Oeuvres de Champlain

Chapter 38

Chapter 382,289 wordsPublic domain

Cependant après avoir fait quelque demie lieue, en traversant la riviere tous les sauvages mirent pied à terre, & abandonnant leurs canots prindrent leurs rondaches, arcs, flesches, massues & espées, qu'ils amanchent au bout de grands bastons, & 213/361 commencèrent à prendre leur course dans les bois, de telle façon que nous les eusmes bien tost perdus de veue, & nous laisserent cinq que nous estions sans guides. Cela nous apporta du desplaisir: neantmoins voyant tousjours leurs brisées nous les suivions; mais souvent nous nous abusions. Comme nous eusmes fait environ demie lieue par l'espois des bois, dans des pallus & marescages, tousjours l'eau jusques aux genoux, armez chacun d'un corcelet de piquier qui nous importunoit beaucoup, & aussi la quantité des mousquites, qui estoient si espoisses qu'elles ne nous permettoient point presque de reprendre nostre halaine, tant elles nous persecutoient, & si cruellement que c'estoit chose estrange, nous ne sçavions plus où nous estions sans deux sauvages que nous apperceusmes traversans le bois, lesquels nous appelasmes, & leur dy qu'il estoit necessaire qu'ils fussent avec nous pour nous guider & conduire où estoient les Yroquois, & qu'autrement nous n'y pourrions aller, & que nous nous esgarerions dans les bois. Ils demeurèrent pour nous conduire. Ayant fait un peu de chemin, nous apperceusmes un sauvage qui venoit en diligence nous chercher pour nous faire advancer le plus promptement qu'il seroit possible, lequel me fit entendre que les Algoumequins & Montagnets avoient voulu forcer la barricade des Yroquois & qu'ils avoient esté repoussés, & qu'il y avoit eu de meilleurs hommes Montagnets tuez, & plusieurs autres blessez, & qu'ils s'estoient retirez en nous attendant, & que leur esperance estoit du tout en nous. Nous n'eusmes pas fait demy quart de lieue avec ce sauvage qui estoit Capitaine Algoumequin, que 214/362 nous entendions les hurlemens & cris des uns & des autres, qui s'entre disoient des injures, escarmouchans tousjours légèrement en nous attendant. Aussitost que les sauvages nous apperçeurent ils commencèrent à s'escrier de telle façon, qu'on n'eust pas entendu tonner. Je donnay charge à mes compagnons de me suivre tousjours, & ne m'escarter point. Je m'approchay de la barricade des ennemis pour, la recognoistre. Elle estoit faite de puissants arbres, arrangez les uns sur les autres en rond, qui est la forme ordinaire de leurs forteresses. Tous les Montagnets & Algoumequins s'approchèrent aussi de ladite barricade. Lors nous commençasmes à tirer force coups d'arquebuse à travers les fueillards, d'autant que nous ne les pouvions voir comme eux nous. Je fus blessé en tirant le premier coup sur le bord de leur barricade, d'un coup de flesche qui me fendit le bout de l'oreille & entra dans le col. Je prins la flesche qui me tenoit encores au col & l'arachay: elle estoit ferrée par le bout d'une pierre bien aiguë. Un autre de mes compagnons en mesme temps fut aussi blessé au bras d'une autre flesche que je luy arrachay. Neantmoins ma blesseure ne m'empescha de faire le devoir, & nos sauvages aussi de leur part, & pareillement les ennemis, tellement qu'on voyoit voler les flesches d'une part & d'autre, menu comme gresle: Les Yroquois s'estonnoient du bruit de nos arquebuses, & principalement de ce que les balles persoient mieux que leurs flesches; & eurent tellement l'espouvante de l'effet qu'elles faisoient, voyant plusieurs de leurs compaignons tombez morts, & blessez, que de crainte qu'ils avoient, croyans ces coups 215/363 estre sans remède ils se jettoient par terre, quand ils entendoient le bruit: aussi ne tirions gueres à faute, & deux ou trois balles à chacun coup, & avions la pluspart du temps nos arquebuses appuyées sur le bord de leur barricade. Comme je vy que nos munitions commençoient à manquer, je dy à tous les sauvages, qu'il les falloit emporter de force & rompre leurs barricades, & pour ce faire prendre leurs rondaches & s'en couvrir, & ainsi s'en aprocher de si prés que l'on peust lier de bonnes cordes aux pilliers qui les soustenoient, & à force de bras tirer tellement qu'on les renversast, & par ce moyen y faire ouverture suffisante pour entrer dedans leur fort: & que cependant nous à coups d'arquebuses repousserions les ennemis qui viendroient se presenter pour les en empescher: & aussi qu'ils eussent à se mettre quelque quantité après de grands arbres qui estoient proches de ladite barricade, afin de les renverser dessus pour les accabler, que d'autres couvriroient de leurs rondaches pour empescher que les ennemis ne les endommageassent, ce qu'ils firent fort promptement. Et comme on estoit en train de parachever, les barques qui estoient à une lieue & demie de nous nous entendoient battre par l'equo de nos arquebusades qui resonnoit jusques à eux, qui fit qu'un jeune homme de sainct Maslo plein de courage, appelé des Prairies, qui avoit sa barque comme les autres pour la traite de pelleterie, dit à tous ceux qui restoient, que c'estoit une grande honte à eux de me voir battre de la façon avec des sauvages, sans qu'ils me vinssent secourir, & que pour luy il avoit trop l'honneur en recommandation, & qu'il ne vouloit 216/364 point qu'on luy peut faire ce reproche: & sur cela se délibéra de me venir trouver dans une chalouppe avec quelques siens compagnons, & des miens qu'il amena avec luy. Aussitost qu'il fut arrivé il alla vers le fort des Yroquois, qui estoit sur le bort de la riviere, où il mit pied à terre, & me vint chercher. Comme je le vis, je fis cesser nos sauvages qui rompoient la forteresse, afin que les nouveaux venus eussent leur part du plaisir. Je priay le sieur des Prayries & ses compagnons de faire quelque salve d'arquebusades, auparavant que nos sauvages les emportassent de force, comme ils avoient délibéré: ce qu'ils firent, & tirèrent plusieurs coups, où chacun d'eux se comporta bien en son devoir. Et après avoir assez tiré, je m'adresse à nos sauvages & les incitay de parachever: Aussitost s'aprochans de ladite barricade comme ils avoient fait auparavant, & nous à leurs aisles pour tirer sur ceux qui les voudroient empescher de la rompre. Ils firent si bien & vertueusement qu'à la faveur de nos arquebusades ils y firent ouverture, neantmoins difficile à passer, car il y avoit encores la hauteur d'un homme pour entrer dedans, & des branchages d'arbres abbatus, qui nuisoient fort: Toutesfois quand je vey l'entrée assez raisonnable, je dy qu'on ne tirast plus: ce qui fut fait: Au mesme instant quelque vingt ou trente, tant des sauvages que de nous autres, entrasmes dedans l'espée en la main, sans trouver beaucoup de resistance. Aussitost ce qui restoit sain commença à prendre la fuitte: mais ils n'alloient pas loing, car ils estoient défaits par ceux qui estoient à l'entour de ladite baricade: & ceux qui 217/365 eschaperent se noyèrent dans la riviere. Nous prismes quelques quinze prisonniers, le reste tué à coups d'arquebuse, de flesches & d'espée. Quand ce fut fait, il vint une autre chalouppe & quelques uns de nos compagnons dedans, qui fut trop tart: toutesfois assez à temps pour la despouille du butin, qui n'estoit pas grand chose: il n'y avoit que des robes de castor, des morts, plains de sang, que les sauvages ne vouloient prendre la peine de despouiller, & se moquoient de ceux qui le faisoient, qui furent ceux de la dernière chalouppe: Car les autres ne se mirent en ce villain devoir. Voila donc avec la grâce de Dieu la victoire obtenue, dont ils nous donnèrent beaucoup de louange.

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Je fus trouver le Capitaine Yroquet qui m'estoit fort affectionné, auquel je demanday s'il vouloit emmener ce jeune garçon avec luy en son pays pour y yverner, & le ramener au printemps: Il me promit le faire, & le tenir comme son fils, & qu'il en estoit tres-content. Il le va dire à tous les Algoumequins, qui n'en furent pas trop contens, pour la crainte que quelque accident ne luy arriva: & que pour cela nous leur 221/369 fissions la guerre. Ce doubte refroidit Yroquet, & me vint dire que tous ses compagnons ne le trouvoient pas bon: Cependant toutes les barques s'en estoient allées, horsmis celle du Pont, qui ayant quelque affaire pressée, à ce qu'il me dit, s'en alla aussi: & moy je demeuray avec la mienne, pour voir ce qui reussiroit du voyage de ce garçon que j'avois envie qu'il fit. Je fus donc à terre & demanday à parler aux Capitaines, lesquels vindrent à moy, & nous assismes avec beaucoup d'autres sauvages anciens de leurs trouppes; puis je leur demanday pourquoy le Capitaine Yroquet que je tenois pour mon amy, avoit refusé d'emmener mon garçon avec luy. Que ce n'estoit pas comme frère ou amy, de me dernier une chose qu'il m'avoit promis, laquelle ne leur pouvoit apporter que du bien; & que en emmenant ce garçon, c'estoit pour contracter plus d'amitié avec eux & leurs voisins, que n'avions encores fait, & que leur difficulté me faisoit avoir mauvaise opinion d'eux; & que s'ils ne vouloient emmener ce garçon, ce que le Capitaine Yroquet m'avoit promis, je n'aurois jamais d'amitié avec eux, car ils n'estoient pas enfans pour rejetter ceste promesse. Alors ils me dirent qu'ils en estoient bien contens, mais que changeant de nourriture, ils craignoient que n'estant si bien noury comme il avoit accoustumé, il ne luy arriva quelque mal dont je pourrois estre fasché, & que c'estoit la seule cause de leur refus.

Je leur fis responce que pour la vie qu'ils faisoient & des vivres dont ils usoient, ledit garçon s'y sçauroit bien accommoder, & que si par maladie ou fortune de guerre il luy 222/370 survenoit quelque mal, cela ne m'empescheroit de leur vouloir du bien, & que nous estions tous subjects aux accidens, qu'il failloit prendre en patience: Mais que s'ils le traitoyent mal, & qu'il luy arriva quelque fortune par leur faute, qu'à la vérité j'en serois mal content; ce que je n'esperois de leur part, ains tout bien.

Ils me dirent, puis donc que tu as ce desir, nous l'emmenerons & le tiendrons comme nous autres: Mais tu prendras aussi un jeune homme en sa place, qui ira en France: Nous serons bien aise qu'il nous rapporte ce qu'il aura veu de beau. Je l'acceptay volontiers, & le prins[287]. Il estoit de la nation des Ochateguins, & fut aussi fort aise de venir avec moy. Cela donna plus de subject de mieux traicter mon garçon, lequel j'esquippay de ce qui luy estoit necessaire, & promismes les uns aux autres de nous revoir à la fin de Juin.

[Note 287: «J'ay vu souvent, dit Lescarbot, ce sauvage de Champlein nommé Savignon, à Paris, gros garson & robuste, lequel se mocquoit voyant quelquefois deux hommes se quereller sans se battre, ou tuer, disant que ce n'étoient que des femmes, & n'avoient point de courage.» (Liv. v, ch. v.)]

Nous nous separasmes avec force promesses d'amitié. Ils s'en allèrent donc du costé du grand saut de la riviere de Canadas, & moy, je m'en retournay à Quebecq. En allant je rencontray le Pont-gravé, dedans le lac sainct Pierre, qui m'attendoit avec une grande pattache qu'il avoit rencontrée audit lac, qui n'avoit peu faire diligence de venir jusques où estoient les sauvages, pour estre trop lourde de nage. Nous nous en retournasmes tous ensemble à Quebecq: puis ledit Pont-gravé s'en alla à Tadoussac, pour mettre ordre à quelques affaires 223/371 que nous avions en ces quartiers là; & moy je demeuray à Quebecq pour faire redifier quelques palissades au tour de nostre habitation, attendant le retour dudit Pont-gravé, pour adviser ensemblement à ce qui seroit necessaire de faire.

Le 4 de Juin[288] des Marests arriva à Quebecq, qui nous resjouit fort: car nous doubtions qu'il luy fut arrivé quelque accident sur la mer.

[Note 288: Il est probable qu'il faut lire: le 4 de juillet.]

Quelques jours après un prisonnier Yroquois que j'y faisois garder, par la trop grande liberté que je luy donnois s'en fuit & se sauva, pour la crainte & apprehension qu'il avoit: nonobstant les asseurances que luy donnoit une femme de sa nation que nous avions en nostre habitation.

Peu de jours après, le Pont-gravé m'escrivit qu'il estoit en délibération d'yverner en l'habitation, pour beaucoup de considerations qui le mouvoient à ce faire. Je luy rescrivy, que s'il croyoit mieux faire que ce que j'avois fait par le passé qu'il seroit bien.

Il fit donc diligence de faire apporter les commoditez necessaires pour ladite habitation.

Après que j'eu fait parachever la palissade autour de nostre habitation, & remis toutes choses en estat, le Capitaine Pierre revint dans une barque qui estoit allé à Tadoussac voir de ses amis: & moy j'y fus aussi pour voir ce qui reussiroit de la seconde traite & quelques autres affaires particulières, que j'y avois. Où estant je trouvay ledit Pont-gravé qui me communiqua fort particulièrement son dessin, & ce qui l'occasionnoit d'yverner. Je luy dis sainement ce qu'il m'en 224/372 sembloit, qui estoit, que je croyois qu'il n'y proffiteroit pas beaucoup, selon les apparences certaines qui se pouvoient voir.

Il délibéra donc changer de resolution, & despescha une barque, & manda au Capitaine Pierre qu'il revint de Quebecq pour quelques affaires qu'il avoit avec luy: & aussi que quelques vaisseaux, qui estoient venus de Brouage apportèrent nouvelles, que monsieur de sainct Luc estoit venu en poste de Paris, & avoit chassé ceux de la Religion, hors de Brouage, & renforcé la garnison de soldats, & s'en estoit retourné en Court; & que le Roy avoit esté tué, & deux ou trois jours aprés luy, le duc de Suilly, & deux autres seigneurs dont on ne sçavoit le nom[289].

[Note 289: Henri IV avait en effet été assassiné le 14 de mai; mais ni le duc de Sully ni aucun autre Seigneur ne l'avaient été.]

Toutes ces nouvelles apportèrent un grand desplaisir aux vrais François, qui estoient lors en ces quartiers là: Pour moy, il m'estoit fortmalaisé de le croire, pour les divers discours qu'on en faisoit, qui n'avoient pas beaucoup d'apparence de vérité: & toutesfois bien affligé d'entendre de si mauvaises nouvelles.

Or après avoir sejourné trois ou quatre jours à Tadoussac, & veu la perte que firent beaucoup de marchans qui avoient chargé grande quantité de marchandises & équipé bon nombre de vaisseaux, esperant faire leurs affaires en la traite de Pelleterie, qui fut si miserable pour la quantité de vaiseaux, que plusieurs se souviendront long temps de la perte qu'ils firent en ceste année[290].