Chapter 9
Quinze jours après nostre arrivée au dict St Jean de Luz, je m'en allay avec congé de nostre dict admiral, à Mechique [79], distant dudict lieu de cent lieux tousjours avant en terre. Il ne se peult veoir ny desirer ung plus beau païs 22/26 que ce royaulme de la Nove Espaigne, qui contient trois cents lieues de long & deux cents de large.
[Note 79: Mexico.]
Faisant ceste traverse à Meschique, j'admirois les belles forests que l'on rencontre, remplie des plus beaux arbres que l'on sçauroit souhaitter, comme palmes, cèdres, lauriers, oranges, citronneles, palmistes, goujaviers, accoyates, bois d'ebene[80], Bresil[81], bois de campesche[82], qui sont tous arbres communs en ce pays là, avec une infinitté d'autres différentes sortes que je ne puis reciter pour la diversité, & qui donnent tel contentement à la veue qu'il n'est pas possible de plus, avec la quantité que l'on veoit dans les forests d'oiseaux de divers plumages. Apres l'on rencontre de grandes campaignes unies à perte veue, chargées de infinis trouppeaux de bestial, comme chevaux, mulets, boeufs, vaches, moutons & chevres, qui ont les pastures tousjours fraîches en toutes saisons, n'y ayant hiver, ains un air 23/27 fort tempéré, ny chaud ny froid: il n'y pleut tous les ans que deux fois, mais les rozées sont sy grandes la nuict que les plantes en sont suffisamment arrozées & nourries. Outre cela, tout ce pays là est décoré de fort beaux fleuves & rivieres, qui traversent presque tout le royaulme, & dont la pluspart portent batteaux. La terre y est fort fertille, rapportant le bled deux fois en l'an & en telle quantité que l'on sçauroit desirer, & en quelque saison que ce soit il se trouve tousjours du fruicts nouveaux très bons dans les arbres, car quand un fruict est à maturité, les autres viennent & se succedent ainsy les ungs aux autres, & ne sont jamais les arbres vuides de fruicts, & tousjours verds. Sy le Roy d'Espaigne vouloit permettre que l'on plantast de la vigne au dict royaulme, elle y fructiffiroit comme le bled, car j'ay veu des raizins provenans d'un cep que quelqu'un avoit planté pour plaisir, dont chacun grain estoit aussy gros qu'un pruniau, & long comme la moitye du poulce, & de beaucoup meilleurs que ceux d'Espaigne. Tous les contentements que j'avois eus à la veue des choses sy agréables n'estoient que peu de chose au regard de celuy que je receus lors que je vie ceste belle ville de Mechique, que je ne croiois sy superbement bastye de beaux temples, pallais & belles maisons, & les rues fort bien compassées, où l'on veroit de belles & grandes boutiques de marchands, plaines de toutes sortes de marchandises très riches. Je crois, à ce que j'ay peu juger, qu'il y a en ladicte ville douze à quinze mil Espaignols habitans, & six fois autant d'Indiens, qui sont crestiens aussy habitans, outre grand nombre de naigres esclaves. Ceste ville est environnée d'un 24/28 estang presque de tous costés, hors mis en ung endroit qui peut contenir viron trois cents pas de long, que l'on pourroit bien coupper & fortiffier, n'ayant à craindre que de ce costé, car de tous les autres il y a plus d'une lieue jusques aux bords dudict estang, dans lequel il tombent quatres grandes rivieres qui sont fort avant dans la terre, & portent batteaux: l'une s'appelle riviere de Terre-Ferme, une autre riviere de Chille, l'autre riviere de Caiou, & la quatriesme riviere de Mechique, dans laquelle se pesche grande quantité de poissons de mesmes especes que nous avons par deçà, & fort bon. Il y a le long de ceste riviere grande quantité de beaux jardins & beaucoup de terres labourables fort fretille[83].
[Note 80: Voir, plus loin. Planche LVI. Le traducteur de la Société Hakluyt a rendu par _good Bresil_ ces mots _bois d'ebene Bresil_. Il a lu sans doute _bois de bon Bresil_.]
[Note 81: Coesalpinia. Il y a deux espèces de bois de Brésil employés dans la teinture: _Coes. Echinata_ (LAMARCK), et _Coes. Sappan_ (LINN.) Le premier est le Brésil, ou Brasillette de Pernambouc, grand arbre qui Croît naturellement dans l'Amérique du Sud, employé dans le commerce pour la teinture rouge. Le second se retrouve dans l'Inde, où l'on s'en sert pour le même usage, et il est connu dans le commerce sous le nom de Brasillette des Indes, ou bois de Sappan. Plusieurs auteurs ont avancé que le nom de Brésil a été donné à ce bois de teinture parce qu'il vient du Brésil; malheureusement pour cette théorie, ce mot était employé bien avant la découverte du pays qui porte le même nom. «Le Brésil, dit Barros, porta d'abord le nom de Sainte-Croix, à cause de la croix qui y fut érigée; mais le démon, qui perd, par cet étendard de la croix, L'empire qu'il a sur nous et qui lui avait été enlevé par les mérites de Jésus-Christ, détruisit la croix, et fit appeler ce pays Brésil du nom d'un bois de couleur rouge. Ce nom a passé dans toutes les bouches, et celui de la sainte croix s'est perdu, comme s'il était plus important qu'un nom vînt d'un bois de teinture, plutôt que de ce bois qui donne la vertu à tous les sacrements, instruments de notre salut, parce qu'il fut teint du sang de Jésus-Christ qui y fut répandu.» Il est donc évident que le nom de Brésil fut donné au pays par les Portugais, après la découverte de Cabrai, à cause de la quantité de bois rouge qui y abonde. (Ed. Soc. Hakl. En substance.)]
[Note 82: Hoematoxyllum Campechianum. (LINN.) Ed. Soc. Hakl.]
[Note 83: Voir Planche XXIX.]
A deux lieues dudict Mexique il y a des mines d'argent que le Roy d'Espaigne a affermés à cinq millions d'or par an, & s'est reservé d'y emploier ung grand nombre d'esclaves pour tirer à son proffis tous ce qu'ils pouront des mines, & outre tire le dixiesme de tout ce que tirent les fermiers, par ainsy ces mines font de très bon revenu audict Roy d'Espaigne [84].
[Note 84: Voir Planche XXX.]
L'on receulle audict païs quantité de cochenille qui croist dans les champs, comme font les pois de deçà, & vient d'un fruict gros comme une nois, qui est plain de graine par dedans. On le laisse venir à maturité jusques à ce que ladicte graine soit seche, & lors on la couppe comme du bled, & puis on la bat pour avoir la graine, dont ils 25/29 resement après pour en avoir d'autre. Il n'y a que le Roy d'Espaigne qui puisse faire servir & receullir ladicte cochenille, & faut que les marchands l'achaptent de ses officiers à ce commis, car c'est marchandise de grand prix & a l'estime de l'or & de l'argent.
J'ay faict: icy une figure de la plante qui apporte la dicte cochenille [85].
[Note 85: Planche XXXI.--«_Cactus Opuntia_. La croyance que la cochenille était la graine d'une plante subsistait encore longtemps après la conquête du Mexique. Dans le dessin que Champlain nous donne de cette plante, les graines sont figurées exactement comme les insectes s'attachent aux feuilles pour s'en nourrir. La jalousie du gouvernement espagnol, et le sévère monopole qu'il faisait de ce produit, empêchèrent qu'on en connût la vraie nature et son mode de propagation, et donnèrent naissance à diverses fables et conjectures.» (Ed. Soc. Hakl.)]
Il y a ung arbre au dict pays que l'on talle comme la vigne, & par l'endroit où il est tallé il distille une huille qui est une espece de baume, appellée huille de Canime, du nom de l'arbre qui se nomme ainsy [86]. Ceste huille est singulliere pour toutes playes & couppures, & pour oster les douleurs, principallement des gouttes. Ce bois a l'odeur du bois de sappin. L'once de la dicte huille vault en ce pays là deux escus. Le dict arbre est icy figuré[87].
[Note 86: _Canimé_, ou _Animé_. Johnston en distingue deux espèces: l'_animé Oriental_, et l'_animé Occidental_, appelé, dit-il, par les Espagnols _Canimé_, Moquin-Tandon (Botanique Médicale) en distingue aussi deux espèces: 1° le Courbaril diphylle, _Hymenoea Courbaril_ (LINN.), qui fournit une grande quantité de résine transparente, appelée _résine animé occidentale_, ou _Copal d'Amérique_; 2° le Courbaril verruqueux, _Hymenoea verrucosa_ (GAERTN.), _résine animé orientale_, vulgairement appelée _Copal d'Orient_.]
[Note 87: Planche XXXII.]
Il y a ung autre arbre que l'on nomme cacou, dont le fruict est fort bon & utille à beaucoup de choses, & mesmes sert de monnoye entre les Indiens, qui donnent soixante pour une realle. Chacun fruict est de grosseur d'un pinon & de la 26/30 mesme forme, mais il n'a pas la cocque sy dure: plus il est vieux & milleur est. Quand l'on veut achapter des vivres, comme pain, chairs, fruicts, poissons ou herbes, ceste monnoye peult servir, voire pour cinq ou six pièces l'on peult avoir de la marchandise pour vivre des Indiens seulement, car il n'a point cours entre les Espaignols, ny pour achapter marchandise autre que des fruicts. Quand l'on veult user de ce fruict, l'on le reduict en pouldre, puis l'on en faict une paste que l'on destrempe en eau chaude, où l'on mesle du miel qui vient du mesme arbre, & quelque peu d'espice, puis le tout estant cuit ensemble, l'on en boit au matin, estant chauffé, comme les mariniers de deçà prennent de l'eau de vye, & se trouvent sy bien après avoir beu de ceste eau, qu'ils se pourroient passer tout ung jour de manger sans avoir grand appétit. Cest arbre a quantité d'espinnes qui sont fort pointues, que quand on les arrache il vient ung fil, l'escorche du dict arbre, lequel l'on file sy delyé que l'on veult, & de ceste espine & du fil qui y est attaché, l'on peult coudre aussi proprement que d'une esguille & d'autre fil; les Indiens en font du fil fort beau & fort delyé, & neantmoins sy fort, qu'un homme n'en pourroit pas rompre deux brins ensemble, encores qu'ils soient delyés comme cheveux. La livre de ce fil, nommé fil de pitte[88], vaut en Espaigne huict escus la livre, & en font des dantelles & autres ouvrages: d'avantage de l'escorche dudict arbre l'on faict du vinaigre fort comme celuy de vin, & prenant du coeur de l'arbre qui est 27/31 mouelleux, & le pressant, il en fort du tresbon miel, puis faisant seicher la mouelle ainsi esprainte au soleil, elle sert pour allumer le feu. Outre plus pressant les feuilles de cest arbre, qui sont comme celles de l'olivier, il en sort du jut dont les Indiens font un breuvage. Ledict arbre est de la Grandeur d'un olivier, dont vous en verrez icy la figure [89].
[Note 88: Champlain décrit ici évidemment le Cacao et le _Metl_, ou _Maguey_ (_Aloes Pitta, Aloes disticha, Agave Americana_), auquel se rapporte presque toute la dernière partie de sa description, excepté «les feuilles qui sont comme celles de l'olivier.» (Ed. Soc. Hakl.)]
[Note 89: Planche XXXIII.]
J'ay cy devant parlé d'un arbre qui s'appelle gouiave[90], qui croist fort communement audict pays, qui rend ung fruict que l'on nomme aussy gouiave, qui est de la grosseur d'une pomme de capendu [91], de couleur jaulne, & le dedans semblable aux figues verdes; le jut en est assez bon. Ce fruict a telle propriété, que sy une personne avoit ung flux de ventre, & qu'il mangeast dudict fruict sans la peau, il seroit guery dans deux heures, & au contraire à ung homme qui seroit constipé, mangeant l'escorche seulle sans le dedans du fruict, il luy lâchera incontinent le ventre, sans qu'il soit besoing d'autre médecine.
Figure du dict arbre [92].
[Note 90: «_Psidium_ (LINN.) Sa qualité est de resserrer le ventre, estant mangé vert, dont aussi plusieurs s'en servent contre le flux de sang; mais estant mangé meur il a un effet tout contraire.»--De Rochefort, _Hist. des Antilles_, etc., 1658. (Ed. Soc. Hakl.)]
[Note 91: «Espèce de pomme commune en Normandie, principalement au pays de Caux.» (Ed. Soc. Hakl.)]
[Note 92: Planche XXXIV]
Il y a aussy ung fruict qui s'appelle accoiates[93], de la grosseur de grosses poires d'hiver, fort verd par dessus, & comme l'on a levé la peau, l'on trouve de la chair fort espaisse que l'on mange avec du sel, & a le goust de 28/32 cherneaux, ou nois vertes: il y a ung noyau dedans de la grosseur d'une nois, dont le dedans est amer. L'arbre où croit ledict fruict est icy figuré, ensemble ledict fruict[94].
[Note 93: «_Ahuacahuitl_, nom indigène, dont on a fait par corruption _Agouacat_, l'Avogade ou _Avogada_ des Espagnols.» (Ed. Soc. Hakl.)]
[Note 94: Planche XXXV.]
Aussy il y a d'un fruict que l'on nomme algarobe[95], de la grosseur de prunes Dabtes, long comme cosses de febves, qui a une coque plus dure que celle de la casse, de couleur de chataigner. L'on trouve dedans ung petit fruict comme une grosse febve verte, qui a ung noiau, & est fort bon. Il est icy figuré [96]. J'ay veu ung autre fruict qui s'appelle carreau [97], de la grosseur du poing, dont la peau est fort tendre & orengée, & le dedans est rouge comme sang, & la chair comme de prunes, & tache où il touche comme les meures, il est de fort bon goust, & dit-on qu'il est tresbon pour guérir les morceures de bestes venimeuses[98].
[Note 95: Voir plus haut, page 11, note 3.]
[Note 96: Planche XXXVI.]
[Note 97: Le fruit d'une des variétés du _Cactus Opuntia_, le Nuchtli des Mexicains, appelé par les Français _raquette_, à cause de la forme de ses feuilles. «Ce que nos François appellent _raquette_ à cause de la figure de ses feuilles: sur quelques-unes de ces feuilles, longues & herissées, croist un fruict de la grosseur d'une prune-datte; quand il est meur, il est rouge dedans, & dehors comme de vermillon. Il a ceste propriété, qu'il teint l'urine en couleur de fang aussi tost qu'on en a mangé, de sorte que ceux qui ne savent pas ce secret, craignent de s'estre rompu une veine, & il s'en est trouvé qui, aians apperceu ce changement, se sont mis au lit, & ont creu estre dangereusement malades.»--De Rochefort, _Voyage aux Antilles_, etc., 1658. (Ed. Soc. Hakl.)]
[Note 98: Planche XXXVII.]
Il y a encore d'un autre fruict qui se nomme serolles [99], de la grosseur d'une prune, & est fort jaulne, & le goust comme de poires muscades [100].
[Note 99: De l'espagnol Ciruela, prune. (Ed. Soc. Hakl.)]
[Note 100: Planche XXXVIII.]
J'ay aussy parlé d'un arbre que l'on nomme palmiste, que je 29/33 representeray icy [101], qui a vingt pas de hault, de la grosseur d'un homme, & neantmoins sy tendre que d'un bon coup d'espée on le peut couper tout à travers, parce que le dessus est tendre comme un pied de chou, & le dedans plain de mouelle qui est très bonne, & tient plus que le reste de l'arbre, & a le goust comme du succre, aussy doux & meilleur: les Indiens en font du breuvage meslé avec de l'eau, qui est fort bon.
[Note 101: Planche XXXIX.--«Au temps de Champlain, il n'y avait de connues que deux espèces de Palmistes (excepté le cocotier, que l'on appelait Palmiste par excellence): le Palmiste franc, _Areca oleracea_ (LINN.), et le Palmiste épineux, _Areca spinosa_ (LINN.)» (Ed. Soc. Hakl.)]
J'ay veu d'un autre fruict que l'on nomme cocques[102], de la grosseur d'une nois d'Inde, qui a la figure approchant de la teste d'un homme, car il y a deux troux qui representent les deux yeux, & ce qui s'avance entre ces deux troux semblent de nez, au dessoubs duquel il y a ung trou ung peu fendu que l'on peult prendre pour la bouche, & le hault dudict fruict est tout crespé comme cheveux frisez: par lesdicts troux il sort d'une eau dont ils se servent à quelque médecine. Ce fruict n'est pas bon à manger; quand ils l'ont cueilly, ils le laissent seicher & en font comme de petittes bouteilles ou tasses comme de nois d'Inde qui viennent du palmé[103].
[Note 102: «Le _Cocos lapidea_ de GAERTNER, dont le fruit est plus petit que le coco ordinaire, et dont on fait de petits vases ou tasses, etc.» (Ed. Soc. Hakl.)]
[Note 103: Planche XL.]
Puisque j'ay parlé de palmes [104], encor que ce soit ung arbre assez commun, j'en representeray icy une figure [105]. C'est un des plus haults & droicts arbres qui se voient, son fruict, que l'on appelle nois d'Inde, vient tous au plus hault de l'arbre, & sont grosses comme la teste d'un homme, & y a une grosse escorce verte sur la dicte nois, laquelle 30/34 escorce ostée, se trouve la nois, de la grosseur de deux poings ou environ: ce qui est dedans est fort bon à manger, & a le goust de cerneaux, il en sort une eau qui sert de fart Aux dames [106].
[Note 104: «_Cocos nucifera_.» (Ed. Soc, Hakl.)]
[Note 105: Planche XLI.]
[Note 106: «C'est ceste eau qui, entre ses autres vertus, a la propriété d'effacer toutes les rides du visage, & de luy donner une couleur blanche & vermeille, pourveu qu'on l'en lave aussi-tost que le fruict est tombé de l'arbre.»--(De Rochefort.)]
Il y a un autre fruict qui s'appelle plante [107], dont l'arbre peult avoir de hault vingt ou vingt cinq pieds, qui a la feuille sy large qu'un homme s'en pourroit couvrir. Il vient une racine dudict arbre où sont en quantité desdictes plantes, chacun desquelles est de la grosseur du bras, longue d'un pied & demy, de couleur jaulne & verd, de très bon goust, & sy sain que l'on en peult manger tant que l'on veult sans qu'il face mal [108].
[Note 107: La Banane.]
[Note 108: Planche XLII.]
Les Indiens se servent d'une espece de bled qu'ils nomment mammaix[109], qui est de la grosseur d'un poys, jaulne & rouge, & quand ils le veulent manger, ils prennent une pierre cavée comme ung mortier, & une autre ronde en forme de pillon, & après que le dict bled a trempé une heure, ils le meullent & reduisent en farine en ladicte pierre, puis le petrissent & le font cuire en ceste manière: ils ont une platine de fer ou de pierre qu'ils font chauffer sur le feu, & comme elle est bien chaude, ils prennent leur paste & l'estendent dessus assez tenue, comme tourteaux, & l'ayant fait ainsy cuire, le mangent tout chaud, car il ne vault rien froid ny gardé[110].
[Note 109: Ou Maïs.]
[Note 110: Planche XLIII.]
31/35 Ils ont aussy d'une autre racine qu'ils nomment cassave, dont ils se servent pour faire du pain, mais sy quelqu'un en mangeoit de cru, il mourroit[111].
[Note 111: Planche XLIV--Voir, ci-dessus, p. 11, note 6.--«Pour faire la Cassave, qui est le pain ordinaire du pays, après avoir arraché le Manyoc, on ratisse ses racines comme on fait les naveaux, lorsqu'on les veut mettre au pot; puis on esgruge toutes ses racines sur des râpes de cuivre percées... & attachées sur des planches dont on met le bas dans un vaisseau; & appuyant le haut contre l'estomac, l'on frotte à deux mains la racine dessus la râpe, & tout le marc tombe dans le vaisseau
Quand tout est égrugé ou rapé, on le met à la presse dans des sacs de toile, & on en exprime tout le suc, en sorte qu'il ne demeure que la farine toute seiche... Le suc qui en sort est estimé du poison par tous les habitans, & mesme par tous les autheurs qui en ont écrit...» (Du Tertre, _Hist. des Antilles_.)]
Il y a d'une gomme qui se nomme copal[112], qui sort d'un arbre qui est comme le pin; ceste gomme est fort bonne pour les goustes & douleurs [113].
[Note 112: «_Rhus Copallinum_ (LINN.) Les Mexicains donnaient le nom de _copal_ à toutes les résines et gommes odoriférantes. Le Copal par excellence est une résine blanche et transparente, qui coule d'un arbre dont la feuille ressemble à celle du chêne, quoique plus longue; cet arbre s'appelle _copal-quahuitl_, ou arbre qui porte le copal. Ils ont aussi le _copal-quahuitl-petlahuae_, dont les feuilles sont les plus grandes de l'espèce, et semblables à celles du sumac, le _copal-quauhxiotl_, à feuilles longues et étroites; le _tepecopulli-quahuitl_, ou copal des montagnes, dont la résine est comme l'encens du vieux monde appelé par les Espagnols _incensio de las Indias_, et quelques autres espèces inférieures.» (Ed. Soc. Hakl.)]
[Note 113: Planche XLIV.]
Il y a aussy d'une racine que l'on nomme patates [114], que l'on fait cuire comme des poires au feu, & a semblable goust aux chastaignes [115].
[Note 114: «Il y a huit ou dix sortes de patates, différentes en goust, en couleur & en feuilles. Pour ce qui regarde les feuilles, la différence est petite; car elles ont presque toutes la forme de coeur
Il suffit d'en nommer les plus communes, qui font les _Patates vertes, les Patates à l'oignon, les Patates marbrées, les Patates blanches, les Patates rouges, Les Patates orangées, les Patates à suif, les Patates souffrées_...» (Du Tertre, _Hist. des Antilles_.)]
[Note 115: Planche XLIV.]
Il y a audict pays nombre de melons d'estrange grosseur, qui sont très bons, la chair en est fort orangée, & y en a d'une autre sorte qui ont la chair blanche, mais ils ne sont de sy bon goust que les autres. Il y a aussy quantité de cocombres 32/36 très bons, des artichauts, de bonnes lettues, qui sont comme celles que l'on nomme rommainnes, choux à pome, & force autres herbes potagères, aussy des citrouilles qui ont la chair orengée comme les melons.
Il y a des pomes qui ne sont pas beaucoup bonnes, & des poires d'assez bon goust, qui sont creues naturellement à la terre. Je croy que qui voudroit prendre la paine d'y planter des bons fruittiers de par deçà, ils y viendroient fort bien[116].
[Note 116: Planche XLV.]
Par toute la Nove Espaigne il y a d'une espece de couleuvres [117], qui sont de la longeur d'une picque & grosse comme le bras, la teste grosse comme ung oeuf de poulle, sur laquelle elles ont deux plumes. Au bout de la queue elles ont une sonnette qui faict du bruit quand elles se traînent: elles sont fort dangereuses de la dent & de la queue, néantmoins les Indiens les mangent, leur ayant osté les deux extrémités [118].