Chapter 15
Le premier jour de juillet, nous costoyasmes la bande du Nort, où le bois y est fort clair, plus qu'en aucun lieu que nous eussions encore veu auparavant, & toute bonne terre pour cultiver. Je me meis dans un canot à la bande du Su, où je veis quantité d'isles, lesquelles sont fort fertilles en fruicts, comme vignes, noix, noysettes, & une manière de fruict qui semble à des chastaignes, cerises, chesnes, trembles, pible [68], houblon, fresne, érable, hestre, cyprez, fort peu de pins & sapins. Il y a aussi d'autres arbres que je ne cognois point, lesquels sont fort aggreables. Il s'y trouve quantité de fraises, framboises, groizelles rouges, vertes & bleues, avec force petits fruicts qui y croissent parmy grande quantité d'herbages. Il y a aussi plusieurs bestes sauvages comme orignas, cerfs, biches, dains, ours, porcs-espics, lapins, regnards, castors, loutres, rats musquets, & quelques autres sortes d'animaux que je ne cognois point, lesquels sont bons à manger, & dequoy vivent les sauvages.
[Note 68: Ce mot n'est, sans doute, qu'une contraction de _piboule_, qui désigne une variété du peuplier.]
37/101 Nous passasmes contre une isle qui est fort aggreable, & contient quelques quatre lieues de long, & environ demye de large [69]. Je veis à la bande du Su deux hautes montaignes, qui paroissoient comme à quelques vingt lieues dans les terres, les sauvages me dirent que c'estoit le premier sault de laditte riviere des Iroquois.
[Note 69: L'auteur semble avoir pris ici pour une seule île les îles de Verchères.]
Le mercredy ensuyvant, nous partismes de ce lieu, & feismes quelques cinq ou six lieues. Nous veismes quantité d'isles, la terre y est fort basse, & sont couvertes de bois ainsi que celles de la riviere des Iroquois. Le jour ensuyvant, nous feismes quelques lieues, & passasmes aussi par quantité d'autres isles qui sont très bonnes & plaisantes, pour la quantité des prairies qu'il y a, tant du costé de terre ferme que des autres isles; & tous les bois y sont fort petits, au regard de ceux que nous avions passé.
Enfin nous arrivasmes cedict jour à l'entrée du sault, avec vent en poupe, & rencontrasmes une isle [70] qui est presque au milieu de laditte entrée, laquelle contient un quart de lieue de long, & passasmes à la bande du Su de laditte isle, où il n'y avoit que de trois à quatre ou cinq pieds d'eau, & aucunes fois une brasse ou deux; & puis tout à un coup n'en trouvions que trois ou quatre pieds. Il y a force rochers & petites isles où il n'y a point de bois, & sont à fleur d'eau. Du commencement de la susditte isle, qui est au milieu de laditte entrée, l'eau commence à venir de grande force; bien que nous eussions le vent fort bon, si ne 38/102 peusmes-nous, en toute nostre puissance, beaucoup advancer; toutesfois nous passasmes laditte isle qui est à l'entrée dudict sault. Voyant que nous ne pouvions avancer, nou vinsmes mouiller l'ancre à la bande du Nort, contre une petite isle[71] qui est fertille en la pluspart des fruicts que j'ay dict cy-dessus. Nous appareillasmes aussi tost nostre esquif, que l'on avoit fait faire exprés pour passer ledict sault, dans lequel nous entrasmes ledict Sieur du Pont & moy, avec quelques autres sauvages que nous avions menez pour nous montrer le chemin. Partant de nostre barque, nous ne fusmes pas à trois cens pas, qu'il nous fallut descendre, & quelques matelots se mettre à l'eau pour passer nostre esquif. Le canot des sauvages passoit aysément. Nous rencontrasmes une infinité de petits rochers, qui estoient à fleur d'eau, où nous touschions souventes fois.
[Note 70: L'île qu'il appela lui-même plus tard Sainte-Hélène, du nom d'Hélène Boullé, sa femme.]
[Note 71: Cette petite île, située dans le port de Montréal, est maintenant réunie à la terre ferme par des quais.]
Il y a deux grandes isles: une du costé du Nort [72], laquelle contient quelques quinze lieues de long, & presque autant de large, commence à quelque douze lieues dans la riviere de Canada, allant vers la riviere des Iroquois, & vient tomber par delà le Sault, l'isle qui est à la bande du Su a quelques quatre lieues de long, & demye de large [73]. Il y a encore une autre isle[74] qui est proche de celle du Nort, laquelle peut tenir quelque demye lieue de long, & un 39/103 quart de large, & une autre petite isle, qui est entre celle du Nort, & l'autre plus proche du Su, par où nous passasmes l'entrée du Sault[75]. Estant passé, il y a une manière de lac, où sont toutes ces isles, lequel peut contenir quelques cinq lieues de long, & presque autant de large, où il y a quantité de petites isles, qui sont rochers. Il y a, proche dudict Sault, une montagne [76] qui descouvre assez loing dans lesdittes terres, & une petite riviere [77] qui vient de laditte montaigne tomber dans le lac. L'on void du costé du Su, quelques trois ou quatre montaignes, qui paroissent comme à quinze ou seize lieues dans les terres. Il y a aussi deux rivieres: l'une [78] qui va au premier lac de la riviere des Iroquois, par où quelquefois les Algoumequins leur vont faire la guerre; & l'autre [79] qui est proche du Sault, qui va quelques pas dans les terres.
[Note 72: Il paraît bien évident que Champlain veut ici parler de l'île de Montréal, qui cependant n'a que dix lieues de long, et environ trois lieues de large.]
[Note 73: L'île Perrot, qui n'a pas tout à fait les dimensions que lui donne l'auteur, est située rigoureusement au sud de l'île de Montréal.]
[Note 74: L'île Saint-Paul.]
[Note 75: C'est-à-dire, «qui est entre l'île de Montréal et l'île Sainte-Hélène par où nous passâmes l'entrée du saut.» Cette petite île est l'île Ronde.]
[Note 76: La Montagne que Jacques Cartier appela Mont-Royal (Montréal).]
[Note 77: La petite rivière de Saint-Pierre.]
[Note 78: La rivière de Saint-Lambert. De cette rivière, on tombe dans celle de Montréal, qui se jette dans le bassin de Chambly; c'est ce bassin que l'auteur appelle «premier lac de la rivière des Iroquois.»]
[Note 79: La rivière de la Tortue.]
Venans à approcher dudict Sault avecq nostre petit esquif & le canot, je vous asseure que jamais je ne veis un torrent d'eau desborder avec une telle impetuosité comme il faict, bien qu'il ne soit pas beaucoup haut, n'estant en d'aucuns lieux que d'une brasse ou de deux, & au plus de trois. Il descend comme de degré en degré, & en chasque lieu où il y a quelque peu de hauteur, il s'y fait un esbouillonnement estrange de la force & roideur que va l'eau en traversant 40/104 ledict Sault, qui peut contenir une lieue. Il y a force rochers de large, & environ le millieu, il y a des isles qui sont fort estroittes & fort longues, où il y a sault tant du costé desdittes isles qui sont au Su, comme du costé du Nort, où il fait si dangereux, qu'il est hors de la puissance d'homme d'y passer un bateau, pour petit qu'il soit. Nous fusmes par terre dans les bois, pour en veoir la fin, où il y a une lieue, & où l'on ne voit plus de rochers, ny de saults; mais l'eau y va si viste, qu'il est impossible de plus; & ce courant contient quelques trois ou quatre lieues; de façon que c'est en vain de s'imaginer que l'on peust faire passer aucuns bateaux par lesdicts saults. Mais qui les voudroit passer, il se faudroit accommoder des canots des sauvages, qu'un homme peut porter aisément: car de porter bateau, c'est chose laquelle ne se peut faire en si bref temps comme il le faudroit pour pouvoir s'en retourner en France, si l'on y hyvernoit. Et en outre ce sault premier, il y en a dix autres, la plus part difficiles à passer; de façon que ce seroit de grandes peines & travaux pour pouvoir voir & faire ce que l'on pourroit se promettre par bateau, si ce n'estoit à grand frais & despens, & encore en danger de travailler en vain. Mais avec les canots des sauvages l'on peut aller librement & promptement en toutes les terres, tant aux petites rivieres comme aux grandes. Si bien qu'en se gouvernant par le moyen desdicts sauvages & de leurs canots, l'on pourra veoir tout ce qui se peut, bon & mauvais, dans un an ou deux.
Tout ce peu de païs du costé dudict sault que nous traversasmes par terre, est bois fort clair, où l'on peut 41/105 aller aysément avecque armes, sans beaucoup de peines, l'air y est plus doux & tempéré; & de meilleure terre qu'en lieu que j'eusse veu, où il y a quantité de bois & fruicts, comme en tous les autres lieux cy dessus, & est par les 45. degrez & quelques minutes.
Voyans que nous ne pouvions faire davantage, nous en retournasmes en nostre barque, où nous interrogeasmes les sauvages que nous avions, de la fin de la riviere, que je leur feis figurer de leurs mains, & de quelle partie procedoit sa source. Ils nous dirent que passé le premier sault que nous avions veu, ils faisoient quelques dix ou quinze lieues [80] avec leurs canots dedans la riviere, où il y a une riviere qui va en la demeure des Algoumequins [81], qui sont à quelques soixante lieues esloignez de la grand'riviere, & puis ils venoient à passer cinq saults[82], lesquels peuvent contenir du premier au dernier huict lieues [83], desquels il y en a deux où ils portent leurs canots pour les passer. Chasque sault peut tenir quelque demy quart de lieue, ou un quart au plus, & puis ils viennent dedans un lac [84], qui peut tenir quelques quinze ou seize lieues de long. Delà ils rentrent dedans une riviere [85] qui peut contenir une lieue de large, & font quelques lieues dedans; & puis rentrent dans un autre lac [86] de quelques quatre ou 42/106 cinq lieues de long, venant au bout duquel, ils passent cinq autres saults, distans du premier au dernier quelque vingt-cinq ou trente lieues [87], dont il y en a trois où ils portent leurs canots pour les passer, & les autres deux, il ne les font que traisner dedans l'eau, d'autant que le cours n'y est si fort ne mauvais comme aux autres. De tous ces saults, aucun n'est si difficile à passer, comme celuy que nous avons veu. Et puis ils viennent dedans un lac [88] qui peut tenir quelques 80 lieues de long, où il y a quantité d'isles; & que au bout d'iceluy l'eau y est salubre & l'hyver doux. A la fin dudit lac, ils passent un sault[89] qui est quelque peu élevé, où il y a peu d'eau, laquelle descend. Là, ils portent leurs canots par terre environ un quart de lieue pour passer ce sault; de là entrent dans un autre lac [90] qui peut tenir quelques soixante lieues de long, & que l'eau en est fort salubre. Estant à la fin ils viennent à un destroict[91] qui contient deux lieues de large, & va assez avant dans les terres. Qu'ils n'avoient point passé plus outre, & n'avoient veu la fin d'un lac [92] qui est à quelques quinze ou seize lieues d'où ils sont esté, ny que ceux qui leur avoient dict eussent veu homme qui le l'eust veu; d'autant qu'il est si grand, qu'ils ne se bazarderont pas de se mettre au large, de peur que quelque tourmente ou coup de vent ne les surprinst. Disent qu'en 43/107 esté le soleil se couche au nord dudict lac, & en l'hyver il se couche comme au milieu, que l'eau y est très mauvaise, comme celle de ceste mer.
[Note 80: Cinq ou six lieues, c'est-à-dire, la longueur du lac Saint-Louis.]
[Note 81: C'est pour cette raison même qu'elle a été longtemps appelée la rivière des Algonquins; plus tard, pour une raison analogue, on lui a donné le nom d'Outaouais.]
[Note 82: Ce sont les Cascades, les Cèdres, et les rapides du Côteau-du-Lac, qui se subdivisent en deux ou trois, suivant le chemin que l'on prend.]
[Note 83: Du pied des Cascades au Côteau-du-Lac, il y a cinq ou six lieues.]
[Note 84: Le lac Saint-François, qui a environ douze lieues de long.]
[Note 85: Le Long-Saut.]
[Note 86: C'est-à-dire, un espace où le fleuve est tranquille et sans rapide.]
[Note 87: Depuis le rapide aux Citrons, ou les rapides Plats, jusqu'aux Gallots, il y a en effet cinq rapides; mais cette distance de vingt-cinq à trente lieues doit s'entendre de tout le trajet jusqu'au lac Ontario.]
[Note 88: Le lac des Entouhoronons, ou Ontario.]
[Note 89: La chute de Niagara.]
[Note 90: Le lac Erié, ou des Eriehoronons (nation du Chat).]
[Note 91: La rivière du Détroit, qui est une partie du Saint-Laurent.]
[Note 92: Le lac Huron, ou mer Douce.]
Je leur demandis si depuis cedict lac dernier qu'ils avoient veu, si l'eau descendoit tousjours dans la riviere venant à Gaschepay: ils me dirent que non; que depuis le troisiesme lac elle descendoit seulement, venant audict Gaschepay; mais que depuis le dernier sault, qui est quelque peu hault, comme j'ay dict, que l'eau estoit presque pacifique, & que ledict lac pouvoit prendre cours par autres rivieres, lesquelles vont dedans les terres, soit au Su, ou au Nort, dont il y en a quantité qui y refluent, & dont ils ne voyent point la fin. Or, à mon jugement, il faudroit que si tant de rivieres desbordent dedans ce lac, n'ayant que si peu de cours audict sault, qu'il faut par necessité qu'il refflue dedans quelque grandissime riviere. Mais ce qui me faict croire qu'il n'y a point de riviere par où cedict lac refflue, veu le nombre de toutes les autres rivieres qui reffluent dedans, c'est que les sauvages n'ont vu aucune riviere qui prinst son cours par dedans les terres, qu'au lieu où ils ont esté: ce qui me faict croire que c'est la mer du Su, estant sallée[93], comme ils disent. Toutesfois il n'y faut pas tant adjouster de foy, que ce soit avec raisons apparentes, bien qu'il y en aye quelque peu.
[Note 93: Eau mauvaise ou salée était la même chose pour les sauvages.]
Voylà au certain tout ce que j'ay veu cy-dessus, & ouy dire aux sauvages sur ce que nous les avons interrogez.
44/108 _Retour du Sault à Tadoussac, avec la confrontation du rapport de plusieurs sauvages touchant la longueur & le commencement de la grande riviere de Canadas, du nombre des saults & lacs qu'elle traverse._
CHAPITRE IX.
Nous partismes dudict sault, le Vendredy, quatriesme jour de Juin [94], & revinsmes cedict jour à la riviere des Irocois. Le Dimanche, sixiesme jour de juin, nous en partismes & vinsmes mouiller l'ancre au lac. Le Lundy ensuyvant, nous fusmes mouiller l'ancre au Trois Rivieres. Cedict jour nous feismes quelques quatre lieues par delà lesdictes Trois Rivieres. Le Mardy ensuyvant, nous vinsmes à Québec, & le lendemain, nous fusmes au bout de l'isle d'Orléans, où les sauvages vindrent à nous, qui estoient cabannez à la grande terre du Nort. Nous interrogeasmes deux ou trois Algoumequins, pour sçavoir s'ils se conformeroient avec ceux que nous avions interrogez touchant la fin & le commencement de ladicte riviere de Canadas.
[Note 94: Dans cette phrase et la suivante, l'édition originale met, par inadvertance, le mois de juin au lieu dejuillet.]
Ils dirent comme ils l'ont figuré, que, passé le sault que nous avions veu, environ deux ou trois lieues, il y a une riviere en leur demeure, qui est en la bande du Nort, continuant le chemin dans ladicte grande riviere, ils passent un sault, où ils portent leurs canots, & viennent à passer cinq autres saults, lesquels peuvent contenir du premier au dernier quelques neuf ou dix lieues, & que 45/109 lesdicts saults ne sont point difficiles à passer, & ne font que traîner leurs canots en la pluspart desdicts saults, hormis à deux, où ils les portent. De là, viennent à entrer dedans une riviere qui est comme une manière de lac, laquelle peut contenir comme six ou sept lieues; & puis passent cinq autres saults, où ils traînent leurs canots comme auxdicts premiers, hormis à deux, où ils les portent comme aux premiers, & que du premier au dernier il y a quelques vingt ou vingt-cinq lieues. Puis viennent dedans un lac qui contient quelque cent cinquante lieues de long [95]; & quelques quatre ou cinq lieues à l'entrée dudict lac, il y a une riviere [96] qui va aux Algoumequins vers le Nort, & une autre [97] qui va aux Irocois; par où lesdicts Algoumequins & Irocois se font la guerre. Et un peu plus haut à la bande du Su dudict lac, il y a une autre riviere[98] qui va aux Irocois; puis venant à la fin dudict lac, ils rencontrent un autre sault, où ils portent leurs canots, delà ils entrent dedans un autre très grand lac, qui peut contenir autant comme le premier. Ils n'y ont esté que fort peu dans ce dernier, & ont ouy dire qu'à la fin dudict lac, il y a une mer dont ils n'ont veu la fin, ne ouy dire qu'aucun l'aye veu; mais que là où ils ont esté, l'eau n'est point mauvaise, d'autant qu'ils n'ont point advancé plus haut; & que le cours de l'eau vient du costé du soleil 46/110 couchant venant à l'Orient, & ne sçavent si passé le dits lacs qu'ils ont veu il y a autre cours d'eau qui aille du costé de l'Occident; que le soleil se couche à main droite dudict lac, qui est, selon mon jugement, au Norouest peu plus ou moins; & qu'au premier lac l'eau ne gelle point, ce qui me fait juger que le temps y est tempéré. Et que toutes les terres des Algoumequins est terre basse, remplie de fort peu de bois; & du costé des Irocois est terre montaigneuse; neantmoins elles sont très bonnes & fertiles, & meilleures qu'en aucun endroict qu'ils ayent veu. Les Irocois se tiennent à quelque cinquante ou soixante lieues dudict grand lac. Voilà au certain ce qu'ils m'ont dist avoir veu, qui ne diffère de bien peu au rapport des premiers.
[Note 95: Jusqu'ici, ce second rapport s'accorde passablement avec le premier, sauf les distances, qui diffèrent un peu.]
[Note 96: La rivière Trent et la baie de Quinte.]
[Note 97: La rivière Noire.]
[Note 98: La rivière de Cliouaguen, ou Oswego,]
Cedict jour, nous fusmes proche de l'isle aux Coudres, comme environ trois lieues. Le Jeudy dudict mois, nous vinsmes à quelque lieue & demye de l'isle au Lievre, du costé du Nort, où il vint d'autres sauvages en notre barque, entre lesquels il y avoit un jeune homme Algoumequin, qui avoit fort voyagé dedans ledict grand lac: nous l'interrogeasmes fort particulièrement comme nous avions fait les autres sauvages. Il nous dict que, passé ledict sault que nous avions veu, qu'à quelques deux ou trois lieues il y a une riviere qui va ausdicts Algoumequins, où ils sont cabannez; & qu'allant en ladicte grande riviere, il y a cinq saults, qui peuvent contenir du premier au dernier quelque huict ou neuf lieues, dont il y en a trois où ils portent leurs canots, & deux autres où ils les traînent, que chascun desdicts saults peut tenir un quart de lieue de long. Puis viennent dedans un lac qui peut contenir quelque quinze lieues. Puis ils passent 47/111 cinq autres saults, qui peuvent contenir du premier au dernier quelques vingt à vingt-cinq lieues, où il n'y a que deux desdicts saults qu'ils passent avec leurs canots; aux autres trois ils ne les font que traîner. Delà ils entrent dedans un grandissime lac qui peut contenir quelques trois cents lieues de long[99]. Advançant quelque cent lieues dedans ledict lac, ils rencontrent une isle qui est fort grande, où, audelà de ladicte isle, l'eau est salubre; mais que passant quelques cent lieues plus avant, l'eau est encore plus mauvaise; arrivant à la fin dudict lac, l'eau est du tout salée. Qu'il y a un sault qui peut contenir une lieue de large, d'où il descend un grandissime courant d'eau dans le dict lac[100]; que passé ce sault, on ne voit plus de terre ny d'un costé, ne d'autre, sinon une mer si grande qu'ils n'en n'ont point veu la fin, ny ouy dire qu'aucun l'aye veu. Que le soleil se couche à main droite dudict lac, & qu'à son entrée il y a une riviere qui va aux Algoumequins, & l'autre aux Irocois, par où ils se font la guerre. Que la terre des Irocois est quelque peu montaigneuse, neantmoins fort fertile, où il y a quantité de bled d'Inde, & autres fruicts qu'ils n'ont point en leur terre. Que la terre des Algoumequins est basse & fertile.
[Note 99: Quelque trois cents lieues de tour, et encore ce serait beaucoup.]
[Note 100: Malgré les inexactitudes qui précèdent, on ne peut s'empêcher de reconnaître ici la chute de Niagara.]
Je leur demandis s'ils n'avoient point cognoissance de quelques mines. Ils nous dirent qu'il y a une nation qu'on appelle les bons Irocois [101], qui viennent pour troquer 48/112 des marchandises que les vaisseaux françois donnent aux Algoumequins; lesquels disent qu'il y a à la partie du Nort une mine de franc cuivre, dont ils nous en ont montré quelques bracelets qu'ils avoient eu desdicts bons Irocois. Que si l'on y voulloit aller, ils y meneroient ceux qui seroient depputez pour cest effect.
[Note 101: Les bons Iroquois étaient sans doute les Hurons, qui parlaient un dialecte de la même langue.]