Chapter 80
195/851 J'y fus avec mon garçon. Estant assis auprès d'eux ils me dirent qu'ils estoient fort aises de me voir, & n'avoir point manqué à ma parole de ce que je leur avois promis, & qu'ils recognoissoient de plus en plus mon affection, qui estoit à leur continuer mon amitié, & que devant que partir, ils desiroient prendre congé de moy, & qu'ils eussent eu trop de desplaisir s'ils s'en fussent aller sans me voir encore une fois, croyans qu'autrement je leur eusse voulu du mal[305]. Ils me prièrent encores de leur donner un homme. Je leur dis que s'il y en avoit parmy nous qui y voulussent aller, que j'en serois fort content.
[Note 305: _Conf._ 1613, p. 257.]
Après m'avoir fait entendre leur volonté pour la dernière fois, & moy à eux la mienne, il y eut un Sauvage qui avoit esté prisonnier par trois fois des Hiroquois, & s'estoit sauvé fort heureusement, qui resolut d'aller à la guerre luy dixiesme, pour se venger des cruautez que ses ennemis luy avoient fait souffrir. Tous les Capitaines me prièrent de l'en destourner si je pouvois, d'autant qu'il estoit fort vaillant, & craignoient qu'il ne s'engageait si avant parmy les ennemis avec si petite troupe, qu'il n'en revinst jamais. Je le fis pour les contenter, par toutes les raisons que je luy peus alléguer, lesquelles luy servirent peu, me monstrant une partie de ses doigts coupez, & de grandes taillades & bruslures qu'il avoit sur le corps, & qu'il luy estoit impossible de vivre, s'il ne faisoit mourir de ses ennemis, & n'en avoit la vengeance, & que son coeur luy disoit qu'il falloit qu'il partist au plustost qu'il luy seroit possible: ce qu'il fit.
196/852 Après avoir fait avec eux, je les priay de me ramener en nostre patache. Pour ce faire, ils équipèrent 8 canaux pour passer ledit sault, & se despouillerent tout nuds, & me firent mettre en chemise; car souvent il arrive que d'aucuns se perdent en le passant parquoy se tiennent-ils les uns prés des autres pour se secourir promptement, si quelque canot venoit à se renverser. Ils me disoient: Si par mal-heur le tien venoit à tourner, ne sçachant point nager, ne l'abandonne en aucune façon, & te tiens bien à de petits bâtons qui y sont par le milieu, car nous te sauverons aisément. Je vous asseure que ceux qui n'ont veu ny passé ledit endroit en des petits bateaux comme ils ont, ne le pourroient pas passer sans grande apprehension, mesmes les plus asseurés du monde. Mais ces peuples sont si adroits à passer les sauts, que cela leur est facile. Je le passay avec eux: ce que je n'avois jamais fait, ny aucun Chrestien, horsmis mon garçon: & vinsmes à nos barques, où j'en logeay une bonne partie[30306].
[Note 306: _Conf._ 1613, p. 260.]
Il y eut un jeune homme des nostres qui se delibéra d'aller avec les Sauvages qui sont Hurons[307], esloignez du sault d'environ 180 lieues, & fut avec le frère de Savignon[308], qui estoit l'un des Capitaines, qui me promit luy faire voir tout ce qu'il pourroit[309].
[Note 307: L'édition de 1613 porte: «Charioquois.»]
[Note 308: Tregouaroti.]
[Note 309: «Et celuy de Bouvier fut avec ledit Yroquet Algoumequin.» (1613, p. 260.)]
Le lendemain[310] vindrent nombre de Sauvages Algoumequins, qui traitterent ce peu qu'ils avoient, & me firent encores present 197/853 particulièrement de trente castors, dont je les recompensay. Ils me prierent que je continuasse à leur vouloir du bien: ce que je leur promis. Ils me discoururent fort particulièrement sur quelques descouvertures du costé du nort, qui pouvoient apporter de l'utilité. Et sur ce sujet ils me dirent que s'il y avoit quelqu'un de mes compagnons qui voulust aller avec eux, qu'ils luy feroient voir chose qui m'apporteroit du contentement, & qu'ils le traitteroient comme un de leurs enfans. Je leur promis de leur donner un jeune garçon[311], dont ils furent fort contents. Quand il print congé de moy pour aller avec eux, je luy baillay un memoire fort particulier des choses qu'il devoit observer estant parmy eux.
[Note 310: Le 16 de juillet. L'édition de 1613 renferme beaucoup de détails sans lesquels il est difficile de bien entendre ce passage. (Voir 1613, p. 260-263.)]
[Note 311: Il est assez probable que ce jeune garçon était Nicolas de Vignau, dont il est parle quelques pages plus loin; car nous avons vu (p. 178, 190) que celui qu'il confia aux sauvages, en 1610, étai vraisemblablement Étienne Brûlé, et il ne paraît pas qu'il en ait envoyé d'autres les années précédentes, ni en 1612.]
Après qu'ils eurent traicté tout le peu qu'ils avoient, ils se separerent en trois, les uns pour la guerre, les autres par ledit grand sault, & les autres par une petite riviere, qui va rendre en celle dudit grand sault; & partirent le 18e jour dudit mois[312], & nous aussi. Le 19 j'arrivay à Québec, où je me resolus de retourner en France[313], & arrivay à la Rochelle le 11 d'Aoust[314].
[Note 312: Le 18 juillet.]
[Note 313: «Le 23 j'arrivay à Tadoussac, où estant je me resolus de revenir en France, avec l'advis de Pont-gravé.» (1613, p. 264.)]
[Note 314: Le 10 septembre. En revoyant le texte de l'édition de 1613, on reconnaît aisément que c'est ici une inadvertance. (Voir 1613, p. 265.) Champlain s'embarque, à Tadoussac, dans le vaisseau du capitaine Tibaut de La Rochelle, le 11 d'août, et il arrive à La Rochelle le 10 septembre. L'édition de 1613 renferme de plus les détails de toutes les difficultés qui retinrent l'auteur en France l'année suivante. Ces détails, dans l'édition de 1632, que nous reproduisons ici, forment le chapitre V du livre suivant, et l'auteur y ajoute, entre autres choses, la commission qui lui fut donnée par le comte de Soissons.]
Fin du troisiesme Livre.
198/854
LES VOYAGES DU SIEUR DE CHAMPLAIN.
LIVRE QUATRIESME.
_Partement de France; & ce qui se passa jusques à nostre arrivée au Sault Sainct Louys._
CHAPITRE PREMIER.
Je partis de Rouen le 5 Mars[315] pour aller Honfleur, où je m'embarquay(316), & le 7 May j'arrivay à Québec, où je trouvay ceux qui y avoient hyverné en bonne disposition, sans avoir esté malades, lesquels nous dirent que l'hyver n'avoit point esté grand, & que la riviere n'avoit point gelé. Les arbres commençoient aussi à se revestir de fueilles, & les champs à s'esmailler de fleurs.
[Note 315: De l'année 1613. Pour plus amples détails, voir 1613, p. 283-287, et ci-après, ch. v.]
[Note 316: Il s'embarqua le lendemain, 6 de mars, dans le vaisseau de Pont-Gravé. (1613, P. 287.)]
Le 13, je partis de Québec pour aller au Sault Sainct Louys, où j'arrivay le 21[317]. Or n'ayant que deux canaux, je ne pouvois 199/855 mener avec moy que 4 hommes, entre lesquels estoit un nommé Nicolas de Vignau, le plus impudent menteur qui se soit veu de long temps, comme la suitte de ce discours le fera voir, lequel autrefois avoit hyverné avec les Sauvages, & que j'avois envoyé aux descouvertes les années précédentes. Il me rapporta à son retour à Paris en l'année 1612. qu'il avoit veu la mer du nort. Que la riviere des Algoumequins[318] sortoit d'un lac qui s'y deschargeoit, & qu'en 17 journées l'on pouvoit aller & venir du Sault Sainct Louys à ladite mer. Qu'il avoit veu le bris & fracas d'un vaisseau Anglois, qui s'estoit perdu à la coste, où il y avoit 80 hommes qui s'estoient sauvez à terre, que les Sauvages tuèrent, à cause que lesdits Anglois leur vouloient prendre leurs bleds d'Inde, & autres vivres, par force, & qu'il en avoit veu les testes, qu'iceux Sauvages avoient escorchées (selon leur coustume) lesquelles ils me vouloient faire voir, ensemble me donner un jeune garçon Anglois qu'ils m'avoient gardé. Ceste nouvelle m'avoit fort resjouy, pensant avoir trouvé bien prés ce que je cherchois bien loin. Ainsi je le conjuray de me dire la verité, afin d'en advertir le Roy, & luy remonstray que s'il donnoit quelque mensonge à entendre, il se mettoit la corde au col: aussi que si sa relation estoit veritable, il se pouvoit asseurer d'estre bien recompensé. Il me l'asseura encor avec serments plus grands que jamais. Et pour mieux jouer son rolle, il me bailla une relation du pays, qu'il disoit avoir faite au mieux qu'il luy avoit esté 200/856 possible. L'asseurance donc que je voyois en luy, la simplicité de laquelle se le jugeois plein, la relation qu'il avoit dressée, le bris & fracas du vaisseau, & les choses cy-devant dites, avoient grande apparence, avec le voyage des Anglois vers Labrador, en l'année 1612. où ils ont trouvé un destroit qu'ils ont couru jusques par le 63 degré de latitude, & 290 de longitude, & ont hyverné par le 53 degré & perdu quelques vaisseaux, comme leur relation en fait foy[319]. Ces choses me faisans croire son dire véritable, j'en fis dés lors rapport à Monsieur le Chancelier[330]; & le fis voir à Messieurs le Mareschal de Brissac, & President Jeanin, & autres Seigneurs de la Cour, lesquels me dirent qu'il falloit que je veisse la chose en personne. Cela fut cause que je priay le sieur Georges, marchand de la Rochelle, de luy donner passage dans son vaisseau, ce qu'il fit volontiers; où estant, il l'interrogea pourquoy il faisoit ce voyage. Et d'autant qu'il luy estoit inutile, il luy demanda s'il esperoit quelque salaire, lequel fit response que non, & qu'il n'en pretendoit d'autre que du Roy, & qu'il n'entreprenoit le voyage que pour me monstrer la mer du nort, qu'il avoit veue, & luy en fit à la Rochelle une déclaration pardevant deux Notaires.
[Note 317: _Conf._ 1613, p. 290, 291.]
[Note 318: L'Outaouais.]
[Note 319: Voir 1613, p. 293.]
[Note 320: Nicolas Brûlart de Sillery.]
Or comme je prenois congé de tous les Chefs, le our de la Pentecoste[321], aux prières desquels je me recommandois, & de tous en général, je luy dis en leur presence, que si ce qu'il m'avoit cy devant dit n'estoit vray, qu'il ne me donnast la peine d'entreprendre le voyage, pour lequel faire, il falloit 201/857 courir plusieurs dangers. Il asseura encores derechef tout ce qu'il avoit dit, au péril de sa vie.
[Note 321: La Pentecôte, cette année, tombait le 26 de mai.]
Ainsi nos canaux chargez de quelques vivres, de nos armes & marchandises, pour faire present aux Sauvages, je partis le Lundy 27 May de l'isle de Saincte Heleine, avec quatre François & un Sauvage, & me fut donné un adieu de nostre barque avec quelques coups de petites pièces. Ce jour nous ne fusmes qu'au Sault Sainct Louys, qui n'est qu'une lieue au dessus, à cause du mauvais temps, qui ne nous permit de passer plus outre.
Le 29, nous le passasmes partie par terre, partie par eau, où il nous fallut porter nos canaux, hardes, vivres & armes sur nos espaules, qui n'est pas petite peine à ceux qui n'y sont pas accoustumez: & après l'avoir esloigné deux lieues, nous entrasmes dans un lac[322] qui a de circuit environ 12 lieues, où se deschargent 3 rivieres[323], l'une venant de l'ouest, du costé des Ochataiguins, esloignez du grand sault de 150 ou 200 lieues: l'autre du sud pays des Hiroquois, de pareille distance: & l'autre vers le nort, qui vient des Algoumequins & Nebicerini, aussi à peu prés de semblable distance. Ceste riviere du nort (suivant le rapport des Sauvages) vient de plus loin[324], & passe par des peuples qui leur sont incogneus, distans environ de 300 lieues d'eux.
[Note 322: Le lac Saint-Louis. (Voir 1613, p. 294, note 2.)]
[Note 323: Voir 1613, p. 295, notes 1, 2, 3, 4.]
[Note 324: vient de plus loin que les nebicerini: l'outaouais, comme on sait, prend sa source une cinquantaine de lieues plus au nord que le lac nipissing.]
Ce lac est remply de belles & grandes isles, qui ne sont que 202/858 prairies, où il y a plaisir de chasser, la venaison & le gibbier y estans en abondance, aussi bien que le poisson. Le pays qui l'environne est remply de grandes forests. Nous fusmes coucher à, l'entrée dudit lac, & fismes des barricades, à cause des Hiroquois qui rodent par ces lieux pour surprendre leurs ennemis; & m'asseure que s'ils nous eussent tenu, ils nous eussent fait le mesme traittement; c'est pourquoy toute la nuict nous fismes bon guet. Le lendemain je prins la hauteur de ce lieu, qui est par les 45 degrez 18 minutes de latitude. Sur les trois heures du soir nous entrasmes dans la riviere qui vient du nort, & passasmes un petit sault par terre pour soulager nos canaux, & fusmes à une isle le reste de la nuict en attendant le jour. Le dernier May nous passasmes par un autre lac[325] qui a 7 ou 8 lieues de long, & 3 de large, où il y a quelques isles. Le pays d'alentour est fort uny, horsmis en quelques endroits, où il y a des costaux couverts de pins. Nous passasmes un sault, qui Sault de est appellé de ceux du pays _Quenechouan_[326], qui est remply de pierres & rochers, où l'eau y court de grand' vistesse; & nous fallut mettre en l'eau, & traisner nos canaux bord à bord de terre avec une corde. A demie lieue de là nous en passasmes un autre petit à force d'avirons, ce qui ne se fait sans suer, & y a une grande dextérité à passer ces sauts, pour eviter les bouillons & brisans qui les traversent: ce que les Sauvages sont d'une telle adresse, qu'il est impossible de plus, cherchans les destours & lieux plus aisez qu'ils cognoissent à l'oeil.
[Note 325: Le lac des Deux-Montagnes.]
[Note 326: Voir 1613, p. 296, note 4.]
203/859 Le Samedy premier de Juin nous passasmes encor deux autres sauts: le premier contenant demie lieue de long, & le second une lieue, où nous eusmes bien de la peine: car la rapidité du courant est si grande, qu'elle fait un bruit effroyable; & descendant de degré en degré, fait une escume si blanche par tout, que l'eau ne paroist aucunement. Ce sault est semé de rochers, & quelques isles qui sont ça & là, couvertes de pins & cèdres blancs. Ce fut là où nous eusmes de la peine: car ne pouvans porter nos canaux par terre, à cause de l'espoisseur du bois, il nous les falloit tirer dans l'eau avec des cordes, & en tirant le mien, je me pensay perdre, à cause qu'il traversa dans un des bouillons; & si je ne fusse tombé favorablement entre deux rochers, le canot m'entraisnoit, d'autant que je ne peus défaire assez à temps la corde qui estoit entortillée à l'entour de ma main, qui me l'offensa fort, & me la pensa couper. En ce danger je m'escriay à Dieu, & commençay à tirer mon canot, qui me fut renvoyé par le remouil de l'eau qui se fait en ces sauts: & lors estant eschapé je louay Dieu, le priant nous preserver. Nostre Sauvage vint après pour me secourir, mais j'estois hors de danger; & ne se faut estonner si j'estois curieux de conserver nostre canot: car s'il eust esté perdu, il falloit faire estat de demeurer, ou attendre que quelques Sauvages passassent par là, qui est une pauvre attente à ceux qui n'ont dequoy disner, & qui ne sont accoustumez à telle fatigue. Pour nos François, ils n'en eurent pas meilleur marché, & par plusieurs fois pensoient estre perdus: mais la 204/860 divine bonté nous preserva tous. Le reste de la journée nous nous reposasmes, ayans assez travaillé.
Nous rencontrasmes le lendemain 15 canaux de Sauvages appellez Quenongebin[327], dans une riviere, ayans passé un petit lac long de 4 lieues, & large de 2, lesquels avoient esté advertis de ma venue par ceux qui avoient passé au sault S. Louis, venans de la guerre des Hiroquois. Je fus fort aise de leur rencontre, & eux aussi, qui s'estonnerent de me voir avec si peu de gens, & avec un seul Sauvage. Après nous estre saluez à la mode du pays, je les priay de ne passer outre, pour leur déclarer ma volonté, & fusmes cabaner dans une isle.
[Note 327: Ou Kinounchepirini. (Voir 1613, p. 298, note I.)]
Le lendemain je leur fis entendre que j'estois allé en leur pays pour les voir, & pour m'acquitter de la promesse que je leur avois par cy devant faite; & que s'ils estoient resolus d'aller à la guerre, cela m'agréroit fort, d'autant que j'avois amené des gens à ceste intention, dequoy ils furent fort satisfaits. Et leur ayant dit que je voulois passer outre, pour advertir les autres peuples, ils m'en voulurent destourner, disans qu'il y avoit un meschant chemin, & que nous n'avions rien veu jusques alors. Pour ce je les priay de me donner un de leurs gens pour gouverner nostre deuxiesme canot, & aussi pour nous guider, car nos conducteurs n'y cognoissoient plus rien.
Ils le firent volontiers & en recompense je leur fis un present, & leur baillay un de nos François, le moins 205/861 necessaire, lequel je renvoyois au sault, avec une fueille de tablette, dans laquelle, à faute de papier, je faisois sçavoir de mes nouvelles.
Ainsi nous nous separasmes: & continuant nostre routte à mont ladite riviere, en trousasmes une autre fort belle & spacieuse, qui vient d'une nation appellée Ouescharini[328], lesquels se tiennent au nort d'icelle, & à 4 journées de l'entrée. Ceste riviere est fort plaisante, à cause des belles isles qu'elle contient, & des terres garnies de beaux bois clairs qui la bordent: & la terre est bonne pour le labourage.
[Note 328: Ou Ouaouiechkaïrini, la Petite Nation. (Voir 1613, p. 299, note 1.)]
Le 4, nous passasmes proche d'une autre riviere[329] qui vient du nort, où se tiennent des peuples appellez Algoumequins, laquelle va tomber dans le grand fleuve Sainct Laurent, trois lieues aval le Sault Sainct Louys(330) qui fait une grande isle contenant prés de 40 lieues, laquelle[331] n'est pas large, mais remplie d'un nombre infiny de sauts, qui sont fort difficiles à passer. Quelquefois ces peuples passent par ceste riviere pour eviter les rencontres de leurs ennemis, sçachans qu'ils ne les recherchent en lieux de il difficile accez.
[Note 329: La Gatineau.]
[Note 330: En remontant la Gatineau, on va tomber par le Saint-Maurice, trente lieues à val le saut Saint-Louis. (Voir 1613, p. 299, note 3.)]
[Note 331: Laquelle rivière, c'est-à-dire, la Gatineau.]
A l'emboucheure d'icelle il y en a une autre[332] qui vient du sud, où à son entrée il y a une cheutte d'eau admirable: car elle tombe d'une telle impetuosité de 20 ou 25 brasses[333] de haut, qu'elle fait une arcade, ayant de largeur prés de 400 206/862 pas. Les Sauvages passent dessouz par plaisir, sans se mouiller, que du poudrin que fait ladite eau. Il y a une isle au milieu de ladite riviere, qui est comme tout le terroir d'alentour, remplie de pins & cèdres blancs. Quand les Sauvages veulent entrer dans la riviere, ils montent la montagne en portant leurs canaux, & font demie lieue par terre. Les terres des environs sont remplies de toute sorte de chasse, qui fait que les Sauvages s'y arrestent plustost. Les Hiroquois y viennent aussi quelquefois les surprendre au passage.
[Note 332: La rivière Rideau.]
[Note 333: Cette chute a une trentaine de pieds de haut.]
Nous passasmes un sault à une lieue de là, qui est large de demie lieue, & descend de 6 à 7 brasses de haut. Il y a quantité de petites isles, qui ne sont que rochers aspres & difficiles, couverts de meschans petits bois. L'eau tombe à un endroit de telle impetuosité sur un rocher, qu'il s'y est cavé par succession de temps un large & profond bassin: si bien que l'eau courant là dedans circulairement, & au milieu y faisant de gros bouillons, a fait que les Sauvages l'appellent _asticou_, qui veut dire chaudiere. Ceste cheutte d'eau meine un tel bruit dans ce bassin, que l'on l'entend de plus de deux lieues. Les Sauvages passans par là, font une cérémonie que nous dirons en son lieu. Nous eusmes beaucoup de peine à monter contre un grand courant, à force de rames, pour parvenir au pied dudit sault, où les Sauvages prirent les canaux, & nos François & moy, nos armes, vivres, & autres commoditez, pour passer par l'aspreté des rochers environ un quart de lieue que contient le sault, & aussi tost nous fallut embarquer, puis 207/863 derechef mettre pied à terre pour passer par des taillis environ 300 pas; & aprés se mettre en l'eau pour faire passer nos canaux par dessus les rochers aigus, avec autant de peine que l'on sçauroit s'imaginer. Je prins la hauteur du lieu, & trouvay 45 degrez 38 minutes de latitude[334].
[Note 334: Le saut de la Chaudière est à environ 45° 12'.]
Après midy nous entrasmes dans un lac[335] ayant 5 lieues de long, & 2 de large, où il y a de fort belles isles remplies de vignes, noyers, & autres arbres agréables: & 10 ou 12 lieues de là amont la riviere nous passasmes par quelques isles remplies de pins. La terre est sablonneuse, & s'y trouve une racine qui teint en couleur cramoisie, de laquelle les Sauvages se peindent le visage, & mettent de petits affiquets à leur usage. Il y a aussi une coste de montagnes du long de ceste riviere, & le pays des environs semble assez fascheux. Le reste du jour nous le passasmes dans une ise fort agréable.
[Note 335: Le lac de la Chaudière.]