Oeuvres de Champlain

Chapter 91

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Mond. Seigneur de Montmorency me continuant en l'honneur de sa Lieutenance en lad. nouvelle France, me commande de faire le voyage, & d'aller à Québec m'y fortifier au mieux qu'il me seroit possible, & luy donner advis de tout ce qui se passeroit, pour y apporter l'ordre requis. Donc je partis de Paris avec ma famille, équipé de tout ce qui m'estoit necessaire. Estant à Honnefleur, il y eut encore quelque brouillerie sur le commandement que je devois avoir audit pays, & ceste compagnie receut un extrême desplaisir de ce changement. J'en escris à Monseigneur, & aud. Sieur Dolu, qui leur mandent que le Roy & Monseigneur entendoient que j'eusse l'entier & absolu commandement en toute l'habitation, & sur tout ce qui y seroit, horsmis pour ce qui estoit du magazin de leurs marchandises, desquelles leurs commis ou facteurs pouvoient disposer. Que sa Majesté avoit promis de nous donner armes & munitions de guerre, pour la defense du fort que je ferois bastir. Et s'ils ne vouloient obeir aux volontez de sa 328/984 Majesté, & de mond. seigneur que je fisse arrester le vaisseau, jusques à ce que cela fust exécuté. On en r'escrit au sieur de Brécourt, maistre d'hostel de mond. Seigneur, & Receveur de l'Admirauté, & aux Officiers nos associez, bien faschez de tout cecy, mais en fin ils acquiescerent à la raison. Au mesme temps sa Majesté me fit l'honneur de m'escrire ceste lettre sur mon partement.

CHAMPLAIN, Ayant sceu le commandement que vous aviez receu de mon cousin le Duc de Montmorency, Admiral de France, & mon Vice-roy en la nouvelle France, de vous acheminer audit païs, pour y estre son Lieutenant, & avoir soin de ce qui se presentera pour le bien de mon service, j'ay bien voulu vous escrire ceste lettre, pour vous asseurer que j'auray bien agreables les services que me rendrez en ceste occasion, surtout si vous maintenez led. païs en mon obeissance, faisant vivre les peuples qui y sont, le plus conformément aux loix de mon Royaume, que vous pourrez, & y ayant le soin qui est requis de la Religion Catholique, afin que vous attiriez par ce moyen la bénédiction divine sur vous, qui sera reussir vos entreprises & actions à la gloire de Dieu, que je prie (Champlain) vous avoir en sa saincte & digne garde. Escrit à Paris le 7e jour de May, 1620.

Signé, LOUIS. Et plus bas, BRULART.

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SECONDE PARTIE DES VOYAGES DU SIEUR de Champlain.

LIVRE PREMIER.

_Voyage de l'Autheur en la Nouvelle France avec sa famille. Son arrivée à Québec. Prend possession du Pais, au nom de monsieur de Montmorency._

CHAPITRE PREMIER.

L'an 1620, je retournay avec ma famille à la Nouvelle France, où arrivasmes au mois de May[499]. Nous traversasmes plusieurs Isles, & entr'autres celles aux Oyseaux, où il y en a tel nombre, qu'on les tue à coups de bastons. Le 24[500] nous passasmes proche Gaspey, entrée du fleuve sainct Laurent.

[Note 499: Juin. Champlain, étant arrivé à la rade de Tadoussac le 7 juillet, après une traversée de deux mois, avait dû partir de Honfleur vers le 8 de mai, comme le prouve du reste la date de la lettre que le roi lui adressa «sur son parlement» (p. 328, 1ère partie). Il devait donc être en vue de Terreneuve vers le 20 de juin; puisque le 24 il n'était qu'à Gaspé.]

[Note 500: Le 24 juin.]

2/986 Le 7 de Juillet nous mouillasmes l'anchre au moulin Baudé, à une lieue du port de Tadoussac, ayant esté deux mois à la traverse de nostre voyage, où un chacun loua Dieu de nous voir à port de salut, & principalement moy, pour le sujet de ma famille, qui avoit beaucoup enduré d'incommoditez en cette fascheuse traverse.

Le lendemain un petit batteau vient à nostre bord, qui nous dit que le vaisseau où estoit le Sieur Deschesnes, party un mois auparavant nous, estoit arrivé, qui fut prés de deux mois à sa traverse[501]. Le Sieur Boullé, mon beau frère estoit en ce batteau, qui fut fort estonné de voir sa soeur, & comme elle s'estoit resolue de passer une mer fascheuse, & fut grandement resjouy, & elle & moy au prealable; lequel nous dit que deux vaisseaux de la Rochelle, l'un du port de 70 tonneaux, l'autre de 45 estoient venus proche de Tadoussac traitter; nonobstant les deffences du Roy, & avoient couru fortune d'estre pris par ledit Deschesnes proche du Bicq, à 15 lieues de Tadoussac, neantmoins se sauverent comme meilleurs voilliers. Ils emportèrent cette année nombre de pelleteries, & avoient donné quantité d'armes à feu, avec poudre, plomb, mesche, aux Sauvages; chose tres-pernicieuse & prejudiciable, d'armer ces infidèles de la façon, qui s'en pourroyent servir 3/987 contre nous aux occasions. Voila comme tousjours ces rebelles ne cessent de mal faire, n'ayant encore bien commencé, desobeissant aux commandemens de sa Majesté, qui le défend par ses Commissions, sur peine de la vie. Telles personnes meriteroient d'estre chastiez severement, pour enfraindre les Ordonnances: mais quoy, dit on, sont Rochelois, c'est à dire très mauvais & desobeissans subjects, où il n'y a point de justice: prenez les si pouvez & les chastiez, le Roy vous le permet par les commissions qu'il vous donne. D'avantage ces meschans larrons qui vont en ce païs subornent les sauvages, & leurs tiennent des discours de nostre Religion, très-pernicieux & meschans, pour nous rendre d'autant plus odieux en leur endroit.

[Note 501: Ce vaisseau était _la Sallemande_. On voit, par une lettre du P. Jamay, qui y était passager, avec Frère Bonaventure, qu'il partit de Honneur le 5 d'avril, et arriva à Tadoussac le 30 mai. «Nous nous divisames en deux bandes,» dit-il, «je partis le premier avec l'un de nos frères appellé F. Bonaventure, dans le premier Navire, qu'on nomme la Sallemande; nous sortismes du Havre de Honfleur le Dimanche de la Passion» (qui, cette année, 1620, tombait le 5 avril), «& arrivâmes le Samedy des Octaves de l'Ascension» (30 mai), «dans le port de Tadoussac.» (Sagard. Hist. du Canada, p. 58.)]

Nous apprismes que les sieurs du Pont & Deschesne estoient partis de Québec pour aller à mont ledit fleuve affin de traitter à une isle devant la riviere des Hiroquois, ayant laissé à Tadoussac deux moyennes barques pour nous attendre, & les dépescher promptement, afin de leur porter marchandises, avant que sçavoir de nos nouvelles; ce qui fut fait ce jour mesme, & en envoyerent une devant l'autre, que nous retinsmes pour nous en aller à Québec. Nous sceusmes la mort de frère Pacifique[502], bon Religieux, qui estoit très charitable, & celle de la fille[503] de Hébert en travail d'enfant, tout le reste se portoit bien: & pour l'habitation, elle estoit en très 4/988 mauvais estat, pour avoir diverty les Ouvriers à un logement que l'on avoit fait aux Pères Recollets, à demy lieue de l'habitation, sur le bord de la riviere sainct Charles[504], & deux autres logemens, un pour ledit Hébert à son labourage [505], un autre proche de l'habitation pour le Serrurier & Boulenger, qui ne pouvoient estre en l'enclos des logemens. Locquin partit promptement dans une chaloupe chargée de marchandises, pour aller treuver ledit du Pont.

[Note 502: Le Frère Pacifique du Plessis «décéda ledit 23e jour d'Aoust, après avoir receu tous les sacremens en grande devotion, & fut enterré à la Chappelle de Kebec, avec les cérémonies de la S. Eglise.» (Sagard, Hist. du Canada, p. 55.--Mortuologe des Récollets, 26 d'août. Archives de l'Archevêché de Québec.)]

[Note 503: Anne Hébert, fille aînée de Louis Hébert; elle était mariée à Étienne Jonquest.]

[Note 504: Ce logement des Pères Récollets était précisément à l'endroit où est aujourd'hui l'Hôpital-Général. «Le 7. Septembre,» dit Sagard (Hist. du Canada, p. 56), «l'on commença d'amasser les matériaux, & de joindre la charpenterie de nostre Convent de nostre Dame des Anges, où le Père Dolbeau fist mettre la première pierre le 3 juin 1620.» «A nostre arrivée,» dit le P. Denis Jamay, dans une lettre datée de Québec le 15 août 1620, «nous sceumes que le sieur du Pont Gravé Capitaine pour les Marchands dans l'habitation, avoit commencé à nous faire bastir une maison (laquelle depuis nostre arrivée nous avons fait achever) dont je fus fort resjouy tant pour l'assiette du lieu, que de la beauté du bastiment. Le corps du logis donc est faist de bonne & forte charpente, & entre les grosses pièces une muraille de 8 & 9 pouces jusques à la couverture, sa longueur est de trente-quatre pieds, sa largeur de vingt deux, il est à double estage: nous divisons le bas en deux: de la moitié nous en faisons nostre Chappelle en attendant mieux: de l'autre une belle grande chambre, qui nous servira de cuisine & où logeront nos gens: au second estage nous avons une belle grande chambre, puis quatre autres petites; dans deux desquelles, que nous avons faict faire tant soit peu plus grandes que les autres, y a des cheminées pour retirer les malades, à ce qu'ils soient seuls: la muraille est faicte de bonne pierre, bon sable & meilleure chaux que celle qui se faict en France, au dessoubs est la cave de vingt pieds en carré, & sept de rofond.» (Sagard, Hist. du Canada, p. 58, 59.)]

[Note 505: Quelque respect que nous ayons pour les opinions de M. Ferland, nous ne pouvons admettre que la maison d'Hébert ait été «vers la partie de la rue Saint-Joseph, où elle reçoit les rues Saint-François et Saint Flavien» (Notes sur les Registres, p. 10). D'abord, l'acte de partage de 1634, sur lequel M. Ferland paraît s'appuyer (Cours d'Hist. P. 190), est fort obscur sur ce point et très-peu concluant; en second lieu, cette première maison était dans le voisinage de celle de Couillard, comme le prouve un acte d'arbitrage de 1639, (Étude de Piraube, Greffe de Québec). Des arbitres, nommés pour faire la visite d'un «estre de maison scituée proche celle de Couillard, de la succession de deffunt [Guill.] Hébert, & contenant trente-huict piedz de long sur dix-neuf de large,» le jugent «inhabitable & non manable... comme fondant en ruyne» depuis longtemps... Or, en 1639, il ne pouvait y avoir, à la haute-ville, que la maison d'Hébert qui fût dans un pareil état de vétusté, puisque les autres maisons durent être construites après 1632. (Relat. 1632.) Cette première maison a dû être vers l'emplacement de l'archevêché; car la part de Guillaume Hébert et de Guillaume Hubou, à qui était remariée la veuve Hébert, était de ce côté. (Archives du Séminaire de Québec, acte de partage 1634, et acte d'échange entre Guill. Hébert et Nicolas Pivert en 1637, passé pardevant Audouart 1641.)]

Le 11 je partis de Tadoussac avec ma famille, & les Religieux 5/989 que nous avions menez, au nombre de trois[506], mon beau-frère, qui avoit hyverné deux ans & demy, & Guers, arrivasmes à Québec, où estant fusmes à la Chapelle rendre grâces à Dieu de nous voir au lieu ou nous esperions. Le lendemain je fis charger le canon, ce qu'estant fait, après la saincte Messe dite un Père Recollet[507] fit un sermon d'Exhortation, où il remonstroit à un chacun le devoir où l'on se devoit mettre pour le service de sa Majesté, & de celuy de mondit seigneur de Montmorency, & que chacun eut à se comporter en l'obeissance de ce que je leur commanderois, suivant les patentes de sa Majesté, données à mondit seigneur le Viceroy, & la Commission à moy donnée de son Lieutenant, lesquelles seroient leuës publiquement en presence de tous, à ce qu'ils n'en pretendissent cause d'ignorance. Après ceste exhortation l'on sortit de la Chappelle, je fis assembler tout le monde, & commanday à Guers Commissionnaire, de faire publique lecture de la Commission de sa Majesté, & de celle de Monseigneur le Viceroy à moy donnée. Ce faict chacun crie Vive le Roy, le Canon fut tiré en signe d'allegresse, & ainsi je pris possession de l'habitation & du Pays au nom de mondit seigneur 6/990 le Viceroy. Ledit Guers en fit son procès verbal pour servir en temps & lieu.

[Note 506: Il était venu en effet trois religieux, cette année 1620, le P. Denis Jamay, le P. George le Baillif et le Frère Bonaventure; mais le P. Denis et le Frère Bonaventure étaient arrivés, depuis plus d'un mois, dans le vaisseau du sieur Deschesnes (voir ci-dessus, p. 2); le P. Georges était avec Champlain.--Cette phrase semble donner à entendre que le P. Denis et Frère Bonaventure auraient attendu à Tadoussac que le second vaisseau fût arrivé, pour monter tous ensemble à Québec. Ce qu'il y a du moins de certain, d'après Sagard et le Clercq, c'est que ce fut le P. d'Olbeau qui fit la bénédiction de la première pierre du couvent de Notre-Dame-des-Anges, le 3 juin; d'où l'on peut inférer avec un peu de vraisemblance, que le P. Denis, qui revenait avec la charge de supérieur, n'était pas encore arrivé.]

[Note 507: D'après le P. le Clercq, ce fut le P. Denis Jamay. (Premier établiss. de la Foy, I, 163.)]

Je resolus d'envoyer ledit Guers avec six hommes aux trois rivieres où estoit le Pont & les Commis de la societé, pour sçavoir ce qui se passeroit par delà, & moy je fus visiter quelques petits jardinages & les bastiments dont on m'avoit parlé; & en effect je treuvay cette habitation si desolée & ruinée qu'elle me faisoit pitié. Il y pleuvoit de toutes parts, l'air entroit par toutes les jointures des planchers, qui s'estoient restressis de temps en temps, le magasin s'en alloit tomber, la court si salle & orde, avec un des logements qui estoit tombé, que tout cela sembloit une pauvre maison abandonnée aux champs où les Soldats avoient passe, & m'estonnois grandement de tout ce mesnage: tout cecy estoit pour me donner de l'exercice à reparer ceste habitation. Et voyant que le plustost qu'on se mettroit à reparer ces choses estoit le meilleur, j'employay les ouvriers pour y travailler, tant en pierre, qu'en bois, & toutes choses furent si bien mesnagées, que tout fut en peu de temps en estat de nous loger, pour le peu d'ouvriers qu'il y avoit, partie desquels commencèrent un Fort[508], pour eviter aux dangers qui peuvent advenir, veu que sans cela il n'y a nulle seureté en un pays esloigné presque de tout secours. J'establis ceste demeure en une scituation très bonne, sur une montagne[509] qui commandoit 7/991 sur le travers du fleuve sainct Laurent, qui est un des lieux des plus estroits de la riviere[510], & tous nos associez n'avoient peu gouster la necessité d'une place forte, pour la conservation du Pays & de leur bien. Ceste maison ainsi bastie ne leur plaisoit point, & pour cela il ne faut pas que je laisse d'effectuer le commandement de Monseigneur le Viceroy, & cecy est le vray moyen de ne point recevoir d'affront, pour un ennemy, qui recognoissant qu'il n'y a que des coups à gaigner, & du temps, & de la despence perdue, se gardera bien de se mettre au risque de perdre ses vaiseaux & ses hommes. C'est pourquoy il n'est pas tousjours à propos de suivre les passions des personnes, qui ne veulent régner que pour un temps, il faut porter sa consideration plus avant.

[Note 508: Le fort Saint-Louis. «Le lieu qui fut choisi, dit M. Ferland, est celui où, pendant près d'un siècle et demi, résidèrent les gouverneurs français du Canada, et d'où les ordres du représentant des rois très-chrétiens étaient portés jusques aux confins du Mexique. Longtemps après la cession du Canada aux Anglais, le drapeau de la Grande-Bretagne a flotté au même endroit, sur la demeure des gouverneurs généraux de l'Amérique Britannique.» (Cours d'Hist. du Canada, I, 191.)]

[Note 509: Environ 172 pieds anglais au-dessus du niveau du fleuve.]

[Note 510: Le fleuve n'a, en cet endroit, qu'un quart de lieue de large, ou une vingtaine d'arpents.]

Quelques tours après lesdits du Pont & Deschesnes descendirent des trois rivieres avec leurs barques, & les peleteries qu'ils avoient traittées. Il y en avoit la pluspart à qui ce changement de Viceroy & de l'ordre ne plaisoit pas; ledit du Pont se resolut de repasser en France qui avoit hyverné, & laissa Jean Caumont, dit le Mons, pour commis du magazin & des marchandises pour la traitte. Ledit du Pont s'en alla à Tadoussac[511], & nous fit apporter le reste de nos vivres, & mande Roumier sous-commis, qui avoit aussi hyverné, lequel s'en retourna en France, sur ce qu'on ne luy vouloit rehausser ses gages, & moy demeurant visitay les vivres, pour les mesnager 8/992 jusques à l'arrivée des vaisseaux, faisant tousjours fortifier & continuer les réparations ja commencées, attendant d'en faire une nouvelle de pierre: car nous avions treuvé de bonnes pierres à chaux, qui estoit une grande commodité. Ils demeurèrent ceste année à hyverner 60 personnes, tant hommes, que femmes, Religieux, & enfans, dont il y avoit dix hommes pour travailler au Séminaire des Religieux & à leurs despens: tout l'Automne & l'hyver fut employé à reparer l'habitation, & les maisons d'auprès, & nous fortifier: chacun se porta très-bien, horsmis un homme qui fut tué par la cheute d'un arbre qui luy tomba sur la teste, & l'escrasa, & ainsi mourut miserablement.

[Note 511: Pont-Gravé dut partir de Québec peu après le 15 d'août, comme le laisse supposer la date de la lettre du P. Denis. (Sagard, Hist. du Canada, p. 63.)]

_Arrivée des Capitaines du May & Guers en la Nouvelle France. Rencontre d'un vaisseau Rochelois qui se sauva. Lettres de France apportées au sieur de Champlain._

CHAPITRE II.

Le quinziesme de May[512], une barque estant preste l'on la mit à l'eau, qui fut chargée de vivres, pour traitter avec les Sauvages de Tadoussac. Le Mons commis s'embarqua en icelle luy huictiesme, & en son chemin fit rencontre d'une chalouppe, où estoit le Capitaine du May, & Guers, Commissionnaires de monseigneur de Montmorency, avec cinq matelots, trois soldats, & un garçon, qui fut cause que nostre commis retourna sur sa 9/993 route, & s'en revinrent ensemble à nostre habitation. Ledit du May fut très-bien receu, venant de la part de mondit seigneur de Montmorency, lequel me dit estre venu devant, en un vaisseau du port d'environ trente cinq tonneaux, avec trente personnes en tout, pour me donner advis de ce qui se passoit en France, & que proche de Tadoussac, il avoit fait rencontre d'un petit vaisseau volleur de Rochelois, de quarante cinq tonneaux, & en avoit approché de si prés, qu'ils s'en tendoient parler, estans l'un & l'autre sous voiles: Mais comme le Rochelois estoit meilleur voilier, il se sauva. Ce fut une belle occasion perdue, par ce que ceux qui estoient dedans avoient traitté nombre de peleteries.

[Note 512: Il est évident, par le contexte, que c'est le 15 mai 1621.]

Ledit Guers me donna les lettres qu'il pleut au Roy & à Monseigneur me faire l'honneur de m'escrire, accompagnées de celle de Monsieur de Puisieux, & autres, des sieurs Dolu, de Villemenon & de Caen. Voicy celle du Roy.

«Champlain, j'ay veu par vos lettres du 15 du mois d'Aoust, avec quelle affection vous travaillez par delà à vostre establissement, & à ce qui regarde le bien de mon service, dequoy, comme je vous sçay très-bon gré, aussi auray-je à plaisir de le recognoistre à vostre advantage, quand il s'en offrira l'occasion: & ay bien volontiers accordé quelques munitions de guerre, qui m'ont esté demandées, pour vous donner tousjours plus de moyen de subsister, & de continuer en ce bon devoir, ainsi que je me le promets de vostre soing & fidelité. 10/994 A Paris le 24e jour de Fevrier 1621.

Signé LOUIS, et plus bas, Brulart.»

En suitte de celle de sa Majesté, j'en receus une autre de Monsieur de Puisieux, Secrétaire de ses commandements, par laquelle entr'autres choses, il me mandoit que le sieur Dolu avoit demandé des armes pour m'envoyer, à laquelle chose on avoit pourveu, & icelles envoyées. Auparavant Monseigneur le Duc de Montmorency m'écrivit la présente.

«Monsieur Champlain, pour plusieurs raisons J'ay estimé à propos, d'exclure les anciens Associez de Rouen, & de sainct Malo, pour la traitte de la Nouvelle France, d'y retourner. Et pour vous faire secourir, & pourvoir de ce qui vous y est necessaire, j'ay choisi les sieurs de Caen[513] oncle & nepveu, & leurs Associez, l'un est bon Marchand, & l'autre bon Capitaine de mer, comme il vous sçaura bien ayder & faire recognoistre l'authorité du Roy de delà sous mon gouvernement. Je vous recommande de l'assister, & ceux qui iront de sa part, contre tous autres, pour les maintenir en la jouissance des articles que je leur ay accordez. J'ay chargé le sieur Dolu Intendant des affaires du pays, de vous envoyer coppie du traitté par le premier voyage, afin que vous scachiez à quoy ils sont tenus, pour les faire executer, comme je desire leur 11/995 entretenir ce que je leur ay promis. J'ay eu soing de faire conserver vos appointements, comme je croy que vous continuerez au desir de bien servir le Roy, ainsi que continue en la bonne volonté, Monsieur Champlain, Vostre plus affectionné & parfait amy, _signé_, MONTMORANCY, DE PARIS le 2 Fevrier 1621.»

[Note 513: Guillaume de Caen, marchand, et son neveu, Émery ou Émeric, alors capitaine de vaisseau.]