Oeuvres de Champlain

Chapter 73

Chapter 733,466 wordsPublic domain

De ce lieu jusques à l'isle du cap Breton, qui est par la hauteur de 45 degrez trois quarts de latitude[185], & 14. 107/763 degrez 50 minutes de declinaison de l'Aymant y a huict lieues, & jusques au cap Breton 25 où entre les deux y a une grande baye[186] qui entre environ 9 ou 10 lieues dans les terres, & fait partage entre l'isle du cap Breton, & la grand'terre qui va rendre en la grande baye Sainct Laurent, par où on va à Gaspé & isle Percée, où se fait pesche de poisson. Ce passage de l'isle du cap Breton est fort estroit. Les grands vaisseaux n'y passent point, bien qu'il y aye de l'eau assez, à cause des grands courans & transports de marées qui y sont, & avons nommé ce lieu le passage courant[187], qui est par la hauteur de 45 degrez trois quarts de latitude.

[Note 185: La latitude du cap Breton est d'environ 45° 57', et la variation de l'aiguille y est aujourd'hui de près de 24° de déclinaison occidentale.]

[Note 186: La baie de Chédabouctou.]

[Note 187: Aujourd'hui le détroit de Canseau.]

Ceste isle du cap Breton est en forme triangulaire, qui a 80 lieues de circuit, & est la plus-part terre montagneuse, toutesfois en quelques endroits agréable. Au milieu d'icelle y a une manière de lac[188], où la mer entre par le costé du nort quart du nordest, & du sud quart du suest[189], & y a quantité d'isles remplies de grand nombre de gibbier, & coquillages de plusieurs sortes, entre autres des huistres qui ne sont de grande saveur. En ce lieu y a plusieurs ports & endroits où l'on fait pesche de poisson, sçavoir le port aux Anglois[190], distant du cap Breton environ deux à trois lieues: & l'autre, Niganis, 18 ou 20 lieues plus au nort. Les Portugais autrefois voulurent habiter ceste isle, & y passerent un hyver: mais la rigueur du temps & les froidures leur firent abandonner leur 108/764 habitation. Toutes ces choses veues, je repassay en France, après avoir demeuré quatre ans tant à l'habitation de Saincte Croix, qu'au port Royal[191].

[Note 188: Le Bras-d'or, ou Labrador.]

[Note 189: Voir 1613, p. 132, note 2.]

[Note 190: Appelé depuis Louisbourg.]

[Note 191: Champlain partit de Canseau le 3 septembre 1607; il avait quitté le Havre au commencement d'avril 1604: il y avait donc trois ans et cinq mois qu'il, était à l'Acadie.]

_Fin du second Livre._

109/765

LES VOYAGES DU SIEUR DE CHAMPLAIN.

LIVRE TROISIESME.

_Voyages du sieur de Poitrincourt en la nouvelle France, où il laisse son fils le Sieur de Biencourt. Pères Jesuites qui y sont envoyez & les progrés qu'ils y firent, y faisans fleurir la Foy Chrestienne._

CHAPITRE PREMIER.

Le sieur de Poitrincourt père ayant obtenu un don du Sieur de Mons, en vertu de sa commission, de quelques terres adjacentes au port Royal, qu'il avoit abandonnées, l'habitation demeurant en son entier, ledit Sieur de Poitrincourt fait tout devoir de l'habiter, & y laisse son fils Sieur de Biencourt, lequel pendant qu'il excogite les moyens de s'y pouvoir establir, les Rochelois & les Basques l'assistent en la plus grande partie des embarquemens, souz esperance d'avoir les pelleteries par leur moyen: mais son dessein ne luy réussit pas comme il desiroit. Car Madame de Guercheville très-charitable, 110/766 s'entremet en ceste affaire en faveur & consideration des Pères Jesuites. En voicy le discours.

Ledit sieur Jean de Poitrincourt, avant que le sieur de Mons partist de la nouvelle France, luy demanda en don le Port Royal, qu'il luy accorda, à condition que dans deux ans en suitte ledit sieur de Poitrincourt s'y transporteroit avec plusieurs autres familles, pour cultiver & habiter le pays; ce qu'il promit faire, & en l'an 1607, le feu Roy Henry le Grand luy ratifia & confirma ce don, & dit au feu Reverend Père Coton qu'il vouloit se servir de leur Compagnie en la conversion des Sauvages, promettant deux mille livres pour leur entretien. Le Père Coton obéît au commandement de sa Majesté; & entre autres de leurs Peres se presenta le Pere Biard, pour estre employé en un si sainct voyage: & l'an 1608, il fut envoyé à Bordeaux, où il demeura long temps sans entendre aucunes nouvelles de l'embarquement pour Canada.

L'an 1609, le sieur de Poitrincourt arriva à Paris: le Roy en estant adverty, & ayant sceu que contre l'opinion de sa Majesté il n'avoit bougé de France, se fascha fort contre luy. Mais pour contenter sadite Majesté, il s'équipe pour faire le voyage. Sur cette resolution le Père Coton offre luy donner des Religieux: sur quoy ledit sieur de Poitrincourt luy dit qu'il seroit meilleur d'attendre jusques en l'an suivant, promettant qu'aussi tost qu'il seroit arrivé au port Royal, il renvoyeroit 111/767 son fils, avec lequel les PP. Jesuites viendroient. De faict l'an 1610, ledit sieur de Poitrincourt s'embarqua sur la fin de Fevrier, & arriva au port Royal au mois de Juin suivant, où ayant assemblé le plus de Sauvages qu'il peut, il en fit baptiser environ 25 le jour de sainct Jean Baptiste, par un Prestre appelle Messire Josué Fleche, surnommé le Patriarche.

Peu de temps après il renvoya en France le sieur de Biencourt son fils, aagé d'environ 19 ans, pour apporter les bonnes nouvelles du baptesme des Sauvages[192], & faire en sorte qu'il fust en brief secouru de vivres, dont il estoit mal pourveu, pour y passer l'hyver.

[Note 192: Lescarbot nous a conservé les noms de vingt-et-un sauvages baptisés à Port Royal par un prêtre du diocèse de Langres, nommé Jessé Fléché. (Hist. de la Nouv. France, liv. V, ch. VIII.)]

Le Reverend Père Christoffe Balthazar, Provincial, commit pour aller avec le sieur de Biencourt, les Peres Pierre Biart, & Remond Masse[193]; le Roy Louys le Juste leur ayant fait delivrer cinq cents escus promis par le feu Roy son père, & plusieurs riches ornemens donnez par les Dames de Guercheville & de Sourdis. Estans arrivez à Dieppe, il y eut quelque contestation entre les Pères Jesuites, & des marchands[194], ce qui fut cause que lesdits Pères se retirèrent en leur Collège d'Eu.

[Note 193: Enemond Massé. (Voir Hist. de la Colonie française en Canada, t. I, note de la p. 101.)]

[Note 194: Ces marchands étaient Duchesne et Dujardin, tous deux de la religion prétendue reformée. (Relat. du P. Biart, ch. XII.--Lescarbot, liv. V, ch. X.--Asseline, _ms_. de Dieppe.)]

Ce qu'ayant sceu Madame de Guercheville, fut fort indignée de ce que de petits marchands avoient esté se outrecuidez d'avoir offensé, & traversé ces Peres, dit qu'ils devoient estre punis, 112/768 mais tout leur chastiement fut qu'ils ne furent receus à l'embarquement. Et ayant sceu que l'équipage ne se monsteroit qu'à quatre mil livres, elle fit une queste en la Cour, & par cet office charitable elle recueillit ladite somme dont elle paya les marchands qui avoient troublé lesdits Pères, & les fit casser de toute association: & du reste de ceste somme, & d'autres grands biens, fit un fonds pour l'entretien desdits Peres, ne voulant qu'ils fussent à charge au sieur de Poitrincourt, & faire en sorte que le profit qui reviendroit des pelleteries & des pesches que le navire remporteroit, ne reviendroit point au profit des associez, & autres marchands, mais retourneroit en Canada, en la possession des Sieurs Robin & de Biencourt, qui l'employeroient à l'entretien du port Royal & des François qui y resident.

A ce subject fut conclu & arresté que cet argent de Madame de Guercheville, ayant esté destiné pour le profit de Canada, les Jesuites auroient part aux émoluments de l'association desdits sieurs Robin & de Biencourt, & y participeroient avec eux. C'est ce contract d'association qui a fait tant semer de bruits, de plaintes, & de crieries contre les Pères Jesuites, qui en cela, & en toute autre chose se sont equitablement gouvernez selon Dieu & raison, à la honte & confusion de leurs envieux & mesdisans.

Le 26. Janvier 1611, les mesmes Peres s'embarquerent avec ledit sieur de Biencourt, lequel ils assisterent d'argent pour mettre le vaisseau hors, & soulager les grandes necessitez qu'ils 113/769 avoient eues en ceste navigation; d'autant que costoyans les costes ils s'arreterent & sejournerent en plusieurs endroits avant qu'arriver au port Royal, qui fut le 12 juin[195] 1611, le jour de la Pentecoste; & pendant ce voyage lesdits Peres eurent grande disette de vivres, & d'autres choses, ainse que rapportèrent les pilotes David de Bruges, & le Capitaine Jean Daune, tous deux de la religion prétendue reformée, confessans qu'ils avoient trouvé ces bons Peres tout autres que l'on les leur avoit dépeint.

[Note 195: Le 22 mai, comme le prouvent abondamment les détails renfermés dans les lettres du P. Biard. C'est ce jour-là, au reste, que tombait la Pentecôte en 1611.]

Le sieur de Poitrincourt desirant retourner en France, pour mieux donner ordre à ses affaires, laissa son fils le sieur de Biencourt, & les Pères Jesuites auprés luy, qui faisoient tous ensemble environ 20[196] personnes. Il partit la my-Juillet de la mesme année 1611 & arriva en France sur la fin du mois d'Aoust.

[Note 196: «Vingt & deux personnes, en comptant les deux Jesuites,» dit la Relat. du P. Biard ch. XXV.]

Pendant l'hyvernement ledict sieur de Biencourt fit encores quelques fascheries aux gens du fils dudit Pontgravé, appelle Robert Gravé(197), qu'il traitta assez mal: mais en fin par le travail des Pères Jesuites, le tout fut appaisé, & demeurèrent bons amis.

[Note 197: «Le jeune du Pont avoit l'année prochainement passée, esté faist prisonnier par le sieur de Poitrincourt, d'où s'estant évadé subtilement, il avoit esté contrainct courir les bois en grande misere... Le P. Biard supplia le sieur de Poitrincourt d'avoir esgard aux grands merites du sieur du Pont le père, & aux belles esperances qu'il y avoit du fils... Il amena ledit du Pont au sieur de Poitrincourt, & paix & reconciliation faicte on tira le canon.» (Relat. du P. Biard, ch. XIV.) «Reconciliatus quoque magni quidam juvenis & animi & spei. Is, quod sibi a D. Potrincurtio timeret, annum jam unum cum silvicolis eorum more atq vestitu pererrabat, & suspicio erat pejoris quoq rei. Obtulit eum mihi Deus: colloquor deniq post multa juvenis sese credit. Deduco eum ad Potrincurtium. Non poenituit fidei datae: pax facta est maximo omnium gaudio, & juvenis postridie, antequam ad sacram Eucharistiam accederet, suapte ipse sponte a circumstantibus mali exempli veniam petiit.» (Lettre du P. Biard, 1612, Archives du Gesu.)]

Le sieur de Poitrincourt cherchant en France tous moyens 114/770 d'aller secourir son fils. Madame de Guercheville, pieuse, vertueuse, & fort affectionnée à la conversion des Sauvages, ayant desja recueilly quelques charitez, en communiqua avec luy, & dit que très-volontiers elle entreroit en la compagnie, & qu'elle envoyeroit avec luy des Peres Jesuites, pour le secours de Canada.

Le contract d'association fut passé, lad. Dame authorisée de Monsieur de Liencour[198], premier Escuyer du Roy, & Gouverneur de Paris, son mary. Par ce contract fut arresté, Que presentement elle donneroit mil escus pour la cargaison d'un vaisseau, moyennant quoy elle entreroit au partage des profits que ce navire rapporteroit, & des terres que le Roy avoit données au sieur de Poitrincourt, ainsi qu'il est porté en la minute de ce contract. Lequel sieur de Poitrincourt se reservoit le port Royal, & ses terres; n'entendant point qu'elles entrassent en la communauté des autres Seigneuries, Caps, Havres, & Provinces qu'il dit avoir audit pays contre le port Royal. Ladite Dame luy demanda qu'il eust à faire paroistre tiltres par lesquels ces Seigneuries & terres luy appartenoient, & comme il possedoit tant de domaine. Mais il s'en excusa, disant que ses filtres & papiers estoient demeurez en la nouvelle France.

[Note 198: Dans d'autres exemplaires cette phrase se lit ainsi: «Le contract d'association fut passé avec lad. Dame, authorisée de Mr. de Liencourt...»]

Ce qu'entendant ladite Dame, se mesfiant de ce que disoit le sieur de Poitrincourt, & voulant se garder d'estre surprise, elle traicta avec le sieur de Mons, à ce qu'il luy retrocedast tous les droicts, actions, & prétentions qu'il avoit, ou jamais 115/771 eu en la nouvelle France, à cause de la donation à luy faite par feu Henry le Grand. La Dame de Guercheville obtient lettres de sa Majesté à present régnant, par lesquelles donation luy est faite de nouveau[199] de toutes les terres de la nouvelle France, depuis la grande riviere, jusques à la Floride, horsmis seulement le port Royal, qui estoit ce que ledit sieur de Poitrincourt avoit presentement[200], & non autre chose.

[Note 199: L'édition de 1640 porte: «donation nouvelle luy est faite de toutes...»]

[Note 200: L'édition de 1640 porte: «premièrement.»]

Ladite Dame donna l'argent aux Pères Jesuites pour le mettre entre les mains de quelque marchand à Dieppe: mais ledit sieur de Poitrincourt fit tant avec les mesmes Peres, que de ces mille escus il en tira quatre cents.

Il commit à cet embarquement un sien serviteur appellé Simon Imbert Sandrier, qui s'acquitta assez mal de l'administration de ce navire équipé & frété. Il partit de Dieppe le 31 de Décembre au fort de l'hyver, & arriva au port Royal le 23 de Janvier l'an suivant 1612.

Le sieur de Biencourt fort aise d'une part de voir ce nouveau secours arrivé, & d'autre fasché de voir Madame de Guercheville hors de ceste compagnie, suivant ce que ledit Imbert luy avoit dit, & des plaintes que luy firent les Pères Jesuites du mauvais mesnage fait en tel embarquement par cet Imbert, qui à tort & sans cause accusoit les Peres, lesquels neantmoins le contraignirent de confesser qu'il estoit gaillard quand il parla audit sieur de Biencourt.

En fin toutes ces choses estans appaisées & pardonnées, le Pere 116/772 Masse estant avec les Sauvages pour apprendre leur langue, il devint malade en un lieu, où il eut grande disette, car tout estoit en désordre en ceste demeure. Le Père Biart demeura au port Royal, où il souffrit plusieurs fatigues, & de grandes necessitez quelques jours durant, à amasser du gland, & chercher des racines pour son vivre. Pendant ce temps on dressoit en France un equipage pour retirer les jesuites du port Royal, & fonder une nouvelle demeure en un autre endroit. Le chef de cet équipage estoit la Saussaye, ayant avec luy trente personnes qui y devoient hyverner, y compris deux jesuites & leur serviteur, qui se prendroient au port Royal. Il avoit desja avec luy deux autres Peres Jesuites, sçavoir le Père Quentin[201], & le Père Gilbert du Thet [202], mais ils devoient revenir en France avec l'équipage des matelots, qui estoient 38.[203] La Royne avoit contribué à la despense des armes, des poudres, & de quelques munitions. Le vaisseau estoit de cent tonneaux, qui partit de Honnefleur le 12 Mars l'an 1613, & arriva à la Héve à l'Acadie le 16 de May, où ils mirent pour marque de leur possession les armes de Madame de Guercheville. Ils vindrent au port Royal, où ils ne trouverent que 5 personnes, deux Peres Jesuites, Hébert[204] Apoticaire (qui tenoit la place du Sieur de Biencourt, pendant qu'il 117/773 estoit allé bien loin chercher dequoy vivre) & deux autres personnes. Ce fut à luy qu'on presenta les lettres de la Royne, pour relascher les Pères, & leur permettre aller où bon leur sembleroit; ce qu'il fit: & ces Peres retirèrent leurs commoditez du pays, & laisserent quelques vivres audit Hébert, afin qu'il n'en eust necessité.

[Note 201: Jacques Quentin. «On a quelquefois confondu ce P. Jacques Quentin avec Claude Quentin, que nous trouvons porté sur le Catalogue de 1625 comme étudiant en théologie à la Flèche.».(Première mission des Jésuites en Canada, par le P. Carayon, note de la p. 109.)]

[Note 202: Gilbert du Thet n'était que Frère.]

[Note 203: Le P. Biard dit 48. (Relat, ch. XXIII.)]

[Note 204: Louis Hébert, qui plus tard vint s'établir à Québec.]

Ils sortirent de ce lieu, & furent habiter les monts deserts à l'entrée de la riviere de Pemetegoet. Le pilote arriva au costé de l'est de l'isle des monts deserts, où les Peres logèrent, & rendirent grâces à Dieu, eslevans une croix, & firent le sainct sacrifice de la Messe: & fut ce lieu nommé Sainct Sauveur, à 44 degrez & un tiers de latitude.

Là à peine commençoient-ils à s'accommoder, & deserter le lieu, que l'Anglois survint, qui leur donna bien d'autre besongne.

Depuis que ces Anglois se sont establis aux Virgines, afin de se pourveoir de moluës, ont accoustumé de venir faire leur pesche à seize lieues de l'isle des monts deserts: & ainsi y arrivans l'an 1613, estans surpris des bruines & jettez à la coste des Sauvages de Pemetegoet, estimans qu'ils estoient François, leur dirent qu'il y en avoit à Sainct Sauveur. Les Anglois estans en necessité de vivres, & tous leurs hommes en pauvre estat, deschirez, & à demy nuds, s'informent diligemment des forces des François: & ayans eu response conforme à leur desir, ils vont droit à eux, & se mettent en estat de les combattre. Les François voyans venir un seul navire à pleines voiles, sans sçavoir que dix autres approchoient, recogneurent que c'estoient Anglois. Aussi tost le sieur de la Motte le Vilin, Lieutenant de la Saussaye, & quelques autres, accourent 118/774 au bord pour le défendre. La Saussaye demeure à terre avec la plus-part de ses hommes: mais en fin l'Anglois estant plus fort que les François, après quelque combat prirent les nostres. Les Anglois estoient en nombre de 60 soldats, & avoient 14 pièces de canon. En ce combat Gilbert du Thet fut tué[205] d'un coup de mousquet, quelques autres blessez, & le reste furent pris, excepté Lamets, & quatre autres qui se sauverent[206]. Par après il entrent au vaisseau des François s'en saisissent, pillent ce qu'ils y trouvent, desrobent la Commission du Roy que la Saussaye avoit en son coffre. Le Capitaine qui commandoit en ce vaisseau s'appelloit Samuel Argal.

[Note 205: Il reçut un coup de mousquet au travers du corps, et mourut de sa blessure le lendemain. Outre ce Frère, deux autres français furent tués, et quatre blessés, du nombre desquels était le capitaine Flory. «Or le P. Biard ayant sceu la blessure du P. Gilbert du Thet, fit demander au Capitaine que les blessez fussent portez à terre, ce qui fut accordé, & par ainsi le dit Gilbert eut le moyen de se confesser, & de louer & bénir Dieu juste & misericordieux en la compagnie de ses frères, mourant entre leurs mains; ce qu'il fit avec grande constance, resignation & devotion vingt-quatre heures après sa blessure. Il eut son souhait, car au départ de Honfleur, en presence de tout l'équipage, il avoit haussé les mains & les yeux vers le ciel, priant Dieu qu'il ne revinst plus en France, mais qu'il mourust travaillant à la conqueste des âmes & au salut des Sauvages. Il fut enterré le mesme jour au pied d'une grande croix que nous avions dressée du commencement.» (Relat. du P. Biard.)]

[Note 206: «Le Capitaine anglois avoit une espine au pied qui le tourmentoit: c'estoit le pilote & les matelots qui estoient evadez, & desquels il ne pouvoit sçavoir nouvelles. Ce pilote appellé le Bailleur, de la ville de Rouen, s'en estant allé pour recognoistre, ainsi qu'il vous a esté dit, ne put point retourner à temps au navire pour le deffendre, & partant il retira sa chaloupe à l'escart, & la nuict venue, prit encore avec luy les autres matelots, & se mit en sureté hors la veue & le pouvoir des Anglois,» _(Ibid.)_]

Les ennemis mettent pied à terre, cherchent la Saussaye, qui s'estoit retiré dans les bois. Le lendemain vint trouver l'Anglois, qui luy fit bonne réception: & luy demandant sa Commission, il va à son coffre pour la prendre, croyant qu'on ne l'auroit point ouvert. Il y trouve toutes ses bardes & commoditez, horsmis la Commission, dont il demeura fort 119/775 estonné. Et alors l'Anglois faisant le fasché, luy dit: _Quoy? vous nous donnez à entendre que vous avez Commission du Roy vostre Maistre, & ne la pouvez produire? vous estes donc des forbans & pirates, qui meritez la mort._ Dés lors les Anglois partirent le butin entr'eux.

Les Pères Jesuites voyans le péril auquel les François estoient réduits, font en sorte avec Argal, qu'ils appaiserent les Anglois, & par des raisons puissantes que luy donna le Père Biart, il prouve que tous leurs hommes estoient gens de bien, & recommandez par sa Majesté Tres-chrestienne. L'Anglois fit mine de s'accorder, & croire aux raisons des Peres, & dirent au sieur de la Saussaye: _Il y a bien de vostre faute de laisser ainsi perdre vos lettres._ Et par après firent disner lesdits Peres à leur table.

Il fut parlé de renvoyer les François en France, mais on ne leur vouloit donner qu'une chaloupe à 30 qu'ils estoient, pour aller trouver passage le long des costes. Les Pères leur remonstrerent qu'il estoit impossible qu'une chaloupe peust suffire à les conduire sans péril. Et alors Argal dit: _J'ay trouvé un autre expédient pour les conduire aux Virgines_. Les artisans, souz promesse qu'on ne les forceroit point au faict de leur religion, & qu'après un an de service on les feroit repasser en France, trois acceptèrent cet offre: aussi le sieur de la Motte avoit dés le commencement consenty de s'en aller à la Virgine, avec ce Capitaine Anglois, lequel l'honoroit pour l'avoir trouvé faisant son devoir; & luy permit d'amener quelques uns des siens avec luy, & le Père Biart: que quatre qu'ils estoient, sçavoir deux Peres, & deux autres, fussent 120/776 conduits aux isles où les Anglois faisoient la pesche des moluës, & qu'il leur mandast que par leur moyen il peust passer en France: ce que le Capitaine Anglois luy accorda très-volontiers.