Chapter 14
[Note 41: Ces montagnes, qui forment la chaîne des Laurentides, ne sont pas aussi éloignées; mais elles s'étendent en effet jusqu'au bassin du Saguenay.]
Nous vinsmes mouiller l'ancre à Québec [42], qui est un destroict de laditte riviere de Canadas, qui a quelque trois cens pas de large [43]. Il y a à ce destroict, du costé du Nort, une montaigne assez haulte, qui va en abaissant des 26/90 deux costez; tout le reste est pays uny & beau, où il y a de bonnes terres pleines d'arbres, comme chesnes, cyprès, boulles, sapins & trembles, & autres arbres fruictiers sauvages, & vignes, qui faict u'à mon opinion, si elles estoient cultivées, elles seroient bonnes comme les nostres. Il y a, le long de la coste dudict Québec, des diamants dans des rochers d'ardoyse, qui sont meilleurs que ceux d'Alençon. Dudict Québec jusques à l'isle au Coudre, il y a 29 lieues [44].
[Note 42: C'est ici la première fois que l'on rencontre le nom de Québec, pour désigner ce que Jacques Cartier appelle tantôt Stadaconé, tantôt Canada. Tous ces noms, sans se contredire ou s'exclure, expriment, suivant la langue et le génie des sauvages, comme une nuance particulière du tableau pittoresque que présente le site de Québec. Stadaconé était bâti sur l'_aile_ que forme la pointe du cap aux Diamants; or, suivant Mgr Laflèche, _stadaconé_, dans le dialecte cris ou algonquin, veut dire _aile_, quoique d'autres linguistes prétendent reconnaître dans ce mot une origine huronne (voir _Hist. de la Colonie française en Canada_, I, 532, note **). Le mot Canada, dont Cartier nous donne lui-même la signification («ils appellent une ville canada»), semble avoir désigné l'importance relative que devait avoir Stadaconé par l'avantage même de sa position. Enfin, il est naturel de supposer que les sauvages, après la disparition ou le déplacement de Stadaconé, n'aient pas trouvé, pour désigner le même lieu, d'expression plus juste que celle de Kébec ou Québec, qui veut dire, comme le remarque ici Champlain, _détroit, rétrécissement_, et même quelque chose de plus expressif, _c'est bouché_. Ce passage resserré entre deux côtes escarpées, est peut-être ce qui frappe davantage le voyageur qui remonte le Saint-Laurent, jusque là si large et si majestueux. Or les sauvages du bas du fleuve, et les Micmacs en particulier, se servent encore actuellement du même mot _Kebec_, pour signifier un lieu _ou l'eau se rétrécit ou se referme_. Inutile de réfuter ici les opinions plus ou moins ingénieuses, qui Veulent trouver l'origine du nom de Québec dans l'exclamation d'un matelot normand, _quel bec!_ c'est-à-dire, quel cap! ou dans les armes de certain comte ou seigneur de Normandie. En face de toutes ces suppositions, il y a toujours les témoignages imposants de Champlain et de Lescarbot, qui affirment que ce mot est sauvage. (Voir le Cours d'Histoire de M. Ferland, I, 90, note 3.)]
[Note 43: Le fleuve, devant Québec, a un quart de lieue de large.]
[Note 44: Ce chiffre est de beaucoup trop fort; la copie originale portait probablement 19. Il y a environ 18 lieues.]
_De la poincte Sainte Croix, de la riviere de Batiscan; des rivieres, rochers, isles, terres, arbres, fruicts, vignes & beaux pays qui sont depuis Quebec, jusques aux Trois Rivieres._
CHAPITRE VI.
Le lundy, 23. dudict mois, nous partismes de Québec, ou la riviere commence à s'élargir quelques-fois d'une lieue, puis de lieue & demye ou deux lieues au plus. Le pays va de plus en plus en embellissant; ce sont toutes terres basses, sans rochers, que fort peu. Le costé du Nort est remply de rochers & bancs de sable, il faut prendre celuy du Su comme d'une demy lieue de terre. Il y a quelques petites rivieres qui ne sont point navigables, si ce n'est pour les canots des sauvages, auxquelles il y a quantité de saults. Nous vinsmes mouiller l'ancre jusques à Saincte Croix [45], 27/91 distante de Québec de quinze lieues; c'est une poincte basse, qui va en haulsant des deux costez. Le pays est beau & uny, & les terres meilleures qu'en lieu que j'eusse veu, avec quantité de bois, mais fort peu de sapins & cyprès. Il s'y trouve en quantité des vignes, poires, noysettes, cerises, groiselles rouges & vertes, & de certaines petites racines de la grosseur d'une petite noix ressemblant au goust comme truffes, qui sont très-bonnes rôties & bouillies. Toute ceste terre est noire, sans aucuns rochers, sinon qu'il y a grande quantité d'ardoise; elle est fort tendre, & si elle estoit bien cultivée, elle seroit de bon rapport.
[Note 45: Champlain nous fait connaître lui-même (édit. 1613, liv, II, ch. IV) l'origine de ce nom de Sainte-Croix. «Dés la première fois,» dit-il, «qu'on me dit qu'il (Cartier) avoit habité en ce lieu, cela m'estonna fort.... Ce que l'on appelle aujourd'huy Saincte Croix s'appeloit lors Achelacy, destroit de la riviere fort courant & dangereux... Or en toute ceste riviere, n'y a destroit depuis Quebecq jusques au grand saut, qu'en ce lieu que maintenant on appelle Saincte Croix, où on a transféré ce nom d'un lieu à un autre...» D'où l'on voit 1° que les navigateurs qui ont précédé Champlain croyaient que c'était en ce lieu qu'avait hiverné Cartier de 1535 à 1536; 2° que c'est ce qui leur a fait donner à ce même lieu le nom de Sainte-Croix. La cause probable de cette erreur est la ressemblance qu'on a cru voir entre le rapide du Richelieu, et ce «destroict dudict fleuve fort courant & parfond» dont parle Cartier, et qu'il faut entendre de Québec.]
Du costé du Nort, il y a une riviere qui s'appelle Batiscan, qui va fort avant en terre, par où quelques-fois les Algoumequins viennent; & une autre [46] du mesme costé, à trois lieues dudict Saincte Croix sur le chemin de Québec, qui est celle où fut Jacques Cartier au commencement de la descouverture qu'il en feit, & ne passa point plus outre [47]. Laditte riviere est plaisante, & va assez avant dans les terres. Tout ce costé du Nort est fort uny & aggreable.
[Note 46: La rivière Jacques-Cartier, qui en effet se jette dans le fleuve à trois lieues environ de ce qu'on appelait alors la _pointe de Sainte-Croix_, aujourd'hui le Platon.]
[Note 47: L'auteur, qui probablement n'avait point encore vu les relations de Cartier, parle ici d'après les traditions ou les idées de ceux qui le pilotaient, et vraisemblablement de Pont-Gravé en particulier; car la Chronologie Septénaire, qui semble prendre les intérêts de celui-ci, enchérit encore sur ce passage, et ajoute: «ny autre après luy qu'en ce voyage.» Mais Champlain était trop bon observateur pour ne pas concevoir quelques doutes sur la vérité de ces faits, «ne voyant, comme il dit, apparence de riviere pour mettre vaisseaux» (édit. 1613, liv. II, ch. IV). Aussi prouve-t-il, au même endroit, que Cartier n'a pu hiverner ailleurs que dans la rivière Saint-Charles. Au reste il n'a pas pu s'imaginer qu'il était le premier à remonter le fleuve au-dessus de Sainte-Croix, comme l'insinue Lescarbot, puisqu'il était avec Pont-Gravé, qui connaissait les Trois-Rivières depuis au moins cinq ou six ans.]
28/92 Le mercredy, 24e jour[48] dudict mois, nous partismes dudict Saincte Croix, où nous retardasmes une marée & demye, pour le lendemain pouvoir passer de jour, à cause de la grande quantité de rochers qui sont au travers de laditte riviere, (chose estrange à veoir) qui asseiche presque toute de basse mer. Mais à demy flot, l'on peut commencer à passer librement; toutesfois il faut y prendre bien garde, avec la sonde à la main. La mer y croist prés de trois brasses & demye.
[Note 48: Le 24 était un mardi, et le contexte fait voir suffisamment qu'on était au mardi.]
Plus nous allions en avant, & plus le pays est beau. Nous fusmes à quelques cinq lieues & demye mouiller l'ancre à la bande du Nort. Le mercredy ensuyvant, nous partismes de cedict lieu, qui est pays plus plat que celuy de devant, plein de grande quantité d'arbres, comme à Saincte Croix. Nous passasmes prés d'une petite isle, qui estoit remplye de vignes, & vinsmes mouiller l'ancre à la bande du Su, prés d'un petit costeau; mais, estant dessus, ce sont terres unies. Il y a une autre petite isle [49], à trois lieues de Saincte Croix, proche de la terre du Su. Nous partismes le jeudi ensuyvant dudict costeau, & passasmes prés d'une 29/93 petite isle, qui est proche de la bande du Nort, où je fus, à quelques six petites rivieres, dont il y en a deux qui peuvent porter bateau assez avant, & une autre[50] qui a quelques trois cens pas de large, à son entrée il y a quelques isles; elle va fort avant dans la terre, est la plus creuse de toutes les autres; lesquelles sont fort plaisantes à veoir, les terres estans pleines d'arbres qui ressemblent à des noyers, & en ont la mesme odeur, mais je n'y ay point veu de fruict, ce qui me met en doubte. Les sauvages m'ont dict qu'il porte son fruict comme les nostres.
[Note 49: Cette île ne peut être que celle à laquelle il donna plus tard le nom de Richelieu, et que l'on a appelée simplement île de Sainte-Croix jusqu'en 1633. «Ce mesme jour» (3 juin 1633), dit le Mercure français, t. XIX, p. 822, «le sieur de Champlain partit pour aller à Saincte Croix faire porter des commoditez, pour édifier une cabanne à faire la traitte, y arriva le jour ensuyvant, & le dimanche 5 de juin alla recognoistre l'isle dés le soir... Le lundy 6, ledit sieur envoya des hommes à terre pour commencer à faire la cabanne pour la traitte.» Et un peu plus loin: «Les ouvriers qui sont icy sont employez aux habitations & fortifications qu'il faut faire à l'isle de Richelieu & Trois Rivieres.» Suivant le P. Le Jeune (Rel. 1635, p. 13, édit. 1858), les sauvages appelaient cette île, _Ka ouapassiniskakhi_.]
[Note 50: La rivière de Sainte-Anne, dont il dit, dans son édit. de 1613, liv. II, ch. VII, «& l'avons nommée la riviere Saincte-Marie.»]
Passant plus outre, nous rencontrasmes une isle qui s'appelle Sainct Eloy[51], & une autre petite isle, laquelle est tout proche de la terre du Nort. Nous passasmes entre laditte isle & laditte terre du Nort, où il y a de l'un à l'autre quelques cent cinquante pas. De laditte isle jusques à la bande du Su une lieue & demye, passasmes proche d'une riviere où peuvent aller les canots. Toute ceste coste du Nort est assez bonne; l'on y peut aller librement, néantmoins la sonde à la main, pour esviter certaines poinctes. Toute ceste coste que nous rangeasmes est sable mouvant; mais, entrant quelque peu dans les bois, la terre est bonne.
[Note 51: La Chronologie Septénaire, dit: «qu'ils appellerent Sainct-Eloy.» Cette île, située en face de l'église actuelle de Batiscan, n'est plus guère connue sous ce nom; mais le petit chenal qui la sépare de la terre ferme porte encore aujourd'hui le nom de Saint-Éloi.]
Le vendredy ensuyvant, nous partismes de ceste isle, 30/94 costoyant tousjours la bande du Nort tout proche terre, qui est basse & pleine de tous bons arbres, & en quantité, jusques aux Trois Rivieres, où il commence d'y avoir température de temps quelque peu dissemblable à celuy de Saincte Croix, d'autant que les arbres y sont plus advancez qu'en aucun lieu que j'eusse encores veu. Des Trois Rivieres jusques à Saincte Croix il y a quinze lieues. En cette riviere[52], il y a six isles, trois desquelles sont fort petites, & les autres de quelques cinq à six cens pas de long, fort plaisantes, & fertilles pour le peu qu'elles contiennent. Il y en a une au milieu de laditte riviere qui regarde le passage de celle de Canadas, & commande aux autres esloignées de la terre, tant d'un costé que d'autre de quatre à cinq cens pas. Elle est eslevée du costé du Su, & va quelque peu en baissant du costé du Nort. Ce seroit à mon jugement un lieu propre à habiter, & pourroit-on le fortifier promptement, car sa scituation est forte de soy, & proche d'un grand lac [53] qui n'en est qu'à quelques quatre lieues; lequel joinct presque la riviere de Saguenay[54], selon le rapport des sauvages, qui vont prés de cent lieues 31/95 au Nort, & passent nombre de saults, puis vont par terre quelques cinq ou six lieues, & entrent dedans un lac[55], d'où ledict Saguenay prend la meilleure part de sa source, & lesdicts sauvages viennent dudict lac à Tadousac. Aussi que l'habitation des Trois Rivieres seroit un bien pour la liberté de quelques nations, qui n'osent venir par là, à cause desdicts Irocois leurs ennemis, qui tiennent, toute laditte riviere de Canadas bordée, mais, estant habitée, on pourroit rendre lesdicts Irocois & autres sauvages amis, ou à tout le moins, sous la faveur de laditte habitation, lesdicts sauvages viendroient librement sans crainte & danger, d'autant que ledict lieu des Trois Rivieres est un passage. Toute la terre que je vis à la terre du Nort est sablonneuse. Nous entrasmes environ une lieue dans laditte riviere, & ne pusmes passer plus outre à cause du grand courant d'eau. Avec un esquif, nous fusmes pour veoir plus avant, mais nous ne feismes pas plus d'une lieue, que nous rencontrasmes un sault d'eau fort estroict, comme de douze pas, ce qui fut occasion que nous ne peusmes passer plus outre. Toute la terre que je veis aux bords de laditte riviere, va en haussant de plus en plus, qui est remplie de quantité de sapins & cyprez, & fort peu d'autres arbres.
[Note 52: Le Saint-Maurice, auquel les auteurs ont le plus souvent donné le nom de Trois-Rivières, parce que les deux îles principales qui se trouvent à son embouchure le séparent en trois branches, appelées les _Chenaux_. «Nous nommasmes icelle riviere,» dit Jacques Cartier, «_riviere de Fouez_,» et Lescarbot ajoute entre parenthèses: «Je croy qu'il veut dire Foix» (Lesc., liv. III, ch. XVIII). Comme poste de traite, les Trois-Rivières étaient déjà connues, sous ce nom, depuis au moins 1598: car, en 1599, lorsque M. Chauvin voulut s'établir à Tadoussac, Pont-Gravé «remonstra audit sieur Chauvin plusieurs fois qu'il falloit aller à mont ledit fleuve, où le lieu est plus commode à habiter, ayant esté en un autre voyage jusques aux Trois Rivieres pour trouver les Sauvages, afin de traiter avec eux» (édit. 1632, liv. I, ch. VI). Le nom sauvage des Trois-Rivières était _Metaberoutin_.]
[Note 53: Le lac Saint-Pierre.]
[Note 54: Le Saint-Maurice a sa source sur les mêmes hauteurs que plusieurs des rivières qui se déchargent dans le lac Saint-Jean, considéré comme la source du Saguenay.]
[Note 55: Le lac Saint-Jean.]
32/96 _Longueur, largeur & profondeur d'un lac, & des rivieres qui entrent dedans, des isles qui y sont, quelles terres l'on void dans le pays, de la riviere des Irocois, & de la forteresse des sauvages qui leur font la guerre._
CHAPITRE VII.
Le samedy ensuyvant, nous partismes des Trois Rivieres, & vinsmes mouiller l'ancre à un lac, où il y a quatre lieues. Tout ce pays depuis les Trois Rivieres jusques à l'entrée dudict lac, est terre à fleur d'eau, & du costé du Su quelque peu plus haulte. Laditte terre est très bonne, & la plus plaisante que nous eussions encores veuë. Les bois y sont assez clairs, qui faict que l'on pourroit y traverser aisément.
Le lendemain, 29 de juin[56], nous entrasmes dans le lac, qui a quelques quinze lieues de long [57], & quelques sept ou huict lieues de large. A son entrée du costé du Su environ une lieue, il y a une riviere [58] qui est assez grande, & va dans les terres quelques soixante ou quatre-vingts lieues, & continuant du mesme costé, il y a une autre petite riviere qui entre environ deux lieues en terre, & fort de dedans un autre petit lac [59] qui peut contenir quelques trois ou 33/97 quatre lieues. Du costé du Nort, où la terre y paroist fort haulte, on void jusques à quelques vingt lieues; mais peu à peu les montaignes viennent en diminuant vers l'Ouest comme païs plat.
Les sauvages disent que la pluspart de ces montaignes sont mauvaises terres. Ledict lac a quelques trois brasses d'eau par où nous passasmes, qui fut presque au millieu. La longueur gist d'Est & Ouest, & de la largeur du Nort au Su. Je croy qu'il ne laisseroit d'y avoir de bons poissons, comme les especes que nous avons par deçà. Nous le traversasmes ce mesme jour, & vinsmes mouiller l'ancre environ deux lieues dans la riviere qui va au hault, à l'entrée de laquelle il y a trente petites isles[60]. Selon ce que j'ay pu veoir, les unes sont de deux lieues, d'autres de lieue & demye, & quelques unes moindres, lesquelles sont remplies de quantité de noyers, qui ne sont gueres differens des nostres, & croy que les noix en sont bonnes à leur saison; j'en veis en quantité sous les arbres, qui estoient de deux façons, les unes petites, & les autres longues comme d'un pouce; mais elles estoient pourries. Il y a aussi quantité de vignes sur le bord desdittes isles; mais quand les eaux sont grandes, la pluspart d'icelles sont couvertes d'eau. Et ce païs est encores meilleur qu'aucun autre que j'eusse veu.
[Note 56: Le jour de la Saint-Pierre. C'est pour cette raison sans doute que ce lac a été appelé lac Saint-Pierre. Il avait porté précédemment le nom d'Angoulême (Thévet, Cosmographie Universelle, t. II).]
[Note 57: Dans sa plus grande longueur il n'a que neuf ou dix lieues.]
[Note 58: Probablement la rivière de Nicolet; mais elle ne va pas si loin dans les terres.]
[Note 59: Il semble ici que l'auteur parle de ce que nous appelons aujourd'hui baie de La Valière.]
[Note 60: Les îles de Sorel, que l'on a appelées aussi îles de Richelieu.]
Le dernier de juin, nous en partismes, & vinsmes passer à l'entrée de la riviere des Iroquois, où estoient cabannez & fortifiez les sauvages qui leur alloient faire la guerre. Leur forteresse est faicte de quantité de bastons fort 34/98 pressez les uns contre les autres, laquelle vient joindre d'un costé sur le bord de la grande riviere, & l'autre sur le bord de la riviere des Iroquois, & leurs canots arrangez les uns contre les autres sur le bord pour pouvoir promptement fuyr, si d'adventure ils sont surprins des Iroquois: car leur forteresse est couverte d'escorces de chesnes, & ne leur sert que pour avoir le temps de s'embarquer.
Nous fusmes dans la riviere des Iroquois quelques cinq ou six lieues [61], & ne peusmes passer plus outre avec nostre barque, à cause du grand cours d'eau qui descend, & aussi que l'on ne peut aller par terre, & tirer la barque, pour la quantité d'arbres qui sont sur le bord. Voyans ne pouvoir advancer davantage, nous prinsmes nostre esquif, pour veoir si le courant estoit plus adoucy; mais, allant à quelques deux lieues, il estoit encores plus fort, & ne peusmes advancer plus avant. Ne pouvant faire autre chose, nous nous en retournasmes en notre barque. Toute cette riviere est large de quelques trois à quatre cens pas, fort saine. Nous y veismes cinq isles, distantes les unes des autres d'un quart ou demye lieue ou d'une lieue au plus, une desquelles contient une lieue, qui est la plus proche, & les autres sont fort petites.
[Note 61: Champlain aurait donc, dès cette année 1603, remonté la rivière de Chambly jusqu'au-delà de l'endroit où l'on a construit la dame de Saint-Ours, laquelle a fait disparaître les rapides que Champlain trouva plus haut.]
Toutes ces terres sont couvertes d'arbres, & terres basses comme celles que j'avois veuës auparavant; mais il y a plus de sapins & de cyprez qu'aux autres lieux. La terre ne laisse d'y estre bonne, bien qu'elle soit quelque peu sablonneuse. Ceste riviere va comme au Sorouest[62].
[Note 62: Il faudrait: comme au Sud.]
35/99 Les sauvages disent qu'à quelques quinze lieues d'où nous avions esté, il y a un sault [63] qui vient de fort hault, où ils portent leurs canots pour le passer environ un quart de lieue, & entrent dedans un lac [64], où à l'entrée il y a trois isles, & estans dedans, ils en rencontrent encores quelques unes. Il peut contenir quelques quarante ou cinquante lieues de long, & de large quelques vingt-cinq lieues, dans lequel descendent quantité de rivieres, jusques au nombre de dix, lesquelles portent canots assez avant. Puis, venant à la fin dudict lac, il y a un autre sault, & rentrent dedans un autre lac [65], qui est de la grandeur dudict premier [66], au bout duquel sont cabannez les Iroquois. Ils disent aussi qu'il y a une riviere[67] qui va rendre à la coste de la Floride, d'où il y peut aveoir dudict dernier lac quelques cent ou cent quarante lieues. Tout le pays des Iroquois est quelque peu montagneux, neantmoins païs très bon, tempéré, sans beaucoup d'hyver, que fort peu.
[Note 63: Le rapide de Chambly.]
[Note 64: Champlain découvrit lui-même ce lac six ans plus tard, et lui donna son nom.]
[Note 65: Les Iroquois l'appelaient _Andiatarocté (là où le lac se ferme)_. Le P. Jogues le nomma _Saint-Sacrement_ en 1646; il est connu aujourd'hui sous le nom de lac George.]
[Note 66: Les Sauvages qui donnaient à Champlain ces renseignements s'étaient exagéré la grandeur de ce lac; car le lac Champlain a quarante lieues de long, et le lac George n'en a que onze.]
[Note 67: L'Hudson, qui a à peu près cent vingt lieues de long. C'était en effet la meilleure route à suivre pour aller à la côte de la Floride, qui alors était regardée comme voisine du Canada.]
36/100 _Arrivée au Sault, sa description, & ce qu'on y void de remarquable, avec le rapport des sauvages de la fin de la grande riviere._
CHAPITRE VIII.
Partant de la riviere des Iroquois, nous fusmes mouiller l'ancre à trois lieues de là, à la bande du Nort. Tout ce pays est une terre basse, remplie de toutes les sortes d'arbres que j'ay dict cy-dessus.