Oeuvres de Champlain

Chapter 68

Chapter 683,462 wordsPublic domain

Donc après la mort dudit sieur Chauvin, il obtint nouvelle commission de sa Majesté. Et d'autant que la despense estoit fort grande, il fit une societé avec plusieurs Gentils hommes, & principaux marchands de Rouen, & d'autres lieux, sur certaines conditions. Ce qu'estant fait, ils font équiper vaisseaux tant pour l'exécution de ceste entreprise, que pour descouvrir & peupler le pays. Ledit Pont-Gravé avec commission de sa Majesté (comme personne qui avoit desja fait le voyage, & recognu les defauts du passé) fut éleu pour aller à Tadoussac, & promet d'aller jusques au Sault Sainct Louys, le descouvrir, & passer outre, pour en faire son rapport à son retour, & donner ordre à un second embarquement; & ledit Sieur Commandeur quitter son gouvernement, avec la permission de sa Majesté, qui l'aimoit uniquement, s'en aller au pays de la nouvelle France.

Sur ces entre-faites, je me trouvay en Cour, venu fraischement des Indes Occidentales, où j'avois esté prés de deux ans & 46/402 demy[54], après que les Espagnols furent partis de Blavet[55], & la paix faite en France, où pendant les guerres j'avois servy sadite Majesté souz Messeigneurs le Mareschal d'Aumont, de Sainct Luc, & Mareschal de Brissac. Allant voir de fois à autre ledit Sieur Commandeur de Chaste, jugeant que je luy pouvois servir en son dessein, il me fit ceste faveur, comme j'ay dit, de m'en communiquer quelque chose, & me demanda si j'aurois agréable de faire le voyage, pour voir ce pays, & ce que les entrepreneurs y feroient. Je luy dis que j'estois son serviteur: que pour me licencier de moy-mesme à entreprendre ce voyage, je ne le pouvois faire sans le Commandement de sadite Majesté, à laquelle j'estois obligé tant de naissance, que d'une pension de laquelle elle m'honoroit, pour avoir moyen de m'entretenir prés d'elle, & que s'il luy en plaisoit parler, & me le commander, que je l'aurois tres-agreable. Ce qu'il me promit, & fit, & receut commandement de sa Majesté pour faire ce voyage, & luy en faire fidel rapport: & pour cet effect Monsieur de Gesvre Secrétaire de ses commandemens, m'expédia, avec lettre addressante audit Pont-Gravé, pour me recevoir en son vaisseau, & me faire voir & recognoistre tout ce qui se pourroit en ces lieux, en m'assistant de ce qui luy seroit possible en ceste entreprise.

[Note 54: Champlain avait été deux ans et deux mois à ce voyage des Indes Occidentales. Parti du Blavet au commencement d'août 1598, avec son oncle le capitaine Provençal, il se rendit en Espagne, où on lui confia le commandement d'un des vaisseaux de la flotte des Indes, qui partit au «commencement de janvier 1599». Il fut de retour au commencement de 1601.]

[Note 55: Aujourd'hui Port-Louis, département du Morbihan.]

Me voila expédié, je pars de Paris, & m'embarque dans le vaisseau dudit du Pont l'an 1603. nous faisons heureux voyage 47/703 jusques à Tadoussac, avec de moyennes barques de 12 à 15 tonneaux, & fusmes jusques à une lieue à mont le Grand-sault Sainct Louis. Le Pont Gravé & moy nous nous mettons dans un petit bateau fort léger, avec cinq matelots, pour n'en pouvoir faire naviger de plus grand, à cause des difficultez. Ayant fait une lieue avec beaucoup de peine dans une forme de lac, pour le peu d'eau que nous y trouvasmes, & estans parvenus au pied dudit Sault, qui se descharge en ce lac, nous jugeasmes impossible de le passer avec nostre esquif, pour estre si furieux, & entre-meslé de rochers, que nous nous trouvasmes contraints de faire presque une lieue par terre, pour voir le dessus de ce Sault, n'en pouvans voir d'avantage, & tout ce que nous peusmes faire fut de remarquer les difficultez, tout le pais, & le long de ladite riviere, avec le rapport des Sauvages de ce qui estoit dedans les terres, des peuples, des lieux, & origines des principales rivieres, & notamment du grand fleuve S. Laurent.

Je fis dés lors un petit discours, avec la carte[56] exacte de tout ce que j'avois veu & recognu, & ainsi nous nous en retournasmes à Tadoussac, sans faire que fort peu de progrés: auquel lieu estoient nos vaisseaux qui faisoient la traitte avec les Sauvages, ce qu'estant fait, nous nous embarquasmes, mettant les voiles au vent, jusques à ce que nous fussions arrivez à Honnefleur, où sceusmes les nouvelles de la mort du Sieur Commandeur de Chaste[57], qui m'affligea fort, 48/704 recognoissant que mal-aisément un autre pourroit entreprendre ceste entreprise, qu'il ne fust traversé, si ce n'estoit un Seigneur de qui l'authorité fust capable de repousser l'envie.

[Note 56: Cette carte ne se trouve pas même dans l'exemplaire du Voyage de 1603 que possède la Bibliothèque Impériale.]

[Note 57: Il était mort le 13 mai de cette année 1603 (Asseline, _ms_ de Dieppe). Son tombeau est dans l'église de Saint-Rémi à Dieppe.]

Je n'arresté gueres en ce lieu de Honnefleur, que j'allay trouver sa Majesté, à laquelle je fis voir la carte dudit pays, avec le discours fort particulier que je luy en fis, qu'elle eut fort agréable, promettant de ne laisser ce dessein, mais de le faire poursuivre & favoriser. Voila le cinquiesme voyage rompu par la mort dudit Sieur commandeur.

En ceste entreprise je n'ay remarqué aucun defaut pour avoir esté bien commencé: mais je sçay qu'aussi tost plusieurs marchands de France qui avoient interest en ce négoce, commençoient à faire des plaintes de ce qu'on leur interdisoit le trafic des pelleteries, pour le donner à un seul.

_Voyage du Sieur de Mons. Veut poursuivre le dessein du feu Commandeur de Chastes. Obtient commission du Roy pour aller descouvrir plus avant vers Midy. S'associe avec les marchands de Rouen & de la Rochelle, L'Autheur voyage avec luy. Arrivent au Cap de Héve. Descouvrent plusieurs ports & rivieres. Le Sieur de Poitrincourt va avec le Sieur de Mons. Plaintes dudit Sieur de Mons. Sa commission revoquée._

CHAPITRE VIII.

Aprés la mort du Sieur Commandeur de Chaste, le Sieur de Mons[58], de Sainctonge, de la religion prétendue reformée, 49/705 Gentil-homme ordinaire de la chambre du Roy, & Gouverneur de Pons, qui avoit rendu de bons services à sa Majesté durant toutes les guerres passées, en qui elle avoit une grande confiance, pour sa fidélité comme il a tousjours fait paroistre jusques à sa mort, porté d'un zèle & affection d'aller peupler & habiter le pays de la nouvelle France, & y exposer sa vie & son bien, voulut marcher sur les brisées du feu sieur Commandeur audit pays, où il avoit esté, comme dit est, avec le sieur Chauvin, pour le recognoistre, bien que ce peu qu'il avoit veu, luy avoit fait perdre la volonté d'aller dans le grand fleuve Sainct Laurent, n'ayant veu en ce voyage qu'un fascheux pays, luy qui desiroit aller plus au Midy, pour jouir d'un air plus doux & agréable. Et ne s'arrestant aux relations que l'on luy en avoit faites, vouloit chercher un lieu duquel il ne sçavoit l'assiette ny la température que par l'imagination & la raison, qui trouve que plus vers le Midy il y fait plus chaud. Estant en volonté d'exécuter ceste genereuse entreprise, il obtient commission du Roy l'an 1623,[59] pour peupler & habiter le pays, à condition d'y planter la foy Catholique, Apostolique & Romaine, permettant de laisser vivre chacun selon sa religion. Cela estant, il continue sa societé avec les marchands de Rouen, de la Rochelle, & autres lieux, à qui la traitte de pelleterie estoit accordée par ladite commission privativement à tous les subjects de sa Majesté. Toutes choses ordonnées, ledit Sieur de Mons fait son embarquement au Havre de Grâce, s'embarque faisant équiper 50/706 plusieurs vaisseaux tant pour ledit trafic de pelleterie de Tadoussac, que des costes de la nouvelle France. Il assembla nombre de Gentils-hommes, & de toutes sortes d'artisans, soldats & autres, tant d'une que d'autre religion, Prestres & Ministres.

[Note 58: Pierre du Gast, ou du Gua, sieur de Monts.]

[Note 59: Cette commission est du 8 novembre 1603. (Lescarbot, Hist. de la Nouv. France, liv, IV, c. I.)]

Ledit Sieur de Mons me demanda si j'aurois agréable de faire ce voyage avec luy. Le desir que j'avois eu au dernier s'estoit accreu en moy, qui me fit luy accorder, avec la licence que m'en donneroit sa Majesté, qui me le permit, pour tousjours en voyant & descouvrant, luy en faire fidel rapport. Estans tous à Dieppe, on s'embarque, un vaisseau va à Tadoussac, ledit du Pont avec la commission dudit sieur de Mons à Canseau, & le long de la coste vers l'isle du Cap Breton, voir ceux qui contreviendroient aux défenses de sa Majesté. Le Sieur de Mons prend sa routte plus à val vers les costes de l'Acadie[60], & le temps nous fut si favorable, que nous ne fusmes qu'un mois à parvenir jusques au Cap de la Héve, où estans, nous passasmes plus outre cherchans lieu pour y habiter, ne trouvans celuy-cy agréable. Le Sieur de Mons me commit à la recherche de quelque lieu qui fut propre: ce que je fis avec quelque pilote que je menay avec moy, où descouvrismes plusieurs ports & rivieres, jusques à ce que ledit Sieur de Mons s'arresta en une isle, qu'il jugea d'assiette forte, & le terroir d'alentour très-bon, la température douce, sur la hauteur de 45.5°[61] de latitude, comme[62] Saincte Croix.

[Note 60: D'après l'édition de 1613 et Lescarbot, M. de Monts ne serait parti qu'avec deux vaisseaux: celui du capitaine Morel, et celui du capitaine Timothée; ici cependant l'auteur en mentionne évidemment trois, qui ont une mission tout à fait distincte. (Voir 1613, p. 6, 7; Lescarbot, Hist. de la Nouv. France, liv. IV, c. II.)]

[Note 61: L'île de Sainte-Croix n'est que quelques minutes au-delà du quarante-cinquième degré.]

[Note 62: Lisez _nommée_.]

51/707 Il y fait venir ses vaisseaux, employé chacun selon sa condition, & mestier, tant pour les descharger, que pour se loger promptement. Ses vaisseaux deschargez, il les renvoye au plustost, & le sieur de Poitrincourt (qui estoit venu avec ledit sieur de Mons pour voir le pays, afin de l'habiter, & avoir quelque lieu de luy, en vertu de sa commission) s'en retourna.

Mais laissons-le aller, en attendant si nous aurons meilleur marché des froidures, que ceux qui hyvernerent à Tadoussac. Nos vaisseaux estans retournez en France, ouirent un nombre infiny de plaintes tant des Bretons, Basques, que autres, de l'excez & mauvais traittement qu'ils recevoient aux costes, par les Capitaines dudit Sieur de Mons, qui les prenoit, & empeschoit de faire leur pesche, les privans de l'usage des choses qui leur avoient tousjours esté libres: de sorte que si le Roy n'y apportoit un règlement, toute ceste navigation s'en alloit perdre, & ses douanes par ce moyen diminuées, leurs femmes & enfans pauvres & miserables, & contraints à mendier leurs vies. Requestes sont presentées à ce sujet, mais l'envie & les crieries ne cessent point; il ne manque en Cour de personnes qui promettent que pour une somme de deniers l'on feroit casser la commission du Sieur de Mons. Ceste affaire se practique en telle façon, que ledit Sieur de Mons ne sceut si bien faire, que la volonté du Roy ne fust destournée par quelques personnages qui estoient en crédit, qui luy avoient promis d'entretenir trois cents hommes audit pays. Doncques en peu de 52/708 temps la commission de sa Majesté fut revoquée, pour le prix de certaine somme qu'un certain personnage eut, sans que sadite Majesté en sceust rien. Cependant, pour recompense de trois ans que le Sieur de Mons avoit consommez, avec une despense de plus de 100000 livres, en la première desquelles trois années il souffrit beaucoup, & endura de grandes incommoditez à cause des rigueurs du froid, & la longue durée, des neges de trois pieds de haut, durant cinq mois, bien que l'on puisse aborder en tout temps aux costes où la mer ne gele point, si ce n'est à l'entrée des rivieres qui charrient des glaces qui vont se descharger en la mer. Outre cela, presque la moitié de ses hommes moururent de la maladie de la terre, & fut contraint de faire revenir le reste de ses gens, avec le Sieur de Poitrincourt, qui en ceste année estoit son Lieutenant: car le Pont Gravé l'avoit esté l'an precedent.

Voila tous les desseins du Sieur de Mons rompus, lequel s'estoit promis d'aller plus au Midy pour faire une habitation plus saine & tempérée que l'Isle de Saincte Croix, où il avoit hyverné, & depuis l'on fut au port Royal, où l'on se trouva un peu mieux, pour n'avoir trouvé l'hyver si aspre, souz la hauteur de 45 degrez de latitude. Pour recompense de ses pertes, luy fut ordonné par le Conseil de sa Majesté 6000 livres, à prendre sur les vaisseaux qui iroient trafiquer des pelleteries.

Mais quelle despense luy eust-il fallu faire en tous les ports & havres, pour recouvrer ceste somme, s'informer de ceux qui auroient traitté, & le département qu'il faudroit, sur plus de quatre vingts vaisseaux qui fréquentent ces costes? c'estoit 53/709 luy donner la mer à boire, en faisant une despense qui eust surmonté la recepte, comme il en a bien apparu. Car ledit Sieur de Mons n'en a presque rien retiré & a esté contraint de laisser aller cet arrest comme il a peu. Voila comme ces affaires furent mesnagées au Conseil de sa Majesté: Dieu face pardon à ceux qu'il a appellez, & amender ceux qui sont vivans. Hé bon Dieu! qu'est-ce que l'on peut plus entreprendre, si tout se revoque de la façon, sans juger meurement des affaires, premier que d'en venir là? ceux qui ont le moins de cognoissance crient le plus fort, & en veulent plus sçavoir que ceux qui en auront une parfaite expérience; & ne parlent que par envie, ou pour leur interest particulier, sur de faux rapports & apparences, sans s'en informer davantage.

Il se trouve quelque chose à redire en ceste entreprise, qui est, en ce que deux religions contraires ne font jamais un grand fruict pour la gloire de Dieu parmy les Infideles, que l'on veut convertir. J'ay veu le Ministre & nostre Curé s'entre-battre à coups de poing, sur le différend de la religion. Je ne sçay pas qui estoit le plus vaillant, & qui donnoit le meilleur coup, mais je sçay très-bien que le Ministre se plaignoit quelquefois au Sieur de Mons d'avoir esté battu, & vuidoient en ceste façon les poincts de controverse. Je vous laisse à penser si cela estoit beau à voir; les Sauvages estoient tantost d'un costé tantost de l'autre, & les François menez selon leur diverse croyance, disoient pis que pendre de l'une & de l'autre religion, quoy que le Sieur de Mons y apportast la paix le plus qu'il pouvoit. Ces insolences 54/710 estoient véritablement un moyen à l'infidèle de le rendre encore plus endurcy en son infidélité.

Or puis que ledit Sieur de Mons n'avoit voulu aller habiter au fleuve Sainct Laurent, il devoit envoyer recognoistre un lieu propre pour y jetter les fondemens d'une Colonie, qui ne fut subjecte à estre delaissée comme celle de Saincte Croix, & Port Royal, où personne n'y cognoissoit rien, & devoit faire une despense de quatre à cinq mille livres, pour estre asseuré du lieu, & mesme donner charge d'y passer un hyver, pour cognoistre ce climat. Cela estant, il n'y a point de doute que le terroir, & la chaleur, correspondans à quelque bonne température, l'on s'y fust arresté. Et bien que la commission dudit sieur de Mons eust esté revoquée, l'on n'eust pas laissé d'habiter le pays en trois ans & demy, comme l'on avoit fait en l'Acadie, & eust-on assez défriché de terre, pour se pouvoir passer des commoditez de France. Que si ces choses eussent esté bien ordonnées, peu à peu l'on s'y fust habitué, & les Anglois & Flamens n'auroient jouy des lieux qu'ils ont surpris sur nous, qui s'y sont establis à nos despens.

Il ne sera hors de propos pour contenter le lecteur curieux, & principalement les voyageurs de mer, de descrire les descouvertes de ces costes, pendant trois ans & demy que je fus à l'Acadie, tant à l'habitation de Saincte Croix, qu'au Port Royal, où j'eus moyen de voir & descouvrir le tout, comme il se verra au Livre suivant.

Fin du premier Livre.

55/711

LES VOYAGES DU SIEUR DE CHAMPLAIN.

LIVRE SECOND.

_Description de la Héve. Du port au Mouton. Du port du Cap Negre. Du Cap & Baye de Sable. De l'isle aux Cormorans. Du Cap Fourchu. De l'isle Longue. De la Baye Saincte Marie, Du port de Saincte Marguerite, & de toutes les choses remarquables qui sont le long de la coste d'Acadie._

CHAPITRE PREMIER.

Le Cap de la Héve est un lieu où il y a une Baye, où sont plusieurs isles couvertes de sapins, & la grande terre de chesnes, ormeaux, & bouleaux. Il est à la coste d'Acadie par les 44 degrez, & cinq minutes de latitude, & 16 degrez 15 minutes de declinaison de la Guide-aymant, distant à l'Est nordest du Cap Breton 75 [63] lieues.

[Note 63: L'édition de 1613 porte 85. De la Hève au cap Breton, il y a un peu plus de quatre-vingts lieues.]

711a [Illustration-carte]

A sept lieues de cestuy-cy s'en trouve un autre appelle le Port 56/712 au Mouton, où sont deux petites rivieres par la hauteur de 44 degrez, & quelques minutes de latitude, dont le terroir est fort pierreux, remply de taillis & de bruyères, il y a quantité de lapins, & bon nombre de gibbier, à cause des estangs qui y sont.

Allant le long de la coste, se voit aussi un port très-bon pour les vaisseaux, & au fonds une petite riviere, qui entre assez avant dans les terres, que je nommay le port du Cap Negré, à cause d'un rocher qui de loin en a la semblance, lequel est eslevé sur l'eau proche d'un cap où nous passasmes le mesme jour[64], qui en est à quatre lieues, & à dix du port au Mouton. Ce cap est fort dangereux, à raison des rochers qui jettent à la mer. Les costes que je veis jusques là sont fort basses, couvertes de pareil bois qu'au cap de la Héve, & les isles toutes remplies de gibbier. Tirant plus outre, nous fusmes passer la nuict à la Baye de Sable, où les vaisseaux peuvent mouiller l'anchre, sans aucune crainte de danger.

[Note 64: En abrégeant le texte de 1613, on a oublié de retrancher les dates, qui, ici, ne veulent rien dire. Ce jour était le 19 mai 1604. (Voy. 1613, p, 9.)]

Le cap de Sable, distant de deux bonnes lieues de la Baye de Sable, est aussi fort dangereux, pour certains rochers & batteures qui jettent presque une lieue à la mer. De là on va en l'isle aux Cormorans qui en est à une lieue, ainsi appellée à cause du nombre infini qu'il y a de ces oiseaux, & remplismes une barrique de leurs oeufs: & de ceste isle faisant l'ouest environ six lieues traversant une baye [65] qui fuit au nort 57/713 deux ou trois lieues, l'on rencontre plusieurs isles [66] qui jettent deux ou trois lieues à la mer, lesquelles peuvent contenir les unes deux, les autres trois lieues, & d'autres moins, selon que j'ay peu juger. Elles sont la plus-part fort dangereuses à aborder aux grands vaisseaux, à cause des grandes marées, & des rochers qui sont, à fleur d'eau. Ces isles sont remplies de pins, sapins, bouleaux, & de trembles. Un peu plus outre [67], il y en a encores quatre. En l'une y a si grande quantité d'oiseaux appellez tangueux, qu'on les peut tuer aisément à coups de bâton. En une autre y a des loups marins. Aux deux autres il y a une telle abondance d'oiseaux de différentes especes, qu'on ne pourroit se l'imaginer, si l'on ne l'avoit veu, comme cormorans, canards de trois sortes, oyes, marmettes, outardes, perroquets de mer, beccacines, vaultours, & autres oiseaux de proye: mauves, allouetes de mer de deux ou trois especes: hérons, goillans, courlieux, pies de mer, plongeons, huats, appoils, corbeaux, grues, & autres sortes, lesquels y font leurs nids. Je les nommay isles aux loups marins. Elles sont par la hauteur de 43 degrez & demy de latitude, distantes de la terre ferme, ou cap de Sable, de quatre à cinq lieues. De là l'on va à un cap que j'appellay le port Fourchu [68], d'autant que sa figure est ainsi, distant des isles aux loups marins cinq à six lieues. Ce port est fort bon pour les vaisseaux en son entrée, mais au fonds il asseche presque tout de basse mer, fors le cours d'une petite riviere, 58/714 toute environnée de prairies, qui rendent ce lieu assez agréable. La pesche de morues y est bonne auprès du port; faisant le nort dix ou douze lieues sans trouver aucun port pour les vaisseaux, sinon quantité d'ances, ou playes très-belles, dont les terres semblent estre propres pour cultiver. Les bois y sont très-beaux, mais il y a bien peu de pins & de sapins. Ceste coste est fort saine, sans isles, rochers, ne bases: de sorte que selon mon jugement les vaisseaux y peuvent aller en asseurance. Estans esloignez un quart de lieue de la coste, je fus à une isle, qui s'appelle l'isle Longue, qui gist nort nordest, & sur surouest, laquelle fait passage pour aller dedans la grande baye Françoise, ainsi nommée par le sieur de Mons.

[Note 65: La baie Courante, aujourd'hui la baie de Townsend.]

[Note 66: Les îles Tousquet.]

[Note 67: C'est-à-dire, plus loin au large.]

[Note 68: Le cap Fourchu. Dans la Table de sa grande carte, l'auteur appelle ce port, port du cap Fourchu.]