Oeuvres de Champlain

Chapter 70

Chapter 703,267 wordsPublic domain

70/426 L'isle des Monts-deserts fait une des pointes de l'emboucheure, tirant à l'est, & l'autre est une terre basse appellée des Sauvages Bedabedec, qui est à l'ouest d'icelle, distantes l'une de l'autre neuf ou dix lieues: & presque au milieu à la mer y a une autre isle fort haute & remarquable, laquelle pour ceste raison j'ay nommée l'isle haute. Tout autour il y en a un nombre infiny de plusieurs grandeurs & largeurs, mais la plus grande est celle des Monts-deserts. La pesche du poisson de diverses sortes y est fort bonne, comme aussi la chasse du gibbier. A deux ou trois lieues de la pointe de Bedabedec, rangeant la grande terre au nort, qui va dedans icelle riviere, ce sont terres fort hautes qui paroissent à la mer en beau temps 12 à 15 lieues. Venant au sud de l'isle haute, en la rangeant comme d'un quart de lieue, où il y a quelques battures qui sont hors de l'eau, mettant le cap à l'ouest jusques à ce que l'on ouvre toutes les montagnes qui sont au nort d'icelle isle, vous vous pouvez asseurer qu'en voyant les huict ou neuf découpées de l'isle des Monts-deserts, & celle de Bedabedec, l'on fera[107] le travers de la riviere de Norembegue, & pour entrer dedans il faut mettre le cap au nort, qui est sur les plus hautes montagnes dudit Bedabedec, & ne verrez aucunes isles devant vous, & pouvez entrer seurement, y ayant assez d'eau, bien que voyez quantité de brisans, isles & rochers à l'est & ouest de vous. Il faut les eviter la sonde en la main, pour plus grande seureté, & croy, à ce que j'en ay peu juger, 71/727 que l'on ne peut entrer dedans icelle riviere par autre endroit, sinon avec des petits vaisseaux ou chaloupes: car (comme j'ay dit cy-dessus) la quantité des isles, rochers, bases, bancs & brisans y sont de toutes parts en sorte, que c'est chose estrange à voir.

[Note 107: Dans l'édition de 1640, on a mis _l'on fera_; ce qui n'était pas fort à propos.]

Or pour revenir à la continuation de nostre routte[108], entrant dans la riviere il y a de belles isles qui sont fort agréables, comme des prairies, Je fus jusques à un lieu où les Sauvages nous guidèrent, qui n'a pas plus de demy quart de lieue de large, & à quelque deux cents pas de la terre de l'ouest y a un rocher à fleur d'eau, qui est dangereux. De là à l'isle haute y a quinze lieues: & depuis ce lieu estroit (qui est la moindre largeur que nous eussions trouvée) après avoir fait environ 7 ou 8 lieues, nous rencontrasmes une petite riviere, où auprès il fallut mouiller l'anchre; d'autant que devant nous y vismes quantité de rochers qui descouvrent de basse mer; & aussi que quand nous eussions voulu passer plus avant, il eust esté impossible de faire demie lieue, à cause d'un sault d'eau qu'il y a, qui vient en talus de quelque 7 à 8 pieds, que je veis allant dedans un canau, avec les Sauvages que nous avions, & n'y trouvasmes de l'eau que pour un canau: mais passé le sault, qui a environ deux cents pas de large, la riviere est belle & plaisante, jusques au lieu où nous avions mouillé l'anchre. Je mis pied à terre pour voir le pays, & allant à la chasse je le trouvay fort plaisant & agréable en ce 72/728 que j'y fis de chemin, & semble que les chesnes qui y sont ayent esté plantez par plaisir. J'y veis peu de sapins, mais bien quelques pins à un costé de la riviere; tous chesnes à l'autre, & un peu de bois taillis qui s'estendent fort avant dans les terres: & diray que depuis l'entrée où je fus, qui sont environ 25 lieues, je ne veis aucune ville, ny village, ny apparence d'y en avoir eu, mais bien une ou deux cabannes de Sauvages, où il n'y avoit personne, lesquelles estoient faites de la mesme façon que celles des Souriquois, couvertes d'escorces d'arbres; & à ce que j'ay peu juger, il y a peu de Sauvages en icelle riviere, qu'on appelle aussi Pemetegoit [109]. Ils n'y viennent non plus qu'aux isles, que quelques mois en esté durant la pesche du poisson, & la chasse du gibbier, qui y est en quantité. Ce sont gens qui n'ont point de retraite arrestée, à ce que j'ay recognu, & appris d'eux: car ils hyvernent tantost en un lieu, & tantost à un autre, où ils voyent que la chasse des bestes est meilleure, dont ils vivent quand la necessité les presse, sans mettre rien en reserve pour subvenir aux disettes qui sont grandes quelquefois.

[Note 108: C'était au voyage de découverte que fit M. de Monts, dans l'automne de 1604, avec Champlain.]

[Note 109: Les sauvages de Pentagouet étaient des Etchemins. En 1613, l'auteur avait dit: _qu'on appelle aussi Etechemins_. En remplaçant ici leur nom par celui de leur rivière, on a oublié de retrancher le mot _aussi_.]

Or il faut de necessité que ceste riviere soit celle de Norembegue: car passé icelle jusques au 41e degré que j'ay costoyé, il n'y en a point d'autre sur les hauteurs cy dessus dites, que celle de Quinibequy, qui est presque en mesme hauteur, mais non de grande estendue. D'autre part, il ne peut y en avoir qui entrent avant dans les terres, d'autant que la grande riviere Sainct Laurent costoye la coste d'Acadie & de 73/729 Norembegue, où il n'y a pas plus de l'une à l'autre par terre de 45 lieues, ou 60 au plus large en droite ligne.

Or je laisseray ce discours, pour retourner aux Sauvages qui m'avoient conduit aux saults de la riviere de Norembegue, lesquels furent advertir Bessabez leur chef, & d'autres Sauvages, qui allèrent en une autre petite riviere advertir aussi le leur, nommé Cabahis, & luy donner advis de nostre arrivée.

Le 16 du mois[110] il vint à nous environ trente Sauvages, sur l'asseurance que leur donnèrent ceux qui nous avoient servy de guide. Vint aussi ledit Bessabez nous trouver ce mesme jour avec six canaux. Aussi tost que les Sauvages qui estoient à terre le veirent arriver, ils se mirent tous à chanter, dancer, sauter, jusques à ce qu'il eust mis pied à terre: puis après s'assirent tous en rond contre terre, suivant leur coustume, lors qu'ils veulent faire quelque harangue, ou festin. Cabahis l'autre chef peu après arriva aussi avec vingt ou trente de ses compagnons, qui se retirèrent à part, & se resjouirent fort de nous voir, d'autant que c'estoit la première fois qu'ils avoient veu des Chrestiens. Quelque temps après je fus à terre avec deux de mes compagnons, & deux de nos Sauvages, qui nous servoient de truchement, & donnay charge à ceux de nostre barque d'approcher prés des Sauvages, & tenir leurs armes prestes pour faire leur devoir s'ils appercevoient quelque émotion de ces peuples contre nous. Benabez nous voyant à terre 74/730 nous fit asseoir, & commença à petuner avec ses compagnons, comme ils font ordinairement auparavant que faire leur discours, & nous firent present de venaison & de gibbier. Tout le reste de ce jour & la nuict suivante, ils ne firent que chanter, dancer, & faire bonne chère, attendant le jour. Par après chacun s'en retourna, Bessabez avec ses compagnons de son costé, & nous du nostre, fort satisfaits d'avoir eu cognoissance de ces peuples.

[Note 110: Le 16 de septembre 1604. (Voir, 1613, liv. I, c. v.)]

Le 17 du mois je prins la hauteur, & trouvay 45 degrez, & 25 minutes de latitude. Ce fait, je partis pour aller à une autre riviere appellée Quinibequy, distante de ce lieu de 35 lieues, & prés de 15 de Bedabedec. Ceste nation de Sauvages de Quinibequy s'appelle Etechemins[111], aussi bien que ceux de Norembegue.

[Note 111: Voir 1613, p. 38, note 1.]

Le 18 du mois je paissay prés d'une petite riviere où estoit Cabahis, qui vint avec nous dedans nostre barque environ 12 lieues. Et luy ayant demandé d'où venoit la riviere de Norembegue, il me dit qu'elle passe le sault dont j'ay fait cy-dessus mention, & que faisant quelque chemin en icelle, on entroit dans un lac par où ils vont à la riviere de Saincte Croix quelque peu par terre, puis entrent dans la riviere des Etechemins. Plus au lac descend une autre riviere par où ils vont quelques jours, en après entrent en un autre lac, & passent par le milieu puis estans parvenus au bout, ils font encore ..................................................... ............................................................ autre petite riviere [112] qui va se descharger dans le grand 75/731 fleuve Sainct Laurent. Tous ces peuples de Norembegue sont fort basannez, habillez de peaux de castors, & autres fourrures, comme les Sauvages Canadiens & Souriquois, & ont mesme façon de vivre.

[Note 112: La rivière Etchemin.]

Voilà au vray tout ce que j'ay remarqué tant des costes, peuples, que riviere de Norembegue, & ne sont les merveilles qu'aucuns en ont escrites. Je croy que ce lieu est aussi mal agréable en hyver, que celuy de Saincte Croix.

_Descouvertures de la riviere de Quinibequy, qui est de la coste des Almouchiquois_[113] _jusques au 42e degré de latitude, & des particularités de ce voyage. A quoy les hommes & les femmes passent le temps durant l'hyver._

[Note 113: Les sauvages de Kénébec, quoique etchemins aussi bien que ceux de Pentagouet et de la rivière Sainte-Croix, étaient ennemis de ceux-ci. (Voy. 1613, p. 38, 39). C'est ce qui explique pourquoi les auteurs font commencer le pays des Almouchiquois tantôt au-delà et tantôt en-deçà du Kénébec.]

CHAPITRE IIII.

Rangeant la coste de l'ouest, l'on passe les montagnes de Bedabedec, & cogneusmes[114] l'entrée de la riviere, où il peut aborder de grands vaisseaux, mais dedans il y a quelques battures qu'il faut eviter la sonde en la main. Faisant environ 8 lieues, rangeant la coste de l'ouest, passasmes par quantité d'isles & rochers qui jettent une lieue à la mer, jusques à une isle[115] distante de Quinibequy dix lieues, où à l'ouvert 76/732 d'icelle il y a une isle assez haute, qu'avions nommée la Tortue[116], & entre icelle & la grande terre y a quelques rochers espars, qui couvrent de pleine mer: neantmoins on ne laisse de voir briser la mer par dessus. L'isle de la Tortue, & la riviere [117] sont sud suest, & nort norouest. Comme l'on y entre, il y a deux moyennes isles, qui sont l'entrée, l'une d'un costé, & l'autre de l'autre, & à quelques 300 pas au dedans il y a deux rochers où il n'y a point de bois, mais quelque peu d'herbes. Nous mouillasmes l'anchre à 300 pas de l'entrée, à cinq & six brasses d'eau. Je me resolus d'entrer dedans pour voir le haut de la riviere, & les Sauvages qui y habitent. Ayans fait quelques lieues, nostre barque pensa se perdre sur un rocher que nous frayasmes en passant. Plus outre rencontrasmes deux canaux qui estoient venus à la chasse aux oiseaux, qui la plus-part muent en ce temps, & ne peuvent voler. Nous accostasmes ces Sauvages, qui nous guidèrent. Et allans plus avant pour voir leur Capitaine, appellé Manthoumermer, comme nous eusmes fait 7 à 8 lieues, nous passasmes par certaines isles, destroits, & ruisseaux, qui se deschargent dans la riviere, où je veis de belles prairies: & costoyant une isle[118] qui a environ 4 lieues de long, ils nous menèrent où estoit leur chef, avec 25 ou 30 Sauvages, lequel aussi tost que nous eusmes mouillé l'anchre, vint à nous dedans un canau un peu separé de dix autres, où estoient ceux qui l'accompagnoient. Approchant prés de nostre barque il fit 77/733 une harangue, où il faisoit entendre l'aise qu'il avoit de nous voir, & qu'il desiroit avoir nostre alliance, & faire paix avec leurs ennemis par nostre moyen, disant que le lendemain il envoyeroit à deux autres Capitaines Sauvages qui estoient dedans les terres, l'un appellé Marchim, & l'autre Sazinou, chef de la riviere de Quinibequy.

[Note 114: En septembre 1604 et en juin 1605. (Voir 1613, p. 31-39, et 46.)]

[Note 115: Cette île, située à huit lieues de la pointe de Bedabedec, et à environ dix lieues de l'embouchure du Kénébec, est celle que Champlain appela la Nef, et dont le nom est aujourd'hui Monahigan. (Voy. 1613, p. 74, note 2.)]

[Note 116: L'île Séguin.]

[Note 117: La rivière de Kénébec,]

[Note 118: L'île de Jérémysquam.]

Le lendemain ils nous guidèrent en descendant la riviere[119] par un autre chemin que n'estions venus, pour aller à un lac [120], & passans par des isles, ils laisserent chacun une flesche proche d'un cap, par où tous les Sauvages passent, & croyent que s'ils ne le faisoient, il leur arriveroit du mal-heur, ainsi que leur persuade le diable, & vivent en ces superstitions, comme ils font en beaucoup d'autres.

[Note 119: Ce que l'auteur appelle _la rivière_, était un des nombreux chenaux par où la rivière de Chipscot vient confondre son embouchure avec celle du Kénébec. (Voir 1613, p. 47, 48.)]

[Note 120: La baie de Merry-Meeting, qui est une espèce de lac où viennent se joindre les eaux du Kénébec et de la rivière Androscoggin.]

Par delà ce cap nous passasmes un sault d'eau fort estroit, mais ce ne fut pas sans grande difficulté: car encores qu'eussions le vent bon & frais, & que le fissions porter dans nos voiles le plus qu'il nous fut possible, si ne le peusmes nous passer de la façon, & fusmes contraints d'attacher à terre une haussiere à des arbres, & y tirer tous. Ainsi nous fismes tant à force de bras, avec l'aide du vent qui nous favorisoit, que le passasmes. Les Sauvages qui estoient avec nous portèrent leurs canaux par terre, ne les pouvans passer à la rame. Après avoir franchi ce sault, nous veismes de belles prairies. Je m'estonnay si fort de ce sault, que descendant avec la marée 78/734 nous l'avions fort bonne, & estans au sault nous la trouvasmes contraire, & après l'avoir passé elle descendoit comme auparavant, qui nous donna grand contentement.

Poursuivans nostre routte, nous vinsmes au lac, qui a trois à quatre lieues de long, où il y a quelques isles, & y descend deux rivieres, celle de Quinibequy qui vient du nort nordest, & l'autre[121] du norouest, par où devoient venir Marchim & Sasinou, qu'ayant attendu tout ce jour, & voyant qu'ils ne venoient point, resolusmes d'employer le temps. Nous levasmes donc l'anchre, & vint avec nous deux Sauvages de ce lac pour nous guider, & ce jour vinsmes mouiller l'anchre à l'emboucheure de la riviere, où nous peschasmes quantité de plusieurs sortes de bons poissons: cependant nos Sauvages allèrent à la chasse, mais ils n'en revindrent point. Le chemin par où nous descendismes ladite riviere est beaucoup plus seur & meilleur que celuy par où nous avions esté. L'isle de la Tortue, qui est devant l'entrée de ladite riviere, est par la hauteur de 44 degrez de latitude, & 19 degrez 12 minutes de declinaison de la Guide-aymant. Il y a environ 4 lieues de là en mer, vers le suest trois petites isles, où les Anglois font pesche de moluës. L'on va par ceste riviere au travers des terres jusques à Québec quelque 50 lieues, sans passer qu'un trajet de terre de 2 lieues, puis on entre dedans une autre petite riviere[122] qui vient descendre dedans le grand fleuve Sainct Laurent. Ceste riviere de Quinibequy est dangereuse pour 79/735 les vaisseaux à demie lieue au dedans, pour le peu d'eau, grandes marées, rochers, & bases qu'il y a, tant dehors que dedans. Il n'y laisse pas d'y avoir bon achenal s'il estoit bien recognu. Si peu de païs que j'ay veu le long des rivages est fort mauvais: car ce ne sont que rochers de toutes parts. Il y a quantité de petits chesnes, & fort peu de terres labourables. Ce lieu est abondant en poisson, comme sont les autres rivieres cy dessus dites. Les peuples vivent comme ceux de nostre habitation, & nous dirent, que les Sauvages qui semoient le bled d'Inde, estoient fort avant dans les terres, & qu'ils avoient delaissé d'en faire sur les costes, pour la guerre qu'ils avoient avec d'autres, qui leur venoient prendre. Voila ce que j'ay peu apprendre de ce lieu, lequel je crois n'estre meilleur que les autres.

[Note 121: La rivière Sagadahoc, ou Androscoggin.]

[Note 122: La rivière Chaudière.]

Les Sauvages qui habitent en toutes ces costes sont en petite quantité. Durant l'hyver au fort des neges ils vont chasser aux eslans, & autres bestes dequoy ils vivent la plus-part du temps: & si les neges ne sont grandes, ils ne font gueres bien leur profit, d'autant qu'ils ne peuvent rien prendre qu'avec un grandissime travail, qui est cause qu'ils endurent & patissent fort. Lors qu'ils ne vont à la chasse, ils vivent d'un coquillage qui s'appelle coque. Ils se vestent l'hyver de bonnes fourrures de castors & d'eslans. Les femmes font tous les habits, mais non pas si proprement qu'on ne leur voye la chair au dessouz des aisselles, pour n'avoir pas l'industrie de les mieux accommoder. Quand ils vont à la chasse ils prennent de certaines raquetes, deux fois aussi grandes que celles de 80/736 pardeça, qu'ils s'attachent souz les pieds, & vont ainsi sur la nege sans enfoncer, aussi bien les femmes & enfans, que les hommes, lesquels cherchent la piste des animaux; puis l'ayant trouvée ils la suivent, jusques à ce qu'ils appercoivent la beste, & lors ils tirent dessus avec leurs arcs, ou la tuent avec coups d'espées emmanchées au bout d'une demie pique, ce qui se fait fort aisément, d'autant que ces animaux ne peuvent aller sur les neges sans enfoncer dedans; & lors les femmes & enfans y viennent, & là cabannent, & se donnent la curée: après ils retournent voir s'ils en trouveront d'autres.

Costoyant la coste[123], fusmes mouiller l'anchre derrière un petit islet proche de la grande terre, où nous veismes plus de quatre vingts Sauvages qui accouroient le long de la coste pour nous voir, dançans, & faisans signe de la resjouissance qu'ils en avoient. Je fus visiter[124] une isle, qui est fort belle de ce qu'elle contient, y ayant de beaux chesnes & noyers, la terre défrichée, & force vignes, qui apportent de beaux raisins en leur saison: c'estoit les premiers que j'esse veu en toutes ces costes depuis le cap de la Héve: nous la nommasmes l'isle de Bacchus[125]. Estans de pleine mer nous levasmes l'anchre, & entrasmes dedans une petite riviere, où nous ne peusmes plustost, d'autant que c'est un havre de barre, n'y ayant de basse mer que demie brasse d'eau, de plaine mer brasse & demie, 81/737 & du grand de l'eau deux brasses: quand on est dedans il y en a trois, quatre, cinq, & six. Comme nous eusmes mouillé l'anchre, il vint à nous quantité de Sauvages sur le bord de la riviere, qui commencerent à dancer. Leur Capitaine pour lors n'estoit avec eux, qu'ils appelloient Honemechin. Il arriva environ deux ou trois heures après avec deux canaux, puis s'en vint tournoyant tout autour de nostre barque. Ces peuples se razent le poil de dessus Comme les le crâne assez haut, & portent le reste fort long, qu'ils peignent & tortillent par derrière en plusieurs façons fort proprement, avec des plumes qu'ils attachent sur leur teste. Ils se peindent le visage de noir & rouge, comme les autres Sauvages que j'ay veus. Ce sont gens disposts, bien formez de leur corps. Leurs armes sont piques, massues, arcs, & flesches, au bout desquelles aucuns mettent la queue d'un poisson appelle signoc[126]: d'autres y accommodent des os, & d'autres en ont toutes de bois. Ils labourent & cultivent la terre, ce que n'avions encores veu. Au lieu de charrues ils ont un instrument de bois fort dur, fait en façon d'une besche. Cette riviere s'appelle des habitans du pays Chouacoet[127].

[Note 123: M. de Monts et Champlain partirent de Kénébec le 8 juillet (1605), et ce fut après avoir côtoyé _la côte_ une partie de ce jour et du suivant, qu'ils mouillèrent l'ancre près de ce petit îlet, non loin de la rivière de Chouacoet ou Saco. (Voy. 1613, p. 50, 53.)]

[Note 124: L'édition de 1613 porte «le sieur de Mons fut visiter.»]

[Note 125: Probablement _Richmond_ ou _Richman's Island_.]

[Note 126: Ou _siguenoc_, comme l'auteur l'écrit ailleurs. (_Limulus Polyphenius;_ LAM.) Voir 1613, p. 70, 71.]

[Note 127: Aujourd'hui Saco.]