Oeuvres de Champlain

Chapter 79

Chapter 793,497 wordsPublic domain

L'an 1611, je remenay mon Sauvage à ceux de sa nation, qui devoient venir au grand Sault Sainct Louys, & retirer mon serviteur qu'ils avoient pour ostage. Je partis de Québec le 20 [283] de May, & arrivay audit grand sault le 28, où je ne trouvay aucun des Sauvages, qui m'avoient promis d'y estre au 20 dudit mois. Aussi tost je fus dans un meschant canot avec le Sauvage que j'avois mené en France, & un de nos gens. Après avoir visité d'un costé & d'autre, tant dans les bois, que le long du rivage, pour trouver un lieu propre pour la scituation d'une habitation, & y préparer une place pour y bastir, je cheminay 8 lieues par terre costoyant le grand sault par des bois qui sont assez clairs, & fus jusques à un lac[284], où nostre Sauvage me mena, où je consideray fort particulièrement le pays. Mais en tout ce que je veis, je ne trouvay point de 183/839 lieu plus propre qu'un petit endroit[285], qui est jusques où les barques & chaloupes peuvent monter aisément, neantmoins avec un grand vent, ou à la cirque, à cause du grand courant d'eau: car plus haut que ledit lieu (qu'avons nommé la Place royale) à une lieue du Mont royal, y a quantité de petits rochers & bases, qui sont fort dangereuses. Et proche de ladite Place Royale y a une petite riviere[286], qui va assez avant dans les terres, tout le long de laquelle y a plus de 60 arpents de terre desertées qui sont comme prairies, où l'on pourroit semer des grains, & y faire des jardinages. Autrefois des Sauvages y ont labouré, mais ils les ont quittées pour les guerres ordinaires qu'ils y avoient. Il y a aussi grande quantité d'autres belles prairies, pour nourrir tel nombre de bestail que l'on voudra, & de toutes les sortes de bois qu'avons en nos forests de pardeça, avec quantité de vignes, noyers, prunes, cerises, fraises, & autres sortes qui sont très-bonnes à manger; entre autres une qui est fort excellente, qui a le goust sucrain, tirant à celuy des plantaines (qui est un fruict des Indes) & est aussi blanche que nege, & la fueille ressemblant aux orties, & rampe le long des arbres & de la terre comme le lierre. La pesche du poisson y est fort abondante, & de toutes les especes que nous avons en France, & de beaucoup d'autres que nous n'avons point, qui sont très-bons: comme aussi la chasse des oiseaux de différentes especes, & celle des cerfs, daims, chevreuls, caribous, lapins, loups cerviers, ours, castors, & autres petites bestes qui y 184/840 sont en telle quantité, que durant que nous fusmes audit sault, nous n'en manquasmes aucunement.

[Note 283: On voit, par l'édition de 1613, que Champlain arrêta à Québec le 21, pour étancher sa barque, et qu'il en repartit le même jour. (1613, p. 241, 242.)]

[Note 284: Probablement celui des Deux-Montagnes.]

[Note 285: C'est l'endroit même où se fixèrent, en 1642, les premiers habitants de Montréal, près de ce qu'on a appelé depuis Pointe-à-Callières, ou Pointe-Callières.]

[Note 286: La petite rivière Saint-Pierre.]

Ayant donc recogneu fort particulièrement, & trouvé ce lieu un des plus beaux qui fust en ceste riviere, je fis aussi tost couper & défricher le bois de ladite place Royale, pour la rendre unie, & preste à y bastir, & peut-on faire passer l'eau autour aisément, & en faire une petite isle, & s'y establir comme l'on voudra.

Il y a un petit islet[287] à 20 toises de ladite Place royale, qui a environ cent pas de long, où l'on peut faire une bonne & forte habitation. Il y a aussi quantité de prairies de très-bonne terre grasse à potier, tant pour brique, que pour bastir, qui est une grande commodité. J'en fis accommoder une partie[288], & y fis une muraille de quatre pieds d'espoisseur, & 3 à 4 de haut, & 10 toises de long, pour voir comme elle se conserveroit durant l'hyver quand les eaux descendroient, qui à mon opinion ne sçauroit[289] parvenir jusques à ladite muraille, d'autant que le terroir est de 12 pieds eslevé dessus ladite riviere, qui est assez haut. Au milieu du fleuve y a une isle d'environ trois quarts de lieue de circuit, capable d'y bastir une bonne & forte ville, & l'ay nommée l'isle de Saincte 185/841 Heleine[290]. Ce sault descend en manière de lac, où il y a deux ou trois isles, & de belles prairies.

[Note 287: Ce petit îlet, dans la carte du _grand sault Saint-Louis_, est indiqué par la lettre C, et l'auteur ajoute, au bas: «où je fis faire une muraille de pierre.»]

[Note 288: Ces mots «J'en fis accommoder une partie,» ont été remplacés, dans l'édition de 1640, par ceux-ci: «J'en fis faire un bon essay.» Comme il est très-probable que cette correction n'est pas de Champlain, il est permis de douter qu'elle ait été faite à propos: car elle change le sens d'une phrase qui, suivant nous, est parfaitement intelligible, «J'en fis accommoder une partie,» c'est-à-dire, je fis accommoder, ou préparer une partie de l'îlet, «& y fis une muraille,» etc.]

[Note 289: L'édition de 1640 remplace ce mot par «pouvoit.»]

[Note 290: Voir 1613, p. 245, note 1.--_Hist. de la Colonie française en Canada_, I, p. 129, 130.]

En attendant les Sauvages je fis faire deux jardins, l'un dans les prairies, & l'autre au bois, que je fis deserter, & le deuxiesme jour de juin l'y semay quelques graines, qui sortirent toutes en perfection, & en peu de temps, qui demonstre la bonté de la terre.

Je me resolus d'envoyer Savignon nostre Sauvage avec un autre, pour aller au devant de ceux de son pays, afin de les faire haster de venir & se deliberent[291] d'aller dans nostre canot, qu'ils doutoient, d'autant qu'il ne valloit pas beaucoup.

[Note 291: L'édition de 1640 porte: «delibererent.»]

Le 7e jour[292] je fus recognoistre une petite riviere[293] par où vont quelquefois les Sauvages à la guerre, qui se va rendre au sault de la riviere des Hiroquois: elle est fort plaisante, y ayant plus de trois lieues de circuit de prairies, & force terres, qui se peuvent labourer. Elle est à une lieue du grand sault, & lieue & demie de la Place Royale.

[Note 292: Le 7 juin.]

[Note 293: La rivière Saint-Lambert. Les prairies dont parle ici Champlain, nous font connaître l'origine du nom de Laprairie, où passe cette rivière.]

Le 9e jour nostre Sauvage arriva, qui fut quelque peu pardelà le lac [294], qui a environ dix lieues de long, lequel j'avois veu auparavant, où il ne fit rencontre d'aucune chose, & ne peurent passer plus loin à cause de leurd. canot qui leur manqua, & furent contraints de s'en revenir. Ils nous rapportèrent que passant le sault ils veirent une isle où il y 186/842 avoit si grande quantité de hérons, que l'air en estoit tout couvert. Il y eut un jeune homme[295] appellé Louys, qui estoit fort amateur de la chasse, lequel entendans cela voulut y aller contenter sa curiosité, & pria fort instamment nostredit sauvage de l'y mener: ce que le Sauvage luy accorda, avec un Capitaine Sauvage Montagnet, fort gentil personnage, appelle Outetoucos. Dés le matin ledit Louys fut appeller les deux Sauvages, pour s'en aller à ladite isle des Hérons. Ils s'embarquèrent dans un canot, & y furent. Ceste isle est au milieu du sault[296], où ils prirent telle quantité de heronneaux, & autres oiseaux qu'ils voulurent, & se r'embarquerent en leur canot. Outetoucos contre la volonté de l'autre Sauvage, & de l'instance qu'il peut faire, voulut passer par un endroit fort dangereux, où l'eau tomboit prés de trois pieds de haut, disant que d'autres fois il y avoit passé, ce qui estoit faux. Il fut long temps à débattre contre nostre Sauvage, qui le voulut mener du costé du sud le long de la grand terre, par où le plus souvent ils ont accoustumé de passer: ce que Outetoucos ne desira, disant qu'il n'y avoit point de danger. Comme nostre Sauvage le veit opiniastre, il condescendit à sa volonté: mais il luy dit qu'à tout le moins on deschargeast le canot d'une partie des oiseaux qui estoient dedans, d'autant qu'il estoit trop chargé, ou qu'infailliblement ils empliroient d'eau, & se perdroient: ce qu'il ne voulut faire, disant qu'il seroit assez à temps s'ils voyoient qu'il y eust du péril pour eux. Ils se laisserent donc tomber dans le courant.

[Note 294: Le lac des Deux-Montagnes a environ dix lieues dans sa plus grande longueur, et c'est là que Champlain s'était rendu quelques jours auparavant. (Voir ci-dessus, p. 182.)]

[Note 295: «Qui estoit au sieur de Mons.» (Édit. 1613.)]

[Note 296: Voir 1613, p. 246, note 3.]

187/843 Comme ils furent dans la cheutte du sault, ils en voulurent sortir, & jetter leurs charges, mais il n'estoit plus temps, car la vistesse de l'eau les maistrisoit ainsi qu'elle vouloit, & emplirent aussi tost dans les bouillons du sault, qui leur faisoient faire mille tours haut & bas, & ne l'abandonnèrent de long temps. En fin la roideur de l'eau les lassa de telle façon, que ce pauvre Louys qui ne sçavoit aucunement nager, perdit tout jugement, & le canot estant au fonds de l'eau, il fut contraint de l'abandonner; & revenant au haut, les deux autres qui le tenoient tousjours ne veirent plus nostre Louys, & ainsi mourut miserablement[297].

[Note 297: Voir 1613, p. 247, note 2.]

Estans sortis hors dudit sault, ledit Outetoucos estant nud, & se fiant en son nager, abandonna le canot, pour gaigner la terre, si que l'eau y courant de grande vistesse, il se noya: car il estoit si fatigué & rompu de la peine qu'il avoit eue, qu'il estoit impossible qu'il se peust sauver.

Nostre Sauvage Savignon mieux advisé, tint tousjours fermement le canot, jusques à ce qu'il fut dans un remoul, où le courant de l'eau l'avoit porté, & sceut si bien faire, quelque peine & fatigue qu'il eust eue, qu'il vint tout doucement à terre, où estant arrivé il jetta l'eau du canot, & s'en revint avec grande apprehension qu'on ne se vengeast sur luy, comme ils font entr'eux, & nous conta ces tristes nouvelles, qui nous apportèrent du desplaisir.

188/844 Le lendemain[298] je fus dans un autre canot audict sault avec le Sauvage, & un autre de nos gens, pour voir l'endroit où ils s'estoient perdus, & aussi si nous trouverions les corps. Je vous asseure que quand il me monstra le lieu, les cheveux me herisserent en la teste, & m'estonnois comme les defuncts avoient esté si hardis & hors de jugement de passer en un endroit si effroyable, pouvans aller ailleurs: car il est impossible d'y passer, pour avoir sept à huict cheuttes d'eau, qui descendent de degré en degré, le moindre de trois pieds de haut, où il se faisoit un frein & bouillonnement estrange, & une partie dudit sault estoit toute blanche d'escume, avec un bruit si grand, que l'on eust dit que c'estoit un tonnerre, comme l'air retentissoit du bruit de ces cataraques. Aprés avoir veu & consideré particulièrement ce lieu, & cherché le long du rivage lesdits corps, cependant qu'une chaloupe assez légère estoit allée d'un autre costé, nous nous en revinsmes sans rien trouver.

[Note 298: Vraisemblablement, le 11 juin.]

_Deux cents Sauvages ramènent le François qu'on leur avoit baillé & remmenèrent leur Sauvage qui estoit retourné de France. Plusieurs discours de part & d'autre.

CHAPITRE XIIII

Le 13e jour dudit mois[299], deux cents Sauvages Hurons[300], 189/845 avec les Capitaines Ochateguin, Yroquet, & Tregouaroti[301], frère de nostre Sauvage, amenèrent mon garçon. Nous fusmes fort contents de les voir, & fus au devant d'eux avec un canot, & nostre Sauvage. Cependant qu'ils approchoient doucement en ordre, les nostres s'appareillèrent de leur faire une escopeterie d'harquebuzes & mousquets, & quelques petites pièces. Comme ils approchoient, ils commencèrent à crier tous ensemble, & un des chefs commanda de faire leur harangue, où ils nous louoient fort, & nous tenant pou véritables, de ce que je leur avois tenu ce que je leur promis, qui estoit de les venir trouver audit sault. Après avoir fait trois autres cris, l'escopeterie tira par deux fois, qui les estonna de telle façon, qu'ils me prièrent de dire que l'on ne tirast plus, & qu'il y en avoit la plus grand'part qui n'avoient jamais veu de Chrestiens, ny ouy des tonnerres de la façon, & craignoient qu'il ne leur fist mal, & furent fort contents de voir nostredict Sauvage sain, qu'ils pensoient estre mort, sur des rapports que leur avoient faits quelques Algoumequins, qui l'avoient ouy dire à des Sauvages Montagnets. Le Sauvage se loua grandement du bon traittement que je luy avois fait en France, & des singularitez qu'il y avoit veues, dont ils entrèrent tous en admiration, & s'en allèrent cabaner dans le bois assez légèrement, attendant le lendemain que je leur monstrasse le lieu où je desirois qu'ils se logeassent. Aussi je veis mon garçon qui estoit habillé à la Sauvage, qui se loua aussi[302] du bon traittement des Sauvages, selon leur pays, & me fit entendre tout ce qu'il avoit veu en son hyvernement, & ce qu'il avoit appris avec eux.

[Note 299: Le 13 de juin.]

[Note 300: Comparez 1613, p. 249.]

[Note 301: Tregouaroti était huron, puisque Savignon, son frère, était de la nation huronne, comme il est dit plus haut. Mais Iroquet était algonquin.]

[Note 302: L'édition de 1640 remplace _aussi_ par _bien_.]

190/846 Le lendemain venu, je leur monstray un lieu pour aller cabaner, où les anciens & principaux deviserent fort ensemble. Et aprés avoir esté un long temps en cet estat, ils me virent appeller seul avec mon garçon, qui avoit fort bien appris leur langue[303], & luy dirent qu'ils desiroient contracter une estroitte amitié avec moy, veu les courtoisies que je leur avois faites par le passé, en se louant tousjours du traittement que j'avois fait à nostre Sauvage, comme à mon frère, & que cela les obligeoit tellement à me vouloir du bien, que tout ce que je desirerois d'eux, ils essayeroient à me satisfaire. Après plusieurs discours, ils me firent un prêtent de 100 cators. Je leur donnay en eschange d'autres sortes de marchandises, & me dirent qu'il y avoit plus de 400 Sauvages qui devoient venir de leur pays, & ce qui les avoit retardez, fut un prisonnier Hiroquois qui estoit à moy, qui s'estoit eschapé, & s'en estoit retourné en son pays. Qu'il avoit donné à entendre que je luy avois donné liberté, & des marchandises, & que je devois aller audit sault avec 600 Hiroquois attendre les Algoumequins, & les tuer tous. Que la crainte de ces nouvelles les avoit arrestez, & que sans cela ils fussent venus. Je leur fis response, que le prisonnier s'estoit desrobé sans que je luy eusse donné congé, & que nostredit Sauvage sçavoit bien de quelle façon il s'en estoit allé, & qu'il n'y avoit aucune apparence de laisser leur amitié, comme ils avoient ouy dire, ayant esté à la guerre avec eux, & envoyé mon 191/847 garçon en leur pays, pour entretenir leur amitié, & que la promesse que je leur avois si fidèlement tenue, le confirmoit encores. Ils me respondirent, Que pour eux ils ne l'avoient aussi jamais pensé, & qu'ils recognoissoient bien que tous ces discours estoient esloignez de la vérité; & que s'ils eussent creu autrement, qu'ils ne fussent pas venus, & que c'estoit les autres qui avoient eu peur, pour n'avoir jamais veu de François, que mon garçon. Ils me dirent aussi qu'il viendroit trois cents Algoumequins dans cinq ou six tours, si on les vouloit attendre, pour aller à la guerre avec eux contre les Hiroquoits, & que si je n'y venois ils s'en retourneroient sans la faire. Je les entretins fort sur le sujet de la source de la grande riviere, & de leur pays, dont ils me discoururent fort particulièrement, tant des rivieres, sauts, lacs, terres, que des peuples qui y habitent, & de ce qui s'y trouve. Quatre d'entre eux m'asseurerent qu'ils avoient veu une mer fort esloignée de leur pays, & le chemin difficile, tant à cause des guerres, que des deserts qu'il faut passer pour y parvenir. Ils me dirent aussi que l'hyver précédant il estoit venu quelques Sauvages du costé de la Floride, par derrière le pays des Hiroquois, qui voyoient nostre mer Oceane, & ont amitié avec lesd. Sauvages. En fin ils m'en discoururent fort exactement, me demonstrans par figures tous les lieux où ils avoient esté, prenans plaisir à me raconter toutes ces choses; & moy je ne m'ennuyois à les entendre, pour sçavoir d'eux ce dont j'estois en doute. Après tous ces discours finis, je leur dis qu'ils mesnageassent ce peu de commoditez qu'ils avoient, ce qu'ils firent.

[Note 303: Cette circonstance vient encore nous confirmer dans l'opinion que ce jeune français était Étienne Brûlé: c'est parce qu'il possédait bien la langue huronne, que l'on continua à l'employer comme interprète pendant un grand nombre d'années.]

192/848 Le lendemain[304] après avoir traicté tout ce qu'ils avoient, qui estoit peu de chose, ils firent une barricade autour de leur logement, du costé du bois, & disoient que c'estoit pour leur seureté, afin d'eviter la surprise de leurs ennemis: ce que nous prismes pour argent comptant. La nuict venue, ils appellerent nostre Sauvage, qui couchoit à ma patache, & mon garçon, qui les furent trouver. Après avoir tenu plusieurs discours, ils me firent aussi appeller environ sur la my-nuict. Estant en leurs cabanes, je les trouvay tous assis en conseil, où ils me firent asseoir prés d'eux, disans que leur coustume estoit que quand ils vouloient proposer quelque chose, ils s'assembloient de nuict, afin de n'estre divertis par l'aspect d'aucune chose, & que le jour divertissoit l'esprit par les objects: mais à mon opinion ils me vouloient dire leur volonté en cachette, se fians en moy, comme ils me donnèrent à entendre depuis, me disans qu'ils eussent bien desiré me voir seul. Que quelques-uns d'entr'eux avoient esté battus. Qu'ils me vouloient autant de bien qu'à leurs enfans, ayans telle fiance en moy, que ce que je leur dirois ils le feroient, mais qu'ils se mesfioient fort des autres Sauvages. Que si je retournois, que j'amenasse telle quantité de gens que je voudrois, pourveu qu'ils fussent souz la conduite d'un chef, & qu'ils m'envoyoient quérir, pour m'asseurer d'avantage de leur amitié, qui ne se romproit jamais, & que je ne fusse point fasché contre eux. Que sçachans que j'avois pris délibération de voir leur pays, ils me le feroient voir au péril de leurs vies, 193/849 m'assistans d'un bon nombre d'hommes qui pourroient passer par tout, & qu'à l'advenir nous devions esperer d'eux comme ils faisoient de nous. Aussi tost ils firent venir 30 castors & 4 carquans de leurs porcelaine (qu'ils estiment entre eux comme nous faisons les chaisnes d'or). Que ces presens estoient d'autres Capitaines, qui ne m'avoient jamais veu, qui me les envoyoient, & qu'ils desiroient estre tousjours de mes amis: mais que s'il y avoit quelques François qui voulurent aller avec eux, qu'ils en eussent esté fort contents, & plus que jamais, pour entretenir une ferme amitié.

[Note 304: Le 15 de juin.]

Après plusieurs discours, je leur proposay, Qu'ayans la volonté de me faire voir leur pays, je supplierois sa Majesté de nous assister jusques à 40 ou 50 hommes armez de choses necessaires pour ledit voyage, & que je m'embarquerois avec eux, à la charge qu'ils nous entretiendroient de ce qui seroit de besoin pour nostre vivre durant ledit voyage. Que je leur apporterois dequoy faire des presens aux chefs qui sont dans les pays par où nous passerions, puis nous nous en reviendrions hyverner en nostre habitation. Que si je recognoissois le pays bon & fertile, l'on y feroit plusieurs habitations, & que par ce moyen aurions communication les uns avec les autres, vivans heureusement à l'avenir en la crainte de Dieu, qu'on leur feroit cognoistre.

Ils furent fort contents de ceste proposition, & me prierent d'y tenir la main, disans qu'ils feroient de leur part tout ce qui leur seroit possible pour en venir à bout; & que pour ce qui estoit des vivres, nous n'en manquerions non plus 194/850 qu'eux-mesmes: m'asseurans derechef de me faire voir ce que je desirois. Là dessus je pris congé d'eux au poinct du jour en les remerciant de la volonté qu'ils avoient de favoriser mon desir, les priant de tousjours continuer.

Le lendemain 17e jour dudit mois, ils délibererent s'en retourner, & emmener Savignon, auquel je donnay quelques bagatelles, me faisant entendre qu'il s'en alloit mener une vie bien pénible, au prix de celle qu'il avoit eue en France. Ainsi il se separa avec grand regret, & moy bien aise d'en estre deschargé. Deux Capitaines me dirent que le lendemain au matin ils m'envoyeroient quérir, ce qu'ils firent. Je m'embarquay, & mon garçon avec ceux qui vinrent. Estant au sault, nous fusmes dans le bois quelques lieues, où ils estoient cabannez sur le bord d'un lac, où j'avois esté auparavant. Comme ils me veirent, ils furent fort contents, & commencerent à s'escrier selon leur coustume, & nostre Sauvage s'en vint au devant de moy me prier d'aller en la cabanne de son frère, où aussi tost il fit mettre de la chair & du poisson sur le feu, pour me festoyer.

Durant que je fus là il se fit un festin, où tous les principaux furent invitez, & moy aussi. Et bien que j'eusse desja pris ma refection honnestement, néantmoins pour ne rompre la coustume du pays j'y fus. Après avoir repeu ils s'en allèrent dans les bois tenir leur conseil, & cependant je m'amusay à contempler le païsage de ce lieu, qui est fort agréable. Quelque temps après ils m'envoyerent appeller pour me communiquer ce qu'ils avoient resolu entre eux.