupes et des chapeaux à haute pointe et des visages frais aux lèvres sinueuses, et le sens obscur des objets m'apparut. Puis je m'inclinai sur les pavots, et je mordis les asphodèles, et mon cœur fut lavé d'oubli, et mon âme saisit l'ombre par la main afin de descendre vers le Ténare.
L'ombre lente et fluette me conduisit beaucoup parmi l'herbe noire des enfers, où nos pieds se teignaient aux fleurs du safran. Et là j'eus le regret des îles dans la mer pourprée, des grèves siciliennes rayées de chevelures marines et de la lumière blanche du soleil. Et l'ombre aimante comprit mon désir. Elle toucha mes yeux de sa main ténébreuse et je vis remonter Daphnis et Chloé vers les champs de Lesbos. Et j'éprouvai leur douleur de goûter parmi la nuit terrestre l'amertume de leur seconde vie. Et la Bonne Déesse donna la taille du laurier à Daphnis, et à Chloé la grâce de l'oseraie verte. Aussitôt je connus le calme des plantes et la joie des tiges immobiles.
Alors j'envoyai vers le poète Herondas des mimes nouveaux parfumés du parfum des femmes de Cos et du parfum des fleurs blêmes de l'enfer et du parfum des herbes souples et sauvages de la terre. Ainsi le voulut cette fluette ombre infernale.
le cuisinier
μάχαιρα
MIME I. Tenant ainsi un congre d'argent, et de l'autre main mon couteau de cuisine à large lame, je reviens du port à notre maison. Celui-ci était pendu par les ouïes à l'étal d'une marchande aux cheveux luisants, parfumée d'huile marine. Avec dix drachmes, j'achetais ce matin le marché aux poissons: sauf le congre, il n'y avait que de petites limandes, des anguilles maigres et des sardines qu'on ne donnerait pas aux hoplites des remparts. Cependant je vais l'ouvrir; il se tord comme la lanière d'un fouet de cuir; puis je le tremperai dans la saumure et je promettrai la fourche aux enfants qui allument le feu.
--Apportez le charbon! soufflez sur la braise: elle est de peuplier; ses étincelles ne vous donneront pas la chassie. Voyez, votre tête est vide comme la vessie gonflée de ce congre: le mettrai-je à terre? Donnez-moi une claie. Allez aux corbeaux! Cette sauge ne vaut rien, Glaucon: j'en ferai emplir ta bouche, quand tu seras en croix. Puissiez-vous tous éclater comme des ventres de truie bourrés de farine grasse! Les anneaux! les crochets! Et toi, bien que tu lèches les mortiers jusqu'au fond, tu as encore laissé de l'ail broyé d'hier! Que le pilon t'étouffe et t'empêche de répondre!
Ce congre aura la chair douce. Il sera mangé par des convives délicats: Aristippe, qui vient couronné de roses, Hylas, dont les sandales mêmes sont teintes de poudre rouge, et mon maître Parnéios aux agrafes d'or repoussé. Je sais qu'ils frapperont dans leurs mains en le goûtant, et ils me permettront de rester, appuyé contre la porte, pour voir les jambes souples des danseuses et des citharistes.
la fausse marchande
ἔγχελυς
MIME II. α Je te ferai frapper, oui, frapper de verges. Ta peau sera couverte de taches comme un manteau de nourrice.--Esclaves, emmenez-la; battez-lui d'abord le ventre; retournez-la comme une limande, et battez-lui le dos! Écoutez-la; entendez-vous sa langue? Ne cesseras-tu pas, malheureuse?
β Et qu'ai-je fait, pour être livrée aux sycophantes?
α C'est une chatte qui n'a rien volé; elle veut digérer à son aise, et se coucher moëlleusement.--Esclaves, emportez ces poissons dans vos paniers.--Pourquoi vendais-tu des lamproies, puisque les magistrats l'ont défendu?
β J'ignorais cette défense.
α Le crieur public ne l'a-t-il pas annoncé à haute voix dans le marché, en commandant: «Silence»?
β Je n'ai pas entendu le «silence».
α Tu railles, coquine, les ordres de la cité.--Cette femme aspire à la tyrannie. Dépouillez-la, que je voie si elle ne cache pas un Pisistrate.--Ah! ah! tu étais femme tout à l'heure. Voyez donc, voyez donc. Assurément voilà une marchande d'une espèce nouvelle. Est-ce que les poissons te préféraient ainsi, ou bien les acheteurs?--Laissez ce jeune homme tout nu: les héliastes jugeront s'il doit être puni pour vendre à l'étal des poissons interdits, habillé en femme.
β O sycophante, prends pitié de moi et écoute. J'aime à la mort une jeune fille qui est gardée par le marchand d'esclaves des Longs-Murs. Il veut la vendre douze mines, et mon père refuse l'argent. J'ai trop rôdé autour de la maison, et on l'enferme pour m'empêcher de la voir. Tout à l'heure elle viendra au marché avec ses amies et son patron. Je me suis ainsi déguisé pour pouvoir lui parler; et, afin d'attirer son attention, je vends des lamproies.
α Si tu me donnes une mine, je ferai saisir ton amie avec toi, lorsqu'elle achètera ton poisson, et je feindrai de vous dénoncer tous deux, toi comme vendeuse, elle comme acheteuse; puis, enfermés chez moi, vous raillerez jusqu'à l'aube prochaine le marchand avide.--Esclaves, rendez sa robe à cette femme--car c'est une femme (ne l'aviez-vous pas vu?) et ses lamproies sont de fausses lamproies--par Hermès, ce sont de très grosses anguilles luisantes (ne pouviez-vous pas me le dire?).--Retourne, insolente, à ton étal, et garde-toi de rien vendre, car je te soupçonne encore.--Voici la jeune fille; par Aphrodite, ses reins sont souples; j'aurai une mine, et peut-être, en effrayant ce jeune homme, la moitié d'un lit.
l'hirondelle de bois
χελιδών
MIME III. Ouvre-nous! enfant, enfant, ouvre-nous! Ce sont les petits de l'hirondelle de bois. Elle est peinte, la tête rouge et les ailes bleues. Nous savons que les vraies hirondelles ne sont pas ainsi; et, par Philomèle, en voici une qui tire sa ligne dans le ciel; mais la nôtre est en bois. Enfant! ouvre-nous, ouvre-nous! enfant!
Nous sommes ici dix, vingt et trente qui portons l'hirondelle peinte pour vous annoncer le retour du printemps. Il n'y a pas encore de fleurs, mais recevez ces rameaux blancs et roses. Nous savons que vous faites cuire un estomac farci, des bettes au miel; et votre esclave a acheté hier des loirs pour les confire dans le sucre. Gardez votre festin; nous demandons peu de chose. Des noix frites! des noix frites! Enfant, donne-nous des noix! donne-nous des noix, enfant!
L'hirondelle a la tête rouge comme l'aurore nouvelle et les ailes bleues comme le ciel du nouveau mois. Réjouissez-vous! Les portiques donneront de la fraîcheur et les arbres peindront leur ombre sur les prairies. Notre hirondelle vous promet beaucoup de vin et d'huile. Versez l'huile de l'année passée dans nos cruches, et le vin dans nos amphores; car--écoute, enfant--l'hirondelle dit qu'elle veut en goûter! Verse le vin et l'huile pour notre hirondelle de bois!
Vous avez peut-être autrefois, quand vous étiez enfant, mené l'hirondelle comme nous. Elle fait signe qu'elle s'en souvient. Ne nous laissez pas devant votre porte jusqu'aux torches de ce soir. Donnez-nous des fruits et des fromages. Si vous êtes généreux, nous irons à la maison prochaine, où demeure l'avare aux sourcils rouges. L'hirondelle lui demandera son plat de lièvre, sa tarte dorée, ses grives rôties, et nous le prierons de nous jeter des pièces d'argent. Il haussera les sourcils et secouera la tête. Nous apprendrons à notre hirondelle une chanson dont vous rirez. Car elle sifflera par la ville l'histoire de la femme d'un avare aux sourcils rouges.
l'hôtellerie
κόρεις
MIME IV. Auberge, pleine de punaises, le poète mordu jusqu'au sang te salue. Ce n'est pas pour te remercier de l'avoir abrité une nuit, au bord d'un chemin obscur; la route est boueuse comme celle qui mène chez Hadès--mais tes grabats sont cassés, tes lumières fumeuses; ton huile est rance, ta galette moisie, et, depuis l'automne dernier, il y a des petits vers blancs dans tes noix vides. Mais le poète est reconnaissant aux vendeurs de porcs qui venaient de Mégare à Athènes, et dont les hoquets l'empêchèrent de dormir (tes cloisons, auberge, sont minces), et il rend grâce aussi à tes punaises, qui le tinrent éveillé en le rongeant tout le long du corps, tandis qu'elles avançaient par bandes pressées sur les sangles.
Car il voulut, faute de sommeil, respirer par une baie de la muraille la lumière blanche de la lune, et il vit un marchand de femmes qui frappait à la porte, très tard dans la nuit. Le marchand cria: «Enfant, enfant!» mais l'esclave ronflait sur le ventre et de ses bras croisés bouchait ses oreilles avec la couverture. Alors le poète s'enveloppa d'une robe jaune, dont la couleur était celle des voiles de noces; cette robe teinte de crocos lui avait été laissée par une jeune fille joyeuse, le matin où elle s'était enfuie, vêtue du manteau d'un autre amant. Ainsi le poète, semblable à une servante, ouvrit la porte; et le marchand de femmes fit entrer une troupe nombreuse. La dernière jeune fille avait les seins fermes comme un coing; elle valait au moins vingt mines.
--O servante, dit-elle, je suis lasse; où est mon lit?
--O ma chère maîtresse, dit le poète, voici que tes amies sont couchées dans tous les lits de l'auberge; il ne reste plus que le grabat de ta servante; si tu veux t'y étendre, tu es libre.
L'homme misérable qui nourrissait toutes ces fraîches jeunes filles éclaira le visage du poète avec la grosse mèche de la lampe, couverte de lumignons; et comme il aperçut une servante ni trop belle ni trop soignée, il se tut.
Auberge, le poète mordu jusqu'au sang te remercie. La femme qui coucha cette nuit avec la servante était plus molle que le duvet d'oie, et sa gorge parfumée comme un fruit mûr. Mais tout cela fût resté secret, auberge, sans le bavardage criard de ton grabat. Le poète craint que les petits porcs de Mégare n'aient appris ainsi son aventure. O vous, qui écoutez ces vers, si les «coï, coï» des petits porcs à l'agora d'Athènes vous racontent faussement que notre poète a des amours viles, venez voir à l'auberge l'amie aux seins durs comme des coings qu'il a su prendre, mordu par les bienheureuses punaises, dans une nuit de lune.
les figues peintes
συκῆ
MIME V. Cette jarre pleine de lait sera offerte à la petite déesse de mon figuier. Je verserai tous les matins du lait nouveau, et, s'il plaît à la déesse, j'emplirai la jarre de miel ou de vin non mêlé. Ainsi je l'honorerai du printemps jusqu'à l'automne; et si un orage brise la jarre, j'en achèterai une autre au marché des poteries, quoique l'argile soit chère cette année.
En retour, je prie la petite déesse qui garde le figuier dans mon jardin de changer la couleur des figues. Elles étaient blanches, savoureuses et sucrées; mais Iolé en est lasse. Maintenant elle désire des figues rouges, et jure qu'elles seront meilleures.
Il n'est point naturel qu'un figuier à figues blanches pousse des figues rouges à l'automne; cependant Iolé le veut. Si j'ai été pieux envers les dieux de mon jardin; si je leur ai tressé des couronnes de violettes et versé des aiguières pleines de vin et de lait; si j'ai secoué pour eux des pavots à l'heure où le soleil embrase la crête de ma muraille parmi les nuées de moucherons qui prennent l'air de la nuit; si je suis digne de leur amitié par ma religion, fais fleurir ton figuier, ô déesse, pour des figues rouges.
Si tu ne m'écoutes pas, je ne cesserai de t'honorer avec des jarres fraîches; mais je serai contraint de me lever à l'aube, dans la saison des fruits, pour ouvrir subtilement toutes les figues nouvelles et en peindre l'intérieur avec de la bonne pourpre de Tyr.
la jarre couronnée
ὑάκινθος
MIME VI. Potier, ayant tourné le fond d'une jarre dont j'ai pétri et courbé le ventre de terre dorée, je l'ai emplie de fruits pour le dieu des jardins. Mais il considère le feuillage tremblant, de peur que les voleurs percent les murailles. A la nuit, des loirs furtifs ont enfoncé leurs museaux parmi les pommes et les ont rongées jusqu'aux pépins. Timides, à la quatrième heure, ils agitèrent leurs queues duvetées, blanches et noires. A l'aube, les oiseaux d'Aphrodite se sont perchés sur les bords violets de mon pot d'argile en hérissant les petites plumes changeantes de leur cou. Sous le midi qui frémit, une jeune fille s'est avancée seule vers le dieu, avec des couronnes d'hyacinthe. Et m'ayant aperçu tandis que je restais penché derrière un hêtre, sans me regarder elle a couronné la jarre vide de fruits. Que le dieu ainsi privé de fleurs s'irrite, que les loirs mordent mes pommes, que les oiseaux d'Aphrodite inclinent l'un vers l'autre leurs têtes tendres! J'ai mêlé dans mes cheveux les hyacinthes frais, et jusqu'au prochain midi j'attendrai la couronneuse de jarres.
l'esclave déguisé
μάστιξ
MIME VII. O Mannia, viens châtier cet insolent avec un bon fouet en cuir de Paphlagonie. Je l'ai acheté dix mines à des marchands phéniciens, et il n'a pas souffert de la faim chez moi. Qu'il dise si les cuisiniers lui ont donné des olives et du poisson salé. Il s'est rempli le ventre avec des estomacs farcis et rôtis, des anguilles du lac Copaïs, et des fromages gras qui portaient encore la marque de leur claie d'osier. Il a bu du vin non mêlé que je faisais conserver dans des outres odorantes en peau de chèvre. Il a vidé mes flacons de baume syrien, et sa tunique est violette de pourpre: jamais les laveuses ne l'ont trempée dans les cuves. Ses cheveux s'éparpillent comme les aigrettes d'une torche d'or; le tondeur n'en a pas approché ses ciseaux. Mes femmes l'épilent tous les jours, et la langue rouge de la lampe lèche sa peau. Ses reins sont plus blancs que ma gorge ou que la croupe des lionnes d'ivoire sculptées sur les manches à couteaux.
Par mon âme, il a bu autant de vin dans mes cratères en une soirée que les initiées des Thesmophories pendant les trois jours de mystères. Je croyais qu'il ronflait, étendu près des cuisines, et je voulais prier les broyeurs de lui frotter les lèvres, pour le punir, avec un pilon à mortier; il aurait expié son ivresse par l'âcre saveur de l'ail fraîchement écrasé. Mais je l'ai trouvé chancelant, les yeux troubles, tenant à la main mon miroir d'argent poli; et ce trois fois impur, ayant volé dans mon coffret à bijoux une de mes cigales d'or, l'avait placée parmi ses cheveux enroulés. Puis, debout sur une jambe, et le corps agité par les frémissements du vin, il entourait sa cuisse du voile de gaze dont j'ai coutume de me couvrir sous ma tunique de laine blanche, quand je vais avec mes amies voir les fêtes d'Adonis.
la veillée nuptiale
λύχνος
MIME VIII. Cette lampe à mèche neuve brûle de l'huile fine et claire en face de l'étoile du soir. Le seuil est jonché par les roses que les enfants n'ont pas emportées. Les danseuses balancent les dernières torches qui étendent vers l'ombre leurs doigts de feu. Le petit flûtiste a soufflé encore trois notes aigres dans sa flûte d'os. Les porteurs sont venus avec des coffrets pleins d'anneaux translucides pour les chevilles. Celui-ci a enduit sa figure de suie et m'a chanté les railleries de son dème. Deux femmes aux voiles rouges sourient parmi l'air apaisé, en se frottant les mains de cinabre.
L'étoile du soir monte et les fleurs lourdes se ferment. Près de la grande cuve à vin, couverte d'une pierre sculptée, s'est assis un enfant rieur dont les pieds lumineux sont chaussés de sandales d'or. Il secoue une torche de pin et les cheveux vermeils s'éparpillent dans la nuit. Ses lèvres sont entr'ouvertes comme un fruit qui bâille. Il éternue sur la gauche et le métal sonne à ses pieds. Je sais qu'il partira d'un bond.
Io! Voici venir le voile jaune de la vierge! Ses femmes la soutiennent sous les bras. Éloignez les torches! Le lit des noces l'attend, et je la guiderai vers la molle lueur des tissus de pourpre. Io! Plongez dans l'huile odorante la mèche de la lampe. Elle crépite et meurt. Éteignez les torches! O ma fiancée, je te soulève contre ma poitrine: que tes pieds ne frôlent pas les roses du seuil.
l'amoureuse
φάσηλος
MIME IX. Je prie ceux qui liront ces vers de rechercher mon esclave cruel. Il s'est enfui de ma chambre à la deuxième heure après le milieu de la nuit.
Je l'avais acheté dans une ville bithynienne et il sentait le baume de son pays. Sa chevelure était longue et ses lèvres douces. Nous montâmes sur un bateau aminci comme la coque de la faséole. Et les matelots barbus nous interdirent de nous tondre ou de nous épiler, de crainte des tempêtes; et ils jetèrent dans la mer un chat tacheté à la lueur de la lune nouvelle. Les petites paumes de bois et les voiles de lin qui poussent les barques nous menèrent par la mer Pontique, dont les flots sont noirs, jusqu'aux rives de la Thrace où le liséré d'écume est de pourpre et de safran quand le soleil se lève. Et nous traversâmes aussi les Cyclades, et nous touchâmes à l'île de Rhodes. Près de là, nous sortîmes de la coque effilée dans une autre petite île dont je ne dirai jamais le nom. Car les grottes y sont tendues d'herbe rousse et semées d'ajoncs verts, les prairies molles comme le lait, et toutes les baies des arbrisseaux, soient-elles rouge sombre, claires autant que des grains de cristal, ou aussi noires que les têtes des hirondelles, ont un suc délicieux qui ranime l'âme. Je resterai muette sur cette île, comme une initiée aux mystères. Elle est bienheureuse et on n'y voit point d'ombres. J'y aimai tout un été. A l'automne un bateau plat nous conduisit vers cette campagne. Car mes affaires étaient négligées; et je voulais lever de l'argent pour vêtir celui-ci avec des tuniques de byssos fin. Et je lui ai donné des bracelets d'or, des bâtons tressés d'électron et des pierres qui brillent dans l'ombre.
Misérable que je suis! Il s'est levé d'auprès de moi et je ne sais où le retrouver. O femmes qui pleurez Adonis chaque année, ne méprisez pas mes supplications! Si ce criminel vient entre vos mains, tissez autour de lui des chaînes de fer; serrez ses jambes dans les entraves; jetez-le dans le cachot pavé de dalles; faites-le mener à la croix, et que le Broyeur des Chairs lui courbe la tête sous les fourches: semez des graines à pleines mains autour de la colline des supplices, afin que les milans et les corbeaux volent plus vite vers son corps. Mais plutôt (car je n'ai pas confiance en vous et je sais que vous auriez pitié d'une peau si polie à la pierre ponce) ne le touchez pas, même avec l'extrémité délicate de vos doigts. Mandez-le à vos jeunes messagers; qu'on me le renvoie aussitôt; je saurai le punir moi-même: je le punirai cruellement. Par les dieux irrités, je l'aime, je l'aime.
le marin
κόγχη
MIME X. Si vous doutez que j'aie manié les lourdes rames, regardez mes doigts et mes genoux; vous les trouverez usés comme d'anciens outils. Je connais chaque herbe de la plaine marine qui est parfois violette et parfois bleue, et j'ai la science de tous les coquillages enroulés. Il y a de ces herbes qui sont douées de notre vie: celles-là ont des yeux transparents comme la gelée, un corps semblable à la tétine de truie, et une multitude de membres minces qui sont aussi des bouches. Et parmi les coquilles trouées, j'en ai vu qui étaient percées plus de mille fois; et de chaque petite ouverture sortait ou rentrait un pied de chair sur lequel marchait la coquille.
Après avoir franchi les colonnes d'Héraklès, l'Océan qui entoure la terre devient inconnu et furieux.
Et il crée dans sa course des îles sombres où vivent des hommes différents et des animaux merveilleux. Là est un serpent à barbe dorée qui gouverne son royaume avec sagesse; et les femmes de cet endroit ont un œil à l'extrémité de chacun de leurs doigts. D'autres ont des becs et des huppes comme les oiseaux; pour le reste ils sont semblables à nous. Dans une île où j'arrivai, les habitants portaient leurs têtes à la place où nous avons l'estomac; et quand ils nous saluèrent, ils inclinèrent leurs ventres. Pour les cyclopes, les pygmées et les géants, je n'en parlerai pas; car leur nombre est trop grand.
Aucune de ces choses ne me paraît tenir du prodige; je n'en éprouve pas de terreur. Mais un soir j'ai vu Skylla. Notre bateau touchait le sable de la côte sicilienne. Comme je tournais le gouvernail, j'aperçus au milieu de l'eau une tête de femme qui avait les yeux fermés. Ses cheveux étaient couleur d'or. Elle semblait dormir. Et aussitôt je tremblai; car je craignais de voir ses prunelles, sachant bien qu'après les avoir contemplées je dirigerais la proue de notre bateau vers le gouffre de la mer.
les six notes de la flûte
σύρινξ
MIME XI. Dans les pâturages gras de la Sicile il y a un bois d'amandiers doux, non loin de la mer. Là est un siège ancien fait de pierre noire où les pâtres se sont assis depuis des années. Aux rameaux des arbres voisins pendent des cages à cigales tressées de jonc fin et des nasses d'oseraie verte qui servirent à prendre le poisson. Celle qui dort, dressée sur le siège de pierre noire, les pieds enroulés de bandelettes, la tête cachée sous un chapeau pointu de paille rousse, attend un pâtre qui n'est jamais revenu. Il partit, les mains enduites de cire vierge, pour couper des roseaux dans les halliers humides: il voulait en modeler une flûte à sept tuyaux, ainsi que l'avait enseigné le dieu Pan. Et lorsque sept heures se furent écoulées, la première note jaillit auprès du siège de pierre noire où veillait celle qui dort aujourd'hui. Or la note était proche, claire et argentine. Puis sept heures passèrent sur la prairie bleue de soleil, et la seconde note retentit, joyeuse et dorée. Et toutes les sept heures la dormeuse de maintenant entendit sonner un des tuyaux de la flûte nouvelle. Le troisième son fut lointain et grave comme la clameur du fer. Et la quatrième note fut plus lointaine encore et profondément tintante, ainsi que la voix du cuivre. La cinquième fut troublée et brève, semblable au choc d'un vase d'étain. Mais la sixième fut sourde et étouffée et sonore juste autant que les plombs d'un filet qui se frappent.