Chapter 8
[Note 52: Voir Planche XII.--«La ville de Porto-Rico fut fondée en 1510. Elle fut attaquée par Drake et Hawkins en 1595, mais les Espagnols, informés de leur approche, avaient fait de tels préparatifs, que Drake fut forcé de se retirer, après avoir brûlé les vaisseaux espagnols qui étaient Dans le havre. En 1598, George Clifford, comte de Cumberland, fit une expédition, pour s'emparer de l'île. Il débarqua ses hommes secrètement, et attaqua la ville; quand, suivant les rapports espagnols, il rencontra de la part des habitants une vigoureuse résistance; le rapport de Champlain D'après des Témoins oculaires qui en avaient été les victimes, est bien différent. (Voir la note précédente.) «Mais en peu de jours, la garnison de quatre cents hommes se rendit, et toute l'île se soumit aux Anglais. La possession de l'île étant jugée de grande importance, le comte adopta la Cruelle mesure d'exiler les habitants à Carthagene, et, en dépit des protestations et remontrances des malheureux Espagnols, le plan fut mis à exécution; il N'en échappa que fort peu. Cependant les Anglais se trouvèrent bientôt dans L'impossibilité de garder l'île; une griève maladie Emporta les trois quarts des troupes. Cumberland, déçu dans ses espérances, retourna en Angleterre, laissant le commandement à Sir John Berkeley. La mortalité, faisant de jour en jour de plus grands ravages, força les Anglais à évacuer l'île, et les Espagnols, bientôt après, reprirent possession de leurs demeures.--Le rapport que fait Champlain de l'état De l'île après le départ des Anglais, et de la couardise du gouverneur, est curieux; il y a cependant quelque confusion dans ses dates, et relativement à la durée de l'occupation de l'île par les Anglais.» (Ed. Soc. Hakl.)]
11/15 Ladicte ille est emplye de quantité de beaux arbres, comme cèdres, palmes, sappins, palmistes, & une manière d'autres arbre que l'on nomme sonbrade.[53], lequel comme il croit, le sommet de ses branches tombant à terre prend aussy tost racine, & faict d'autres branches qui tombent & prennent racine en la mesme sorte, & ay veu tel [de] ces arbres de telle estendue qu'il tenoit plus d'une lieue & quart: il n'apporte aucun fruict, mais il est fort agréable, ayant la feuille semblable à celle du laurier, un peu plus tendre.
[Note 53: De l'espagnol _sombra_, «ombre feuillue.» _Ficus americana maxima_, le _Clusea rosea_ de Saint-Domingue, ou Figuier maudit marron, (Ed. Soc. Hakl.)--Voir Planche XIII.]
Il y a aussy en ladicte Ile quantité de bons fruicts, à sçavoir plantes[54], oranges, citrons d'estrange grosseur, citroulles de la terre qui sont très bonnes, algarobbes[55], pappittes[56], & un fruict nommé coraçon[57], à cause qu'il est en forme de coeur, de la grosseur du poing, de couleur jaulne & rouge, la peau fort delicatte, & quand on le presse il rend une humeur odoriferente, & ce qu'il y a de bon dans ledit fruict est comme de la bouillye, & a le goust comme de la crème sucrée. Il y a beaucoup d'autres fruicts dont ils ne font pas grand cas, encores qu'ils soient bons: il y a aussy d'une racine qui s'appelle cassave[58], que les 12/16 Indiens mangent en lieu de pain. Il ne croit ne blee ny vin dans toute ceste ile, en laquelle il y a grande quantité de caméléons, que l'on dict qu'ils vivent de l'air, ce que je ne puis asseurer, combien que j'en aye veu par plusieurs fois: il a la taiste assez pointue, le corps assez long pour sa grosseur assavoir ung pied & demy, & n'a que deux jambes qui sont devant, la queue fort pointue, meslée de couleurs grise jaunastre. Le dict cameleon est cy representé [59].
[Note 54: Fruit du Plantanier, appelé aux Canaries _Plantano_,--Voir Planche XLII.]
[Note 55: _Algaroba_, ou _Algarova_, nom donné par les Espagnols à certaine espèce d'Acacia du nouveau monde, à cause de sa ressemblance avec l'algarobe, caroubier ou fève de Saint-Jean, dont la gousse fournit une Excellente nourriture pour les bestiaux. (Ed. Soc. Hakl.)--Voir Planche XXXVI.]
[Note 56: Pappitte--_Curica papaya_ (LINN.), papayer. (Ed. Soc. Hakl.)]
[Note 57: Coraçon. _Anona muricata_, ou Corassol, de l'espagnol _corazon_, coeur, ainsi nommé de la forme du fruit. Quelques écrivains font dériver ce nom de Curaçoa, supposant que la graine fut apportée par les Danois. Le nom donné dans le pays était _memin_. (Ed. Soc. Hakl.) Voir Planche XIV.]
[Note 58: Cassava.--_Jatropha Manihot_. (Ed. Soc. Hakl.)--Voir Planche XXXIII.]
[Note 59: Voir Planche XV.]
Les meilleures marchandises qui sont dans ladicte Ile sont sucres, gingembre, canisiste, miel de cannes, tabaco, quantité de cuirs, boeufs, vaches & moutons: l'air y est fort chaud, & y a de petits oyseaux qui resemblent à perroquets, que l'on nomme sus le lieu perriquites, de la grosseur d'un moineau, la queue ronde, que l'on apprend à parler, & y en a grande quantité en ceste ile[60]: laquelle ile contient environ soixante dix lieus de long, & de large quarante lieus, environnée de bons ports & havres, & gist est & ouest. Nous demeurâmes audict Portoricco environ un moys: le général y laissa environ troys cents soldats en garnison dans la forteresse, où il fist mestre quarante six pièces de fonte verte qui estoient à Blavet.
[Note 60: Voir Planche XVI.]
Au partir dudict Portoricco nostre général separa nos galions en troys bandes: il en retint quatre avec luy, en envoya troys à Petronella & trois à la Neufve Espaigne, du nombre desquels estoit le navire où j'estois, & chacun galion avoit sa patache. Ledict général s'en alla à 13/17 Terre-Ferme, & nous costoyames toute l'ille de St Domingue de la bande du nord, & fusmes à ung port de ladicte ile nommé Porto Platte, pour prendre langue s'il y avoit en la coste aucuns vaesseaux estrangers, parce qu'il n'est permis à aucuns estrangers d'y traffiquer, & ceux qui y vont courent fortune d'estre pendus ou mis aux galleres & leurs vaisseaux confisqués: & pour les tenir en plus grande crainte d'aborder ladicte terre, le Roy d'Espaigne donne liberté aux naigres qui peuvent descouvrir ung vaisseau estranger, & en donner advis au général d'armée ou gouverneur, & y a tel naigre qui fera cents cinquante lieus à pied nuict & jour pour donner semblable advis & acquérir sa liberté.
Nous mismes pied à terre audict Porto Platte, & fusmes environ une lieue dans la terre sans trouver aucune personne sinon un naigre qui se preparoit pour aller donner advis; mais nous rencontrant, il ne passa pas plus outre, & donna advis à nostre admirande qu'il y avoit deux vaisseaux françois au port de Mancenille, où ledict admirande se resolut d'aller, & pour ceste effect nous partismes du dict lieu de Porto Platte, qui est un bon port, à l'abry de tous vents, où il y a troys, quatre & cinq brasses d'eau, comme il est icy figuré [61].
[Note 61: Voir Planche XVII.]
Du dict port de Platte, nous vinsmes au port de Mancenille, qui est icy representé [62], auquel port de Mancenille sceusmes que lesdicts deux vaisseaux estoient au port aux Mousquittes [63], près la Tortue, qui est une petitte isle 14/18 ainsy nommée qui est devant l'enboucheure dudict port, auquel estans arivés le lendemain sur les trois heures du soir, nous apperçumes les dicts deux vaisseaux qui mettoient à la mer pour fuir de nous, mais trop tard: ce qu'eux recognoissans, & Qu'ils n'avoient aucun moien de fuir, tous l'esquippage de L'un des vaisseaux qui estoit bien une lieue dans la mer, abandonnèrent leur dict vaisseau, & s'estant jetté dans leur bateau se sauverent à terre: l'autre navire alla donner du bout à terre & se brisa en plusieurs pièces, & en mesme temps l'esquippage se sauva à terre comme l'autre, & demeura seulement ung marinier qui ne s'estoit peu sauver à cause qu'il estoit boiteux & ung peu malade, lequel nous dit que les dicts vaisseaux perdeus estoient de Dieppe. Il y a fort belle entrée au dict port de Mousquitte de plus de deux mille pas de large, & y a ung banc de sable à ouvert, de façon qu'il faut ranger la grand terre du costé de l'est pour entrer audict port, auquel il y a bon ancreage: & y a une isle dedans où l'on se peut mettre à l'abry du vent qui frappe droict dans le dict port. Ce lieu est assez plaisant pour la quantité des arbres qui y sont: la terre est assez haulte; mais il y a telle quantitté de petites mouches, comme chesons ou coufins qui piquent de si estrange façon, que sy l'on s'endormoit & que l'on en fust picqué au visage, il esleveroit au lieu de la piqueure des bussolles enflés de couleur rouge, qui rendroient la personne difforme.
[Note 62: Voir Planche XVIII.]
[Note 63: Voir Planche XIX.]
Ayans apprins de ce marinier boiteux pris dans ledict navire françois, qu'il y avoit traize grands vaisseaux tant 15/19 françois, anglois que flaments, armés moitye en guerre moitye en marchandise, nostre admiral se resolut de les aller prendre au port St Nicolas, où ils estoient, & pour ce se prépara avec trois galions du port de cinq cents thonneaux chacun & quatre pataches, & allasmes le soir mouiller l'ancre à une radde que l'on nomme Monte Cristo, qui est fort bonne & à l'abry du su, de l'est & de l'ouest, & est remarquée d'une montaigne qui est Droit devant ladicte radde, sy haulte que l'on la descouvre de quinze lieux à la mer: la dicte montaigne fort blanche & reluisante au soleil, & deux lieux autour dudict port est terre assez basse, couverte de quantité de bois, & y a fort bonne pescherye & ung bon port au dessoubs du dict Monte Cristo, qui est figuré en la page suivante[64].
[Note 64: Voir Planche XX.]
Le lendemain matin nous feusmes au cap St Nicolas pour y trouver les dicts vaisseaux, & sur les trois heures nous arrivasmes dans la baye dudict cap, & mouillasmes l'ancre le plus près qu'il nous feust possible, ayant le vent contraire pour entrer dedans[65].
[Note 65: Voir Planche XXI.]
Ayant mouillé l'ancré nous apperceusmes les vaisseaux desdicts marchands dont nostre admirante se pesiouit fort, s'asseurant de les prendre. Toutte la nuict nous fismes tout ce qu'il estoit possible pour essayer d'entrer dans ledict port, & le matin veneu l'admirante print conseil des cappitaines & pillottes de ce qui estoit à faire: ils luy dirent qu'il falloit juger au pire de ce que l'ennemy pouroit faire pour se sauver, qu'il estoit impossible de 16/20 fuir sinon à la faveur de la nuict, ayant le vent bon, ce qu'ils ne se hazarderoient pas de fere le jour, voiant les sept vaisseaux d'armes, & qu'aussy s'ils vouloient faire resistance Qu'ils se tiendroient à l'entrée dudict port, leurs navires Amarés devant & derrière, tous leurs canons d'une bande & leurs hauts bien pavoisés de cables & de cuirs, & que s'ils se voioient avoir du pire, ils abandonneroient leurs navires & se jetteroient en terre, pour à quoy remédier ledict admirante debvoit faire advancer ses vaisseaux le plus près du port qu'il pourroit pour les batre à coups de canon, & faire désendre cent des meilleurs soldats à terre pour empescher les ennemis de s'y sauver. Cela fust resolu, mais leurs ennemis ne firent pas ce que l'on avoit pensé: ains ils se préparèrent toute la nuict, & le matin veneu ils se mirent à la voille, vindrent pour nous gaigner le vent droict à nos vaisseaux, contre lesquels il leur falloit necessairement passer. Cette resolution fist changer de courage aux Espaignols & adoucir leurs rodomontades: ce fust donc à nous à lever l'ancre avec telle promptitude que dans le navire de l'admirande l'on couppa le câble sur les escubbiers, n'ayans loisir de lever leur ancre: ainsy nous fismes aussy à la voille, chargeants & estants chargés de canonnades. En fin ils nous gaignerent le vent, nous ne laissant pas de les suivre tout le jour & la nuict ensuivant jeusques au matin que nous les vismes à quatre lieux de nous: ce que voiant notre admirante il laissa ceste poursuitte pour continuer nostre route; mais il est bien certain que s'il eust voulu il les eust pris, ayant 17/21 de meilleurs vaisseaux, plus d'hommes & de munitions de guerre: & ne furent les vaisseaux estrangers preservez que par la faute de courage des Espaignols.
Durant ceste chasse, il ariva vue chose digne de rizée qui mérite d'estre recitée. C'est que l'on vist une patache de quatre ou cinq thonneaux mellée parmy nos vaisseaux: l'on demanda plusieurs foys d'où elle estoit, avec commandement d'amener leurs voilles; mais l'on n'eust aucune responce, combien que l'on luy eust tiré des coups de canon, ains allans tousjours au gré du vent, ce qui meut nostre amirande de la faire chasser par deux de nos pataches, qui en moins de deux heures furent à elle & l'abordèrent, criant tousjours que l'on amenast leurs voilles sans avoir aucune response, ny sans que leurs soldats voulussent se jeter dedans, encores que l'on ne vist personne sur le tillac. En fin leur cappitainne de nos pataches, qui disoient que ce petit vaisseau estoit gouverné par ung diable, y firent entrer par menaces des soldats jusques à vingt, qui n'y trouverent rien, & prindrent seulement leurs voilles & laisserent le corps de ceste patache à la mercy de la mer. Ce rapport faict à l'admirante, & la prehension que les soldats avoient eu donna matière de rire à tous.
Laissant ladicte Ille St Domingue, nous continuasmes nostre route à la Neufve Espaigne. Ladicte Isle sera figurée en la page suivante[66].
[Note 66: Voir Planche XXII.]
La dicte isle de St Domingue est grande, ayant cent cinquante lieues de long & soixante de large, fort fertille 18/22 en fruicts, bestail & bonnes marchandizes, comme sucre, canisiste, gingenbre, miel de cannes, coton, cuir de boeuf & quelques foureures. Il y a quantité de bons ports & bonnes raddes, & seullement une seulle ville nommée l'Espaignolle[67], habitée d'Espaignolz; le reste du peuple sont Indiens, gens de bonne nature & qui ayment fort la nation françoise, avec laquelle ils trafficquent le plus souvent qu'ils peuvent en fere, toutesfois c'est à desçu des Espaignolz. C'est le lieu aussy ou les François traffiquent le plus en ces quartiers là, & là où ils ont le plus d'accès, quoy que peu libre.
[Note 67: Aujourd'hui Saint-Domingue.]
Ceste terre est assez chaude, en partie montaigneuse; il n'y a aucunne mines d'or ny d'argent, mais seullement de cuivre [68].
[Note 68: Voir Planche XXIII.]
Partant donc de ceste isle, nous allasmes costoyer l'isle de Cuba, à la bande du su, terre assez haulte. Nous allasmes reconnoistre de petites isles qui s'appellent les Caymanes[69], au nombre de six ou sept: en trois d'iscelles il y a trois bons ports, mais c'est ung dangereux passage, pour les basses & bancs qu'il y a, & ne faict bon s'y advanturer qui ne sçait bien la routte.
[Note 69: Voir Planche XXV.]
Nous mouillasmes l'ancre entre les isles, & y fusmes ung jour: je mis pied à terre en deux d'icelles, & vis ung très beau havre fort agréable. Je cheminay une lieue dans la terre au travers des bois qui sont fort espais, & y prins des lappins[70] qui y sont en grande quantité, quelques oiseaux, & un lézard gros comme la cuisse, de couleurs grise & feuille morte.
[Note 70: Voir Planche XXIV.]
19/23 Ceste isle est fort unie, & toutes les autres de mesmes: nous feusmes aussy en terre en l'autre qui n'est pas sy agréable, mais nous en apportasmes de très bons fruicts, & y avoit telle quantité d'oiseaux, qu'à nostre entrée il s'en leva tel nombre qu'à plus de deux heures après l'air en estoit remply, & d'autres qui ne peuvent voller, de façon que nous en prenions assez aisement: ils sont gros comme une oye, la teste fort grosse, le bec fort large, bas sur les jambes, les pieds sont comme ceux d'une poulle d'eau. Quand les oyseaux sont plusmés, il n'y a pas plus gros de chair qu'une turtre, & est de fort mauvais goust[71]. Nous levasmes l'ancre le mesme jour au soir avec fort bon vent, & le lendemain sur les trois heures après midy nous arivasmes à ung lieu qui s'appelle La Sonde [72], lieu très dangereux, car à plus de cinq lieues de là ce ne sont que basses, fors ung canal qui contient... [73] lieues de long & trois de large. Quand nous fusmes au milieu du dict canal, nous mismes vent devant, & les mariniers jetterent leurs lignes hors pour pescher du poisson dont ils pescherent si grande quantité que les mariniers ne pouvoient fournir à mettre dans le bord des vaisseaux: ce poisson est de la grosseur d'une dorée [74], de couleur rouge, fort bon sy on le mange frais, car il ne se garde & saumure, & se pourit incontinent. Il faut avoir tousjours la sonde en la main en passant ce canal, à la sortye duquel l'une de nos pataches 20/24 se périt en la mer sans que nous en peussions sçavoir l'occasion: les soldats & mariniers se sauverent à la nage, les uns sur des planches, autres sur des advirons, autres comme ils pouvoient, & revindrent de plus de deux lieues [75] à nostre vaisseau, qu'il trouverent bien à propos, & les fimes recepvoir par nos bateaux qui alloient au devant d'eux.
[Note 71: Voir Planche XXIV.]
[Note 72: Voir Planche XXVI.]
[Note 73: Lacune dans le ms. D'après la carte de l'auteur, ce canal a plus de trente lieues de long.]
[Note 74: _Sparus aurata_ (LINN.), Brame de mer. Celui de Bahama s'appelle «porgy.» (Ed. Soc. Hakl.)]
[Note 75: M. de Puibusque et le traducteur de la Société Hakluyt ont trouvé ici une lacune; la feuille du manuscrit original n'était que repliée.]
Huict jours après nous arivasmes à St Jean de Luz [76], qui est le premier port de la Neufve Espaigne, où les gallions du Roy d'Espaigne vont tous les ans pour charger l'or, l'argent, pierreries & la cochenille, pour porter en Espaigne. Ce dict port de St Jean de Luz est bien à quatre cents lieues de Portoricco. En ceste isle il y a une fort bonne forteresse, tant pour la situation que pour les bons ramparts, bien munie de tout ce qu'il luy est necessaire, & y a deux cents soldats en garnison, qui est assez pour le lieu. La forteresse comprend toute l'ille, qui est de six cents pas de long & de deux cents cinquante pas de large: 21/25 outre laquelle forteresse y a des maisons basties sur pilloties dans l'eau, & plus de six lieues à la mer, & ne sont que basses qui est cause que les vaisseaux ne peuvent entrer en ce port s'ils ne sçavent bien l'entrée du canal, pour laquelle entrée faut mettre le cap au surouest, mais est bien le plus dangereux port que l'on sçauroit trouver, qui n'est à aucun abry que de la forteresse du costé du nord, & y a aux muralles de la forteresse plusieurs boucles de bronze où l'on amare des vaisseaux qui sont quelque fois sy pressez les ungs contre les autres, que quand il vente quelque vent de nord, qui est fort dangereux, que les dicts vaisseaux se froissent, encor qu'ils soient amarés devant & derrière. Le dict port ne contient que deux cents pas de large & deux cents cinquante de long. Et ne tiennent ceste place que pour la commodité des gallions qui viennent comme dit est, d'Espaigne, pour charger les marchandises or & argent qui se tirent de la Neufve Espaigne.
[Note 76: Voir Planche XXVIII.--Évidemment, il est question du fort et château de Saint-Jean d'Ulloa; mais portait-il ce nom quand Champlain y alla, ou bien Champlain a-t-il confondu Saint-Jean de Luz avec San Juan d'Ulloa? c'est un point contesté. Dans les cartes de Mercator et de Hondius, Amsterdam 1628, 10e édition, Saint-Jean d'_Ulloa_ est placé sur le vingt-sixième degré de latitude nord, à l'embouchure de la rivière De _Lama_ (Rio del Norte). Villa-Rica est mis à la place actuelle de Vera-Cruz; mais il n'y est fait aucune mention soit de Saint-Jean d'Ulloa, Soit de Saint-Jean de Luz; et, dans le Voyage de Gage 1625, cette ville est appelée San Juan d'Ulhua, autrement Vera-Cruz. «Le vrai nom de la ville est San Juan d'Ulhua, autrement Vera-Cruz, de celui du Vieux havre de Vera-Cruz, qui en est à six lieues. Mais le havre de l'ancien Vera-Cruz, ayant été trouvé trop dangereux pour les vaisseaux, à cause de La violence du vent de nort, fut entièrement abandonné par les Espagnols, qui se retirèrent à San Juan d'Ulhua, où leurs navires trouvèrent bon ancrage, grâce à un rocher qui sert de forte défense contre les vents; et, pour perpétuer la mémoire de cet heureux événement, qui arriva le Vendredi-Saint, ils ajoutèrent au nom de San Juan d'Ulhua, celui de la Vraie-Croix, emprunté au premier havre, qui fut découvert le Vendredi-Saint de l'année 1519.» (Gage, _Voy. Mexico_, 1625.)--Ed. Soc. Hakl.]
Il y a de l'autre costé du chasteau, à deux mille pas d'iceluy en terre ferme, une petite ville nommée Bouteron[77], fort marchande. A quatre lieues du dict Bouteron il y a encores une autre ville qui s'appelle Verracrux[78], qui est en fort belle situation & à deux lieues de la mer.
[Note 77: Voir Planche XXV III.]
[Note 78: «Lavelle Croux,» dans la carte. Planche XXVII.]