Oeuvres de Champlain

Chapter 39

Chapter 391,997 wordsPublic domain

[Note 290: Lescarbot nous fait connaître la cause de cette affluence de vaisseaux de traite. «Cette année, dit-il, le refus fait au sieur de Monts de lui continuer son privilège, ayant été divulgué par les ports de mer, l'avidité des Merchens pour les Castors fut si grande, que les trois parts cuidans aller conquérir la toison d'or sans coup férir, ne conquirent pas seulement des toisons de laine, tant étoit grand le nombre des conquerans.» (Liv. v, ch. v.)]

225/373 Ledit sieur de Pont-gravé & moy, nous nous embarquasmes chacun dans une barque, & laissasmes ledit Capitaine Pierre au vaisseau & emmenasmes le Parc à Quebecq, où nous parachevasmes de mettre ordre à ce qui restoit de l'habitation. Après que toutes choses furent en bon estat, nous resolusmes que ledit du Parc qui avoit yverné avec le Capitaine Pierre y demeuroit derechef, & que le Capitaine Pierre reviendroit aussi en France, pour quelques affaires qu'il y avoit, & l'y appelloient.

Nous laissasmes donc ledit du Parc, pour y commander, avec seize hommes, ausquels nous fismes une remonstrance, de vivre tous sagement en la crainte de Dieu, & avec toute l'obeissance qu'ils devoient porter audit du Parc, qu'on leur laissoit pour chef & conducteur, comme si l'un de nous y demeuroit; ce qu'ils promirent tous de faire, & de vivre en paix les uns avec les autres.

Quand aux jardins nous les laissasmes bien garnis d'herbes potagères de toutes sortes, avec de fort beau bled d'Inde, & du froument, seigle & orge, qu'on avoit semé, & des vignes que j'y avois fait planter durant mon yvernement (qu'ils ne firent aucun estat de conserver: car à mon retour, je les trouvay toutes rompues, ce qui m'aporta beaucoup de desplaisir, pour le peu de soin qu'ils avoient eu à la conservation d'un si bon & beau plan, dont je m'estois promis qu'il en reussiroit quelque chose de bon.)

Après avoir veu toutes choses en bon estat, nous partismes de Quebecq, le 8 du mois d'Aoust, pour aller à Tadoussac, afin de faire apareiller nostre vaisseau, ce qui fut promptement fait.

226/374 _Retour en France. Rencontre d'une balaine, & de la façon qu'on les prent._

CHAPITRE III.

LE 13. dudit mois nous partismes de Tadoussac, & arrivasmes à l'isle Percée le lendemain, où nous trouvasmes quantité de vaisseaux faisant pesche de poisson sec & vert,

Le 18 dudit mois, nous partismes de l'isle Percée & passames par la hauteur de 42 degrez de latitude, sans avoir aucune cognoissance du grand banc, où se fait la pesche du poisson vert, pour ledit lieu estre trop estroit en ceste hauteur.

Estant comme à demy traversé, nous rencontrasmes une balaine qui estoit endormie, & le vaisseau passant par dessus, luy fit une fort grande ouverture proche de la queue, qui la fit bien tost resveiller sans que nostre vaisseau en fut endomagé, & jetta grande abbondance de sang.

Il m'a semblé n'estre hors de propos de faire icy une petite description de la pesche des balaines, que plusieurs n'ont veue, & croyent qu'elles se prennent à coups de canon, d'autant qu'il y a de si impudens menteurs qui l'afferment à ceux qui n'en sçavent rien. Plusieurs me l'ont soustenu obstinement sur ces faux raports.

Ceux donc qui sont plus adroits à cette pesche sont les Basques, lesquels pour ce faire mettent leurs vaisseaux en un port de seureté, ou proche de là où ils jugent y avoir quantité de ballaines, & équipent plusieurs chalouppes garnies de bons 227/375 hommes & haussieres, qui sont petites cordes faites du meilleur chanvre qui se peut recouvrer, ayant de longeur pour le moins cent cinquante brasses, & ont force pertusanes longues de demie pique qui ont le fer large de six pouces, d'autres d'un pied & demy & deux de long, bien tranchantes. Ils ont en chacune chalouppe un harponneur, qui est un homme des plus dispos & adroits d'entre eux; aussi tire il les plus grands salaires après les maistres, d'autant que c'est l'office le plus hazardeux. Ladite chalouppe estant hors du port, ils regardent de toutes parts s'ils pourront voir & descouvrir quelque balaine, allant à la borde d'un costé & d'autre: & ne voyant rien, ils vont à terre & se mettent sur un promontoire, le plus haut qu'ils trouvent pour descouvrir de plus loing, où ils mettent un homme en sentinelle, qui apercevant la balaine, qu'ils descouvrent tant par sa grosseur, que par l'eau qu'elle jette par les esvans, qui est plus d'un poinçon à la fois, & de la hauteur de deux lances; & à ceste eau qu'elle jette, ils jugent ce qu'elle peut rendre d'huille. Il y en a telle d'où l'on en peut tirer jusques à six vingts poinçons, d'autres moins. Or voyant cet espouvantable poisson, ils s'embarquent promptement dans leurs chalouppes, & à force de rames ou de vent, vont jusques à ce qu'ils soient dessus. La voyant entre deux eaues, à mesme instant l'harponneur est au devant de la chalouppe avec un harpon, qui est un fer long de deux pieds & demy de large par le bas, emmanché en un baston de la longueur d'une demie pique, où au milieu il y a un trou où s'attache la 228/376 haussiere, & aussi tost que ledit harponneur voit son temps, il jette son harpon sur la balaine, lequel entre fort avant, & incontinent qu'elle se sent blessée, elle va au fonds de l'eau. Et si d'adventure en se retournant quelque fois, avec sa queue elle rencontre la chalouppe, ou les hommes, elle les brise aussi facilement qu'un verre. C'est tout le hazard qu'ils courent d'estre tuez en la harponnant: Mais aussitost qu'ils ont jetté le harpon dessus, ils laissent filer leur haussiere, jusques à ce que la balaine soit au fonds: & quelque fois comme elle n'y va pas droit, elle entraine la chalouppe plus de huit ou neuf lieues, & va aussi viste comme un cheval, & sont le plus souvent contraints de coupper leur haussiere, craignant que la balaine ne les attire soubs l'eau: Mais aussi quand elle va au fonds tout droit, elle y repose quelque peu, & puis revient tout doucement sur l'eau: & à mesure qu'elle monte, ils rembarquent leur haussiere peu à peu & puis comme elle est dessus, ils se mettent deux ou trois chalouppes autour avec leurs pertusanes, desquelles ils luy donnent plusieurs coups, & se sentant frappée, elle descend de rechef soubs l'eau en perdant son sang, & s'affoiblit de telle façon, qu'elle n'a plus de force ne vigueur, & revenant sur l'eau ils achevent de la tuer: & quand elle est morte, elle ne va plus au fonds de l'eau, lors ils l'attachent avec de bonnes cordes, & la traînent à terre, au lieu où ils font leur degrat, qui est l'endroit où ils font fondre le lard de ladite balaine, pour en avoir l'huille. Voila la façon que elles se peschent, & non à coups de canon, ainsi que plusieurs pensent, comme j'ay dit cy dessus. Pour reprendre le fil de mon discours, Après la 229/377 blessure de la balaine cy devant, nous prismes quantité de marsouins, que nostre contre maistre harponna, dont nous receusmes du plaisir & contentement.

Aussi prismes nous quantité de poisson à la grand oreille avec une ligne & un aim, où nous attachions un petit poisson ressemblant au hareng, & la laissions traîner derrière le vaisseau, & la grand oreille pensant en effect que ce fut un poisson vif, venoit pour l'engloutir, & se trouvoit aussitost prins à l'aim qui estoit passé dans le corps du petit poisson. Il est tresbon, & a de certaines aigrettes qui sont fort belles, & aggreables comme celles qu'on porte aux pennaches.

Le 22 de Septembre, nous arrivasmes sur la sonde, & advisasmes vingt vaisseaux qui estoient à quelque quatre lieux à l'Ouest de nous, que nous jugions estre Flamans à les voir de nostre vaisseau.

Et le 25 dudit mois nous eusmes la veue de l'isle de Grenezé, après avoir eu un grand coup de vent, qui dura jusques sur le midy.

Le 27 dudit mois arrivasmes à Honfleur.

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LE TROISIESME VOYAGE DU SIEUR DE Champlain en l'année 1611.

_Partement de France pour retourner en la nouvelle France. Les dangers & autres choses qui arriverent jusques en l'habitation._

CHAPITRE I.

Nous partismes de Honfleur, le premier jour de Mars avec vent favorable jusques au huictiesme dudit mois, & depuis fusmes contrariés du vent de Su Surouest & Ouest Norouest qui nous fit aller jusques à la hauteur de 42 degrez de latitude, sans pouvoir eslever Su, pour nous mettre au droit chemin de nostre routte. Après donc avoir eu plusieurs coups de vent, & esté contrariés de mauvais temps: Et neantmoins, avec tant de peines & travaux, à force de tenir à un bort & à l'autre, nous fismes en sorte que nous arrivasmes à quelque 80 lieux du grand banc où se fait la pesche du poisson vert, où nous rencontrasmes des glaces de plus de trente à quarante brasses de haut, qui nous fit bien penser à ce que nous devions faire, craignant d'en rencontrer d'autres la nuit, & que le vent 232/380 venant à changer, nous poussast contre, jugeant bien que ce ne feroit les dernières, d'autant que nous estions partis de trop bonne heure de France. Navigeant donc le long de cedit jour à basse voile au plus prés du vent que nous pouvions, la nuit estant venue, il se leva une brume si espoisse, & Ci obscure, qu'à peine voyons nous la longueur du vaisseau. Environ sur les onze heures de nuit les matelots adviserent d'autres glaces qui nous donnèrent de l'apprehension, mais enfin nous fismes tant avec la diligence des mariniers, que nous les esvitasmes. Pensant avoir passé les dangers nous vinsmes à en rencontrer une devant nostre vaisseau que les matelots apperceurent, & non si tost que nous fusmes presques portez dessus. Et comme un chacun se recommendoit à Dieu, ne pensant jamais esviter le danger de ceste glace qui estoit soubs nostre beau pré, l'on crioit au gouverneur qu'il fit porter: Car ladite glace, qui estoit fort grande drivoit au vent d'une telle façon qu'elle passa contre le bord de nostre vaisseau, qui demeura court comme s'il n'eust bougé pour la laisser passer, sans toutesfois l'offencer: Et bien que nous fussions hors du danger: si est ce que le sang d'un chacun ne fut si promptement rassis, pour l'apprehention qu'on en avoit eue, & louasmes Dieu de nous avoir delivrez de ce péril. Après cestuy là passé, ceste mesme nuit nous en passames deux ou trois autres, non moins dangereux que les premiers, avec une brume pluvieuse & froide au possible, & de telle façon que l'on ne se pouvoit presque réchauffer. Le lendemain continuant nostre routte nous rencontrasmes plusieurs autres grandes & fort hautes glaces, qui sembloient des isles à les voir de 233/391 loin, toutes lesquelles evitasmes, jusques à ce que nous arrivasmes sur ledit grand banc, où nous fusmes fort contrariez de mauvais temps l'espace de six jours: Et le vent venant à estre un peu plus doux & assez favorable, nous desbanquasmes par la hauteur de 44 degrez & demy de latitude, qui fut le plus Su que peusmes aller. Après avoir fait quelque 60 lieues à l'Ouest-norouest nous apperceusmes un vaisseau qui venoit nous recognoistre, & puis fit porter à l'Est-nordest, pour esviter un grand banc de glace contenant toute l'estandue de nostre veue. Et jugeans qu'il pouvoit avoir panage par le milieu de ce grand banc, qui estoit separé en deux, pour parfaire nostre dite routte nous entrasmes dedans & y fismes quelque 10 lieues sans voir autre apparence que de beau partage jusques au soir, que nous trouvasmes ledit banc seelé, qui nous donna bien à penser ce que nous avions à faire, la nuit venant, & au défaut de la lune, qui nous ostoit tout moien de pouvoir retourner d'où nous estions venus: & neantmoins après avoir bien pensé, il fut resolu de rechercher nostre entrée à quoy nous nous mismes en devoir: Mais la nuict venant avec brumes, pluye & nege & un vent si impetueux que nous ne pouvions presque porter nostre grand papefi[291], nous osta toute cognoissance de nostre chemin. Car comme nous croyons esviter lesdites glaces pour passer, le vent avoit desja fermé le passage, de façon que nous fusmes contraincts de retourner à l'autre bord, & n'avions loisir d'estre un quart d'heure sur un bord amurés, pour r'amurer sur l'autre, afin d'esviter milles glaces qui estoient 234/382 de tous costez: & plus de 20 fois ne pensions sortir nos vies sauves.

[Note 291: _Pacfi_, ou simplement _pafi_; c'est la plus basse voile du grand mât.]