Chapter 64
Comme l'on doit dresser la table des estimes de jour en jour au papier journal. P. 37
S'ensuit comme l'on peut sçavoir si un pilote a bien fait son estime, & pointer la carte. P. 40
De pointer la carte. P. 42
Autre manière d'estimer & arrester le poind sur la carte. P. 45
Autre manière d'estimer que font beaucoup de navigateurs. P. 48
Autre manière de pointer après l'estime faicte. P. 49
Autre manière d'estimer, que j'ay veu pratiquer parmy aucuns Anglois bons navigateurs, qui m'a semblé fort seure au respect des estimes que l'on fait ordinairement. P. 50
Autre manière de sçavoir le lieu où se treuve un vaisseau cinglant par quelque vent que ce soit. P. 54
Autre façon d'estimer par fantaisie. P. 54
FIN.
1/657
LES VOYAGES DU SIEUR DE CHAMPLAIN.
LIVRE PREMIER.
_Estendue de la nouvelle France, & la bonté de ses terres. Sur quoy fondé le dessein d'establir des Colonies à la nouvelle France Occidentale. Fleuves, lacs, estangs, bois, prairies, & Isles de la nouvelle France, sa fertilité, ses peuples._
CHAPITRE PREMIER.
Les travaux que le Sieur de Champlain a soufferts aux descouvertes de plusieurs terres, lacs, rivieres, & isles de la nouvelle France depuis vingt-sept ans[1], ne luy ont point fait perdre courage pour les difficultez qui s'y sont rencontrées: mais au contraire les périls & hazards qu'il y a courus, le luy ont redoublé, au lieu de l'en destourner: & sur tout, deux 2/658 puissantes considerations l'ont fait resoudre d'y faire de nouveaux voyages. La première, que souz le règne du Roy Louis le Juste, la France se verra enrichie & accreue d'un païs dont l'estendue excede plus de seize cents lieues en longueur, & de largeur prés de cinq cents. La seconde, que la bonté des terres, & l'utilité qui s'en peut tirer, tant pour le commerce du dehors, que pour la douceur de la vie au dedans, est telle, que l'on ne peut estimer l'avantage que les François en auront quelque jour, si les Colonies Françoises y estans establies, y sont protégées de la bien-veillance & authorité de sa Majesté.
[Note 1: Champlain fit son premier voyage en la Nouvelle-France dès 1603: par conséquent en 1632, il y avait vingt-neuf ans qu'il avait commencé ses découvertes de ce côté. Ce nombre de vingt-sept ans, qui se trouve au commencement de cette édition de 1632, est une preuve assez forte que l'auteur commença son travail de publication peu de temps après la prise de Québec par les frères Kerck, peut-être même des l'automne de 1629. Une édition complète de ses voyages devait avoir le bon effet d'éclairer la cour de France sur les ressources que pouvait offrir pour l'avenir un pays si avantageusement doué de la nature, et surtout de faire bien comprendre les droits de priorité de possession que pouvaient revendiquer les Français sur toutes ces nouvelles et importantes régions qui portaient depuis longtemps déjà le nom de Nouvelle-France. Aussi, quelques lignes plus loin, l'auteur laisse assez entrevoir le motif de cette édition, qui résume ses premiers voyages, et renferme tous les principaux événements des années subséquentes.]
Ces nouvelles descouvertes ont causé le dessein d'y faire ces Colonies, lesquelles quoy que d'abord elles ayent esté de petite consideration, néantmoins par succession de temps, au moyen du commerce, elles égalent les Estats des plus grands Rois. On peut mettre en ce rang plusieurs villes que les Espagnols ont édifiées au Pérou, & autres parties du monde, depuis six vingt ans en ça, qui n'estoient rien en leur principe. L'Europe peut rendre tesmoignage de celle de Venise, qui estoit à son commencement une retraitte de pauvres pescheurs. Gennes, l'une des plus superbes villes du monde, édifiée dedans un païs environné de montagnes, fort desert, & 3/659 si infertile, que les habitans sont contraints de faire apporter la terre de dehors pour cultiver leurs jardinages d'alentour, & leur mer est sans poisson. La ville de Marseille, qui autre-fois n'estoit qu'un marescage, environné de collines & montagnes assez fascheuses, neantmoins par succession de temps a rendu son territoire fertile, & est devenue fameuse, & grandement marchande. Ainsi plusieurs petites Colonies ayans la commodité des ports & des havres, se sont accreue en richesses & réputation.
Il se peut dire aussi, que le pays de la nouvelle France est un nouveau monde, & non un royaume, beau en toute perfection, & qui a des scituations très-commodes, tant sur les rivages du grand fleuve Sainct Laurent (l'ornement du pays) qu'és autres rivieres, lacs, estangs, & ruisseaux, ayant une infinité de belles isles accompagnées de prairies & boccages fort plaisans & agréables, où durant le Printemps & l'Esté se voit un grand nombre d'oiseaux, qui y viennent en leur temps & saison: les terres très-fertiles pour toutes sortes de grains, les pasturages en abondance, la communication des grandes rivieres & lacs, qui sont comme des mers traversant les contrées, & qui rendent une grande facilité à toutes les descouvertes, dans le profond des terres, d'où on pourroit aller aux mers de l'Occident, de l'Orient, du Septentrion, & s'estendre jusques au Midy.
Le pays est remply de grandes & hautes forests, peuplé de toutes les mesmes sortes de bois que nous avons en France; l'air salubre, & les eaux excellentes sur les mesmes 4/660 parallelles d'icelle: &l'utilité qui se trouvera dans le païs, selon que le Sieur de Champlain espere le representer, est assez suffisant pour mettre l'affaire en consideration, puis que ce pays peut produire au service du Roy les mesmes advantages que nous avons en France, ainsi qu'il paroistra par le discours suivant.
Dans la nouvelle France y a nombre infiny de peuples sauvages, les uns sont sedentaires amateurs du labourage, qui ont villes & villages fermez de pallissades, les autres errans qui vivent de la chasse & pesche de poisson, & n'ont aucune cognoissance de Dieu. Mais il y a esperance que les Religieux qu'on y a menez, & qui commencent à s'y establir, y faisant des Séminaires, pourront en peu d'années y faire de beaux progrez pour la conversion de ces peuples. C'est le principal soin de sa Majesté, laquelle levant les yeux au ciel, plustost que les porter à la terre, maintiendra, s'il luy plaist, ces entrepreneurs, qui s'obligent d'y faire passer des Ecclesiastiques, pour travailler à ceste saincte moisson, & qui se proposent d'y establir une Colonie, comme estant le seul & unique moyen d'y faire recognoistre le nom du vray Dieu, & d'y establir la Religion Chrestienne, obligeant les François qui y passeront, de travailler au labourage de la terre, avant toutes choses, afin qu'ils ayent sur les lieux le fondement de la nourriture, sans estre obligez de le faire apporter de France: & cela estant, le pays fournira avec abondance, tout ce que la vie peut souhaitter, soit pour la necessité, ou pour le plaisir, ainsi qu'il sera dit cy-aprés.
5/661 Si on desire la vollerie, il se trouvera dans ces lieux de toutes sortes d'oiseaux de proye, & autant qu'on en peut désirer: les faucons, gerfauts, sacres, tiercelets, esperviers, autours, esmerillons, mouschets[2], de deux sortes d'aigles, hiboux petits & grands, ducs grands outre l'ordinaire[3], pies griesches, piverts, & autres sortes d'oyseaux de proye, bien que rares au respect des autres, d'un plumage gris sur le dos, & blanc souz le ventre, estans de la grosseur & grandeur d'une poulle, ayans un pied comme la serre d'un oyseau de proye, duquel il prend le poisson: l'autre est comme celuy d'un canard, qui luy sert à nager dans l'eau lors qu'il s'y plonge pour prendre le poisson: oiseau qu'on croit ne s'estre veu ailleurs qu'en la nouvelle France [4].
[Note 2: Dans quelques parties de la France, et surtout en Picardie, on donnait le nom de _mouchets_ aux petits oiseaux de proie.]
[Note 3: C'est une variété du Grand Duc _(Bubo Virginianus)_.]
[Note 4: L'oiseau dont parle ici Champlain, est le Balbuzard de la Caroline _(Pandion Carolinensis)_. Ce passage montre qu'on a fait sur notre aigle pêcheur les mêmes contes que sur celui d'Europe. «C'est une erreur populaire,» dit Buffon, «que cet oiseau nage avec un pied, tandis qu'il prend le poisson avec l'autre, et c'est cette erreur populaire qui a produit la méprise de M. Linnaeus. Auparavant, M, Klein a dit la même chose de l'orfraie ou grand aigle de mer; il s'est également trompé, car ni l'un ni l'autre de ces oiseaux n'a de membranes entre aucuns doigts du pied gauche. La source commune de ces erreurs est dans Albert-le-Grand, qui a écrit que cet oiseau avait l'un des pieds pareil à celui d'un épervier, et l'autre semblable à celui d'une oie: ce qui est non-seulement faux, mais absurde et contre toute analogie.»]
Pour la chasse du chien couchant, les perdrix s'y trouvent de 6/662 trois sortes[5]; les unes sont vrayes gelinotes, autres noires, autres blanches, qui viennent en hyver, & qui ont la chair comme les ramiers, & d'un très-excellent goust.
[Note 5: Les trois espèces de perdrix que mentionne ici Champlain, sont celles que l'on rencontre communément dans nos forêts: la Perdrix de savane, ou Gelinotte du Canada _(Tetrao Canadensîs, LINN.)_; la Perdrix de bois, ou Coq de bruyère _(Bonasa umbellus, STEPH.)_, et la Perdrix blanche (Lagopus albus, AUD.). Boucher et Charlevoix n'en mentionnent aussi que trois espèces. «Il y a, dit le premier, trois sortes de Perdrix; les unes sont blanches, & elles ne se trouvent qu'en Hyver, elles ont de la plume jusque sur les argots, elles sont belles & plus grosses que celles de France, la chair en est délicate. Il y a d'autres perdrix qui sont toutes noires, qui ont des yeux rouges: elles sont plus petites que celles de France, la chair n'en est pas si bonne à manger; mais c'est un bel oyseau, & elles ne sont pas bien communes. Il y a aussi des Perdrix grises, qui sont grosses comme des Poules: celles-là sont fort communes & bien aisées à tuer, car elles ne s'enfuyent quasi pas du monde: la chair est extrêmement blanche & seiche.» (Hist. véritable & naturelle, ch. VI.) Nous avons cependant une quatrième espèce de Perdrix, le _Lagopus rupestris_; mais on ne la trouve que vers la côte du Labrador.]
Quant à l'autre chasse du gibbier, il y abonde grande quantité d'oiseaux de riviere, de toutes sortes de canards, sarcelles, oyes blanches & grises, outardes, petites oyes, beccasses, beccassines, allouettes grosses & petites, pluviers, hérons, grues, cygnes, plongeons de deux ou trois façons, poulles d'eau, huarts, courlieux, grives, mauves blanches & grises, & sur les costes & rivages de la mer, les cormorans, marmettes, perroquets de mer, pies de mer, apois, & autres en nombre infiny, qui y viennent selon leur saison.
Dans les bois, & en la contrée où habitent les Hiroquois, peuples de la nouvelle France, il se trouve nombre de cocs d'Inde sauvages, & à Quebec quantité de tourtres tout le long de l'esté, merles, fauves, allouettes de terre, autres sortes d'oiseaux de divers plumages, qui sont en leur saison de très-doux ramages.
Après cette sorte de chasse, y en a une autre non moins plaisante & agréable, mais plus pénible, y ayant audit pays des renards, loups communs, & loups cerviers, chats sauvages, porcs-espics, castors, rats musquez, loutres, martres, fouines, especes de blereaux, lapins, ours, eslans[6], cerfs, dains, 7/663 caribous de la grandeur des asnes sauvages, chevreux, escurieux vollans, & autres, des hermines, & autres especes d'animaux que nous n'avons pas en France. On les peut chasser, soit à l'affus, ou au piège, par huées dans les isles, où ils vont le plus souvent, & comme ils se jettent en l'eau entendant le bruit, on les peut tuer aisément, ou ainsi que l'industrie de ceux qui voudront y prendre le plaisir, le fera voir.
[Note 6: Par _élan_, les auteurs qui ont écrit sur le Canada ont désigné généralement l'Orignal, ou _Orignac_. «Premièrement, dit Lescarbot, parlons de l'Ellan... lequel noz Basques appellent _Orignac_.» (Hist. de la Nouv. France, p. 893.) «Commençons, dit Boucher, par le plus commun & le plus universel de tous les animaux de ce pays, qui est l'Elan, qu'on appelle en ces quartiers icy Orignal.» (Hist. véritable & naturelle, ch. v.) «Les eslans, dit Sagard, ou orignats, en Huron Sondareinta, sont fréquents & en grand nombre au pays des Montagnais, & fort rares à celuy des Hurons, sinon à la contrée du Nort.» (Hist. du Canada, p. 749.) «Ce qu'on appelle ici _Orignal_, dit Charlevoix, c'est ce qu'en Allemagne, en Pologne & en Moscovie on nomme _Elan_, ou la _Grand-Bête._» (Journal historique, lettre VII.) A part l'Orignal _(Alce Americanus, BAIRD)_, la même famille compte encore, en Canada, quatre espèces différentes de Cerfs, qui peuvent correspondre à celles que mentionne ici Champlain: 1° Le Cerf du Canada _(Cervus Canadensis, GRAY)_. 2° Le Caribou, dont il y a deux espèces: le _Rangifer caribou_, AUD., et le _Rangifer Groenlandicus_, BAIRD. 3° Le Chevreuil, ou Cerf de Virginie (_Cervus Virginianus_, AUD.).]
Si on aime la pesche du poisson, soit avec les lignes, filets, parcs, nasses, & autres inventions, les rivieres, ruisseaux, lacs, & estangs sont en tel nombre que l'on peut desirer, y ayant abondance de saumons, truittes très-belles, bonnes & grandes de toutes sortes, esturgeons de trois grandeurs, aloses, bars fort bons, & tel se trouve qui pese vingt livres: carpes de toutes sortes, dont y en a de très-grandes, & des brochets, aucuns de cinq pieds de long, barbus qui sont sans escaille, de deux à trois sortes grands & petits: poisson blanc d'un pied de long[7]: poisson doré, esplan, tanche, perche, tortue, loups marins, dont l'huile est fort bonne, mesme à frire, marsouins blancs, & beaucoup d'autres que nous n'avons point, & ne se trouvent dedans nos rivieres & estangs. Toutes ces especes de poissons se trouvent dans le grand fleuve Sainct Laurent: & d'avantage, mollues & baleines se peschent tout le long des costes de la nouvelle France presque en toute saison.
[Note 7: Le Poisson Blanc, en certaines parties du Canada et spécialement aux environs de Québec, atteint jusqu'à près de deux pieds.]
8/664 Ainsi de là on peut juger le plaisir que les François auront en ces lieux y estans habituez, vivans dans une vie douce & tranquille, avec toute liberté de chasser, pescher, se loger & s'accommoder selon sa volonté, y ayans dequoy occuper l'esprit à faire bastir, desfricher les terres, labourer des jardinages, y planter, enter, & faire pépinières, semer de toutes sortes de grains, racines, légumes, sallades, & autres herbes potagères, en telle estendue de terre, & en telle quantité que l'on voudra. La vigne y porte des raisins assez bons, bien qu'elle soit sauvage, laquelle estant transplantée, & labourée, portera des fruicts en abondance. Et celuy qui aura trente arpents de terre défrichée en ce pays là, avec un peu de bestail, la chasse, la pesche, & la traitte avec les Sauvages, conformément à l'establissement de la Compagnie de la nouvelle France, il y pourra vivre luy dixiesme, aussi bien que ceux qui auroient en France quinze à vingt mil livres de rente.
Que les Roys & grands Princes doivent estre plus soigneux d'augmenter la cognoissance du vray Dieu, & accroistre sa gloire parmy les peuples barbares, que de multiplier leurs Estats. Voyages des François faits és Terres neufves depuis l'an 1504.
CHAPITRE II.
Les palmes & les lauriers les plus illustres que les Rois & les Princes peuvent acquérir en ce monde, est que mesprisans les biens temporels, porter leur desir à acquérir les spirituels: ce qu'ils ne peuvent faire plus utilement, qu'en attirant 9/665 par leur travail & pieté un nombre infiny d'âmes sauvages (qui vivent sans foy, sans loy, ny cognoissance du vray Dieu) à la profession de la Religion Catholique, Apostolique & Romaine. Car la prise des forteresses, ny le gain des batailles, ny la conqueste des pays, ne sont rien en comparaison ny au prix de celles qui se préparent des coronnes au ciel, si ce n'est contre les Infidèles, où la guerre est non seulement necessaire, mais juste & saincte, en ce qu'il y va du salut de la Chrestienté, de la gloire de Dieu, & de la défende de la foy, & ces travaux sont de soy louables & tres-recommandables, outre le commandement de Dieu, qui dit, _Que la conversion d'un infidèle vaut mieux que la conqueste d'un Royaume_. Et si tout cela ne nous peut esmouvoir à rechercher les biens du ciel aussi passionnément du moins que ceux de la terre, d'autant que la convoitise des hommes pour les biens du monde est telle, que la plus-part ne se soucient de la conversion des infidèles, pourveu que la fortune corresponde à leurs desirs, & que tout leur vienne à souhait. Aussi est-ce ceste convoitise qui a ruiné, & ruine entièrement le progrez & l'advancement de ceste saincte entreprise, qui ne s'est encores bien avancée, & est en danger de succomber, si sa Majesté n'y apporte un ordre tres-sainct, charitable, & juste, comme elle est, & qu'elle mesme ne prenne plaisir d'entendre ce qui se peut faire pour l'accroissement de la gloire de Dieu, & le bien de son Estat, repoussant l'envie qui se met par ceux qui devroient maintenir ceste affaire, lesquels en cherchent plustost la ruine que l'effect.
10/666 Ce n'est pas chose nouvelle aux François d'aller par mer faire de nouvelles conquestes: car nous sçavons assez que la descouverte des Terres neufves, & les entreprises genereuses de mer ont esté commencées par nos devanciers.
Ce furent les Bretons & les Normands, qui en l'an 1504-descouvrirent[8] les premiers des Chrestiens, le grand 11/667 Banc des Moluques, & les Isles de Terre neufve, ainsi qu'il se remarque és histoires de Niflet[9], & d'Antoine Maginus.
[Note 8: Les Bretons, les Normands et les Basques fréquentaient déjà le grand banc de Terreneuve dès l'an 1504, et cela depuis longtemps, d'après le témoignage de plusieurs auteurs tant français qu'étrangers. «Quant au premier,» dit Lescarbot, en parlant de Terreneuve, «il est certain que tout ce pais que nous avons dit se peut appeller Terre-neuve, & le mot n'en est pas nouveau: car de toute mémoire, & dés plusieurs siècles noz Dieppois, Maloins, Rochelois, & autres mariniers du Havre de Grâce, de Honfleur & autres lieux, ont les voyages ordinaires en ces païs-là pour la pêcherie des Morues dont ilz nourrissent presque toute l'Europe, & pourvoyent tous vaisseaux de mer. Et quoy que tout pais de nouveau découvert se puisse appeller Terre-neuve, comme nous avons rapporté au quatrième chapitre du premier livre que Jean Verazzan appella la Floride Terre-neuve, pource qu'avant lui aucun n'y avoit encore mis le pied: toutefois ce mot est particulier aux terres plus voisines de la France és Indes Occidentales, léquelles sont depuis les quarante jusques au cinquantième degré. Et par un mot plus général on peut appeller Terre-neuve tout ce qui environne le Golfe de Canada, où les Terre-neuviers indifféremment vont tous les ans faire leur pêcherie: ce que j'ay dit être dès plusieurs siecles; & partant ne faut qu'aucune autre nation se glorifie d'en avoir fait la découverte. Outre que cela est très-certain entre noz mariniers Normans, Bretons, & Basques, léquels avoient imposé nom à plusieurs ports de ces terres avant que le Capitaine Jacques Quartier y allât; je mettray encore ici le témoignage de Postel que j'ay extrait de sa Charte géographique en ces mots: _Terra haec ob lucrosissimam piscationis utilitatem summa literarum memoria a Gallis adiri solita, & ante mille sexcentos annos frequentari solita est: sed eo quod sit urbibus inculta & vasta, spreta est_. De manière que nôtre Terre-neuve étant du continent de l'Amérique, c'est aux François qu'appartient l'honneur de la première découverte des Indes Occidentales, & non aux Hespagnols. Quant au nom de _Bacalos_ il est de l'imposition de noz Basques, léquels appellent une Morue Bacaillos, & à leur imitation noz peuples de la Nouvelle-France ont appris à nommer aussi la Morue Bacaillos, quoy qu'en leur langage le nom propre de la morue soit _Apegé_. Et ont dés si long temps la fréquentation dédits Basques, que le langage des premières terres est à moitié de Basque.» (Hist. de la Nouv. France, p. 228, 229.) «Les grands profits,» dit le commentateur des Jugements d'Oleron, «& la facilité que les habitans de Capberton» (Cap breton) «prez Bayonne, & les Basques de Guienne ont trouvé à la pescherie des Balenes, ont servi de Leurre & d'amorce à les rendre hazardeux à ce point, que d'en faire la queste sur l'Océan, par les longitudes & les latitudes du monde. A cest effet ils ont cy-devant équippé des Navires, pour chercher le repaire ordinaire de ces monstres. De sorte que suivant ceste route, ils ont descouvert cent ans avant les navigations de Christophe Colomb, le grand & petit banc des Morues, les terres de Terre-neufve, de Capberton & Baccaleos _(Qui est à dire Morue en leur langage)_ le Canada ou nouvelle France, où c'est que les mers sont abondantes & foisonnent en Balenes. Et si les Castillans n'avoient pris à tasche de dérober la gloire aux François de la première atteinte de l'Isle Athlantique, qu'on nomme Indes Occidentales, ils advoueroient, comme ont fait _Corneille Wytfliet & Anthoine Magin_, Cosmographes Flamans, ensemble _F. Antonio S. Roman, Monge de S. Benico, del Historia général de la India, lib. I, cap. 2, pag. 8. que le Pilote lequel porta la première nouvelle à Christophe Colomb, & luy donna la connoissance & l'adresse de ce monde nouveau, fut un de nos Basques Terre-neufiers.» (Jugements d'Oleron, p. 151, 152). «Si, dans la langue primitive des Basques,» dit M. Francis Parkman (_Pioneers of France in the New World,_ p. 171, note), «le mot baccaleos veut dire morue, et que Cabot l'ait trouvé en usage parmi les habitants de Terreneuve, il est difficile d'éluder la conclusion, que les Basques y avaient été avant lui.»]