Oeuvres de Champlain

Chapter 17

Chapter 173,184 wordsPublic domain

59/123 Au pied de laditte montaigne, il dit que de basse eau il y avoit en quantité de morceaux de cuivre, comme il nous en a monstré, lequel tombe du hault de la montaigne. Passant trois ou quatre lieues plus outre, tirant à la coste d'Arcadie, il y a une autre mine, & une petite riviere qui va quelque peu dans les terres, tirant au Su, où il y a une montaigne qui est d'une peinture noire, de quoy se peignent les sauvages. Puis, à quelques six lieues de la seconde mine, en tirant à la mer environ une lieue proche de la coste d'Arcadie, il y a une isle où se trouve une manière de metail qui est comme brun obscur, le coupant il est blanc, dont anciennement ils usoient pour leurs flesches & cousteaux, qu'ils battoient avec des pierres; ce qui me fait croire que ce n'est estain ny plomb, estant si dur comme il est; & leur ayant monstré de l'argent, ils dirent que celuy de ladicte isle est semblable; lequel ils trouvent dedans la terre comme à un pied ou deux. Ledict sieur Prevert a donné aux sauvages des coins & ciseaux, & d'autres choses necessaires pour tirer de ladicte mine, ce qu'ils ont promis de faire, & l'année qu'il vient d'en apporter, & le donner audict sieur Prevert.

Ils disent aussi qu'à quelques cent ou 120 lieues il y a d'autres mines, mais ils n'osent y aller, s'il n'y a des françois parmy eux pour faire la guerre à leurs ennemis, qui les tiennent en leur possession.

Cedict lieu où est la mine, qui est par les 44 degrez & quelques minutes [138] proche de ladicte coste de l'Arcadie 60/124 comme de cinq ou six lieues, c'est une manière de baye qui en son entrée peut tenir quelques lieues de large, & quelque peu davantage de long, où il y a trois rivieres qui viennent tomber en la grand'Baye proche de l'isle de Sainct Jean[139], qui a quelque trente ou trente-cinq lieues de long, & à quelque six lieues de la terre du Su. Il y a aussi une autre petite riviere qui va tomber comme à moitié chemin de celle par où revint ledict sieur Prevert, où sont comme deux manières de lacs en cette dicte riviere. Plus y a aussi une autre petite riviere qui va à la painture. Toutes ces rivieres tombent en laditte Baye au Su-Est environ de laditte isle que lesdicts sauvages disent y avoir ceste mine blanche. Au costé du Nort de laditte Baye [140] sont les mines de cuivre, où il y a bon port pour des vaisseaux, & une petite isle à l'entrée du port. Le fonds est vase & sable, où l'on peut eschouer les vaisseaux.

[Note 138: Si la description faite par le sieur Prévert, ou plutôt par ses hommes, se rapporte au bassin des Mines, comme le comprit Champlain lui-même (voir édit. 1613, ch. III), cette latitude est beaucoup trop faible; le bassin des Mines est tout entier au-delà du quarante-cinquième degré.]

[Note 139: Aujourd'hui l'île du Prince-Edouard.]

[Note 140: On croit reconnaître ici, avec Champlain (édit. 1613, ch. III), l'entrée ou le canal du bassin des Mines, l'île Haute, et le port ou havre à L'Avocat, où «le fonds est vaseux & sablonneux, & les vaisseaux y peuvent eschouer.»]

De ladicte mine jusques au commencement de l'entrée desdittes rivieres, il y a quelques 60 ou 80 lieues par terre. Mais du costé de la mer, selon mon jugement, depuis la sortie de l'isle de Sainct Laurent & terre ferme [141], il peut y avoir plus de 50 ou 60 lieues jusques à la ditte mine.

[Note 141: De cette sortie, qui est évidemment le détroit de Canseau, jusqu'au bassin des Mines, il y a, par mer, environ cent soixante lieues.]

Tout ce païs est très beau & plat, où il y a de toutes les sortes d'arbres que nous avons veus allant au premier sault de la grande riviere de Canadas, fort peu de sapins & cyprez.

61/125 Voylà au certain ce que j'ay apprins & ouy dire audict sieur Prevert.

_D'un monstre espouvantable que les Sauvages appellent Gougou, & de nostre bref & heureux retour en France.

CHAPITRE XIII.

Il y a encore une chose estrange, digne de reciter, que plusieurs sauvages m'ont asseuré estre vray[142]: c'est que, proche de la Baye de Chaleurs, tirant au Su, est une isle où faict residence un monstre espouvantable que les sauvages appellent Gougou, & m'ont dict qu'il avoit la forme d'une femme, mais fort effroyable, & d'une telle grandeur, qu'ils me disoient que le bout des mats de nostre vaisseau ne luy 62/126 fust pas venu jusques à la ceinture, tant ils le peignent grand; & que souvent il a devoré & devore beaucoup de sauvages; lesquels ils met dedans une grande poche, quand il les peut attraper, & puis les mange; & disoient ceux qui avoient esvité le péril de ceste malheureuse beste, que sa poche estoit si grande, qu'il y eust pu mettre nostre vaisseau. Ce monstre faict des bruits horribles dedans ceste isle, que les sauvages appellent le Gougou; & quand ils en parlent, ce n'est que avec une peur si estrange qu'il ne se peut dire plus, & m'ont asseuré plusieurs l'avoir veu. Mesme ledict sieur Prevert de Sainct Malo, en allant à la descouverture des mines, ainsi que nous avons dict au chapitre précèdent, m'a dict avoir passé si proche de la demeure de ceste effroyable beste, que luy & tous ceux de son vaisseau entendoient des sifflements estranges du bruit qu'elle faisoit, & que les sauvages qu'il avoit avec luy, luy dirent que c'estoit la mesme beste, & avoient une telle peur qu'ils se cachoient de toute part, craignant qu'elle fust venue à eux pour les emporter & qu'il me faict croire ce qu'ils disent, c'est que tous les sauvages en général la craignent & en parlent si estrangement, que si je mettois tout ce qu'ils en disent, l'on le tiendroit pour fables; mais je tiens que ce soit la residence de quelque diable qui les tourmente de la façon.

Voylà ce que j'ay appris de ce Gougou.

[Note 142: Les premiers voyageurs qui abordèrent aux côtes du nouveau monde étaient bien disposés à y trouver un ordre de choses tout différent de celui du monde ancien; et Champlain tout le premier, en parcourant des régions encore à peu près inexplorées, pouvait croire trop facilement à l'existence de monstres fabuleux. Cependant, si l'on considère ce récit dans son ensemble, on verra qu'il ne fait guère que rapporter textuellement ce que les sauvages et le sieur Prévert étaient unanimes à raconter. Mais, de ce qu'il admettait volontiers l'existence du fait, il ne s'ensuit pas qu'il ait cru tout ce qu'on disait de ce prétendu monstre. C'est ce que prouve assez la réflexion par laquelle il termine: «Mais je tiens que ce soit (qu'il faut que ce soit) la residence de quelque diable qui les tourmente de la façon.» Et Lescarbot lui-même, après avoir employé plus de deux pages à expliquer _les causes des fausses visions & imaginations_, et à prouver que le Gougou, _c'est proprement le remord de la conscience_, finit aussi par dire: «Et n'est pas incroyable que le diable possédant ces peuples ne leur donne beaucoup d'illusions. Mais proprement, & à dire la vérité, ce qui a fortifié l'opinion du Gougou a été le rapport dudit Prevert, lequel contoit un jour au sieur de Poutrincourt une fable de même aloy, disant qu'il avoit veu un Sauvage jouer à la croce contre un diable, & qu'il voyoit bien la croce du diable jouer, mais quant à Monsieur le diable il ne le voyoit point. Le sieur de Poutrincourt qui prenoit plaisir à l'entendre, faisoit semblant de le croire, pour lui en faire dire d'autres... Or si ledit Champlein a été credule, un sçavant personnage que j'honore beaucoup pour sa grande literature, est encore en plus grand'faute, ayant mis en sa Chronologie septenaire de l'histoire de la paix imprimée l'an mille six cens cinq, tout le discours dudit Champlein sans nommer son autheur, & ayant baillé les fables des Armouchiquois & du Gougou pour bonne monnoye. Je croy que si le conte du diable jouant à la croce eût aussi été imprimé, il l'eût creu, & mis par escrit, comme le reste.»]

Premier que partir de Tadousac pour nous en retourner en France, un des Sagamo des Montagnez, nommé Bechourat[143], 63/127 donna son fils au sieur du Pont, pour l'emmener en France, & lui fut fort recommandé par le grand Sagamo Anadabijou, le priant de le bien traiter & de lui faire veoir ce que les autres deux sauvages que nous avions remenez, avoient veu. Nous leur demandasmes une femme des Irocois qu'ils vouloient manger, laquelle ils nous donnèrent, & l'avons aussi amenée avec ledict sauvage. Le sieur de Prevert a aussi amené quatre sauvages: un homme qui est de la coste d'Arcadie, une femme & deux enfans des Canadiens.

[Note 143: Très-probablement le même que Begourat mentionné plus haut. On sait que dans certaines écritures de l'époque de Champlain les deux lettres _ch_ avaient beaucoup de ressemblance avec le _g_.]

Le 24e jour d'aoust, nous partismes de Gachepay, le vaisseau dudict sieur Prevert & le nostre. Le 2e jour de septembre, nous faisons estat d'estre aussi avant que le cap de Rase. Le cinquième jours dudict nous entrâmes sur le banc où se fait la pesche du poisson. Le 16 dudict mois nous estions à la sonde qui peut estre à quelques 50 lieues d'Ouessant Le 20 dudict mois, nous arrivasmes, par la grâce de Dieu, avec contentement d'un chascun, & tousjours le vent favorable, au port du Havre-de-Grace.

FIN.

Fin du Tome II.

(La page suivante est la page 130 qui est la page couverture du Tome III.)

130

OEUVRES DE CHAMPLAIN

PUBLIÉES SOUS LE PATRONAGE DE L'UNIVERSITÉ LAVAL

PAR L'ABBÉ C.-H. LAVERDIÈRE, M. A. PROFESSEUR D'HISTOIRE A LA FACULTÉ DES ARTS ET BIBLIOTHÉCAIRE DE L'UNIVERSITÉ

SECONDE ÉDITION

TOME III

QUÉBEC

Imprimé au Séminaire par GEO.-E. DESBARATS

1870

131 _L'édition de 1613, qui fait suite à celle de 1603, est peut-être la plus intéressante et la plus utile de toutes celles que publia Champlain. Les faits y sont racontés dans l'ordre, quoique simplement; les descriptions de lieux y sont à leur place; le texte est partout accompagné de cartes ou de dessins, qui jettent toujours beaucoup de lumière sur des événements si éloignés de nous_.

_Bien des personnes, sans en avoir fait un examen assez attentif, ont cru que l'édition de 1632 pouvait y suppléer, parce quelle la reproduit en grande partie. Mais, quand elles voudront approfondir les choses, et s'en rendre exactement compte, elles s'apercevront bien vite que cette réimpression de 1632 est tellement tronquée parfois, qu'il est impossible de s'y reconnaître, et elles se verront forcées de revenir à l'édition première, surtout pour ce qui concerne l'Acadie, et les cotes de la Nouvelle-Angleterre_.

132

LES VOYAGES DU SIEUR DE CHAMPLAIN XAINTONGEOIS, CAPITAINE

ordinaire pour le Roy, en la marine.

DIVISEZ EN DEUX LIVRES.

ou,

_JOURNAL TRES-FIDELE DES OBSERVATIONS faites és descouvertures de la nouvelle France: tant en la description des terres, costes, rivieres, ports, havres, leurs hauteurs, & plusieurs déclinaisons de la guide-aymant; qu'en la créance des peuples, leurs superstitions, façon de vivre & de guerroyer: enrichi de quantité de figures_.

Ensemble deux cartes geografiques: la première servant à la navigation, dressée selon les compas qui nordestent, sur lesquels les mariniers navigent: l'autre en son vray Méridien, avec ses longitudes & latitudes: à laquelle est adjousté le voyage du destroict qu'ont trouvé les Anglois, au dessus de Labrador, depuis le 53e. degré de latitude, jusques au 63e en l'an 1612. cerchans un chemin par le Nord, pour aller à la Chine.

A PARIS,

Chez JEAN BERJON, rue S. Jean de Beauvais, au Cheval volant, & en sa boutique au Palais, à la gallerie des prisonniers.

MDCXIII.

AVEC PRIVILEGE DU ROY.

iii/135

AU ROY.

_SIRE, Vostre Majesté peut avoir assez de cognoissance des descouvertures, faites pour son service de la nouvelle France (dicte Canada) par les escripts que certains Capitaines & Pilotes en ont fait, des voyages & descouvertures, qui y ont esté faites, depuis quatre vingts ans, mais ils n'ont rien rendu de si recommandable en vostre Royaume, ny si profitable pour le service de vostre Majesté & de ses subjects; comme peuvent estre les cartes des costes, havres, rivieres, & de la situation des lieux lesquelles seront representées par ce petit traicté, que je prens la hardiesse d'adresser à vostre Majesté, intitulé Journalier des voyages & descouvertures que j'ay faites avec le sieur de Mons, vostre Lieutenant, en la nouvelle France: & me voyant poussé d'une juste recognoissance de l'honneur que j'ay reçeu depuis dix ans, des commandements, tant de vostre Majesté, Sire, que du feu Roy, Henry le Grand, d'heureuse mémoire, qui me commanda de faire les recherches & descouvertures les plus exactes qu'il me seroit possible: Ce que j'ay fait avec les augmentations, representées par les cartes, contenues en ce petit livre, auquel il se trouvera une iv/136 remarque particulière des perils, qu'on pourrait encourir s'ils n'estoyent evitez: ce que les subjects de vostre Majesté, qu'il luy plaira employer cy aprés, pour la conservation desdictes descouvertures pourront eviter selon la cognoissance que leur en donneront les cartes contenues en ce traicté, qui servira d'exemplaire en vostre Royaume, pour servir à vostre Majesté, à l'augmentation de sa gloire, au bien de ses subjects, & à l'honneur du service tres-humble que doit à l'heureux accroissement de vos jours._

SIRE.

Vostre tres-humble, tres-obeissant & tres-fidele serviteur & subject.

CHAMPLAIN.

v/137

A LA ROYNE REGENTE MERE DU ROY.

MADAME, Entre tous les arts les plus utiles & excellens, celuy de naviguer m'a tousjours semblé tenir le premier lieu: Car d'autant plus qu'il est hazardeux & accompagné de mille périls & naufrages, d'autant plus aussi est-il estimé & relevé par dessus tous, n'estant aucunement convenable à ceux qui manquent de courage & asseurance. Par cet art nous avons la cognoissance de diverses terres, régions, & Royaumes. Par iceluy nous attirons & apportons en nos terres toutes sortes de richesses, par iceluy l'idolâtrie du Paganisme est renversé, & le Christianisme annoncé par tous les endroits de la terre. C'est cet art qui m'a dés mon bas aage attiré à l'aimer, & qui m'a provoqué à m'exposer presque toute ma vie aux ondes impetueuses de l'Océan, & qui m'a fait naviger & costoyer une partie des terres de l'Amérique & principalement de la Nouvelle France, où j'ay tousjours en desir d'y faire fleurir le Lys avec l'unique Religion Catholique, Apostolique & Romaine. Ce que je croy à present faire avec l'aide de Dieu, estant assisté de la faveur de vostre Majesté, laquelle je supplie tres-humblement de continuer à nous maintenir, afin que tout reussisse à l'honneur vi/138 de Dieu, au bien de la France & splendeur de vostre Regne, pour la grandeur & prosperité duquel, je prierai Dieu, de vous assister tousjours de mille benedictions & demeureray.

MADAME,

_Vostre tres-humble, tres-obeissant & tres-fidele serviteur & subject._

CHAMPLAIN.

vii/139

AUX FRANÇOIS, SUR LES voyages du sieur de Champlain.

STANCES.

_La France estant un jour à bon droit irritée_ _De voir des estrangers l'audace tant vantée,_ _Voulans comme ranger la mer à leur merci,_ _Et rendre injustement Neptune tributaire_ _Estant commun à tous; ardente de cholere_ _Appella ses enfans, & les tançoit ainsi._

2

_Enfans, mon cher soucy, le doux soin de mon ame,_ _Quoy? l'honneur qui espoint d'une si douce flamme,_ _Ne touche point vos coeurs? Si l'honneur de mon nom_ _Rend le vostre pareil d'éternelle memoire,_ _Si le bruit de mon los redonde à vostre gloire,_ _Chers enfans, pouvés vous trahir vostre renom?_

3

_Je voy de l'estranger l'insolente arrogance,_ _Entreprenant par trop, prendre la jouissance_ _De ce grand Océan, qui languit aprés vous,_ _Et pourquoy le desir d'une belle entreprise_ _Vos coeurs comme autresfois n'espoinçonne & n'attise?_ _Tousjours un brave coeur de l'honneur est jaloux._

4

_Apprenés qu'on a veu les Françoises armées_ _De leur nombre couvrir les pleines Idumées,_ _L'Afrique quelquefois a veu vos devanciers,_ _L'Europe en a tremblé, & la fertile Asie_ _En a esté souvent d'effroy toute saisie,_ _Ces peuples sont tesmoins de leurs actes guerriers._

5

_Ainsi moy vostre mere en armes si féconde_ _J'ay fait trembler soubs moy les trois parts de ce monde._ viii/140 _La quarte seulement mes armes n'a gousté._ _C'est ce monde nouveau dont l'Espagne rostie._ _Jalouse de mon los, seule se glorifie,_ _Mon nom plus que le sien y doit estre planté._

6

_Peut estre direz vous que mon ventre vous donne_ _Ce que pour estre bien, Nature vous ordonne,_ _Que vous avez le Ciel clément & gracieux,_ _Que de chercher ailleurs se rendre à la fortune,_ _Et plus se confier à une traistre Neptune,_ _Ce seroit s'hazarder sans espoir d'avoir mieux._

7

_Si les autres avoyent leurs terres cultivées,_ _De fleuves & ruisseaux plaisamment abbreuvées_ _Et que l'air y fut doux: sans doute ils n'auroyent pas_ _Dans ce pays lointain porté leur renommée_ _Que foible on la verroit dans leurs murs enfermée_ _Mais pour vaincre la faim, on ne craint le trespas._

8

_Il est vray chers enfans, mais ne faites vous compte_ _De l'honneur, qui le temps & sa force surmonte?_ _Qui seul peut faire vivre en immortalité?_ _Ha! je sçay que luy seul vous plaist pour recompense,_ _Allés donc courageux, ne souffrez, ceste offense,_ _De souffrir tels affrons, ce serait lascheté._

9

_Je n'en sentirois pas la passion si forte,_ _Si nature n'ouvroit à ce dessein la porte,_ _Car puis qu'elle a voulu me bagner les costés_ _De deux si larges mers: c'est pour vous faire entendre_ _Que guerriers il vous faut mes limites estendre_ _Et rendre des deux parts les peuples surmontés._

10

_C'est trop, c'est trop long temps se priver de l'usage,_ _D'un bien que par le Ciel vous eustes en partage,_ ix/141 _Allés donc courageux, faites bruire mon los,_ _Que mes armes par vous en ce lieu soyent portées_ _Rendés par la vertu les peines surmontées_ _L'honneur est tant plus grand que moindre est le repos._

11

_Ainsi parla la France: & les uns approuverent_ _Son discours, par les cris qu'au Ciel ils eslevèrent,_ _D'autres faisoient semblant de louer son dessein,_ _Mais nul ne s'efforçait de la rendre contente,_ _Quand Champlain luy donna le fruit de son attente._ _Un coeur fort généreux ne peut rien faire en vain._

12

_Ce dessein qui portait tant de peines diverses,_ _De dangers, de travaux, d'espines de traversés,_ _Luy servit pour monstrer qu'une entière vertu_ _Peut rompre tous efforts par sa perseverance_ _Emporter, vaincre tout: un coeur plein de vaillance_ _Se monstre tant plus grande plus il est combattu._

13

_François, chers compagnons, qu'un beau desir de gloire_ _Espoinçonnant vos coeurs, rende vostre mémoire_ _Illustrée à jamais; venez braves guerriers,_ _Non non ce ne sont point des esperances vaines._ _Champlain a surmonté les dangers & les peines:_ _Venés pour recueillir mille & mille lauriers._

14

_HENRY mon grand Henry à qui la destinée_ _Impiteuse a trop tost la carrière bornée,_ _Si le Ciel t'eust laissé plus long temps icy bas,_ _Tu nous eusses assemblé la France avec la Chine :_ _Tu ne méritais moins que la ronde machine,_ _Et l'eussions veu courber sous l'effort de ton bras._

15

_Et toy sacré fleuron, digne fils d'un tel Prince,_ _Qui luit comme un soleil aux yeux de ta Province,_ x/142 _Le Ciel qui te reserve à un si haut dessein,_ _Face un jour qu'arrivant l'effect de mon envie,_ _Je verse en t'y servant & le sang, & la vie,_ _Je ne quiers autre honneur si tel est mon destin._

16

_Tes armes ô mon Roy, ô mon grand Alexandre!_ _Iront de tes vertus un bon odeur espandre_ _Au couchant & levant. Champlain tout glorieux_ _D'un desir si hautain ayant l'ame eschauffée_ _Aux fins de l'Océan plantera ton trophée,_ _La grandeur d'un tel Roy doit voler jusqu'aux Cieux._

L'ANGE Paris.

xi/143

A MONSIEUR DE CHAMPLAIN Sur son livre & ses cartes marines.

ODE.

_Que desire tu voir encore_ _Curieuse témérité:_ _Tu cognois l'un & l'autre More,_ _En ton cours est-il limité?_ _En quelle coste reculée_ _N'es-tu pas sans frayeur allée?_ _Et ne sers tu pas de raison?_ _Que l'ame est un feu qui nous pousse,_ _Qui nous agite et se courouce_ _D'estre en ce corps comme en prison?_

_Tu ne trouves rien d'impossible,_ _Et mesme le chemin des Cieux_ _À peine reste inaccessible_ _A ton courage ambitieux._ _Encore un fugitif Dédale,_ _Esbranlant son aisle inégale_ _Eut l'audace d'en approcher,_ _Et ce guerrier qui de la nue_ _Vid la jeune Andromede nue_ _Preste à mourir sur le rocher._